‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 43 sur 55 · Publié dans La Nature, 1895, t. LU, p · texte numérisé non relu

Publié dans La Nature, 1895, t. LU, p

ses jours au milieu de la considération universelle. La dame Touî paraît avoir été de condition moins étrange. Les femmes des prêtres ou celles des citoyens affiliés aux diverses confréries d'Àmon formaient des associations de chanteuses, qui se montraient dans le temple aux jours de fêtes ou aux heures réglées pour certaines cérémonies : elles n'acceptaient du devoir des autres que l'obligation de jouer du sistre ou du fouet, et elles leur laissaient le reste de la fonction. Touî avait sans doute quelque part à Thèbes un brave homme de mari et des enfants. Dans un conte égyptien \ l'héroïne Tboubouî, fille d'un prêtre de Bastît, répond à l'amoureux qui la presse : « Je suis pure, je ne suis « pas une fille » ; Touî pourrait nous en dire autant, si, nous fiant à son titre, nous la confondions avec les chanteuses vulgaires, folles de leur corps.

La statuette qui la représente (fig. 75) peut passer à bon droit pour l'une des meilleures œuvres qui soient sorties en ces derniers temps du sol thébain. Elle se tient debout dans l'attitude hiératique du repos, un pied en avant, la tête ferme, le bras droit allongé et pendant, le bras gauche ramené sur la poitrine et serrant le fouet sacré, la monàit repliée. Elle a le costume de cérémonie, la longue robe à manches, étroite, croisée sur le devant, bordée d'une frange empesée et raide ; le collier large au cou ; sur la tête, l'immense perruque à la mode chez les Thébaines vers les xie et xe siècles avant notre ère, une quantité de petites tresses, assemblées vers l'extrémité à deux ou à trois et terminées par des glands ou par de petites frisures. L'effet en était assez disgracieux : elle surchargeait le haut de la personne, diminuait le visage, engonçait le cou, dissimulait la chute des épaules et la naissance des seins, rompait l'équilibre du corps. L'artiste anonyme qui a mis sur pied l'image de la dame Touî a tiré pourtant un parti presque heureux de cette coiffure déplorable : il l'a traitée comme une sorte de

1. L'aventure de Satni-Khamois avec les Momies, dans : G. Maspero, Les Contes populaires de l'Égypte ancienne, 4e édit. , p. 146.

LA DAME TOUÎ DU LOUVRE

fond, sur lequel il a enlevé en repoussoir la face, le cou et la poitrine.

Les touffes latérales encadrent les traits sans trop les alourdir, et la calotte du sommet pose sur le crâne sans paraître l'écraser. Les formes minces et saines du corps sont rendues de façon remarquable, et le modelé du ventre et des jambes ressort sous l'étoffe collante avec une précision qui n'a rien de brutal. Certes, à y bien regarder, on aperçoit plus d'une faute :

la taille manque de souplesse et la physionomie d'expression ; le bois est découpé sèchement et d'une minutie presque puérile. L'ensemble plaît pourtant par je ne sais quelle grâce simple et chaste : le Louvre a eu cent fois raison de l'acquérir, quand même il a déboursé plus qu'il n'y est habitué pour des objets égyptiens de si faibles dimensions.

Fig. 75 Musée du Louvre.

La dame Touî, statuette en bois.

L'usage en est facile à déterminer : c'est en petit la statue de double qu'on enfermait dans les tombes de l'époque memphite. Seulement la statue n'était pas à la portée de tout le monde : les riches seuls étaient en état de se la procurer, et les gens de fortune médiocre en étaient réduits à se contenter de figurines moins coûteuses. Cette population de prêtres, de domestiques, de chanteuses, de chefs de travaux, qui vivait autour du sanctuaire d'Amon ou dans les temples de la nécropole, avait beaucoup de prétentions au luxe et peu de ressources : ses tombeaux sont remplis d'objets simulés, véritables trompe-l'œil destinés à donner aux morts l'illusion de l'opulence, vases en bois massif peints à façon de vases d'albâtre ou de granit, bagues et bijoux en verroterie ou en terre émaillée qu'on qualifie de bagues et bijoux en or, meubles en bois commun, vernis, mouchetés, veinés, pour remplacer les meubles en bois précieux. La dame Touî appartenait à cette classe demi-besogneuse et elle a dù substituer aux statues de calcaire ou de grès qui auraient assuré la durée de son existence funéraire, des statuettes en bois sculpté et poli. Tous les musées d'Europe en renferment d'analogues, et Le Louvre lui-même possédait, depuis Champollion, la mignonne image de la dame de Nai l, qui soutient sans trop de désavantage la comparaison avec sa camarade nouvelle. Les sculpteurs égyptiens avaient acquis une véritable maîtrise en ce genre secondaire, et l'on rencontre, dans ce qui nous en est parvenu, des morceaux d'un charme particulier. Voyez, par exemple, la petite fille et la femme que j'ai choisies un peu à l'aventure dans une des vitrines du Musée de Turin. La petite fille (fig. 76) est debout, un pied porté en avant, les bras ballants, nue, selon l'usage des enfants égyptiens, au collier et à la ceinture près qui lui entoure assez lâchement les reins, les cheveux nattés court avec la tresse qui retombe sur l'oreille. La matière est moins précieuse que chez la dame Touî et le travail moins poussé, mais a-t-on jamais mieux exprimé la

1. Voir pages 217-218 du présent volume la notice sur la petite dame Nai.

LA DAME TOUÎ DU LOUVRE

délicatesse fluette de la fillette égyptienne de huit à dix ans ? C'est encore le portrait exact, costume et tournure, des petites Nubiennes de la Cataracte, avant que l'éclosion de la puberté les oblige à se vêtir; c'est leur poitrine maigre, leur hanche grêle, leur cuisse sèche et fine, leur port à la fois incertain et hardi, l'expression mutinede leurs traits.

