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Le Musée Égyptien, t. II, p

LA STATUAIRE ET SES ÉCOLES

analyse où les recherches dont elle a été l'objet précédemment seront exposées et discutées ; pour la première fois, les égyptologues et le grand public auront sous les yeux et dans les mains l'apparat artistique et critique nécessaire à juger la valeur des pièces principales de la statuaire égyptienne. Ce qu'il a fallu à M. de Bissing de patience et de flair bibliographique pour recueillir dans les bibliothèques les renseignements qu'il a semés à mains pleines à chaque page de ses notices, ceux-là se le figureront aisément qui connaissent l'étendue de la littérature égyptologique et son éparpillement. Ce n'a été là pourtant que le moindre de sa tâche; l'appréciation des objets mêmes a exigé de lui une attention toujours éveillée, et par suite, une tension d'esprit continue qui aurait épuisé promptement un homme moins entraîné aux minuties de l'observation artistique. Dans d'autres branches de la science, les matières ont été brassées et rebrassées si souvent pour la plupart que presque toujours la moitié de la besogne est à peu près faite ; chez nous, rien de semblable n'existe, et, dans bien des cas, M. de Bissing a dû aborder des objets que personne n'avait connus avant lui et sur lesquels aucune étude préalable n'avait été essayée. Qu'il se soit fatigué parfois et qu'on puisse çà et là reprendre à ses jugements, il l'avoue de bonne grâce; ce qui m'étonne, c'est qu'on ait aussi rarement l'occasion de les réformer, même partiellement.

Je souhaite donc que la fin de cet excellent ouvrage ne se fasse pas attendre trop longtemps. Me sera-t-il permis d'ajouter qu'après l'édition présente, qui est de luxe, une édition populaire serait la bienvenue? Nous autres égyptologues, nous sommes condamnés à payer nos livres si cher que le prix de ces Denkmaler ne nous effraie pas, mais ailleurs on y regarde de plus près ; une reproduction en un format plus petit, et qui coûtât moins, contribuerait beaucoup à répandre la connaissance de l'art égyptien dans des classes de lecteurs où le livre présent ne pénétrera pas.

Ç'a été longtemps une question de savoir si les statues des rois et des particuliers égyptiens nous offrent des portraits fidèles du tout ou simplement approchés. Non qu'on niât jamais que leurs auteurs eussent voulu les faire aussi semblables que possible, mais on hésitait à croire qu'ils y eussent réussi. L'air d'uniformité que l'emploi réitéré des mêmes expressions et des mêmes poses répand sur elles encourageait à penser que, se jugeant incapables de transcrire justement les nuances de conformation ou de physionomie propres à chaque individu, ils les avaient écartées de parti pris comme indifférentes au genre de service auquel elles étaient destinées : si l'àme ou le double à qui elles fournissaient un corps indestructible reconnaissaient en elles assez de leur corps périssable pour pouvoir s'y attacher sans dommage au cours de leur existence posthume, ils estimaient avoir rempli suffisamment leur tâche. L'étude des monuments a dissipé ces doutes. Qui, ayant manié attentivement une de ces tètes saïtes dont le crâne et le visage présentent des caractères si nettement individuels, ne reste pas assuré que tant de particularités notées avec cette félicité curieuse indiquent le ferme propos de transmettre à la postérité l'apparence exacte du modèle? Que si, poussant plus avant, nous abordons le second âge thébain, nous y constaterons bientôt, grâce aux hasards qui nous ont

(1) Extrait de la Revue de l'Art ancien et moderne, 1912, t. XXXI, p. 241-254.

