Extrait du Journal des Savants, 1908, p
2. F. W. von Bissing. Denkmaler cegyptischer Skulptur, Texte in-4° et allas in-folio. Munich, Bruckmann, 1906-1908.
de 1905 et, depuis lors, cinq autres livraisons se sont succédé rapidement qui forment presque la moitié de l'œuvre, soixante-douze planches in-folio et les portions du texte explicatif afférentes aux planches.
Le titre n'est pas tout à fait exact au moins jusqu'à présent. La sculpture égyptienne connaît en effet, outre les statues et les groupes en ronde-bosse, les bas-reliefs souvent de dimensions énormes qui décorent les tombeaux ou les murailles des temples. Or, M. de Bissing n'a guère admis aux honneurs de la publication que des statues et des groupes : les rares spécimens qu'il nous présente du bas-relief n'ont pas été empruntés aux ruines mêmes, mais ils ont été choisis parmi les pièces de musée, stèles ou fragments d'édifices détruits. Ce sont les monuments de la statuaire égyptienne qui défilent sous nos yeux par ses soins plutôt que ceux de la sculpture entière.
Cela dit et l'étendue du champ d'action ainsi définie, on doit confesser franchement qu'il a presque toujours choisi heureusement les pièces à reproduire. Sans doute, on regrettera de ne point rencontrer plusieurs morceaux célèbres, le Scribe accroupi du Louvre ou la Vache de Déir-el-Baharî; la faute n'en est pas à lui et peut-être réussira-t-il à surmonter les obstacles qui l'ont obligé à nous priver d'eux. Aussi bien les omissions ne sont-elles pas nombreuses; lorsque la liste qu'on lit sur la couverture de la première livraison sera épuisée, les amateurs et les savants auront à leur disposition à peu près tout ce qu'il leur faudra pour suivre l'évolution de la statuaire égyptienne, depuis les origines lointaines jusqu'à l'avènement du christianisme. Les Écoles de l'époque grecque et romaine, dédaignées injustement par les archéologues qui ont écrit sur ces matières, ne manqueront pas à la série,
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et pour la première fois les gens qui ne sont pas du métier pourront décider par eux-mêmes si tous les artistes de la décadence méritent également le mépris ou l'oubli. C'est un tableau complet que M. de Bissing a voulu nous retracer, non pas une esquisse restreinte aux moments principaux de l'art entre la IVe dynastie et la XXXe. Rien de pareil n'avait été tenté sérieusement avant lui, mais sur beaucoup de points il a dû se frayer les chemins qu'il a parcourus. Il est arrêté pour l'instant au commencement des temps saïtes, et nous n'avons pas encore les moyens de juger si le plan qu'il s'est imposé est mené jusqu'au bout d'une rigueur et d'une fermeté partout égales; un examen rapide des parties parues nous montrera qu'il a été exécuté avec ampleur et avec fidélité.
Quatre planches sont consacrées à l'Egypte archaïque, encore les deux premières portent-elles le fac-similé des bas-reliefs qui décorent la stèle de l'Horus Qâ-âou et la soi-disant palette du roi que nous appelons Nàr-mer, faute d'avoir déchiffré son nom. C'est peu en vérité, mais les fouilles ont été si pauvres en monuments de ces âges reculés que c'est à peu près tout ce que l'on peut citer d'eux; seules les statuettes du Pharaon Khàsakhmouî auraient valu la peine d'être ajoutées en plus. Quoi qu'il en soit de cette omission, les objets figurés nous donnent une idée suffisante du degré d'habileté auquel les sculpteurs d'alors étaient parvenus. Certes, la stèle de Qâ-àou ne vaut pas celle du Roi-Serpent qui est au Louvre1; elle est pourtant d'un assez bon style et le faucon d'IIorus y est plus près de l'animal vrai que ne le seront plus tard ceux du protocole. De même, les scènes gravées sur la palette de Nàr-mer témoignent d'une virtuosité incontestable dans la façon d'attaquer la pierre. Le dessin des personnages est moins schématique et leurs allures sont plus dégagées que dans les compositions de l'art classique, mais on sent que l'ouvrier n'a pas encore des notions
1. On peut se demander d'ailleurs si la stèle du Roi-Serpent est un original ou bien une restitution du temps de Sétoui I".
