ESSAIS
SUK
ODES ET BALLADES, par M. ViCToa Hugo
6 janvier 1829.
Avez-vous lu les nouvelles odes de M. Victor Hugo? « C'est absurde ! » dit-on à droite... — « C'est incomparable! » dit-on à gauche... Vous devinez d'où viennent ces deux réponses. Des ennemis, des partisans de M. Hugo. Car (,'a été. jusqu'à présont, tout son public.
Et ce doit être ainsi de (ont poèlc ([iii Iciile une voie nouvelle. Honni d'abord, ou porté aux nues; plus fard, jugé. M. Hugo, à notre sens, attend encore des juges.
-1 KSS.MS Si;i! LÉCOLK ROMANTIQUE.
Voyons SCS cmieinis. De (|iioi, siirloul, lui en veiilciil-ils".'' D'iiiiiovrr avec lalciil. Or, vers comme prose, il l'aiil, à leur jugcmeiil, reculer d'un demisiècle, et rcmoiiler le cours des temps pour avoir mission d'écrire. Depuis Voltaire, à les entendre, le monde a lini djKMjiiérir; la itcMsrc Ininiainc a re(,-u toute sa ci'oissance. et les menus lillérateuis de ce lemj)s-là, nobles restes de la lirande école, qui sont venus mourir sur le seuil de noli-e siècle, ont clos avec honneur l'âge d'or de toute littérature. Aussi faut-il adopter et savoir par cœur, comme catéchisme littéraire, ^xYii^et le xviii* siècle, et poser la plume après, et frapper de mutisme cette noble partie de l'câme humaine qui veut toujours créer, même en concurrence avec la gloire; qui veut rester libiv. ?nème sous la sainte autorité du génie; ou bien se résoudre à glaner stérilement sur les traces des grands hommes, et à acceptei' l'honorable intériorité des Campistron et des Marmontel. D'un côté, le vrai Dieu; (le l'autre, Baal : choisissez.
Voilà comment certains critiques l'ont la guerre à M. Victor Hugo. Il devait s'y alte'ulre; il doit peu s'en soucier, t'e n'est pas de ses poésies seulement, c'est de toute innovation littéraire (pi'ils s'irritent et s'impatienltMit, les uns avec rudesse, les autres avec bonhoMiie. Kien <i"ailleurs ne s'e\pli([uc et ne se coni'oit mieux. Venus dans un temps de religieuse imitation, où la littérature calquait scrupuleusement les modèles, et se sentait trop près encore des grands
noms })Our osoi" secouer leur iniluenoe, ces hoiniiieslàsc son' inslruils, passionnés à code école; el, quand la jeune liKérature s'est monirée à son tour, avec ses timidités, ses hardiesses, ses espérances, bien qu'elle demandât humblement d'être encouragée, et que, dans ses préfaces obséquieuses, elle fit amende honorable aux grands maîtres d'oser penser après eux. ils l'ont repoussée comme une étrangère, et coniballue comme une usurpatrice, la condamnani à s'enfanter elle-même à travers la plus rude, mais la pins féconde épreuve des littératures, les répugnances contemporaines.
Elle a grandi depuis, à ces laborieuses expériences; elle a pris terre en France, payant son droit de cité par de brillants ouvrages ; et quand, bon grè, mal grè, l'opinion lui a donné sa voix, ses impitoyables censeurs, la voyant s'enhardir et chercher le jour, comme une fille légitime du pays, se sont (ails tout haut ses eiinemis, et tout bas ses envieux; ou, pour dire plus vrai, comme ils n'ont pu, d'une même course, finir avec un siècle et recommencer avec un autre, comme ils manquaient d'haleine pour suivre le train des choses, ils se sont mis gauchement en travers, prêtant à nos grands hommes un patronage dont ils n'ont que faire, maudissant la jeune littérature, (ju'ils voieni marciier, prospérer, el premlre iièrement sa part d'avejiir dans la poésie, dans l'histoire, dans la crili(jue lilléraire, dans la philosophie.
M. Hugo, ([ui marche à la tète, a dû recevoir les
plus rudes coups. C'est sa bannière que l'ennemi cherchait dans la mêlée, et c'est pour la défendre que se pressaient ses nombreux amis, tous jeunes, ardents comme lui. ouvriers travaillant pour le maître; ceux-ci lui iiîiiiiiaiit les âmes ticdcs do la vieille École, ceux-là lui l'aisaiil t\(^^ recrues dans la troupedes novices irrésolus; quoiques-uns, geus d'esprit et de talent, faisant leur doslinée littéraire de la sienne, (l'est par eux qu'il a été consolé, depuis ses glorieux débuts, des amertumes de la critique, des infidélités de la renommée, de ses lenteurs nécessaires; car la renommée est rarement un cri général et spontané; c'est presque toujours un jugement lent et difficile, qui se forme de mille voix diverses, recueillies une à une et jour par jour. Et puis M. Hugo a pour ses amis de si douces ol si poétiques flatteries; il a un si admirable talent; il est si vivement attaqué. Aussi ses amis ne le jugent-ils pas; ce n'est pas le temps encore. Ils le tléfendent, ils lui font faire place, ils le prennent sur leurs épaules; quand il sera bien assis, ils le jugeront.
Ilesle donc l«s hommes qui ne prennent parti que pour le bon et le beau, et qui ne sont d'aucune école. Eclectiques par excellence, comme doit-être toute critique, sous peine de dégénérer en panégyri([ue ou on satire, ils prennent les bomios choses comment et de quelque source qu'elles viennent, compi-enant pour eux et acceplani |)our leur pays tous les genres comme toutes les épo([ues de gloire, ^'otre siècle, heureusemenl, compte un bon nombre de ces sages. Juges bien
veillanls, non pas insouciants, n'allez pas croire qu'ils laissent dénigrer les maîtres! — Ne touchez pas à Racine ! Ne touchez jias à Voltaire ! Faites autre chose, s'il reste autre chose à faire; quittez les vieilles données, mais n'attaquez pas les gloires du passé! Imprudents, savez-vous que- c'est par respect pour le génie que nous encourageons de nos sutîrages tout ce qui tente ses voies privilégiées? Respect et gloire aux monuments de la vieille école! liberté, faveur aux essais de la nouvelle! Voilà, si je ne m'abuse, la devise de l'éclectisme littéraire.
La vraie critique est là, n'est que là. Penchez à droite ou à gauche, vous perdez le milieu, vous n'êtes plus juge. Ceci n'est pas prudence, pensez-y bien, c'est justice et force. Sur un terrain neutre, la critique est le mieux placée pour garder sa liberté; or son jugement n'a de poids que quand il est libre.
Voilà pour la question historique; j'ai tâché de montrer les faits en éclectique ; il me serait honorable de juger le poète de ce point de vue; je le tenterai. J'en viens à la question de principes.