livré bien conservés les cadavres d'une cinquantaine de princes et de princesses, avec quel succès les ateliers royaux ont perpétué sur la pierre les effigies de leurs contemporains : le profil cle Sétoui Ier photographié dans son cercueil coïnciderait ligne pour ligne avec celui de ses bas-reliefs de Karnak ou d'Abydos, n'était la maigreur qui résulte de l'embaumement. Remontons maintenant à huit ou dix siècles encore au delà, et recherchons quel parti les maîtres sculpteurs du premier âge thébain ont tiré de leurs Pharaons : les statues d'Amenemhaît III et des Sanouasrit ont l'accent si personnel que nous aurions tort de supposer qu'elles peuvent être autre chose qu'une image sincère jusqu'à la brutalité. Les deuxChéphrên du Caire étaient seuls naguère encore à nous suggérer la conviction que les temps memphites ne le cédaient en rien sur ce point de la ressemblance aux siècles moins éloignés de nous : la découverte récente d'une dizaine de Mycérinus nous interdit d'en douter désormais.

Ils n'ont pas quitté l'Egypte pour la plupart. Le premier qui nous arriva (fig. 1) entra chez nous par achat en 1888, avec quatre statuettes de Naousirrîya, de Mankahorou, de Chéphrên et peut-être de Chéops. D'après les renseignements que Grébaut recueillit alors, elles avaient été trouvées ensemble, deux ou trois semaines auparavant, par des fellahs de Mit-Rahinéh, sous les ruines d'une petite construction en briques située à l'est de ce qui fut jadis le lac sacré du temple de Phtah à Memphis. Ce n'était pas là certainement leur place originelle, mais elles avaient vraisemblablement orné d'abord chacune la chapelle funéraire annexée à la pyramide de son souverain : leur transfert à la ville et leur réunion dans l'endroit d'où elles sortent ne sont pas antérieurs au règne des derniers Saïtes ou des premiers Ptolémées. C'est alors, en effet, que la haine de la domination étrangère ayant exalté chez le peuple l'amour de tout ce qui était foncièrement égyptien, la piété envers les Pharaons glorieux d'autrefois se raviva : leurs sacerdoces se réorganisèrent et ils reçurent de nouveau le culte dont des

siècles d'oubli les avaient déshabitués. Aucune de nos figures n'est de grandeur naturelle, et le Mycérinus de diorite, qui n'est pas un des moindres, atteint à peine la hauteur de cinquante-cinq centimètres. Il trône sur un dé cubique avec cette impassibilité que le Chéphrèn nous a rendue familière, et le buste raidc, les poings aux cuisses, il laisse aller droit devant lui le regard blanc que l'étiquette impose à Pharaon, tandis que la foule des courtisans et des vassaux défile à ses pieds : son nom, gravé sur les côtés du siège, à droite et à gauche de ses jambes, ne nous aurait pas appris ce qu'il est que nous l'aurions deviné à son port. La facture, sans être des meilleures qui se puissent imaginer, ne laisse pas d'être bonne : toutefois, la tête est grêle par rapport au torse, et, dans le principe, on ne manqua pas d'attribuer ce défaut à l'étourderie du sculpteur. On observa d'ail-

FlG. 1

Le Mycérinus de Mit-Rahinéh.

Iliorile. Musée du Caire.

leurs que le visage n'était pas sans rappeler celui de deux des autres Pharaons, et on l'expliqua par la parenté, le second, Chéphrên, étant le père de Mycérinus, et le troisième, peut-être Chéops, son grand-père. Ce fut un motif de présumer qu'on avait là des portraits, mais ces portraits étaient-ils authentiques? Plusieurs égyptoiogues de Berlin, que leur ingéniosité naturelle incitait alors à reviser les jugements de Mariette sur l'art, pensèrent discerner dans certains détails de costume et d'ornementation la preuve que, si ce n'étaient pas là des figures de fantaisie pure, c'étaient du moins des copies d'originaux anciens exécutées très librement sous une des dynasties saïtes, et leur théorie, repoussée par les savants qui avaient une expérience plus longue, troubla cependant la majorité. Elle ne tarda pas à être renversée par les faits, mais comme il arrive souvent, les conséquences qu'on avait déduites d'elle lui survécurent par force d'habitude : beaucoup d'entre nous craignirent, pendant quelques années encore, de s'avancer trop s'ils déclaraient franchement que notre Mycérinus était ce que nous l'avions intitulé sur la foi de son inscription, le vrai Mycérinus.