très nettes sur la manière d'ordonner un tableau et d'en grouper les éléments. Avouons néanmoins que les bas-reliefs sont supérieurs de beaucoup aux statues connues jusqu'à présent. Nous possédons de celles-ci une demi-douzaine environ qui sont éparses à travers le monde. M. de Bissing en a étudié une à l'exclusion des autres, celle qui est au musée de Naples, et peut-être jugera4-on qu'elle suffit, si l'on s'en tient aux impressions de pure esthétique : rien n'est plus gauche ni plus rude. La tête et la face passeraient à peu près, mais le reste est de mauvaises proportions, cou trop court, épaules et poitrine massives, jambes sans finesse sous un jupon pesant, pieds et mains démesurés; et l'on ne saurait accuser de ces défauts la dureté de la matière, car le Scribe du Caire, qui est en calcaire, les étale tous aussi flagrants que les bonshommes en granit de Naples, de Munich ou de Leyde. Je n'ose pas conclure que ce sont bien là des fautes constantes chez les Thinites : les statuettes de Khàsakhmouî sont d'une facture moins lourde et qui s'approche davantage à celle des ateliers plus récents. Si les ruines nous en ont rendu peu qui aient de la valeur, cela ne prouve pas qu'il n'y en eût point d'excellentes : il faut prendre patience et attendre qu'un hasard heureux nous sorte de la médiocrité .
L'empire memphite a fourni treize planches et je crains qu'il n'y en ait pas assez. Le nombre des chefs-d'œuvre et surtout celui des pièces qui, sans avoir de prétentions à la perfection, offrent de l'intérêt par quelque côté, est si considérable que M. de Bissing aurait trouvé facilement, ne fût-ce qu'au musée du Caire, de quoi doubler son nombre. Affaire d'éditeur et question d'économie très probablement : je n'en regrette pas moins l'absence d'une demi-douzaine de statues qui auraient eu bonne mine à côté du Scribe de Berlin. Du moins, les espèces principales de l'époque sont-elles représentées par de fort bons types, les statues du Pharaon assis et recevant l'hommage par deux des Chéphrên du Caire, celle du Pharaon debout par le Pioupi
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en bronze, celles des particuliers debout et isolés ou en groupes par notre Chéikh-el-Beled, puis par le Sapoui et par la Nasi du Louvre ou par le couple de Munich, celles des particuliers assis par le Scribe de Berlin et par un des lecteurs du Caire ; une des statues du Caire, de travail moyen, est pourtant curieuse en ce qu'elle nous montre un prêtre entièrement nu, ce qui n'est pas ordinaire, et circoncis, ce qui est moins ordinaire encore. Trois fragments conserves à Munich et provenant de trois stèles, une stèle complète du Caire, un épisode emprunté au tombeau d'Apouî dont le Caire possède une muraille presque entière, proposent à l'examen des étudiants des spécimens de bas-reliefs, sans toutefois leur laisser soupçonner la variété de motifs et l'abondance de détails qu'on rencontre d'habitude dans les nécropoles de Sakkarah ou de Gizéh. Réduit à ces éléments, le livre de M. de Bissing produira sur ceux qui l'auront parcouru l'impression d'un art très noble et très élevé par l'inspiration, minutieux et savant dans l'exécution matérielle, mais monotone et enfermé dans un cercle assez étroit de concepts et de formes expressives. Il est juste d'ajouter qu'il n'est pas terminé et que, grâce au système adopté de planches doubles et triples, rien n'est plus facile que d'intercaler des documents nouveaux entre ceux des livraisons déjà parues. Cerlaines des lacunes seront comblées assurément, et les additions nous permettront de juger en meilleure connaissance de cause la valeur de l'ancienne École memphite .
