‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 52 sur 55 · CHATTE DE BRONZE ÉGYPTIENNE · texte numérisé non relu

CHATTE DE BRONZE ÉGYPTIENNE

l'enceinte, jusque clans les cours extérieures, car Bubaste avait subi le sort de beaucoup de grandes cités de l'Egypte; au cours des siècles, son sol s'était exhaussé de telle manière que les fondations des maisons récentes avaient un niveau supérieur à celui des terrasses du sanctuaire. Un grand mur, décoré de tableaux comme le mur extérieur du temple d'Edfou, enveloppait le téménos. Les fêtes de Bastît y attiraient les pèlerins de toutes les parties de l'Egypte, de même qu'aujourd'hui celles de Sidi Ahmed el-Bédaouî à la foire moderne de Tantah. Les gens de chaque village s'entassaient dans de grands bateaux pour s'y rendre, les hommes et les femmes pêle-mêle, avec la ferme intention de s'amuser tout le long du chemin, et ils ne taillaient pas à leur résolution. Ils charmaient les loisirs de la navigation par des chansons sans fin, chansons amoureuses autant, sinon plus, que dévotes, et il ne manquait jamais parmi eux de joueurs de flûte et de batteuses de castagnettes pour appuyer ou rythmer les voix. Chaque fois qu'on passait devant une ville, on approchait du rivage aussi près qu'on le pouvait sans aborder, et là, tandis que l'orchestre redoublait de bruit, les passagers lançaient des volées d'injures et de propos grossiers aux femmes qui se tenaient sur la berge : celles-ci rétorquaient d'autant, et quand elles arrivaient à bout de paroles, elles se troussaient haut et se trémoussaient indécemment par manière de réponse. On dit à Hérodote que sept cent mille personnes, tant hommes que femmes, sans compter les petits enfants, allaient ainsi à Bubaste tous les ans. L'entrée au temple ne les calmait pas, loin de là. Ils sacrifiaient force victimes avec une piété sincère et joyeuse, puis ils buvaient ferme du matin au soir et du soir au matin, tant que la fête n'était pas terminée : on y consommait plus de vin en quelques jours qu'on ne faisait pendant le reste de l'année.

La plupart des pèlerins, avant de retourner chez eux, tenaient à laisser aux pieds de Bastît un souvenir de leur visite. C'était une stèle votive avec une belle inscription et un tableau qui montrait le dona-

teur en adoration devant sa déesse. C'était une statuette en faïence bleue ou verte, ou, pour les riches, en bronze, en argent, parfois en or : la déesse y paraissait debout, assise, accroupie, avec un corps de femme et une tête de chatte, un sistre ou une égide à la main. C'étaient, surtout à l'époque grecque, des figures en bronze ou en bois peint et doré, surmontées d'une tête de chatte en bronze. Beaucoup étaient de grandeur naturelle et modelées avec un art précieux ; elles avaient des yeux en émail, un collier doré au cou, des boucles aux oreilles, des amulettes sur le front. Il arrivait parfois qu'un pèlerin, ayant vu mourir dans sa maison une chatte domestique qu'il vénérait particulièrement, l'embaumait selon les rites : il emportait la momie avec lui, et, parvenu à Bubaste, il l'enfermait dans une de ces figures qu'il consacrait. Ces objets disparates, d'abord déposés quelque part dans le temple, l'auraient encombré promptement si l'on n'y avait porté remède. On les empilait provisoirement au fond de l'une des chambres secondaires, puis on les rejetait au dehors, et là leurs fortunes étaient diverses. Je ne crois pas calomnier les prêtres égyptiens en disant que ce leur eût été un gros chagrin de laisser perdre tant de dons précieux sans essayer d'en tirer un profit honnête. Les figures d'or et d'argent ne duraient guère ; elles repassaient vite au creuset et il en ressort peu des ruines, mais le cuivre et le bronze étaient si abondants qu'on n'eût pas gagné gros à fondre les chattes. On triait donc la masse des bronzes, et tandis qu'on en gardait une part, les plus beaux sans doute ou ceux qui portaient des inscriptions, on revendait le reste à de nouvelles générations de pèlerins qui, à leur tour, les offraient en bonne forme. Si fréquemment qu'on en agit ainsi, l'afflux était considérable, et l'on était obligé assez vite de se débarrasser des pièces qui avaient été d'abord mises en réserve. On les enfermait dans des caves ou dans des fosses creusées exprès, véritables favissw analogues à celles des temps classiques1 : elles s'y accumulaient par milliers, grandes ou

1. Sur ces favissœ voir plus haut, p. 91-92, ce qui est dit de la favissa de Karnak.

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