Ils ne le firent qu'à partir de 1908, alors que Reisner et ses Américains, fouillant à Gizéh aux alentours de la troisième pyramide, mirent au jour des monuments qu'avec la meilleure volonté du monde personne ne put assigner à une époque différente de celle de Mycérinus. Il semble que le renom de piété dont le roman populaire l'avait entouré n'était pas immérité complètement, au moins en ce qui touche sa propre divinité, car les ouvriers retirèrent des ruines de sa chapelle, avec les éléments d'une innombrable vaisselle funéraire en toutes sortes de pierres, les fragments d'une multitude de statues en albâtre, en schiste, en calcaire et en brèches rares. Il y en avait dans la masse d'inachevées ou de dégrossies à peine, car, le souverain étant mort tandis qu'on les façonnait, les travaux avaient été interrompus aussitôt, selon l'usage oriental, et les chantiers abandonnés en débandade.

Celles qui étaient terminées déjà et menées à leur place furent culbutées on ne sait à quelle époque, peut-être au temps où Saladin démantela les pyramides pour construire les remparts nouveaux et la citadelle du Caire, puis leurs pièces si maltraitées qu'une quantité énorme en a disparu : c'est au plus si, d'une centaine de couffes que les Américains ramassèrent, ils retirèrent, outre cinq ou six têtes intactes, de quoi reconstituer à peu près complètement deux statues en albâtre. La meilleure des têtes (fig. 2) est chez nous, au Caire, et elle ressemble assez à celle de notre statuette pour qu'on n'eût pu hésiter à reconnaître Mycérinus, quand même l'endroit d'où elle sort ne nous l'aurait pas laissé deviner. La statue qui nous est échue do la trouvaille (fig. 3, p. 25) est assise, mais le bloc sur lequel elle est sculptée ne tient pas d'aplomb sur sa base, si bien qu'elle se renverse légèrement en arrière. D'autre part, les deux bras étant coupés entre l'aisselle et la hanche, elle doit à cet accident de paraître au premier instant avoir un buste trop étroit pour sa hauteur. Enfin, et c'est ici le point important, la tête est petite, si petite que la coiffure ne suffit pas, malgré son volume, à corriger le mauvais effet de cette disproportion entre sa ténuité et l'ampleur des épaules. La faute n'est pas de celles qu'on rejettera avec vraisemblance sur la gaucherie ou sur l'ignorance de l'artiste. Celui-ci n'était pas, tant s'en faut, un homme de talent, mais il savait son affaire et il nous l'a bien prouvé par la tenue générale de son œuvre. L'accord du tronc et des jambes, la musculature de la poitrine, la texture du costume, le modelé du genou et du mollet sont

Km. 2

Mycérinus : Tête Reisntr.

Albâtre. Musée du Caire.

conformes à l'esthétique de l'époque; la cheville et le pied sont détaillés avec la virtuosité d'un ouvrier rompu à toutes les finesses du métier. Si maintenant nous revenons à la statuette de Mît-Rahinéh, que sa technique rattache non pas à une école mais à un atelier différent, nous éprouverons de la difficulté à imaginer que deux sculpteurs seraient tombés chacun de son côté dans une faute aussi grossière s'ils ne l'avaient pas eue sous les yeux chez leur modèle. Puisque leurs statues de Mycérinus sont microcéphales, c'est que Mycérinus était microcéphale presque à la difformité.

