Musée Égyptien, t. II, pl. XV et p
eu lieu d'indiquer que Legrain a recueilli, dans les boues de la favissa à Karnak, les débris d'une statuette en granit noir qui ressemble à l'admirable Ramsès II de Turin, à tel point qu'elle pourrait presque en être la réplique ou une sorte de maquette originelle1. La tête manque malheureusement, mais nous avons réussi à reconstituer le corps presque en entier : s'il n'est pas du même sculpteur qui modela si amoureusement la statue de Turin, il est issu du même atelier royal. Les quelques différences qu'on signalerait à la rigueur, entre les deux, proviennent uniquement de l'inégalité de taille : il a fallu simplifier certains détails ou en supprimer dans la plus petite.
On voit par ces exemples qu'il n'y a rien de bien grave dans les omissions ou dans les oublis : l'étonnant n'est point qu'il y en ait, mais que, parmi une masse telle de références, il n'y en ait pas davantage. J'aurais peut-être à chicaner M. de Bissing sur plusieurs des théories ou des points de doctrine qu'il examine à chaque instant, mais j'attendrai pour le faire qu'il ait élaboré en système les éléments répandus à foison dans les notices. Il y a toutefois une critique que je lui adresserai dès à présent : il ne parle presque pas des Picoles en lesquelles l'Egypte se partageait, si bien qu'on est tenté d'en conclure qu'il croit, comme beaucoup des archéologues d'aujourd'hui, à l'existence d'une Ecole unique qui aurait travaillé de manière presque uniforme sur toute l'Egypte à la fois. Il est certain pourtant qu'il y en eut toujours au bord du Nil plusieurs qui possédaient chacune leurs traditions, leurs poncifs, leurs façons d'interpréter le costume ou la pose des individus, et dont les oeuvres ont une physionomie assez particulière pour qu'on sépare aisément l'un de l'autre les groupes qu'elles forment. Ici encore, il me paraît que l'on a pris parfois les variétés d'exécution qui résultent de leurs enseignements pour des signes d'âge, et qu'on a réparti entre plusieurs siècles des morceaux qui sont contemporains à quelques
1. Maspero, Guide to the Cairo Muséum, 1906, p. 156-157, n° 550.
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années près mais qui procèdent de maîtrises distinctes. Je n'ai pas remarqué que M. de Bissing ait commis des erreurs de ce genre : sa pénétration naturelle et son expérience des monuments l'en ont préservé. Toutefois, j'aurais souhaité qu'il abordât la question plus résolument qu'il ne l'a fait et, qu'après avoir laissé entendre dans plusieurs endroits qu'il admettait l'existence de ces Ecoles, il en définît les caractères au furet à mesure que la marche de son travail amenait de leurs œuvres sous les yeux du lecteur. Il en a touché quelques mots à propos des sphinx de Tanis et de la statue d'Amenemhait III, mais il aurait pu saisir l'occasion du Montouhotpou, par exemple, afin de montrer ce qu'étaient les tendances de l'art thébain à sa naissance : il les aurait poursuivies dans leur évolution, et l'Aménôthès Ier de Turin lui aurait peut-être servi à nous enseigner comment elles s'étaient développées ou modifiées entre les débuts du premier empire de Thèbes et ceux du second. Un passage de la notice des soi-disant sphinx Hyksôs me porte à espérer qu'il en agira de la sorte pour l'Ecole tanite à propos des célèbres Porteurs d'offrandes : je souhaite vivement que mon espoir ne soit pas déçu .
Autant que j'en puis juger, il y eut dans la vallée du Nil au moins quatre grandes Écoles de sculpture, à Memphis, à Thèbes, à Hermopolis et dans la région orientale du Delta. J'ai essayé plus loin d'esquisser l'histoire et de définir les caractères principaux de la thébaine 1 : je n'y reviendrai donc ici qu'autant qu'il sera nécessaire pour faire comprendre en quoi elle se distingue des trois autres.