J'ai lu dans une préface de M. Victor Hugo celle profession (le foi, dont je prends acte : En littérature, il n'y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. Je me range complètement à cet avis. Ensuite, qu'est-ce que le bon, le beau et le vrai? Proposez ces problèmes à ceux qui croient utile et amusant de les résoudre. Je réponds, comme ferait M. de la Palisse : le bon, c'est ce (jui n'esl p.is mau-
6 ESSAIS Si:H I/KCOLE r.UMA.NTIorE.
vais; lo beau, ce qui est le conlrairc du laid; le vrai, oc qui n'osl pas faux. Sur ce point, j'en suis encore au seiiliuieiil d'inslincl, et je m'y tiens, Les définitions ne son! guèi'e ()ut' 'li' puérils jeux d'es|nit (jiii exercent l'écrivain aux dépens de son lecteur. Le sens populaire est le meilleur : ramenons-y sagement les tliéor-ies lilléraires. Or. une portion du public étant donnée, celle-là d'aboi'd qui s'(Milend à ces questimis, et qui en coiinait de plein droit, et celle-là ensuite, moins savante, moins versée en ces matières, mais dont le bon sens ne sait être ni classique ni romantique, demandez-leur ce qu'elles pensent du bon eu j)oésie et en ])rose; elles vous répondront en vous citant des noius, et vous aurez, ni plus ni moins, ce qu'on appelle le jugement <Ie la i>ostérité. Surtout, comme ou a voulu l'insinuer, n'allez pas réduire ce public à un petit nombre d'élus; ne faites pas de la lani;iie poélicpie une langue d'initiés. L'origine de la poésie est toute populaire; sa destiiu'e a été d'é|)urer son orii;ine, non de la désavouer, .le plaindiais le j)oèle (pii |)ensei'ait n'écrire que pour ses amis. (M ixtui- une poignée de lecteurs, comme je ]ilaindrais le musicien (|ui n'arubitionnei'ail (l'être entendu (pie d'un parterre de dilettanli. La poésie ni la musique ne doivent être des hiéroglyphes, et, en vérité, ce ne serait pas la peine de tenter la gloire, si la gloire n'était que le suIVrage de trois ou (juatre cents lèies pensantes |iar siècle. Demandez donc à cette |iorlion de public ce qu'elle
entend i)ar le litMiie poétique : elle citera Corneille. La Fontaine, Molière. Comment elle conç^'oit le beau en littérature : elle se souviendra dos formes pures du Télémaque. Comment elle déllnil le su- })lime : elle nommera Bossuet. — Elle nonimei'a Victor Hugo, si je lui demande, à mon tour, comment elle se représente un talent poéli([ue, qui soit plein de verve et de nouveauté, de pensées fortes et hardies, de couleur et de pittoresque, qui s'aventure quelquefois dans l'originalité juscju'à la bizarrerie, dans le sublime jusqu'à l'excès; mais si ferme d'ailleuis et si bien assis sur le terrain des iirandes pensées, qu'il semble ne jouir de toute la liberté de ses mouvements, et ne marcher de son pas naturel que là où les beautés sont si près des défauts, et la hauteur si près des chutes. C'est là qu'on aime surtout à le suivre, el c'est là qu'on le rappelle, comme involontairement, quand il s'en échappe pour se reposer sur des sujets moins élevés, sur des fantaisies où il n'atteint la grâce (in'à force d'imagiiuilion, l'abandon et le iialiirel qu'à force d'espril et d'étude.
Voici ce que dira le public, et son éloge sera court et précis, sa critique large et bienveillante ; et il ne s'appuiera pas de citations prises çà et là, et placées en relief, isolément, sans ce qui les suit ou les amène, et souvent les justifie. Le public ne critique pas de cette façon.
Il laisse aux gens du métier à chicaner sur les petites choses, à se faire de faciles proies de quelques
8 ESSAIS SLH LECUI.K 1W)M A.N T I tjr K.
rimes forcées ou de quelques liémistifhes mal sonnants; à recueillir malicieusement tous les lapsus lingiiœ, à éplucher toutes les infidélités grammaticales, rôle usé de la défunte critique, au temps de sa tyrannique puissance, quand elle pouvait dire, parodiant un mot célèbre: « Donnez-moi de tel écrivain cinq ou six pages, j'y trouverai de quoi le faire mettre aux Petites-Maisons. » M. de Chateaubriand, le croirait-on, s'est vu faire ainsi la petite i,^ucrre par des ennemis qui se prenaient courageusement à ses bouts de phrase, à sa ponctuation. Combien, depuis, on lui a dû d'éloges pour expier ces querelles d'Aristarque, et réparer les torts d'une critique qui voyait dans une phrase mal faite, dans un mot d'origine trop nouvelle, tout le fond d'un grand homme, toute la destinée d'une littérature.
Mais le bon, mais le mauvais, voilà des genres bien vagues ! Pas plus vagues que les noms glorieux cités tout à l'heure par le public; pas plus vagues que les renommées des grands hommes, pas plus vagues que l'oubli où tombent les mauvais écrivains. Le sentiment du bon en littérature est comme le senlinient du bien en morale; il no trompe que ceux qui veulent être trompés. Ce n'est donc pas le bon, en général, qui est vague et insaisissable; ce sont vos distinctions de romantique et de classique; ce sont vos créations malheureuses de deux genres rivaux qui ne peuvent trouver place ni fraterniser sur le même sol; ce sont vos délimilalions arbitraires et impertinentes
qui appauvrissent le domaine de la lilléralnrc de tout ce qui n'est pas taillé sur vos patrons, et ferment le temple de Mémoire à tout ce (|ui ne s'y présente pas habillé de votre livrée.
Quand une langue se forme et prend sa croissance, il est heureux, il est nécessaire que tons les talents contemporains l'aident à graiulir, qu'ils n'imaginent et ne perfectionnent qu'à son profit, qu'ils lui prêtent l'autorité de leurs noms et la sanction de leurs ouvrages. C'est même, historiquement parlant, ce concours simultané de tous les écrivains d'une époque qui amène une langue à son âge d'or. Mais, quand elle est arrivée là, fixée dans des monuments impérissables, quaiul sa grammaire a été faite sur des écrits de génie, pourquoi s'inquiéter que de jeunes écrivains la fouillent et la retournent, s'ils pensent y trouver quelques trésors qui s'y tenaient cachés, quelques formes vives et naïves qui n'y ont pas été vues, et qui rajeuniraient, en s'y mêlant, ces belles formes d'élite créées on consacrées par les grands écrivains ? Pourquoi ne pas encourager ceux qui demandent à notre langue tout ce qu'elle contient, tout ce qu'elle cache? Pourquoi ne pas admirer M. Victor Hugo, quainl il lui arrive, dans ses ingénieuses recherches, de découvrir avec génie? — Mais ces prétendues découvertes tuent la langue nationale : voyBz la Grèce de Péridès, la Rome d'Auguste. l'Italie des Médicis. Après le grand siècle, la décadence; après les
Virgile, les Staceet les Lucain. — Je vois cela; mais
je vois (le j)liis,apr('S la liberté, l'osclavage; après une grande et imposante unité politique, les déchirements. Je vois la Grèce de Périclès devenir une province. Jiiacéilonicnne, puis lomaine; je vois la Rome d'Auguste se faire la débauchée de Tibère et de .Néron; je vois l'Italie des Médicis cent fois prise et reprise, et disjiutée comme une maison de plaisance par trois puissances usurpatrices. Là, s'il n'y a plus de langue, c'est (ju'il n'y a plus de nation. Mais la France, quel éclalaiil démenli n'a-t-elle pas donné aux ^expériences de Ihistoiie ! Après le xvii^ siècle. <m noire littérature se place en tète de toutes les liltéraliires, voyez venir le xviii% avec ses grandes renommées et son action souveraine sur le monde; après le xviiT la liberté et sou immense avenir!... Voilà comme nous rétrogradons. N'est-ce pas môme folie, ou même mauvaise foi, je vous prie, de voir dans tout cela la fin de la langue française, comme d'y voir la fin même de la France ?