Cependant la fouille continuait parmi les lits d'éclats de pierre. Quelques semaines avant qu'elle cessât, vers la fin de mai 1908, elle produisit quatre groupes en schiste dont le témoignage confirma pleinement celui des albâtres. L'agencement y est le même, à quelques écarts près, qui ne modifient point sensiblement l'aspect des morceaux. Contre une dalle haute de quarante-cinq à soixante centimètres, trois personnes sont debout côte à côte, Mycérinus au milieu, le pied gauche en avant, le pagne tuyauté aux reins, et au front le bonnet blanc du royaume de la Haute-Egypte. Il a toujours une déesse à sa droite, une Ilathor moulée dans le sarrau ^ans manches ouvert sur la poitrine, et chargée par-dessus ses cheveux de la perruque brève et de la coufiéh ; elle porte sur cette coiffure ses deux cornes de vache et le disque solaire. Dans l'un des groupes (fig. 4, p. 27), elle marche, les bras retombants et les mains à plat le long des cuisses; dans l'autre (fig. 5, p. 29), elle i'étreint du bras gauche et elle se presse contre lui ; dans la troisième enfin (fig. 6, p. 31), elle lui serre la main droite de sa main gauche. La dernière des figures est tantôt d'une femme, tantôt d'un homme : l'homme, qui est moins grand d'un tiers que ses compagnons, s'avance les bras ballants ; les deux femmes sont immobiles, et l'une d'elles passe son bras droit autour de la taille du roi, symétriquement à l'IIathor de gauche. Ce sont des entités géographiques, des nomes, et les étendards qui sont plantés sur leur tête nous enseignent leurs

Kig. 3

La statue en albâtre de Mycérinus.

Musée du Caire,

noms : les deux femmes personnifient les nomes du Sistre et du Chien, l'homme celui d'Oxyrrhinchus. Les fragments de schiste sous lesquels ils étaient ensevelis appartiennent assurément à d'autres groupes aujourd'hui détruits , mais combien comptait-on de ceux-ci à l'origine? Le thème décoratif duquel ils faisaient partie est de ceux dont on saisit l'intention du premier coup d'œil, mais, si nous avions eu besoin d'un commentaire pour le comprendre, les courtes légendes de la base nous en auraient fourni les éléments ; elles nous apprennent en effet que notre Hathor est la dame du canton du Sycomore et que le nome du Chien, celui du Sistre, celui d'Oxyrrhinchus amènent au souverain toutes les bonnes choses de leur territoire. Mycérinus, en sa qualité de roi du Saîd et du Delta, avait droit, pendant sa vie au tribut, après sa mort aux offrandes du pays entier, et d'autre part, Hathor, dame du Sycomore, est la patronne des morts osiriens dans cette province memphite où s'élevaient les palais des Pharaons et leurs tombeaux : il était donc naturel qu'elle servît d'introductrice aux délégués des nomes, lorsque ceux-ci venaient verser leurs redevances

Fig. 4

Mycérinus, Hathor et le nome Oxyrrhinchite.

Schiste. Musée du Caire.

au maître commun. Chez les riches particuliers, cette opération était symbolisée sur les parois de la chapelle funéraire par de longues processions d'hommes ou de femmes en bas-relief, dont chacun incarnait l'un des domaines affectés à l'entretien du tombeau; ici, elle était exprimée de façon plus concrète encore par deux théories de groupes en ronde-bosse, qui probablement se développaient le long des murs dans une des cours du temple de la pyramide. Les quatre qui ont échappé à la destruction appartenaient à la série du Saîd, comme le prouvent et leurs noms et la coiffure du souverain, mais ceux du Delta n'auraient pu manquer sans qu'il en résultât des privations regrettables pour le double dans son existence d'outre- tombe : il y en avait donc une quarantaine en tout, autant que de nomes dans l'Egypte entière.