Et d'abord, il est vraisemblable que la première en date de celles-ci,
1. Revue de i Art Ancien et Moderne, 1906, t. X, p. 241-252, 337-348; cf. p. 01-120 du présent volume.
la memphite, est simplement le prolongement et la suite d'une thinite antérieure. Si je compare en effet les quelques objets d'art véritable qui nous sont parvenus des Thinites aux œuvres parallèles dont les nécropoles de Gizéh, de Sakkarah et du Fayoum nous restituent tant d'exemplaires, je suis frappé des ressemblances d'inspiration et de technique qu'il y a entre les deux. Nous n'avons pas de statues originaires de Thinis même, mais les stèles, les amulettes en ronde-bosse, les fragments de meubles minuscules qu'on a recueillis dans les tombes d'Ommel-Gaàb trouvent leur contre-partie exacte dans les pièces similaires qui proviennent des fouilles d'Abousîr-el-Malak ou de Méîdoum et du soussol des résidences memphites. Je crois discerner qu'il y avait au début dans la plaine des Pyramides des ouvriers médiocres, capables toutefois de fabriquer tant bien que mal une statue d'homme assis ou debout : c'est à ces gens-là que j'attribue la statue n° 1 du Caire, le Matonou (Amten) de Berlin, le Sapouî (Sépa) du Louvre et quelques autres moindres. On y observe en effet les mêmes fautes, tête hors de proportion avec le corps, cou engoncé, épaules montantes, buste épannelé sommairement et sans respect des dimensions de chaque partie, bras et jambes lourds, épais, anguleux. Leur rudesse et leur gaucherie, comparées à la belle venue des deux statues de Méîdoum qui pourtant leur sont presque contemporaines, étonneraient, si l'on ne songeait que ces dernières, commandées pour des parents de Sanofraouî, sortent des maîtrises royales Le transfert de la capitale à Memphis, ou plutôt dans la région qui s'étend de l'entrée du Fayoum à la fourche du Delta, eut nécessairement pour effet d'appauvrir Thinis-Abydos : les tailleurs de pierre, architectes, statuaires et maçons accompagnèrent la cour, et ils implantèrent dans ses résidences nouvelles les traditions et les enseignements de leurs patries respectives. Selon ce qu'on voit dans les tombeaux de Méîdoum, le dernier style thinite, ou plutôt le style de transition de la IIIe dynastie, offre exactement les mêmes caractères que le style perfectionné de la IVe, de la Ve et de la VIe mais avec des.
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allures moins compassées. Les poses des personnes ou les silhouettes des animaux sont déjà schématisées et cernées dans les lignes qui les enfermeront presque jusqu'à la fin de la civilisation égyptienne, mais le détail est plus libre et il serre la réalité de plus près; on y sent seulement cette tendance à la rondeur et à la mollesse qui domine dès Chéops et Chéphrèn. Les Memphites ont cherché à idéaliser leurs modèles plus qu'à les copier fidèlement, et, tout en respectant la ressemblance générale, ils ont voulu imposer au spectateur l'impression de la majesté calme ou de la douceur. Leur manière fut adoptée à Thinis par choc en retour, et, de la IVe à la XXVIe dynastie, on peut dire qu'Abydos resta presque une succursale de l'école memphite qui pourtant procédait d'elle. Les productions n'y diffèrent de celles des Memphites que par des points secondaires, sauf pendant la XIXe dynastie, où Sétoui Ier et Kamsès II ayant appelé chez elle de leurs sculpteurs thébains. elle devint quelques années durant un fief artistique de Thôbes.
Si l'on voulait indiquer en un seul mot le caractère de cet art thinitomemphite, on pourrait dire qu'il aboutit à un idéalisme de convention par opposition au réalisme de l'art thébain. Grâce aux fluctuations de la vie politique, qui firent alternativement de Memphis et de Thèbes les capitales du royaume entier, l'esthétique de ces deux villes gagna les cités avoisinantes et elle ne leur permit point de se former un art indépendant : Heracléopolis, Béni-Hassan, Assiout, Abydos, relevèrent de Memphis, tandis que le Saîd et la Nubie, de Dendérah à Napata, demeurèrent du ressort de Thèbes. En un endroit pourtant, une école originale surgit et persista assez longtemps dans Hermopolis la Grande, la cité de Thot. Là on remarque, dès la fin de l'Ancien Empire, des sculpteurs qui s'attachèrent à exprimer avec un naturalisme scrupuleux, et souvent avec une recherche de laideur voulue, les allures des individus et les mouvements des masses humaines. Il faut voir de quelle humeur ils ont interprété, dans les deux tombeaux dits des yras et des
maigres, les extrêmes de l'obésité et de l'émaciation chez l'homme et chez les animaux. La région où ils fleurirent est si mal explorée qu'on ignore encore combien de temps leur activité s'exerça de façon continue : elle est au plus haut sous le premier empire thébain, à Berchéh, à Béni-Hassan, à Chéîkh-Saîd, mais le moment où elle nous apparaît le plus évidente, c'est vers la fin de la XVIIIe dynastie, sous les Pharaons hérétiques. Lorsqu'Aménôthès IV fonda sa capitale de Khouîtatonou, s'il y installa probablement quelques maîtres thébains, il y utilisa à coup sûr les ateliers d'Hermopolis. Les scènes gravées aux hypogées d'El-Tell et d'El-Amarna procèdent du même esprit et du même enseignement que celles des tombeaux des maigres et des gras : on y observe les mêmes déformations caricaturales de la personne humaine, la même souplesse et quelquefois le même emportement dans les gestes et dans les attitudes. L'élément d'importation thébaine prévaut dans nombre de portraits, mais c'est aux Hermopolitains qu'il convient d'attribuer les cavalcades, les processions, les audiences royales, les scènes populaires, dont l'inspiration et l'exécution offrent un contraste si saisissant avec celles des tableaux analogues qui décorent les murailles de Louxor ou de Karnak. La chute de la petite dynastie atonienne arrêta net leur activité; privés des vastes commandes qui avaient ouvert un champ nouveau à leur esprit d'entreprise, ils retombèrent dans leur routine provinciale, et nous n'avons pas encore assez de documents pour savoir ce que leurs successeurs devinrent dans la suite des siècles.