jN'admettons donc, sur la parole de M. Hugo, et malgi'é de si vaines ci'aintes, qu'une gi-ande et féeoinle classilication littéraire, le bon et le mauvais, et nous nous serons placés sur la voie d'une saine opinion. Avec les mots de romanlique et de classique, ou gâterait tout, on ne jugerait rien. Le critique pose la plume, (juaud on lui jette à la tète des noms de partis, et qu'on décline son autoiité, sous prétexte qu'il a pris couleur. Pour ma part, je rends grâce à
viCTOTi Hr(;o (I8-21)). 11
M. Hugo de m'avoii' fourni une large doiiiiéo, et quant à lui, il ne perdra |ias, jiniagine, à s'être fait le justiciable de tous ceux qui savent distinguer le bou du mauvais, en littérature. S'il était le héros d"uu parti, hors de ce parti il courrait risque de ne tomber qu'en des mains ennemies ou insouciantes. Mais, en s'oflrant au jugement de tous, tel qu'il est, avec ses qualités, avec ses défauts, il trouvera moins d'ennemis, et de meilleurs amis que ne sont des partisans ; car ils auront commencé par être ses juges.
Il janvier ISeO.
Dos criliqiit's do boaucoiip d'ospril ont blàmô 31. Yiclor Hugo de faire los vers d'après un sysfèmo? rchlAmo ost-il fondé? Qirciilciidt'iil-ils par syslèine?
.('avoue, pour ma pai'l, (|u"(Mi fait de poésie je ne conçois de système que linspiralion. .l'ai celte foi d'enfance et <réducalion première, que le poète est animé d'une âme privilégiée; que son bon ange, c'est le génie; sa langue, celle des dieux. Depuis, j'ai toujours gardé ma naïve et primitive croyance, et je pense encore que c'est poui'de bonnes raisons que le poète s'est appelé poète, (juand il pouvait tout aussi justement s'apj)eler écrivain, ou versificateur. Il m'a sembli' d'ailleurs, à tort ou à raison, que la jtoésie ne se faisait sentir à moi que dans des vers évidemment inspirés, évidemment écrits sous une secrète influeuce, comme dit très bien Boileau. Avec cette idée
VICTOR HUGO (lS-29). 13
(le la poésie, commeiif y mêler eell<' (riiii froid et s(érile calcul? Commeiil faire entrer dans Tàme du poêle les sèches combinaisons de l'écrivain ({ui suit à la trace un système? O'ia se concevi'ait et se dirait à merveille de ces hommes d'école, comme il s'en renconti'e sur tous les chemins pai' où le génie a passé, ramassant ce qu'il laisse ou dédaigne ; mouches infécondes qui vont butiner les ileurs après que l'abeille en a pris tout le suc : esprits pauvres et sans invention, qui, n'ayant rien à démêler avec ravenir, s'étudient à tirer du présent le meilleur parti, et, attentifs à prendre le vent du succès pécuniaire, passent d'une école à l'autre, sans honneur ni \)i'oi\[ pour aucune. Avec un Richelet, une prosodie el un peu d'esprit, ces gens-là sont propres à tout; el, s'ils ne font pas de système, ils se font à tous les systèmes. Mais de ces hommes du métier au poète idéal, quelle distance! Que l'imitation, qui s'évertue à calquer un modèle, est loin du privilège qui crée!
Mais je conçois facilemeni qu'un homme qui a commencé par être inspiré, qui a reçu, dans la solitude, de poétiques révélations, qui s'est vu visité par le dénie des vers, cherche à populariser une manière qui lui est venue de si bonne source; je conçois qu'il la défende contre les répugnances d'un public habitué à de vieilles vénérations; qu'il la systématise, si vous le voulez, aj)pelant à sa nouvelle école le troupeau toujours prêt des imitateurs; caries imitateurs sont au moins bons à cela, qu'ils prouvent le
11 ESSAIS Sn*. L'ÉCOLE R 0 M A N II O f K.
succès, et, si j'ose dire, la naliiralisalioii (riinc litlél'aliire. Ils en soiil coiiinie les léiiioiiis elles parrains à l'élal civil.
C'est ce qu'a fait M. Victor Iluiio. (lelui-là a bien commcnc*'; pai- l'inspiration, lui dont les premiers vers faisaient dire à M. de Chateaubriand : C'est un l'iifant de génie ! L'originalité, qui est la forme naturelle et première de rinsj)iration, ne lui est pas contestée; snr ce point même, il a l'aveu public; ses ennemis disent comme tout le monde., sauf qu'ils appellent cette originalité : barbarie. La nouveauté de presque toutes ses conceptions, l'étrangeté d'un petit nombre, les bons vers comme les mauvais, tout en lui ti'ahit cet entraînant instinct du poète, tout prouve que sa plume n'a pas été libre de choisir un genre,tout témoigne que le poète à créé sa littérature. Eh bien, donnez à M. Victor Hugo uu profond senliluent de sa mission de poète, une ])arole vive et colorée comme ses vers, une ardeur bien naturelle de prosélytisme et de conquête, et ce besoin si puissant et si vrai d'initier amis, ennemis, indifférents, aux secrets comme aux jouissances de ses inspirations; vous expliquerez alors qu'il s'échauffe et s'impatiente pour implanter sa manière, (pi'il abonde et s'obstine dans son sens, qu'il ait foi en l'avenir d'une poésie toute de verve et d'imagination, (jn'il y voie même nne (piestion de vi(> cl de niorl pour la littérature contemporaine. Vous explicjuerez encore les hardiesses de ses préfaces, et ces vives apologies de la
révolution poéliquc. ot oosclébalsqu'i! yongage, avec une rude et éloquente (Vanchise, en homme qui n'atTecte pas des respects (pi'il n'a plus, et qui a cessé d'adorer des dieux aux(jnelsil a cessé de croire, r/esl dans ce sens seulement qu'il écrit d'après un système. Mais remarquez bien que le système n'a pas précédé l'inspiration; il l'a suivie, el, en la suivant. il s'est justifié.