L'excellence de ceux qui nous sont parvenus est pour nous inspirer le regret de ceux que nous n'avons plus. Ils conservaient quelque chose encore de leur coloris primitif, dans l'instant qu'ils sortirent de terre, mais ils s'en sont dépouillés rapidement au contact de l'air et de la lumière, et il ne leur en est plus resté que des traces à la poitrine, au cou, aux poignets, à la ceinture, aux endroits que voilait la parure habituelle des gens de haut rang : les feuilles d'or dont les colliers et les bracelets étaient décorés ont été volées dès l'antiquité, mais les couches plus épaisses de peinture sur lesquelles elles avaient été posées gardent assez exactement leurs contours. Il nous serait facile de restituer à l'ensemble l'aspect qu'il avait dans sa fraîche nouveauté, teint jaune clair pour les femmes et rouge-brun pour les hommes, chevelures noires, coiffures bleues ou blanches, couronnes et vêtement^ blancs relevés par l'éclat fauve des bijoux. Des morceaux où tout est calculé si minutieusement pour la vérité, il est peu probable que rien y soit l'effet du hasard ou de la maladresse ; si donc la tête du souverain y est partout trop faible, c'est qu'elle se présentait telle dans la réalité. En fait, la disproportion au reste du corps est moins sensible ici que sur les statues isolées et on ne la remarque pas de prime abord : elle se

manifeste rapidement dès que l'on compare le souverain à ses deux compagnons. Non seulement ils ont la tète plus massive et plus large que lui, mais il semble que le sculpteur ait voulu accentuer l'inégalité entre eux par un tour de son métier :

il a rétréci sensiblement leurs épaules, et le contraste de la tête trop petite qui surmonte les vastes épaules de Mycérinus avec les deux fortes têtes qui pèsent sur les épaules étriquées des acolytes souligne la difformité que l'entassement des trois figures sur le même fond avait presque masquée. L'étude des schistes nous impose donc la même conclusion que celle des albâtres. C'est bien le Mycérinus véritable que les contemporains se sont efforcés de transmettre à la postérité, et ils ne nous ont épargné aucun des détails qui étaient de nature à nous le faire bien connaître; nous n'avons qu'à analyser leurs œuvres pour le voir lui-même se dresser devant nous. Il était grand, robuste, mince de taille, avec des jambes longues et une encolure puissante qu'un visage grêle sur-

Fig. 5

Mycérinus, Hathor et le nome Cynopolite.

Schiste . Musée du Caire.

montait, un athlète avec la tête presque d'un enfant. Au demeurant, des yeux saillants, des oreilles grasses, un nez court retroussé du bout, une bouche sensuelle ourlée de lèvres épaisses, un menton fuyant sous la barbe postiche : l'expression de la face est celle de la bienveillance, même de la faiblesse. Le sculpteur a eu beau lui raidir l'échine et le cou, lui gonfler la poitrine, lui tendre les biceps, lui serrer le poing, lui immobiliser le masque dans une gravité hiératique, il n'a pas réussi à lui inculquer la majesté souveraine qui fait de notre Chéphrên l'idéal du Pharaon égal aux dieux. Il a le benoît extérieur d'un particulier de bonne race, mais de tournure inférieure à sa condition. On en citerait aisément une douzaine parmi les statues qui voisinent avec les siennes dans notre Musée, celle de Rânafir, par exemple, qui ont plus haute mine et plus fière allure.

Et le nouveau groupe en schiste (fig. 7, p. 33) que Reisner découvrit pendant l'hiver de 1909 ne nous a obligés à rien changer de cette appréciation. Mycérinus y est représenté cette fois avec sa femme; les portions basses des deux figures n'avaient pas reçu le poli final quand la mort survint, mais celles du haut étaient achevées et elles sont admirables. Il est, lui, coiffé du claft ordinaire qui lui encadre la face carrément, et ses traits sont bien ceux que nous lui connaissons d'après les statues déjà décrites, les yeux à fleur de peau, le regard fixe, le nez retroussé, la bouche large et molle, la lèvre inférieure qui avance un peu sur la supérieure, la physionomie d'un bon bourgeois qui se guindé pour paraître digne. La reine n'a pas l'air beaucoup plus noble, mais, à la considérer, on n'est pas loin de penser qu'elle avait plus d'intelligence ou de vivacité. On ne dira pas précisément qu'elle sourit, mais un sourire vient de passer sur son visage et il lui en flotte quelque chose encore sur la bouche et sur les yeux (fig. 8, p. 35). Elle a d'ailleurs de belles joues rondes, un petit nez en l'air, un menton replet, des lèvres charnues, coupées de haut en bas par un pli bien net : un regard résolu glisse entre ses

