‹ Essais sur l'art égyptienChapitre 8 sur 55 · TÈTE DE SCRIBE AU LOUVRE · texte numérisé non relu

TÈTE DE SCRIBE AU LOUVRE

TÈTE DE SCRIBE

l'orifice, y verser des libations, y présenter des offrandes, y murmurer des prières, et le tout était censé pénétrer dans le réduit. Tel de ces Serdàb renferme une ou deux statues à peine; tel autre en contenait jusqu'à vingt. Certaines sont en bois ou en pierre dure : le plus grand nombre est eu calcaire peint. Assises ou debout, accroupies ou lancées dans l'attitude de la marche, elles prétendent toutes nous conserver des portraits, portraits du mort, de sa femme, de ses enfants, de ses serviteurs. Si on les rencontrait plus souvent dans des endroits où elles eussent été visibles, on expliquerait leur présence par le plaisir bien naturel qu'éprouvaient les membres d'une famille à retrouver les traits des personnes qui leur avaient été chères. Mais elles sont d'ordinaire emmurées pour l'éternité dans des cachettes où nul ne pénétrait jamais : il nous faut chercher d'autres raisons.

Les Égyptiens se faisaient de l'âme humaine une idée assez grossière. Ils la considéraient comme une reproduction exacte du corps de chaque individu, pétrie d'une matière moins dense que la chair et les os, mais susceptible d'être vue, sentie et touchée. Ce double, ou, pour l'appeler du nom qu'ils lui donnaient, ce ka, avait, à un degré moindre que son type terrestre, toutes les infirmités de notre vie : il buvait, mangeait, se vêtait, s'oignait de parfums, allait et venait dans sa tombe, exigeait un mobilier, une maison, des serviteurs, un revenu. On devait lui assurer, par delà notre monde, la possession de toutes les richesses dont il avait joui ici-bas, sous peine de le condamner à une éternité de misères indicibles. La première obligation que sa famille contractait à son égard était de lui fournir un corps durable, et elle s'en acquittait en momifiant de son mieux la dépouille mortelle, puis en enfouissant la momie au fond d'un puits où l'on ne l'atteignait qu'au prix de longs travaux. Toutefois, le corps, quelque soin qu'on eût mis à le préparer, ne rappelait que de loin la forme du vivant. Il était, d'ailleurs, unique et facile à détruire : on pouvait le briser, le démembrer méthodiquement,

en disperser ou en brûler les morceaux. Lui disparu, que serait devenu le double? On prêta pour support à celui-ci des statues représentant la forme exacte de son individu. Ces effigies en bois, en calcaire, en pierre dure, en bronze, étaient plus solides que la momie, et rien n'empêchait qu'on les fabriquât en la quantité qu'on voulait. Un seul corps était une seule chance de durée pour le double; vingt équivalaient à vingt chances. De là, ce nombre vraiment étonnant de statues qu'on rencontre quelquefois dans une seule tombe. La piété des parents multipliait les images, et, par suite, les supports, les corps impérissables du double, lui assurant, par cela seul, une presque immortalité1.

Dans les temples comme dans les hypogées, les statues de particuliers étaient destinées à servir de soutien à L'âme. La consécration qu'elles recevaient les animait pour ainsi dire et en faisait les substituts du défunt : on leur servait les offrandes destinées à l'autre monde. Chaque tombeau de riche possédait une véritable chapelle à laquelle était attaché un sacerdoce spécial, formé de hon-kaou prêtres du double. Les prêtres du double accomplissaient aux fêtes sacramentelles les rites nécessaires, ils veillaient à l'entretien de l'édifice, ils administraient ses revenus. Les statues des villes mêmes exigeaient des soins spéciaux. Le clergé du temple où elles logeaient réclamait en effet sa part des bénéfices que rapportait le culte des ancêtres : on rédigeait, en sa faveur, de véritables actes de donation où l'on spécifiait le rôle qu'il devait jouer dans les cérémonies, la quantité d'offrandes qui leur revenait pour le service rendu, le nombre de jours dans l'année qu'ils consacraient à chaque statue. « Convention passée entre le prince Hapi-T'aufi et les <( Prêtres de l'heure du temple d'Anubis, maître de Sioùt, au sujet « d'un pain blanc que chacun d'eux doit donner à la statue du prince, « sous la haute main du Prêtre de ka, le 18 Thot, jour de la fête

1. Voir sur cette théorie Lepage-Renouf, On the true, Sensé of an Important Egyptian Word, dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology, t. IV, p. 494-508, ainsi que Maspero, Mémoires du Congrès des Orientalistes de Lyon, t. I, et Bulletin de l'Association scientifique de France (1878), n° 594, p. 373-384.

TÊTE DE SCRIBE

« Ouaga\ en plus des dons que tout tombeau doit à son seigneur; « ensuite, au sujet de la cérémonie d'allumer la flamme, et de laproces- « sion qu'ils doivent faire avec le Prêtre de ka, tandis qu'il célèbre le « service en l'honneur du défunt et qu'ils défilent à l'angle nord du « temple, au jour d'allumer la flamme. — Hapi-T'aufi donne pour cela « aux Prêtres de l'heure un boisseau de blé de chacun des champs appar- « tenant au tombeau, des prémices de la moisson du domaine princier, « comme chaque particulier de Sioût a coutume de faire des prémices « de sa moisson, car chaque paysan donne toujours un don au temple « des prémices de sa moisson2. » Le cérémonial est réglé ainsi par le détail, et le monument nous apprend comment et à quelles conditions on nourrissait un mort en Egypte. Les pains, la viande, le blé étaient mis devant la statue par les prêtres : ils arrivaient de là aux dieux qui, après avoir prélevé leur part, transmettaient le reste au double.

On comprend maintenant pourquoi les statues qui ne représentent pas des dieux sont toujours et uniquement des portraits aussi exacts que l'artiste a pu les exécuter. Chacune d'elles était un corps de pierre, non pas un corps idéal où Ton ne cherchait que la beauté des formes ou de l'expression, mais un corps réel à qui l'on devait se garder d'ajouter ou de retrancher quoi que ce fût. Si le corps de chair avait été laid, il fallait que le corps de pierre fût laid de la même manière, sans quoi le double n'y trouvait pas le support qui lui convenait. La statue d'où a été détachée la tête conservée au Louvre était, on ne saurait en douter, l'image fidèle de l'individu dont le nom avait été gravé sur elle : si l'expression en est d'un réalisme un peu brutal, il faut en accuser le modèle qui ne s'était pas avisé d'être beau, non pas le sculpteur qui aurait commis une sorte d'impiété s'il avait altéré en quoi que ce fût la physionomie du modèle.

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