Toutefois, le danger était que le système ne fit quelquefois illusion à l'inspiration.. Je m'explique. Il n'est pas de tète humaine, si forte qu'elle soit et si féconde, qui n'ait ses jours de fatigue et de stérilité; pas de pensée qui ne faiblisse par intervalle et n'avorte. M. Hugo n'est pas exempt, j'allais dire est moins exempt que personne de cette loi, triste lot de notre nature, qui s'étend jusqu'au génie, el ne le laisse pas longtemps marcher, sans qu'il trébuche ou (ju'il tombe. Quelquefois ses belles pages sont mal entourées; l'inspiration se fait attendre. Le système vient alors pour y suppléer et donner le change; mais ses spirituelles combinaisons ne dédommagent pas le lecteur. Le poète s'abuserait alors, ce me semble, s'il pensait qu'un travail heureux de rimes, <les difficultés savamment vaincues, d'habiles éludes de style ou d'harmonie, devraient avoii" les mêmes droits sur notre âme qu'une grande cl ualivc inspiration. 11 n'en est pas, il n'en peut [las être ainsi. Ce n'est même en réalité (jne dans le silence, et pour ainsi dire dans l'épuisement de l'inspiration, que se
glissent les hoaulôs au moins équivoques du système, et par occasion, les pensées exairérées, les fausses couleurs, les arrangemciils laborieux de mois. Arrivé là, le lecleur se déroule el attend. Le poète vat-il venir lui prouver qu'il cesse indûment de lui plaire? Eh! qu'est-ce que la poésie qui a besoin qu'on la prouve? Dira-t-il au critique qui se chagrine de ses fautes : « Ce que vous jugez faute, s'absout par mon système; c'est le vrai. » Mais alors, inspiration, systèmCj tout ce qui vient du poêle esl donc parfait ! Eh! ' quel homme, quel homme de génie oserait forcer la critique à tirer celle conséquence?..
Au reste, qu'il y ail système ou non, que nous importe? Notre première classification du bon el du mauvais subsiste, et n'en domine pas moins la question? Ne quittons pas cette base qui nous maintiendra dans notre impartialité. Tant pis pour le système, s'il contredisait l'idée populaire du bon en lilléraliire! Le public sent encore plus qu'il no raisonne : il faut donc que le poète se fasse sentir, non (|u"il se démonire en dialecticien. La postérité sacrifierai! un homme île génie, s'il s'en rencontrait un qui s'avisât de fonder un système de poésie sur des violations volontaires, soit du génie, soil du langage national.
Dans M. Victor Hugo, comme dans tous les grands poètes, il y a du bon. il y a du mauvais, triiez lui seulemonl. beaulcs, défauts, tout |)orle un cachet singulier. Dans la belle el glorieuse école poétique du wii* siècle, le bon esl grand, majestueux, égal;
il dure, il se soiilionl. il <Mèvo des nionunients. Le mauvais, à sou tour, n'a rieu qui choque : seulemeut il eunuie, cf, si le goût u'esl jamais blessé, liutérèt mauque, la peusée s'éleinl, la poésie disparait. Daus la nouvelle école, daus son jeune et aventureux représentant, le bon éclate, saisit, emporte; mais il dure peu, il ne se réalise qu'en fragments. Le mauvais a je ne sais quoi de saillant et d'étrange; il étonne, il déconcerte, il rompt les bras. Voyez les Odes. Excepté quelques-unes, où tout est neuf et parfait, pensée et style, admirables morceaux que toutes les écoles du monde compteraient avec orgueil dans leurs archives, le reste va d'ordinaire par monts et par vaux. Quand le poète marche sur les hauteurs, les yeux vers le ciel, on sent qu'il ne regarde pas à ses pieds; on s'inquiète, on l'admire avec je ne sais quelle crainte... C'est qu'au bout de deux ou trois pas, il va tomber. Entendez un chanteur hardi et passionné: quaiul il entraîne sa voix où va son inspiration et sa pensée, quand il court aux effets sans s'inquiéter si son instrument le suivra, vous n'êtes pas tranquille, vous ne respirez pas... C'est qu'arrivé aux notes élevées, sa voix lui va manquer.
En peut-il être autrement? L'esprit des poésies de M. Hugo, c'est la hardiesse. 11 écoule son imagination, il s'en laisse mener au hasard : tant mieux s'il rencontre le beau! SouvenI il joue gros jeu, mais que de fois il gagne! Oioz lui sa hardiesse; que de
)S ESSAIS SI n L'ECOLi: ROM ANTIQUE.
iliaiiros (lo plus (Trlrc jmr. foiroct, lompéré; que de clianoes de moins d'èlre sublime ! Donnez-lui des lisières : il marchera comme l'enfant, d'un pas leni cl hésilanl, sansCiiire de chute; mais jusqu'où l'enfant va-l-il ? A|\»ul('z que M. Iliiiio fait son choix ordinaire des sujets les plus élevés, qu'il varie incessamment la forme de ses compositions et les débuts de ses Odes. I)e là, (jucl péril, pour le poète, de toujours monter sa pensée aux plus hautes choses, de la lemlre. de la tenir suspendue sur <les précipices î (Juel péril de toujours courir au nouveau, à l'imprévu, de s'éi;arer en des voies infréquenlées, et d'eflacer dei'rière soi la trace de ses pas, pour ne jamais repasser par le même chemin.