Au Delta nous apercevons dès le début deux styles assez différents. Vers l'Est, à Tanis et dans le voisinage, c'est, aux débuts du premier empire thébain, une véritable école dont les productions ont une physionomie si particulière que Mariette n'hésita pas à en gratifier les Pasteurs : depuis les travaux de Golénischeff, on sait que les sphinx soi-disant Hyksôs sont d'Amenemhaît III, et qu'ils appartiennent à la deuxième moitié de la XIIe dynastie. Cette école tanite se perpétua à
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travers les âges; elle florissait encore sous la XXIe et sous la XXIIe dynastie, ainsi que le prouve le beau groupe des porteurs d'offrandes au Musée du Caire. Les traits prédominants y sont l'énergie et la rudesse du modelé, surtout de la face humaine : ses maîtres ont imité un type et des modes de coiffure appartenant, comme Mariette l'indiquait naguère, aux populations mi-sauvages du lac Menzaléh, les Égyptiens dans les marais d'Hérodote. Il me semble que l'on distingue encore leur manière à l'époque gréco-romaine sur les statues de princes et de prêtres que nous avons au Musée du Caire : toutefois l'habileté technique y est moindre que chez les sphinx et les porteurs d'offrandes. Le Centre et l'Ouest du Delta subirent au contraire l'influence de Memphis, autant qu'on en peut juger parles rares débris qui y subsistent de l'ancien Empire. Sous les Thébains, la dépendance s'accuse, et tout ce qui nous vient de ces régions ne diffère en rien de ce que nous tirons des nécropoles niemphites. Vers l'époque éthiopienne seulement et sous l'impulsion des successeurs de Bocchoris, une école saïte se révèle à nous qui, empruntant à la memphite sa facture générale, serre pourtant la nature de plus près, et s'efforce d'imprimer un cachet individuel à certains éléments de la figure humaine qu'on avait traités jusqu'alors d'une façon large et pour ainsi dire abstraite. Le modelé de la face y est aussi ressenti que dans les belles œuvres de l'école thébaine, avec plus de fini toutefois et avec des effets moins heurtés ; les ravages de la vieillesse, rides, pattes d'oie, mollesse des chairs, maigreur, y sont enregistrés avec une curiosité inusitée chez les générations précédentes, le crâne enfin y est détaillé si minutieusement qu'on dirait presque une pièce d'étude pour l'anatomie. Ce mouvement vers le réalisme savant, commencé d'instinct au sein de l'école, s'accentua et s'accéléra au contact des Hellènes qui, à partir de Psammétique 1er, pullulèrent dans les cantons du Delta. Certains bas-reliefs d'Alexandrie et du Caire, qu'on date du règne de Nectanébo II et que je rapporterai volontiers à celui d'un des premiers
Ptolémées1, peuvent être considérés comme les témoins subsistants d'une sorte d'art mixte, analogue à celui qui se développa deux siècles plus tard à Alexandrie ou à Memphis, et dont notre Musée possède des exemples assez rares.
On conçoit que je n'ai pas eu la prétention d'enfermer en ces quelques lignes le résultat complet de mes recherches sur les écoles dont on constate dès maintenant la présence dans l'Egypte antique. J'ai tenu seulement à montrer le rôle qu'elles ont pu jouer aux temps historiques, et à quelles erreurs se sont laissé entraîner ceux qui ont écrit l'histoire de l'art égyptien sans soupçonner leur existence ou sans prendre en considération ce que nous savons d'elles. M. de Bissing ne les ignore point, et sans doute se réserve-t-il de les apprécier dans son introduction. Il a tant de matériaux à sa disposition qu'il lui sera facile de rectifier mes hypothèses et de les confirmer où il sera nécessaire; son livre y gagnera de n'être plus un simple recueil de monuments décrits isolément, mais un véritable traité de sculpture ou tout au moins de statuaire égyptienne
J'en aurais un regret sincère s'il y manquait, mais même alors j'aurais le droit d'affirmer qu'il s'est tiré à son honneur d'une entreprise où il n'avait pas eu de prédécesseurs. Les quelques planches que j'ai insérées dans les Monuments de Part antique, il y a un quart de siècle, et les notices dont se composent les livraisons parues du Musée égyptien ont pu procurer aux savants et aux amateurs un avant -goût des surprises que l'Egypte nous réservait sur le fait de l'art; elles ont été trop peu nombreuses et elles ont porté sur des sujets trop dispersés dans le temps pour qu'il soit résulté d'elles un corps de doctrine. Ici au contraire, ce sont près de deux cents pièces que l'on rencontrera, classées selon l'ordre des dynasties et inédites pour la plupart ou mieux reproduites que par le passé. Chacune d'elles sera accompagnée d'une