paupières étroites et lourdes. Elle ressemble à sou mari, ce qui n'a rien de surprenant, puisque, les unions entre frères et sœurs étant non seulement tolérées mais commandées par la coutume, il y a chance que ces deux-là fussent nés du même père et, de la même mère; elle a seulement quelque chose de plus ferme que lui (fig. 9, p. 37). L'usage exigeait, quand on associait deux époux dans un groupe, qu'on ne les posât pas côte à côte sur un pied d'égalité absolue, mais qu'on prêtât à la femme une posture ou simplement un geste qui impliquait un état de dépendance plus ou moins affectueuse à l'égard du mari ; on l'accroupissait à ses pieds, la poitrine contre ses genoux, ou on l'attachait du bras à sa ceinture ou à son cou, comme si elle n'avait confiance qu'en sa protection.

Ici, le geste de la reine est conforme à la convention, mais la manière dont elle l'exécute en contredit l'intention soumise : elle se serre moins contre le Pharaon qu'elle ne le serre contre elle et elle a l'air de le protéger au moins autant qu'il la protège. Aussi bien l'égale-t-elle par la stature, et quand même elle est plus svelte que lui, ainsi qu'il convient à son sexe, elle est aussi robuste des épaules. Est-ce à dire pour cela

Fig. 6

Mycérinus, Hathor et le nome du Sistre.

Schiste. Musée du Caire.

que le sculpteur lui ait attribué la carrure massive d'uu homme? Non certes, mais, à l'exemple de son confrère des triades, il a triché quelque peu pour dissimuler le défaut de son modèle. Comme il lui déplaisait sans doute d'avoir à montrer un Pharaon difforme et que, pourtant, il lui était interdit d'altérer des traits qui, après tout, étaient ceux d'un dieu, il en a rendu l'incorrection moins visible en retranchant aux épaules ce qu'il fallait afin de rétablir une sorte d'équilibre apparent entre les parties, et nous voilà ramenés par un détour nouveau au point où l'examen des albâtres et des triades nous avait conduits. Concluons une fois de plus que les effigies des Pharaons memphites et de leurs sujets étaient les portraits réels des personnages qu'elles prétendaient reproduire.

Réels, mais non réalistes, à moins de nécessités spéciales. J'ai tenté à plusieurs reprises de délinir les deux écoles principales de sculpture égyptienne, lathébaine et la memphite. Dès son origine, la thébaine tend à copier le modèle brutalement, tel qu'il est dans le moment que sa main le saisit. Prenez les statues de Sanouasrît Ier ou de Sanouasrit III qui entrèrent naguère au Musée du Caire : l'air de famille est indéniable entre toutes, mais, selon qu'elles proviennent d'un atelier thébain ou d'un memphite, les traits qui constituent la ressemblance complète sont notés de façons si divergentes qu'à première vue on incline à penser qu'elle existe à peine. Les Thébains ont marqué scrupuleusement la maigreur des joues, la dureté de l'œil, la sécheresse de la bouche, la pesanteur delà mâchoire, et ils ont accusé ces points plus qu'ils ne les ont atténués; le Memphite ne les a pas négligés, mais il les a traités d'une manière plus clémente, et il a dégagé des faces hagardes où l'école rivale se complaît le masque heureux et souriant que les traditions de la sienne attribuaient à tous les Pharaons sans exception. Nous ne pouvons pas instituer de comparaisons de ce genre pour l'époque de Mycérinus : l'école thébaine, si elle existait déjà comme il est probable, dort enterrée encore sous les ruines, et nous ne connaissons rien d'elle à placer aux côtés de la memphite.

C'en est assez néanmoins de parcourir les salles de notre Musée qui sont réservées à celle-ci pour nous convaincre que, si le Chéîkh-el-beled, les Chéphrên, le couple princier de Méidoum, les Rànafir sont des portraits ressemblants, ce sont aussi des portraits idéalisés selon la for-

Fig. 8

Mycérinus et sa femme (Détail).