Souvenous-nous encore que, de toutes les formes poétiques, l'ode est la plus lebelle à l'exécution. (Test un cadi'e qui ne vent être rempli que de pensées d'élite, de couleurs exquises, d'harmonies de toute sorte. L'inspiration n'a qu'un moment pour se produire, revenirsnr elle et s'épurer. Heureux aussi qui peut laisser iiiie belle ode! Heureux qui lente avec succès un concours dont le prix est toujours la i,Ooire ! Voyez Le Ki'anc de l'ompii^nian; pounjuoi |tarle-l-on de lui? (Vest (ju'on sail par cœur ses cinq nu six slroi)lies. ("/était assez |t(»ur qu'il snrvécnl à l'oubli (jue voulait lui infliger de son vivant le dépit saliri(|ue de Voltaire. La renommée l'a louché du bout de son aile, el il iia loin encore, j'imagine, sa lielh' page à la main, lloussean, juge jtai' La Harpe,
comple-l-il heaiicoiippliis dobellos odes que LoFranr de belles sirophes? Voyez pourlani comme on jelle <lédaigneusemeiil son nom au poêle qui s'essaye dans les voies lyriques; comme ou écrase de sa gloire quioonque veut s'en faire une avec l'ode. M. Yiclor Hugo ne s'en est pas effrayé, et le voici entré dans la lice, apportant, pour concourir, du génie et de l'audace. Dans cent ans d'ici, le public, qui sera plus froid que nous, et ne fera pas un tort au poète du XIX^siècle de n'être pas contemporain du xvir, dira quelle place Victor Hugo doit tenir sur celte liste privilégiée, où le temps écrit à peine un nom tous les deux siècles. Même, si je puis hasarder ma prophétie, dût-elle faire trépigner les incrédules, dans cent ans d'ici il sera n)oins étonnant que singulier, et moins vraisemblable (jue vrai, que M. Hugo, réduit par quelque abrévialeur de goût aux petites proportionsdu recueil, s'introduise, sous le nom elle passeport iVŒuires choisies, dans les classes universitaires, y soit appris et commenté comme classique el comme classique encore, y soit donné pour prix de concours. Eh ! mon Dieu, rien n'aura changé dans ce temps-là, sinon que iu)s (juerelles littéraires seront mortes avec nous; sinon que nos descendants s'en cgayeront et s'en mo(jiieront, comme nous faisons de l'hôtel de Dourgogne et des pygmées qu'on y opposait à la graiule figure de Uacine; sinon ein-ore que nos fils ne se donneront pas tant de peiiu^ pour admirer le bon et critiqiiei' le mauvais, el que le nom
iO ESSAIS Si;U I.'fiCOL K KO M A NT I (J I K.
tl«' Viclor Hiii;o n'cxciltMii plus d'afclamations oxatîérées ni de ridicules colères.
« Des preuves ! des preuves ! rue dira-t-on. — Kli ! lisez les Odes. — Nous eu avons tout lu. — Sans préjugé, diles-moi ? Sans inipalience. dans le désir sincère de conipler nu poète nalional de plus? » Si cela esl, à quoi bon des pi-enves ? El puis je n'aime pas les citations. C'est un mode de raisonner qui s'adapte trop commodément aux préventions du critique. Tel pi'endi'ait demain mon article en sousœuvre, qui pourrait, en citant officieusement de mauvais vers, épouvanter un novice du nom de M. Hugo. Encore, s'il s'agissait d'un poète inconnu, d'un timide débutant, dont les premiers vers mériteraient une autre publicité que celle des annonces, je citerais, m'estimant heureux d'appeler sur nu jeune talent les encouragements de la bienveillance. Mais pour qui citer des vers de M. Hugo? Pour ses amis? Ils savent par cœur ce que je choisirais. — Pour ses ennemis? Ils vont se signer, en murmurant quelque axiome préservatif du législateur du Parnasse. — Pour l'auteur ? 11 me dira peut-être : « C'est mon plus faible endroit ! <> Je dois pourtant citer pour ceux qui n'ont rien lu; car aussi bien à quel titre prélendrais-je être cru sur parole?
Voici une ode dont je n'ôterai rien, car tout en est simple, noble, harmonieux. Ce n'est pas la i)lus belle pièce de M. Victor Hugo : loin de là: et, pour mon goût, je l'aime mieux se jetant dans les grandes
pensées, payant de sa personne et donnant tout à la fortune; je préfère être secoué par des beautés brusques et beurtées que bercé de riches harmonies. Si je choisis cette belle et pure composition, c'est pour réconcilier avec notre poète ceux qui se l'imaginent, sur la foi de critiques charitables, un génie bizarre jusqu'au grotesque, vrai démon du moyen âge, toujours perdu dans de fantastiques ténèbres, d'une nature assez riche pour avoir à choisir entre le mal et le bien, mais emporté d'instinct et de préférence vers le mal.
Je souligne deux ou trois mots où M. Hugo me parait avoir laissé un peu fléchir la sévérité de ses principes sur le mot propre et la couleur locale. Nos lecteurs jugeront.
■( Mes sœurs, ronde est plus fraîche aux premiers feu\ du jour! Venez : le moissonneur repose en son séjour;
La rive est solitaire encore; iMcmphis élève à peine un murmure confus; Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets toufl'us,
N'ont d'autre témoin que l'aurore,
Au palais de mon père on voit briller les arts;
Mais ces bords pleins de (leurs charment plus mes regards
Qu'un bassin d'or ou de porphyre; Ces chants aériens sont mes concerts chéris; Je préfère aux parfums qu'on brùlc en nos lambris
Le souffle embaumé du /.('-phyre '
Venez : l'onde est si calme et le flot est si pur ! Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur De vos ceintures transparentes;
Détachez ma couronne et ces voiles jaloux ; (jar je veux aujourd'luii folâtrer avec vous, Au sein des vagues murmurantes.
Uàlons-nous... Mais, panni les brouillards du matin, Que vois-je? — Regardez à l'horizon lointain...
Ne craignez rien, filles timides !
C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers. Le tronc d'un vieux palmier qui, du fond des déserts.
Vient visiter les Pyramides.
Que dis-je ! si j'en crois mes regards indécis, C'est la barque d'Hermès ou la conque disis,
Que pousse une brise légère.
Mais non : c'est un esquif où, dans un doux repos. J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots.
Comme on dort au sein de sa mère !
Il sommeille; et, de loin, à voir son lit flottant. On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
Le nid d'une blanche colombe.
Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent : L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
Semble le ]>crcer dans sa toml)e.
Il s'éveille : accourez, ô vierges de Memphis ! 11 crie... Ah 1 quelle mère a pu livrer son fils
Au caprice des flots mobiles ?
Il tend les bras; les eaux grondent de toute part. Hélas ! contre la mort il n'a d'autre rempart
Qu'un berceau de roseaux fragiles.
Sauvons-lc... — C'est peut-être un enfant d'Israël, Mon père les proscrit : mon père est bien cruel
De proscrire ainsi l'innocence !
Fgiblc enfant ! ses malheurs ont ému mon amour, .Je veux être sa mère : il me devra lo jour.
S'il ne me doii pas la naissance. »
.^ VICTOR HUGO ^l.S-2!J).
Ainsi parlait Iphis, l'espoir diiii roi puissant. Alors qu'aux bonis du Nil son cortège innocent
Suivait sa course vagabonde ; Et ces jeunes beautés qu'elle ettaçait encor, Quand la Fille des rois quittait ses voiles d'or,
Croyaient voir la Fille de l'onde.
Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit. Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit
La guide en sa marche craintive; Elle a saisi l'esquif, lîcre de ce tloux poids. L'orgueil sur son beau front, pour la première fois
Se mêle à la pudeur naïve.
Bientôt divisant l'onde et brisant les roseaux, Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux
Sur le bord de l'arène humide:
Et ses sœurs tour à tour, au front du nouveau-né. Offrant leur doux sourire à son œil étonne,
Déposaient un baiser timide !
Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel. Suivais des yeux ton fils sur qui veillait le ciel,
Viens ici comme une étrangère Ne crains rien : en pressant Moïse dans tes bras, Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas,
Car Iphis n'est pas encor mère !
Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant, La vierge au roi farouche amenait l'humble entant,
Baigné des larmes maternelles, On entendait en chojur, dans les cieux étoiles, Des anges, devant Dieu de leurs ailes voilés,
Chanter les lyres éternelles.
« Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil; Ne mêle i)lus tes pleurs aux Ilots impurs du Nil : Le Jourdain va l'ouvrir ses rives.
n KSSAIS SUU L'ÉCOLE RUMAMIULE.
Le jour liiiliu approche où vers les champs promis Gessen verra s'enf\iir, uialgn'- leurs ennemis, Les tribus si longtemps captives.
Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots, C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux,
Qu'une vierge sauve de l'onde.
Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel, Fléchissez : un berceau va sauver Israël,
Un berceau doit sauver !e monde ! »
« Oli ! pour ci'llc (Ml('-i;"i, c'est différoiil ! diroiil les ciiiiemis de M. Virloi' Hui:o. — Et celle sur la mort de Louis XVir? — (l'est encore difiérent. — Et celle sur les funérailles de Louis XVIII? - — Ah! c'est sul»erl)e ! — Et celle sur la colonne de la place Vendôme?— C'est nia|ini(ique! — Eh! messieurs, voici, de votre aveu, quatre belles odes. Savez-vous que c'est tout un bagage lyrique? Savez-vous qu'en laissant quatre odes, ]\l. Victor Hugo est déjà quitte avec la postérité? Un peu de sincérité, de grâce, et plus d'indulgence pour un grand poète. »
i\e nous fermons pas le cœur pour ne pas adniiier de belles choses, et, quainl nous avons dit ou écrit un éloge, ne courons pas après pour le reprendre, pour y mêler d'amères critiques, ou lui donner un air de complaisance toute civile, comme s'il devait coûter de croire au génie, comm si l'admiration était une nnniie bourgeoise idulùl qu'un élan toujours respectable de sincérité el de hiuiiie loi.
-24 lévrier 1829.
Je devais aux Ballades une élude spéciale. Il pouvait être de quelque inlérèl d'examinei' l'origine de ce genre, sa résurrection et presque, sa réhabilitation de noire temps, ses chances de popularité et d'avenir. Mais voici la session venue; l'opportunité et la place vont me manquer. Je prends à la liàte ce qui m'en reste, pour donner avis à nos lecteurs des Orientales, et leur parler une dernière fois de M. Victor Hugo, avant que la politique leur fasse un peu négliger le poète et oublier le critique.
M. Victor Hugo n'est pas naturellement, ni d'inspiration habituelle, gracieux, léger, mélancolique; mais, comme toutes les imaginations fécondes, il rencontre la légèreté, la grâce, la molle rêverie. 11 n'est pas non plus naïf, mais il sait l'être, et souvent avec bonheur. J'ai lu telles strophes des Ballades qui
soiil simples et ingénues ronime lies vers de La Foiilaiiie; inaisj'en ai lu d'aulres où la grâce n'est qu'artificielle et maniérée. On sent que le poète, si souple aux grandes pensées, en combine i)éniblemenl de petites. C'est une voix large et viiile, qui tente les roulades et \c?, fioritures et qui s'y perd. — Dans ce poétique recueil, h côté de compositions originales, où le sabbat du moyen âge est mis en scène avec une vérité toute satanique. traductions colorées des légendes du temps, (juelquefois vagues comme ses croyances, grandioses comme ses peurs superstitieuses, on lit sans intérêt quelques pièces qui ne sont que bizarres, vrais tours de force et d'adresse, où le poète se joue de son art et le tourmente, j imagine, pour l'assouplir : car c'est là tout le bon de ces choses, qu'elles familiarisent avec toutes les combinaisons du style, et amènent les rimes sans elfori, coule que coûte, à la pensée. C'est comme un homme qui, pour tirer les mêmes services de ses deux bras, lierait momenlanénu'nl le droit, et reporterait toute l'action sur le gauche. Au reste, quel que soit le profit de cet exercice, après qu'on a vu le poète marcher de toute son allure et développer toutes ses proportions, on se sent froid pour ces études de métier, où il emprisonne son inspiration dans des vers dissyllai)i(iues ou monosyllabiques, et niulilo volonlairemoni le poète au profil du versificateur.
De ceci, il est aisé do conclure i[uo j'aime mieux
VI CTO 11 HUGO (1829). 27
M. ViclorIIu.no, et le juge plus poète, dans les grands sujets que dans les petits, dans les rythmes pleins et nombreux que dans les mètres de trois ou quatre pieds, dans les odes que dans les ballades.
Je passe aux Orientales, un peu, comme on voit, à travers les Ballades; mais l'inconnu fait toujours tort au connu, et le neuf est avant tout ce qu'on veut savoir.
Le litre dos Orientales en indique tout d'abord le caractère. C'est, comme on voit, sous le beau soleil de l'Orient que la pensée du jeune poète s'est placée, pour se féconder de ses rayons, et se dorer de sa splendeur. C'est en Grèce, c'est en Asie, c'est sur les rives du Bosphore, là où la pensée n'est que rimagiiiation, où tout profite à la poésie, même l'esclavage, pays si beau, que l'humanité n'y paraît plus en proportion avec la nature; c'est là qu'une âme forte et pleine d'images s'est inspirée de tout ce qui charme ou flétrit la vie sous ce ciel si poétique, la guerre, l'amour, la liberté, le despotisme. Il y a, pour commencei-, dans cette idée toute personnelle de chanter des sujets si en dehors du pays et du mouvement des idées contemporaines, il y a je ne sais <]U('11(' puissance disolenienl cl d'indépendance, qui sent la Ibice cl prouve une haute originalité. Pourtant le poêle n'a pas man(jué aux grandes choses qui se sont consommées de nos jours dans ces lointaines contrées, et qui font encore l'entretien des âmes généreuses. Il n'a |)as traversé la Grèce sans éveiller un
28 ESSAIS SL'R L'ÉCOLK l'.OM AN T IQl" K.
écho (le i(loirc sur les ruines de Missoloniîhi; il n'a pas chante la mer sans rafraîchir le souvenir de Navarin. Botzaris e( Joseph ont leur Messénienne, grande et éloquente, el, si les strophes de Navarin ont été souvent au-dessous, elles onl t''lé quelquefois au niveau de la victoire.
Les Orientales s'ouvrent par le Feu du cie/. belle composition dans le cai'aclère biblique, brillant reflet de cette littérature des Hébreux, où le sublime est sinaïf qu'il y semble venir comme par aventure el s'ignorer lui-même, littérature toute lyrique, toute chantée sur la harpe nationale. Le Feu du ciel est presque un poème pour l'étendue. L'idée, dans son ensemble, et le style, dans quelques parties, m'en onl paru si remarquables, que j'en vais tenter l'analyse, ou plutôt l'historique, en m'aidant des vers du poète.
