‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 50 sur 55 · FAITE À S AQQ AR A II · texte numérisé non relu

FAITE À S AQQ AR A II

A peine de retour à mon ancien poste, j'ai repris les fouilles des pyramides au point où je les avais laissées en 1886. J'avais alors recherché systématiquement l'entrée des caveaux funéraires: il fallait maintenant essayer de trouver les chapelles extérieures, les souterrains, les pyramides secondaires ou les mastabas qui, enfermés dans une enceinte murée, complétaient la sépulture. Dès la fin de novembre 1899, je mis les ouvriers autour d'Ounas et, comme il m'était impossible de diriger moi-même les opérations avec la minutie nécessaire, j'en confiai la surveillance à M. Alexandre Barsanti, conservateur-restaurateur du Musée, avec des instructions détaillées. La campagne commencée alors ne s'est terminée que dans les derniers jours de mai 1900 et le récit en sera publié ailleurs. Je veux aujourd'hui attirer l'attention des amateurs et des savants sur la découverte d'un ensemble de bijoux saïtes.

Le progrès du déblaiement avait révélé l'existence d'une série de tombeaux intacts au sud de la pyramide. Le dernier de ceux qui ont été ouverts appartenait à un très haut personnage du nom de Zannehibou, en son vivant commandant des bateaux du roi. La momie, un

1. Extrait de la Revue de l'Art ancien et moderne, 1900, t. VIII, p. 353.

bloc de bitume luisant, s'annonça, dès le début, comme étant des plus riches. Elle avait, à la hauteur du visage, un grand masque d'or, qui emboîtait le devant de la tête à la façon du cartonnage habituel aux momies de la seconde époque saïte. Elle portait au cou un large collier de perles d'or et de feldspath vert ou de lapis, montées sur fil d'or, et auquel étaient accrochées de nombreux amulettes également en or. Au-dessous du collier, sur la poitrine, une image de la déesse Nouît, en or, étalait ses ailes. Une résille d'or et de perles en feldspath descendait jusqu'à la hanche, et, de l'image de la Nouît aux chevilles, on lit en relief, sur une longue bande de feuilles d'or, les inscriptions ordinaires, le nom du mort, sa filiation, avec de courtes formules de prière. Deux figures en or dTsis et de Nephthys étaient cousues sur la poitrine, deux feuilles d'or découpées en sandales s'adaptaient à la plante des pieds ; une plaque d'argent avec un œil mystique gravé au trait, pour l'incision par laquelle on avait retiré les entrailles, des étuis d'or, pour les vingt doigts des mains et des pieds, complétaient cette décoration splendide. Tout ce qui, chez les petites gens de la même

époque, est carton ou pâte dorée et terre émaillée, était chez Zannehibou or pur et pierres fines. Estimée au poids seul, la trouvaille serait de prix; ce qui lui confère une valeur inestimable, c'est l'art délicat avec lequel la plupart des objets sont travaillés. Un petit nombre d'entre eux n'ont que la richesse du métal brut, les sandales et les

KlG. 84 .

L'amulette du collier. étuis des doigts ; les autres sont l'œuvre

de véritables artistes. Les inscriptions des jambes, la Nouît ailée, l'Isis et la Nephthys, le masque sont emboutis, et, bien que le masque et les deux déesses aient été écrasés misérablement par le couvercle au moment où l'on ferma le sarcophage, le moule en pierre dure qui servit à les établir avait été taillé d'une telle

TROUVAILLE DE BIJOUX SAÏTES

Fig. So L'amulette du vautour.

finesse que les pièces le mieux conservées, la Nouît ailée par exemple, peuvent être citées comme le dernier degré de la perfection à laquelle on peut atteindre en employant ce procédé. L'amulette en forme de collier (fig. 84) n'est qu'une feuille découpée au ciseau, sur laquelle on a gravé à la pointe un chapitre du Livre des Morts. L'amulette du vautour est une plaquette mince, sur laquelle, d'un côté, on a collé une figure emboutie de vautour aux ailes éployées (fig. 85), et de l'autre, on a gravé le chapitre du Livre des Morts consacré au collier simulé. Tout cela est d'un bon outil, mais où l'orfèvre s'est surpassé lui-même, c'est dans les

amulettes qui étaient suspendus au collier réel de la momie.