Schiste. Musée de Boston.

mule dont nous avons constaté l'influence sur les monuments de la XIIe dynastie : tout ce que leurs modèles offraient de trop prononcé dans leur manière d'être a été affaibli, afin de leur donner la tenue sereine qui seyait au corps impérissable de si nobles et si discrètes personnes. Là seulement on se départait de la routine où l'on rencontrait des monstruosités telles qu'il y aurait eu danger pour l'immortalité du sujet à les effacer complètement, ainsi dans le cas des deux nains

du Caire; encore n'est-il pas bien sûr que même là on n'ait pas ménagé quelques adoucissements à leur laideur. Ce qui est arrivé à Mycérinus le rend vraisemblable : n'avons-nous pas vu, en effet, que l'artiste s'est ingénié à dissimuler par un artifice l'exiguïté troublante de la tête? Et il a dû souvent prendre des libertés pareilles sans que nous ayons actuellement les moyens de le démontrer. J'oserai l'affirmer de Chéphrèn, bien que l'une de ses deux statues, celle de serpentine verte, soit presque pour moitié une restauration de Vassalli. Car si l'on compare leurs profils, on remarque que celui de la statue en serpentine est moins ferme que celui de la statue en diorite: l'œil y est plus petit et le menton moins autoritaire, la pointe du nez se rebrousse un peu et une ressemblance s'ébauche avec Mycérinus. Cette dignité hautaine que je signalais tout à l'heure chez le père par opposition au fils ne résulterait-elle pas du parti qu'avaient pris les Me m phi tes d'idéaliser leurs sujets, jusqu'à faire de chacun d'eux un type presque abstrait de la classe à laquelle il appartenait?

Comme on pouvait s'y attendre, les albâtres de Mycérinus sont loin d'égaler ses schistes. Chaque fois, en effet, que nous retrouvons plusieurs statues d'un personnage en matières différentes, il est rare que les plus difficiles à travailler ne soient pas aussi les meilleures. Pétrie en avait conclu qu'il y avait en Egypte, à toutes les époques, une école de sculpture du calcaire et des roches tendres, une du granit et des roches dures. Mais qui s'aviserait de classer nos sculpteurs dans des écoles diverses suivant qu'ils s'attaquent au bronze ou au marbre ? En Egypte, comme chez nous, les apprentis recevaient un enseignement qui les préparait à exercer le métier complet, quelle que fût la spécialité dans laquelle ils se cantonnassent par la suite, mais comme le traitement de certaines roches exigeait une pratique plus étendue, on avait soin, sur les chantiers, de le confier aux plus experts. C'est évidemment ce qui arriva pour Mycérinus. Ses albâtres sont très estimables à coup sûr, mais ceux à qui nous les devons n'étaient pas des

virtuoses accomplis, et, s'ils s'acquittèrent de leur tâche très honorablement, ils ne produisirent rien que d'ordinaire. Ceux qui exécutèrent les schistes étaient bien plus habiles. Je n'oserai pas certifier qu'ils ont triomphé entièrement de la matière : les corps des princes et des dieux, découpés dans une pâte aussi sèche et d'un ton aussi triste, présentent

Fig. 9

Mycérinus et sa femme (Détail).

Schiste. Musée de Boston.

une rigidité de contours à laquelle nous sommes d'autant plus sensibles qu'ils sont privés de la couleur qui les égayait. Ils rebutent presque celui qui les voit pour la première fois; puis, cette répulsion vaincue, ils se révèlent parfaits de leur espèce. L'artiste a fait ce qu'il a voulu de cette substance ingrate, et il l'a maniée de la même souplesse que s'il eût eu à pétrir l'argile la plus ductile. Les femmes surtout sont remarquables avec leurs épaules pleines et rondes, leurs

seins menus et placés bas, leur ventre puissant et bien dessiné, leurs cuisses délicates et pleines, leurs jambes vigoureuses, un des types les plus élégants que l'Egypte memphite ait créés. Cela ne vaut pas le Chéphrèn de diorite, ni le Chéikh-el-beled, ni le Scribe accroupi, ni la Dame de Méidoum, mais ce n'en est pas loin, et peu de pièces tiennent un rang aussi élevé dans l'œuvre de la vieille école memphite.