Les notices du premier empire Ihébain sont plus nombreuses, et l'on y peut étudier l'histoire de la statuaire pendant le très long intervalle qui sépare l'époque héracléopolitaine de la domination des Pasteurs. Il y a là, pour la XL dynastie, outre l'étonnante statue de Montouhotpou III, des bas-reliefs ou des peintures recueillies à Gébéléin dans les ruines d'un temple de Montouhotpou I. Nous avons ensuite, à la XIIe dynastie même, les statues assises de Sanouosrît I, de Nofrit et d'Amenemhait III, le sphinx d'Amenemhait III que
Mariette avait déclaré être le portrait d'un roi hyksôs, une admirable tête de roi conservée au musée de Vienne, et des pièces d'un intérêt moindre parmi lesquelles il faut mentionner un curieux bas-relief de Sanouosrît I dansant devant le dieu Mînou à Coptos. Pour la XIIIe dynastie et pour les suivantes, je ne vois encore que le Sovkhotpou du Louvre, la tête barbare de Mît-Farès et le Sovkemsaouf de Vienne, mais attendons les livraisons prochaines avant de décider jusqu'à quel point M. de Bissing a su utiliser les documents que cette époque lui prodiguait. Le second empire thébain, si riche en souvenirs de toute espèce, ne lui offrait que l'embarras du choix : le musée du Caire renferme à lui seul la matière de deux ou trois volumes, surtout depuis les fouilles heureuses qui ont conduit Legrain à la favissa de Karnak. Les sujets en faveur desquels il s'est décidé ont leur importance particulière : ils sont chacun une vraie tête de colonne, le type d'une série qu'il aurait pu dans bien des cas reproduire presque entière tant le hasard nous a servis au cours de ces années dernières. Ces statues des Aménôthès, des Thoutmôsis, des Ramsès,des Harmais sont célèbres et il n'est plus nécessaire de les dénombrer l'une après l'autre : le lecteur les reverra agréablement au passage, et il n'aura qu'à admirer l'habileté merveilleuse avec laquelle le photographe les a saisies et l'imprimeur a fait valoir l'adresse- du photographe. L'imagerie du volume est souvent parfaite, et telles des planches, ainsi celles où l'on voit la tète de l'un des sphinx d'Amenemhaît III, sont si bien venues qu'à les regarder on éprouve presque la sensation de l'original. Il y a pourtant çà et là quelques tirages trop appuyés, où l'épaisseur de l'encre a empâté et dénaturé les modelés. D'une manière générale, la plupart des défauts que j'ai notés sont dus à cette malheureuse question des encres : je sais trop, par ma propre expérience, quelles difficultés l'obstination des ouvriers suscite sur ce point pour ne pas excuser et M. Bruckmann et M. de Bissin»'.
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Voilà pour l'illustration : la portion publiée du texte en rehausse grandement l'intérêt et elle assure une valeur durable à l'ouvrage. Elle contient, en effet, les indications de provenance, de migration, d'emplacement actuel, de conservation et au besoin de restaurations que l'objet comporte : des descriptions curieusement fouillées et des bibliographies fort étendues complètent les suggestions de l'image et nous instruisent aux jugements antérieurs. Les notices les plus courtes mesurent deux colonnes in-4° très compactes et soutenues de notes abondantes; beaucoup sont de véritables mémoires où le sujet est examiné sous toutes ses faces etépuisé autant qu'il peut l'être. Des vignettes intercalées, ou bien exposent l'objet sous un jour différent de celui delà planche, ou bien placent sous les yeux du lecteur quelques-uns des motifs analogues qui sont cités dans la discussion. La répétition des mêmes types a entraîné M. de Bissing à morceler parfois le développement, et l'on est contraint alors de chercher sous plusieurs rubriques avant de savoir entièrement son opinion. C'est là un inconvénient grave, si toutefois il n'y est pas remédié dans l'introduction : peut-être trouverons-nous là toutes les observations réunies en corps de doctrine, avec renvois justificatifs à chacune des notices en particulier.
