APPARTENANT A M. BARRÈRE
Cette belle chatte en bronze (fig. 101, p. 265) fut achetée au Caire, en 1884, par M. Barrère, alors agent et consul général de France en Egypte. Elle appartient à cette innombrable famille de chats qui sortit soudain des ruines de Tell Bastah vers 1878 et qui se dispersa, en quelques années, dans le monde entier. Elle mesure 41 centimètres de haut, et, si elle n'est pas des plus grandes qu'on découvrit alors, du moins elle dépasse de beaucoup la moyenne. Toutefois, la taille ne fait pas son mérite principal : les Égyptiens qui, les premiers, apprivoisèrent le chat, l'avaient étudié de si près qu'ils exprimaient ses allures avec un bonheur étonnant. La chatte de M. Barrère est assise bien d'aplomb sur son train de derrière, regardant droit devant elle, dans l'attitude satisfaite de la bête qui a rempli tout son devoir et qui n'a rien à se reprocher; le socle en bois auquel elle était attachée manque, mais le tenon de métal qui l'y fixait est encore en place et le corps est en parfait état de conservation. Elle a été coulée d'une seule pièce autour d'un noyau de sable qui a disparu, puis retouchée au burin et à la lime, enfin polie; elle n'a pas souffert de son long séjour en terre, et l'on peut juger aussi nettement de ses qualités ou de ses défauts que si elle avait été fabriquée la veille. C'est une belle pièce, d'un dessin très
1. Publié dans la Revue de l'Art ayicien et moderne, 1902, t. XI, p. 377.
sur et d'une exécution soignée. L'artiste ne s'est pas attardé à y multiplier les détails et il a simplifié les plans; mais la vigueur de la ligne, le caractère robuste et puissant de l'exécution font de son oeuvre un morceau de premier ordre. C'est merveille de voir avec quelle habileté spirituelle il a su exprimer les caractères de la race et sa physionomie. La hanche est large et ronde, le dos souple, le cou mince, la tête fine, l'oreille droite; c'est la chatte égyptienne dans toute son élégance, telle qu'on la rencontre chez les fellahs de nos jours, où le croisement avec les espèces étrangères ne l'a point déformée.
Elle était une déesse de bonne maison, Bastît, dont le culte florissait surtout à l'est du Delta, et elle est figurée très souvent ou nommée sur les monuments, sans qu'ils nous renseignent assez sur ses mythes et sur son origine. Elle était alliée ou apparentée au Soleil, et on l'en disait tantôt la sœur ou la femme, tantôt la fille. Elle remplissait parfois un rôle bienfaisant et gracieux, protégeant les hommes contre les maladies contagieuses ou contre les esprits mauvais, et les égayant par la musique de son sistre; elle avait aussi ses heures de perversité traîtresse, pendant lesquelles elle jouait avec ses victimes comme avec la souris, avant de les achever d'un coup de griffe. Elle habitait de préférence la ville qui portait son nom, Poubastît, la Bubaste des écrivains classiques. Son temple, auquel Chéops et Chéphrèn avaient travaillé dans le temps qu'ils construisaient leurs pyramides, avait été rebâti par les Pharaons de la XXIIe dynastie, élargi par ceux de la XXVIe, et, lorsque Hérodote le visita, vers le milieu du ve siècle avant notre ère, il le jugea l'un des plus remarquables qu'il y eût alors dans les parties de l'Egypte qu'il avait parcourues. Il s'élevait au centre de la ville, à l'extrémité de la Place du Marché, et deux canaux le baignaient, larges chacun de cent pieds et ombragés d'arbres; ils couraient sans se rejoindre, l'un à droite, l'autre à gauche de l'édifice, et ils l'enfermaient dans une sorte de presqu'île artificielle. Les voyageurs, avant même d'y pénétrer, plongeaient leurs regards par-dessus
Fig. 101
Chatte en bronze de l'âge saïte, Collection Barrère.