‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 48 sur 55 · QUELQUES STATUETTES EN BASALTE VERT · texte numérisé non relu

QUELQUES STATUETTES EN BASALTE VERT

l'affaissement du tronc sur les hanches et de la tête sur les épaules, sont bien ce que nous pouvions attendre d'un de ces scribes qui passaient leur vie dans les bureaux au milieu des paperasses, et dont certains bas-reliefs exagèrent l'obésité avec une intention évidente de caricature. L'inscription gravée sur la base nous apprend que celui-ci s'appelait Aî, fils de Hapi, et qu'outre des fonctions sacerdotales, il possédait la dignité de directeur des deux entrepôts de l'argent. Les papyrus de Turin nous renseignent sur la nature de sa charge. Le système financier de l'Egypte reposait sur un principe entièrement différent du nôtre : la monnaie n'ayant pas été inventée encore ou ne l'étant que depuis peu à l'époque saïte, le rendement des impôts et le payement des fonctionnaires, les transactions de l'État avec les particuliers ou des particuliers entre eux s'évaluaient et se réglaient en nature. Chaque Egyptien devait au fisc, selon sa profession et sa fortune, tant de poissons s'il était pêcheur, tant de boisseaux de grains ou tant de bestiaux s'il était cultivateur; le tout était dûment reçu, enregistré, emmagasiné par des scribes qui, à leur tour, mettaient de côté, pour le Pharaon, ce qui pouvait se conserver, et consacraient aux paiements journaliers ce qu'il aurait été difficile de garder. L'argent et l'or étaient des matières d'échange au même titre que les étoffes ou les bœu fs ; Pharaon les rapportait en quantité de ses expéditions au dehors et il en recevait de ses sujets comme équivalent de leur quote-part de l'impôt. Or et argent circulaient, en poudre dans des sachets qui renfermaient un poids déterminé, en anneaux minces, sous forme de bœufs couchés, de demi-bœufs, de têtes de bœuf ou de gazelle, de vases pleins ou creux, aux formes étranges, qui généralement ne pouvaient être d'aucun usage dans la vie courante et qui, par conséquent, n'étaient guère, malgré leur valeur artistique, qu'une sorte de réserve métallique pour les riches. Les deux entrepôts ou la double maison de l'argent étaient le trésor où Pharaon emmagasinait les quantités d'or et d'argent qui lui appartenaient : vu le prix qu'on attachait à ces métaux, les direc-

teurs de ces établissements devaient occuper un rang assez élevé dans la hiérarchie égyptienne.

N'allez pas croire pour cela que le manuscrit déployé sur les genoux d'Aï, et qu'il lit avec attention, soit un livre de comptes ou un document relatif à ses affaires de métier. La partie de rouleau qu'il maintient de la main droite, posée à plat sur ses genoux, se divise en colonnes verticales, qui, entrecoupées par des raies horizontales, forment une sorte de quadrillé, dont les cases ne sont pas toutes de la même grandeur. Les grandes renferment chacune un nom d'objet, et les petites un chiffre. C'est la liste des présents dont se compose le repas offert au mort le jour de son enterrement et pendant les fêtes funéraires. Dans les tombeaux de l'ancien et du nouvel Empire, elle est très développée et elle comprend les matières les plus diverses : des eaux pures ou colorées, des bières d'espèces différentes, du vin de quatre crus, sept ou neuf des morceauxchoisisdela victime, des gâteaux de toute forme, des essences, du fard, des étoffes. Sur le rouleau de notre scribe, où l'espace était restreint, la liste s'abrège et on n'y rencontre que le strict nécessaire : de l'eau, de la bière, quelques viandes, un peu de parfum. Elle est à celle des tombeaux ce que l'ordinaire d'un bourgeois est au dîner d'apparat d'un grand seigneur. Le bonhomme ne la lit pas moins avec une satisfaction évidente : c'est le menu de ses repas pour l'éternité, et, si maigre que d'autres pourront l'estimer, lui le juge probablement plus réjouissant que n'était celui de ses diners terrestres. Nous avons là un développement naturel des concepts que les Égyptiens s'étaient faits de l'autre monde. Du moment que le double devait s'y repaître matériellement, on cherchait à lui assurer la nourriture dont il avait besoin. La formule des stèles qui parle de pains, de vins, de viandes, déchiffrée parle premier venu, pourvoyait à l'approvisionnement du double; tout ce qu'on lui avait souhaité en la récitant lui parvenait dans l'autre monde par la vertu des paroles magiques. A défaut de passant pour accomplir cette œuvre pie, on

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