Us sont d'une petitesse singulière, et, pour en faire ressortir le détail j'ai dû les représenter au double de leur grandeur naturelle, ce qui en amollit les contours et le modelé. Il faut les avoir tenus pour en imaginer la beauté. Le palmier, qui a perdu quelques feuilles, est un objet unique (fig. 86), plus curieux qu'élégant, mais la barque mystique qui l'avoisine, unique aussi jusqu'à présent, est un prodige de ciselure mignonne.

C'était la barque du dieu Sokaris (fig. 87), une barque de construction très archaïque, et qui servait déjà à l'accomplissement des rites sacrés sous la première dynastie thinite. Elle a la panse large et ronde, l'arrière un peu pesant, mais les façons de l'avant très légères et très relevées. Elle

repose sur une sorte de bers en poutres et en cordages, qui lui-même

Fig. 86 Le palmier en or.

Fig. S7 La barque de Sokaris.

est bâti sur un traîneau : un trou, pratiqué à l'avant recourbé du traîneau, recevait une corde au moyen de laquelle on halait le tout dans les cérémonies publiques. Le décor et l'équipage sont des plus singuliers. A l'avant, une tête de gazelle aux cornes droites, tournée vers l'intérieur, et, le long de la proue, une rangée de lames divergentes dont on ne saisit pas bien l'utilité : on dirait la carcasse de la gazelle ouverte et laissant voir les côtes implantées sur l'épine dorsale. A l'arrière, pour terminer la poupe, une tête de bélier aux cornes recourbées s'allonge. Au milieu, sur un socle oblong, rectangulaire, un épervier se dresse fièrement : derrière lui les quatre ramesgouvernail, deux de chaque bord ; devant lui, six petits éperviers qui montent en procession, deux par deux, vers la tête de gazelle, guidés par un poisson du Nil posé de champ sur sa nageoire ventrale. Je renonce pour le moment à comprendre le sens de ces emblèmes, mais ce qu'on ne peut se lasser d'admirer, c'est l'adresse avec laquelle l'ouvrier groupa ces éléments disparates en un ensemble harmonieux, c'est surtout l'habileté prodigieuse avec laquelle il travailla son métal. Sa tête de gazelle est aussi fière de port, dans ses quelques millimètres, que s'il l'avait exécutée de grandeur naturelle : tout y est juste et spirituel, la courbure du front, l'aplatissement du museau, l'expression du regard, jusqu'à la moue naturelle à l'animal. Les six éperviers en bande gardent chacun leur physionomie, et le poisson lui-même, si réduit qu'il est, a la silhouette exacte de la grosse perche du Nil et non pas celle d'un poisson quelconque.

Les mêmes qualités se remarquent sur les pièces voisines, sur la tète de bélier (fig. 88), sur l'épervier ordinaire (fig. 89), sur les éperviers à tête humaine (fig. 90) et à tête de bélier (fig. 91), sur le vautour (fig. 92). LTsis assise qui berce son enfant sur ses genoux (fig. 93) et la Néîth accroupie (fig. 94) ont leur caractère ordinaire de résignation et de douceur, et en même temps, cette simplicité de lignes qui prête si grande allure aux moindres figurines égyptiennes. Tout cela a été

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ciselé en plein, à même le lingot, et le détail fouillé d'une pointe si minutieuse qu'on se demande comment l'artisan s'y est pris pour l'obtenir.

Menus lions adossés et couchés, menus yeux mystiques, menus

Fie. '88 Fie. 89 Fig. 90 Fig. 91 Fig. 92

La tête de bélier. Epervier en or. Épervier à tête Épervier à tête Vautour.

humaine. de bélier.

singes adorant l'emblème d'Osiris (fig. 95 et 96, p. 260), menus vau tours (fig. 97, p. 260) et menus éperviers étendant leurs ailes (fig. 98, p. 260), chaque pièce réclame un examen attentif et ferait à elle seule la joie d'un collectionneur. Le chef-d'œuvre de la série est pourtant cette âme, cet épervier à tête humaine, au corps et aux ailes émaillés,