L'autre statuette (fig. 77) représente une femme bien développée, debout sur un socle arrondi, sans l'ombre d'une robe ou d'un voile, mais très fière de sa coiffure et surtout de ses grosses boucles d'oreilles. Elle touche de la main celle de droite et elle la fait saillir légèrement afin de la montrer ou de s'assurer que le bijou lui va bien :

la tête est grosse, l'épaule menue, la poitrine étroite, et le sculpteur a été embarrassé pour rendre le mouvement du bras, mais les yeux; sont si grandement ouverts, le sourire est si content, l'expression de l'ensemble si spirituelle, qu'on lui pardonne aisément ce défaut.

Les hommes n'étaient pas moins bien traités que les femmes par cet art des demi-fortunes. Les scribes de rang secondaire, les vieux

Via. 76 Statuette en bois.

Musée de Turin.

officiers en retraite, les marchands au détail ou les petits chefs d'industrie qui pullulaient dans les quartiers populaires, ne ressentaient pas moins que leurs femmes le besoin de se donner, à défaut de la statue de pierre, une image de bois qui les montrât tels qu'ils avaient été pendant leur vie. Ils trouvaient autant d'artistes qu'ils en voulaient pour les modeler dans la pose qui leur convenait le mieux, avec leur costume ordinaire ou leur toilette des grands jours, port et ressemblance garantis. Ce qu'on en a ramassé dans les tombeaux pendant les premières années de notre siècle forme une véritable galerie, la plus variée et la plus curieuse, des types différents qu'on rencontrait du xine au ixe siècle avant notre ère, à Thèbes même et dans la banlieue, parmi la petite bourgeoisie1. Certains avaient servi, et ils portent encore la jupe serrée, bouffante à la ceinture, des fantassins égyptiens ; d'autres avaient passé leur vie à griffonner dans un bureau d'administration ; le plus grand nombre appartenaient à l'une des professions funéraires, gardiens de momies, décorateurs d'hypogées, maçons de tombeaux, sacristains ou prêtres de bas état, occupés aux bas offices des enterrements ou des rites commémoratifs. Ceux-là étalent orgueilleusement leurs insignes : ils portent de longs bâtons couronnés d'emblèmes divins, la tête humaine d'Hàthor, le bec d'épervier d'Horus, et tout dans leur attitude trahit l'orgueilleuse satisfaction qu'ils éprouvent à se savoir si beaux et si importants. Leur démarche nous révèle déjà ce que nous confirment les inscriptions tracées d'ordinaire sur le socle de leur statuette : « C'est moi, Khàbokhni, le Domestique de la Place « Vraie », celui qui versait les libations ou qui venait aux heures canoniques distribuera chacun des morts confiés à ses soins une provision de pains, de fleurs et de fruits. Les Égyptiens avaient l'esprit observateur et l'humeur volontiers satirique : je ne jurerais point qu'en imprimant à leurs œuvres ce caractère de vanité naïve, les sculpteurs

1. Voir plus haut, pages 217-224, l'article consacré à trois statuettes en bois du Louvre.

LA DAME TOUÎ DU LOUVRE

n'aient pas cédé à la tentation de s'égayer discrètement aux dépens du personnage qui posait devant eux pour son portrait.

On néglige trop l'étude de ces petits monuments. A force de considérer les colosses de granit ou de grès, les statues héroïques et les groupes d'apparat, on se sent porté à ne reconnaître à l'art égyptien que des qualités de grandeur et de majesté immobile : les statuettes en bois nous montrent ce qu'il savait à l'occasion déployer de grâce et d'esprit. La plupart d'entre elles ne sont que des produits de hasard, des pièces de commerce préparées à l'avance pour les besoins de la clientèle, et dont les magasins d'accessoires devaient toujours tenir en réserve un assortiment complet. La famille qui désirait en offrir à l'un de ses morts venait s'en fournir au plus juste prix, et on lui vendait quelque chose de plus ou moins soigné selon

la dépense qu'elle pouvait supporter : le choix fait, on adaptait le morceau à sa destination définitive, en gravant sur le socle ou sur le dos les noms qui transformaient la poupée anonyme en un corps pour le double d'un individu déterminé. C'étaient des ouvriers qui

Fia. 77 Statuette en bois.

Musée de Turin.

sculptaient ces images ou plutôt qui les fabriquaient pour le compte des entrepreneurs de funérailles. Leur éducation était si complète et leur main si exercée qu'ils tombaient rarement très bas ; la moyenne de leurs produits est d'une facture fort honnête et d'un sentiment suffisamment juste. Lorsqu'on leur laissait le temps nécessaire ou qu'on leur recommandait de soigner une pièce, ceux d'entre eux qui joignaient à la routine du métier un talent naturel achevaient des oeuvres d'une valeur réelle, la statuette de la dame Touî, celles de la fillette et de la femme à Turin, et bien d'autres qui reposent inaperçues du public dans les armoires de nos musées.

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