FRAGMENT DE STATUETTE THÉ B AINE
plénitude, et les seins sont en bonne place et bien séparés mais si menus qu'ils gonflent l'étoffe à peine ; les lignes du bras, de l'épaule et du cou se dessinent un peu maigres. L'artiste a saisi avec justesse les traits qui caractérisent le premier épanouissement de la femme, et la façon discrète dont il nous en laisse deviner sous le vêtement la grâce un peu grêle est d'un maître ouvrier, mais c'est à la tête et au visage qu'il nous a donné la mesure de son talent. Le crâne s'emboîte dans une perruque de structure compliquée et qui ne le cède guère pour l'ampleur qu'à la perruque majestueuse de Louis XIV. Un double ruban, mené du front à la nuque, la sépare en deux masses pareilles qui se divisent elles-mêmes en volutes de petites mèches ondulées, formées chacune de deux tresses minces tordues ensemble à l'extrémité. Le tout constitue une fabrique raide, pesante, qui, interprétée maladroitement, serait capable d'enlaidir le morceau le mieux réussi par ailleurs. Notre sculpteur n'a rien changé aux dispositions générales, — son modèle ne le lui aurait pas permis, — mais il a réglé l'agencement des parties avec une ingéniosité si heureuse que le monstre, au lieu d'écraser la face, fait cadre autour d'elle et la met en valeur.
Elle est du type égyptien le plus pur, non pas le type lourd et brutal qui prédomine à l'âge memphite et chez les fellahs d'aujourd'hui, mais un type élégant et doux, dont les statuettes de toutes les époques nous fournissent des exemples nombreux. Le front semble un peu bas, sans qu'on puisse savoir s'il était ainsi de nature ou si la faute en est à la perruque qui masque le haut. Les yeux sont longs, taillés en amandes, obliques à la tempe, ouverts largement. Les paupières sont arrêtées par un trait net, presque sec, et elles se rencontrent à angle aigu dans le larmier comme dans la commissure extérieure. Le globe est peu saillant, la prunelle avait été ajoutée au pinceau, et une sorte d'ombre grisâtre en marque vaguement la place. Les sourcils se dessinent en arc aplati, déliés et réguliers. Le nez se
rattache à l'arcade sourcilière par une courbe assez accentuée ; il est droit, mince, rond du bout, garni de narines délicates. Le bas de la figure est ramassé et d'une fermeté de coupe qui, l'âge venant, — si l'âge vint jamais, — tourna promptement à la dureté. Les lèvres sont charnues, épaisses, ourlées tout du long, fendues au milieu : elles se pressent l'une contre l'autre comme pour retenir un sourire. Le visage entier change de caractère et presque de siècle, selon l'angle sous lequel on le regarde. Vu de face, il est rond et plein, sans surabondance ni mollesse des chairs : c'est la bonne petite bourgeoise de Thèbes, jolie, mais vulgaire de facture et d'expression. Vu de côté, entre les marteaux de sa perruque, comme entre deux longues anglaises qui retombent sur les épaules, il prend soudain une finesse malicieuse et mutine, qu'on ne connaît pas d'ordinaire aux Égyptiennes : on dirait une de nos contemporaines, coiffée et parée à l'antique par caprice ou par recherche de coquetterie.
Qu'était-elle de son vivant et comment s'appelait-elle? Le fragment qui la représente a été recueilli au fond d'un puits funéraire, dans la cour du tombeau de Menna, et Menna florissait sous la XIXe dynastie. Était-elle une de ses femmes, de ses filles ou de ses sœurs? L'inscription qui aurait pu nous l'enseigner est on ne sait où, et ce sera grand'fortune si jamais nous la retrouvons.
Fig. 74
La slatuotle Mond,vvue de profil.
LA DAME TOUÎ DU LOUVRE