Fig. 93 Fig. 94

L'Isis à l'enfant. La Néîth accroupie.

que nous avons reproduit de face et de dos (fig. 99 et 100, p. 261). Le dos est dans la donnée ordinaire, bâtonnets d'or ployés, courbés, soudés sur une plaque en or et incrustés de lamelles de feldspath pour simuler le dessin des plumes, mais, de l'autre côté, le corps, les ailes, les pattes se modèlent avec l'intention nouvelle de reproduire la forme naturelle de l'oiseau. La petite tête humaine est une merveille de grâce un peu molle : les yeux s'ouvrent bien, la bouche sourit, les narines palpitent vraiment, l'oreille se découpe et se creuse large et haute comme

d'habitude, et il n'y a pas jusqu'aux plis du cou et à la rondeur d'un double menton qui ne s'accusent sous le reflet de l'or. Ici encore, tout est ciselé de main de maître, avec une sûreté telle que je ne connais

que l'épervier à tête de bélier du Louvre 1 qu'on puisse comparer à cette âme de Gizêh.

Les circonstances de la découverte ne nous auraient pas renseignés sur la date que le style seul des bijoux nous l'auraient apprise. C'est l'art saïte avec sa légèreté, sa souplesse, sa douceur un peu mièvre, son exécution presque trop poussée. On sent même déjà une tendance aux rondeurs exagérées des Ptolémées, et de fait, une indication fournie par M. Chassinat nous permet de déterminer le temps où vécut Zannehibou. Il appartenait à la famille d'un certain Psammétique, dont la tombe est voisine de la sienne, et qu'une inscription du Louvre, recueillie par Mariette au Sérapéum, place vers le

début du vR siècle, pendant les dernières années du

Fru. 95

Fie. 96

Sinees adorant l'emblème d'Osiris.

règne de Darius Ier. S'il était le petit-fils de ce

Vautour étendant ses ailes. Epervier étendant ses ailes. PsanimétiqU6, C0IIHT16 il est

possible, il mourut vers la fin du ive siècle, au moment où les rois saïtes reprenaient le dessus contre les Perses, une centaine d'années au plus avant la conquête macédonienne. Les orfèvres qui fabriquèrent sa parure avaient vu probablement des bijoux grecs, et peut-être avaient-ils subi déjà l'influence hellénique : on s'expliquerait ainsi les caractères presque ptolémaïques de la collection. On sait combien

1. Voir plus haut, p. 186-188 et fig. 57, l'épervier du Louvre.

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Fig. 99 L'àme vue de face.

les bijoux saïtes sont rares; le Louvre seul en possédait qui sortissent de l'ordinaire, les deux attaches de collier en forme de vaisseau achetées par M. G. Bénédile il y a quelques années. La momie de Zannehibou a comblé cette lacune dans les séries de Gizéh, et, grâce à elle, nous connaissons maintenant que l'orfèvrerie ne le cédait en rien aux autres arts, lors de la dernière renaissance égyptienne. Ajoutons que ces bijoux, bien que recueillis sur une momie et fabriqués pour elle, ne sont pas, comme c'est le cas trop souvent, des bijoux de mort, gracieux de couleur et de dessin, mais montés trop faiblement pour résister à l'usage si un vivant les avait portés. Ce sont, comme les bijoux de Ramsès II au Louvre1, comme ceux de la reine Ahhotpou à Gizéh, des bijoux réels, identiques de tout point aux bijoux de la vie journalière, sauf peutêtre en ce qui concerne le choix des sujets.

Telle est cette trouvaille qui termina heureusement notre campagne de Saqqarah. Toutes les pièces en étaient noyées dans le bitume, et ce n'a pas été un mince mérite à M. Barsanti que de les découvrir et de les dégager l'une après l'autre. Plusieurs puits, vierges aussi, nous attendent dans le môme endroit sous quinze ou dix-huit mètres de sable, et j'ai bon espoir que les fouilles de l'an prochain nous réservent des surprises aussi heureuses que celles de cette année.

1. Voir plus haut, p. 179-188 du présent volume, l'article consacré à ces bijoux de Ramsès II.

Fie. 100 L'àme vue de dos.

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