Un nuage, gros des vengeances divines, commence, « sous le souffle de Dieu », son immense voyage. Il est parti, on ne sait d'où; où va-t-il, on l'ignore. Il marche, il marche, demandant à celui qui l'envoie où doit tinir sa leirible niis;sion. Il traverse les mers; quelles mers? Tontes. Le voici dans le inonde de l'Orient. Il plane sur l'Ethiopie, pendant que les i)euplades de ces rives brûlées se baignent gaiement dans les eaux d'un golfe et s'abandonnent aux libres amusements de la vie errante.
La nuée un moment s'arrêta dans l'es[>ace.
a Est-oe là? » Nul ne sait i|ui lui n'-pomUt : <• Passe ! »
La nuée roproml sa roule. L'Eiryi)te apparaît :
L'Egypte! — Elle étalait, toute bloiulc d'épis, Ses chiimps, bariolés coiumc un riclie tapis,
Plaines que des plaines prolongent; L'eau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent Se disputent l'Egypte : elle rit cependant
Entre ces deux mers qui la rongent.
L'astre-Roi se coucbait. Calme, à l'abri du vent, La mer réllécbissait ce globe d'or vivant,
Ce monde, âme et flambeau du notre; Et dans le ciel rougeàtre et dans les flots vermeils, Comme deux rois amis, on voyait doux soleds
Venir au-devant l'un de l'autre.
Où faut-il s'arrêter, dit la nuée encor? Cherche ! » dit une voix dont trembla \c Thabor!
Et la luiée marche, inarcho toujours. La voici suspendue sur le iirand désert, dont les solitudes sont à Dieu.
« Faut-il changer en lac ce désert, dit la nue?
— Plus loin ! » dit l'autre voix du fond des cieux venue.
Babel se monire; [{alicl, déhiis immense, qui coûta jadis à Diru u\\ inomcnl de colère ; Babel, à présent déserte cl sombre...
L'f'-dilîre l'croub' iiiongeait aux liinix profonds. Les ouragans caidifs sous ses larges plafonds Jetaient une étrange harmonie.
30 ESSAIS sru I/ÉCOI.E P.ÔMANTIQrE
FjC genre liumain jadis liourilonnail à rcntour, Et sur le globe entier lîahel (levait un jour Asseoir sa sjiirale inlinic.
« Faut-il l'achever? « dit la iiui'e en rourronx.
« Marciie! — Seigneur, dit-elle, où done in'eniportcz-vous? );
Après Babel, Sodome et Gomorrhe... la nuée s'avance, s'étend, tournoie sur les deux villes. Il fait nuit.
Peut-être on entendait vaguement dans les jdaincs S'étouffer des baisers, se mêler des baleines, Et les deux villes sœurs, lasses des feux du jour, Murmurer mollement d'une étreinte d'amour ! Et le vent, soupirant sous le frais sycomore, Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe. C'est alors que passa le nuage noirci, Et que la voix d'en haut lui cria : (( C est ici! »
La nuée éclate :
La flamme écarlate
Déchire ses flancs... etc.
Après ces beaux alexandrins, dont le inouvenienl est ralenti el suspendu coinine le recueillement de l'àine avant la catastrophe, ce petit vers court, précipité, sonore, lonibe el résonne comme la foudre. A merveille ! — Mais voici lesfaulcs. Ce ryllime dure l'espace de douze strophes, ce qui détruit l'elVel en l'épuisant. Mieux valait, à mon sens, le faire rare el interrompu, comme le loniierre, (|ue pi'cssé cl continu, comme la pluie. La colère de Dieu est iirande
el eftrayaiile ; elle ne frappe pas en délail ; elle anéantit, elle efface. Je ne voudrais pas voir dans l'embrasement de Sodome des étincelles ni des flammèches, et, dans le feu du ciel, de petits effets qui font oublier d'où il est venu. La description de l'incendie a si peur de ressoniblor à d'aulros, qu'elle s'interdit tout trait de senlinienl, pour ne pas tomber dans le vieil épisode, ornement obligé de tous les incendies. Mais, si le morceau y gagne un peu d'originalité, il y perd de l'intérêt et de la vie. Enfin, les détails matériels du feu manquent de gradation; les premiers ravages viennent après les derniers, la cause après l'effet, la toile après le tableau.
Mais voyez comme le poète rentre dans la Bible :
On dit qu'alors, ainsi que, pour voir un supplice, Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison, On vit de loin Babel, leur fatale complice, Regarder par-dessus les monts de l'horizon. On entendit, durant cet étrange mystère, Un grand liruit qui remplit le monde épouvanté, Si profond qu'il troubla, dans leur morne cité, Jusqu'à ces peuples sourds qui vivent sous la terre.
Je n'ai pas cité tous les beaux vers de cette pièce» mais je n'ai rien dit des mauvais, et il s'en trouve. Même les témérités de style y sont si fré(iuentes, et quelquefois si malheureuses, qu'on ne peut guère louer l'ouvrage qu'à ses risques et périls. C'est une de ces compositions hasardeuses, dont on peut dire, à première vue, sans être ami ni ennemi : C'est
absurde ! c'est incomparable! Ce qui sera pour les uns le i^rand loi! de cette pièce, en sera pour d'autres le i;;rand uiérile; je veux dire sa hardiesse toute biblique. Telle iinaije choquera dans la copie, qui n'étonnerait pas dans l'oriiïinal ; telle liberté de pensée effrayera dans l'imitation (jui serait adniiiée de confiance dans la Bible. .rex|»lique ces scrupules sans les partager. C'est que, dans le Livre saint, on n'aperçoit pas trace d'école, ni de législation littéraire. Le beau, le grand y sont ce qu'ils peuvent; ils ne causent pas de méfiance, paire qu'on n'y soupçonne pas d'art. Et puis c'est une poésie qui a trois mille ans, qui ne touche à aucune passion contemporaine; on l'admire sans préjugé ni préoccupation désobligeante; on a foi en ses beautés; la modo mémo ot lo bon ton n'y nuisent pas. Mais l'imilalion n'a pour elle ni la consécration du temps, ni la mode, ni l'ingénuité. Aussi, quelle témérité, dira-t-on, d'oser les mêmes choses que la Bible avec la langue sévère et circonspecte de Boiloau; de monter une lyre savante et artificielle au ton do la harpe de Dînid, poète-roi; de redemander à larl ces inspirations qui nous apparaissent dans le passé si incultes el si sjioiilanéos ! — Et pourquoi pas? M. Hugo esl-il lo seul el lo picmioi-qui ait tontécotte hardie concm'ronce avec l.-. liiblt»? Kl si lo poète, en puisant aux saintes sources, a loirouvé quelque hymne oublié; si, pour chanter Dieu, il s'est mis comme lo prophète dos temps hébi"aï(|nos, sous l'esprit de Dieu, doit-on craindre de l'admirer, parce
qu'il es( arrivi' par l'art, les souvenirs, le Iravail, à reproduire quelques-uns de ces i^rands efiets qui semblent, dans la Bible, n'avoir coulé à la pensée que sa naïve et primitive inspiration?