TÊTE DE SCRIBE

DE LA IVe OU DE LA Ve DYNASTIE (Musée du Louvre).

Les inventaires ne donnent pour cette tête (pl. I) aucune indication d'origine. On en soupçonnait si peu la provenance qu'on l'a crue de travail péruvien pendant longtemps : M. de Longpérier, avec son tact ordinaire, lui a rendu la place qui lui appartenait dans la série égyptienne1. On y reconnaît, à première vue, le style de l'ancien Empire memphite : elle a été détachée, évidemment, d'une statue qui se trouvait dans une des nécropoles de Sakkarah. L'absence du socle et des parties qui portent d'ordinaire l'inscription nous condamne à ignorer le nom de l'individu qu'elle représentait, un Scribe contemporain, ou peu s'en faut, du fameux Scribe accroupi. Front étroit et un peu fuyant, œil long, saillant, tiré légèrement vers les tempes, nez retroussé, narines minces, pommettes accentuées, joues maigres, bouche large et lèvres charnues, menton ferme et rond, c'est un portrait peu flatté, mais certainement exact. La matière est le calcaire très fin de Tourah, peint en rouge vif : la technique est d'une délicatesse et d'une maîtrise rares, même à cette époque d'artistes émérites.

Les statues de simples particuliers proviennent presque toutes de temples ou de tombeaux. Le droit d'ériger une statue dans les temples appartenait au roi seul; aussi, la plupart de celles qu'on y a recueillies

1. Elle est mentionnée pour la première fois dans le Catalogue d'Emmanuel de Rougé, 1855, où elle porte le n° 6; elle est placée sur la cheminée de la Salle civile.

offrent-elles une formule spéciale : « Donné comme faveur de par le « roi, à un tel fils d'un tel »*, parfois même la faveur est qualifiée de grande et très grande. C'était donc à titre exceptionnel, en récompense de services rendus ou par un caprice de la royauté, qu'un Égyptien obtenait l'autorisation de placer son image dans un temple, que ce fût celui de sa cité natale ou celui d'une autre ville pour le dieu de laquelle il professait une dévotion particulière. Les grands seigneurs féodaux, qui aspiraient tous plus ou moins à posséder les droits régaliens, prenaient parfois la liberté d'en élever une à eux-mêmes, sans la permission préalable de Pharaon; mais, malgré ces usurpations de la prérogative royale, le nombre devait en être relativement peu considérable. Les guerres civiles, les invasions étrangères, la ruine des villes, la destruction des idoles par les chrétiens, ont contribué à rendre rares dans nos musées les statues privées provenant des temples2.

Rien de plus fréquent, au contraire, que d'y en rencontrer qui sortent de cimetières. Chaque tombe un peu soignée de l'ancien ou du nouvel Empire en renfermait plusieurs, qui représentaient le défunt seul ou accompagné des membres principaux de sa famille. Elles n'étaient pas toujours placées au même endroit : vers la IV" dynastie, on les dressait quelquefois dans la cour extérieure, à l'air libre, quelquefois aussi dans la chapelle où la famille célébrait, à de certains jours, le culte de l'ancêtre. Le plus souvent, on les emprisonnait dans une chambre étroite, haute de plafond, assez semblable à un couloir, et que, pour cette raison, les Arabes appellent Serdàb. Tantôt, le Serdâb est perdu dans la maçonnerie et ne communique avec aucune des autres pièces. Tantôt il est relié à la chapelle funéraire par une sorte de conduit quadrangulaire assez petit pour qu'on ait peine à y glisser la main3. Les prêtres venaient brûler de l'encens auprès de

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