Les jugements de M. de Bissing sont toujours motivés fortement : ils témoignent d'un goût affiné ou d'un tact sûr et il y en a peu auxquels les gens du métier ne souscriraient pas volontiers. Çà et là pourtant j'aurais des réserves à y faire, par exemple, à propos du Chéphrên de Gizéh. Après avoir discuté tout au long et réfuté les raisons que Borchardt croyait avoir de l'attribuer à une École saïte, il en arrive à déclarer que c'est peut-être la copie tardive d'une œuvre
contemporaine au Pharaon. J'ai eu récemment l'occasion de l'étudier de près, afin de lui trouver le poste qui lui convient le mieux dans le musée et de déterminer la hauteur du socle sur lequel il doit reposer ; reprenant l'un après l'autre les arguments de Borchardt et les hypothèses de Bissing, il m'a paru que la date assignée par Mariette au moment de la découverte, sous le coup de la première admiration, est bien la seule qui reste admissible. Le détail archéologique est celui de l'âge memphite, et les particularités de style que Bissing signale et qui sont réelles ne sont pas assez accusées pour justifier l'attribution à une époque postérieure; j'y vois uniquement les divergences qu'on remarque en tout temps entre des œuvres sorties d'ateliers divers et peut-être rivaux. Les artistes qui taillèrent les doubles en diorite destinés à la pyramide du Pharaon, n'avaient certainement pas eu les mêmes maîtres que ceux à qui nous devons le Chéphrên en albâtre et les statuettes royales de Mitrahinéh : la différence d'origine suffit à expliquer qu'elles ne se ressemblent point. Je crains qu'en appréciant certaines sculptures, Borchardt et d'autres n'aient été dominés malgré eux par les idées qui ont régné longtemps sur l'uniformité et sur la monotonie de l'art égyptien. Il leur a paru qu'à une même époque la facture et l'inspiration devaient demeurer toujours identiques et, partout où ils ont relevé des désaccords, ils les ont attribués uniquement à un éloignement dans le temps. Il faudrait pourtant s'habituer à penser que les choses n'en allaient pas autrement ch<jz les Égyptiens qu'elles ne vont chez nous. Il y avait plus d'un atelier dans une cité telle que Memphis, et ils possédaient tous leurs traditions, leurs manies, leur faire, qui les distinguaient entre eux et qu'on retrouve sur leurs œuvres comme une marque de fabrique. On s'évitera à l'avenir bien des erreurs de classement si l'on se persuade que, beaucoup des particularités que nous commençons à distinguer sur les statues et sur les bas-reliefs, peuvent être des maniérismes d'École et ne sont pas toujours des indices d'âge relatif.
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Le soin que M. de Bissing a pris de rendre son dû à chacun des savants qui ont découvert une pièce, ou qui ont parlé d'elle, mérite d'autant plus d'être loué que beaucoup parmi les Égyptologues de la génération présente ont adopté le parti de négliger ce qui s'est dit ou écrit avant eux . Archéologie, religion, grammaire, histoire, il semble qu'ils ont la prétention d'insinuer à leurs lecteurs que rien de ce qu'ils touchent n'avait été étudié, et que la bibliographie d'un sujet commence avec le premier mémoire qu'ils lui ont consacré. Si court que soit le passé de FEgyptologie, il est difficile à connaître et l'on ne s'étonnera pas que M. de Bissing en ait altéré quelques traits ou ignoré quelques autres. Il attribue, par exemple, à Wiedemann le mérite d'avoir reconnu dans la queue d'animal que les rois s'attachent aux reins, non pas une queue de lion mais une queue de chacal '; je ne sais pas si j'ai été le premier, mais je crois bien l'avoir constaté avant Wiedemann2. Un peu plus loin, je regrette que Bissing n'ait point connu la notice que j'ai écrite pour la statue de Montouhotpou, dans le Musée égyptien3 : j'aurais été curieux de savoir s'il accepte mon explication de la disproportion qu'on y voit entre les pieds, les jambes et le buste. 11 me paraît, en effet, qu'elle n'était pas destinée à être de plain-pied avec le spectateur, mais qu'elle devait poser dans un naos, sur une estrade assez élevée à laquelle on accédait de lace par un escalier : vue de bas, en raccourci, l'effet de la perspective rachetait les exagérations de la forme et rétablissait l'équilibre entre les parties. Il semble d'ailleurs que Bissing n'a pas connu la livraison du Musée où il est question de ce Montouhotpou, car il ne la cite pas non plus à propos de l'Amenemhaît III découvert au Fayoum par Flinders Pétrie 4. Plus loin encore, il aurait
1. Bii-sing, 2, Tafel mit dem Namen des Konigs Atolhis, note 6.
2. J'ai même signalé l'existence au Musée de Marseille (Catalogue, p. 92, n° 279) d'une de ces queues en bois.