Tout n'est pas oriental dans les Orientales, lion nombre de pièces se placeraient mieux sous un autre titre; une surfout, d'une beauté simple, mérite d'être revendiquée tout entière par la Muse nationale. C'est une ode sur Bonaparte. M. Victor Hugo a déjà beaucoup parlé de Bonaparte. Il y avait, dans ses premiers recueils, des vers sur cet homme, tels qu'on pouvait craindre pour le poète qu'il ne revînt avec désavantage sur un sujet qui avait eu les prémices de sa pensée. Ce sont pourtant les mêmes idées qu'il remue dans l'ode nouvelle. Il sera curieux de comparer les premiers vers aux derniers venus, et de décerner le prix.
C'est le privilège des grands hommes de faire éternellement penser l'âme humaine, sans la fatiguer ni l'épuiser. Comme la nature, dont ils sont les plus hautes merveilles, ils inspirent, dans tous les temps et dans toutes les langues, celui qui les aborde avec enthousiasme et les interroge avec intelligence et bonne foi. Tout grandit à parler des grands hommes: l'esprit monte jusqu'au talent, le talent jusqu'au génie, le génie jusqu'à eux. Bonaparte, comme on sait, a mis en mouvement bien des pensées et servi de texte à bien des discours; c'(>sl un portrait auquel tout le monde a touché, dont on a commencé d'admirables
('baufhos, mais qui reste encore h faire, parce qu'on n'aura jamais louf le secret de celte âme irrande et toule-|)uissaiilo. J)es hommes de irénie qui concouraient dans le même temps qm^ lîonajiarte pour un même prix, la gloire, des écrivains qui lurent ses contemporains, sans paraître petits, oui tracé de lui de sublimesesquisses. Ces esquisses courent lenionde, et le monde les compare au bruit qu'il a entendu pendant vinirt ans. Il s'en fait et il s'en fera de nouvelles, longtemps encore, avant (jn'on égale la simple pensée du peuj)le, qui, ne sachant peiinlre ni écrire, nomme Bonaparte avec je ne sais (piel superstitieux mystère. Mais voyons ce(iut' lui a dû .M. Hugo à deux époques différentes.
Ajoutant une page à toutes les liistoircs, 11 attelait des rois au char de ses victoires. Dieu dans sa droite aveugle avait mis le tn'pas, L'Univers haletait sous son poids forniid;Ode. Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable, Les Empires confus s'effaçaient sous ses pas.
Son jour vint : on le vit vers la France alarmée, Fuir, traînant après lui comme un lambeau d'armée, Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts. Tel, en son vol immense atteint du plomb fiuicste, Le grand aigle, tombant de l'empire céleste, Sème sa trace an loin, do sou plumage épars.
VICTOR HUGO (18i9j. 35
Là, se refroidissant comme un torrent de lave, Gardé par ses vaincus, chassé de l'Univers, Ce reste dun tyran, en s'éveillant esclave,
>'"avait fait que changer de fers.
Des trônes restaurés écoutant hi fanfare.
Il hrillait de loin comme un phare,
Montrant l'écucil au nautonnier.
Il mourut. — Quand ce bruit éclata dans nos villes, Le monde respira dans les fureurs civiles.
Délivré de son prisonnier !
Là, je le vois, guidant l'obus aux bonds rapides; Là, massacrant le peuple au nom des régicides ; Là, soldat, aux tribuns arrachant leurs pouvoirs; Là, consul jeune et fier, amaigri par des veilles, Que des rêves d'empire emplissaient de merveilles. Pâle sous ses longs cheveux noirs.
Puis, empereur puissant, dont la tête s'incline. Gouvernant un combat du haut de la colline, Promettant une étoile à ses soldats joyeux, Faisant signe aux canons qui vomissent les llammes. De son âme à la guerre armant six cent mille àuies. Grave et serein, avec un éclair dans les yeux ; Puis, pauvre prisonnier qu'on raille et qu'on tourmente, Croisant ses bras oisifs sur son sein qui fermente, En proie aux geôliers vils, comme un vil criminel, Vaincu, chauve, courbant son front noir de nuages, Promenant sur un roc oii passent les orages. Sa pensée, orage éternel.
Qu'il est grand, là surtout! quand, puissance brisée. Des porte-clefs anglais misérable risée.
Au sacre du malheur il retrempe ses doigts. Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine. Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène, Manque d'air dans la cave où l'exposent les rois !
Je préfère de beaucoup les derniers vers aux premiers. Là, c'esl de lu pompe de jeunesse et un peu (le fasie poéli(|iie ; ici c'est la simple et sévère hisloii'c... Les strophes de 18i:2 ont je ne sais quoi de dur et d'amer dans la pensée, comme si, dans cette lyrique satire, l:i haine poui l'homme politique l'avait cmporlé sur l'admiialion pour le grand homme. Les strophes de 18:28 on! plus île justice et de pitié: elles n'accusent pas, elles racontent. La pensée des deux inoiceaux se sent des influences politiques t\i'>^ deux époques. Le |)reniier est venu dans le temps que la liherlé était suspecle encore au pouvoir, el (jue la Fiance linissail à peine de recueillir les orages que Bonaparte avait semés. Le second est venu aux premiers beaux jours de calme et d'espérance, i|naiul la liberté, plus forte et mieux assise, n'avait rien à craindre des souvenirs et pouvait pardonner sans péril. Il y avait longtemps, bien longtemps que l'ionaparle était mort ; et. pour celui-là, les années d'oubli comme les années de mémoire complenl double. L'homme de parti vieillit aussi vite que gran- <lil el s'élève l'homme de la renommée, et le nom de Bonaparte n'est ilevenu si haul, que depuis que s(Mi inlUience j)olilique est hors du temps, perdue et comme éteinte dans le doux el fécond repos de la I ihei'lé par le roi et la loi^
I. Voir la pré lace de mes Considéialions sur la llévolution française el Napoléon I<^'.
Je n'ai cité que deux pièces dans tout un volume. Bien d'autres avaient le même droit. Les Fantômes, la Douleur du Pacha, le Kleplite, l'Enthousiasme, les Têtes du sérail, voudraient un examen el surtout un éloge spécial. Manquant de place, et déjà bien long, je ne puis plus que juger en gros et brièvement, et conclure ensuite.
Or, choix heureux de sujets; étonnante fécondité de pensées ; poésie de style énergique et pittoresque ; ingénieuses créations de coupes et de rythmes lyriques ; effets saisissants qui ne sentent pas le travail, et semblent comme la forme naturelle des inspirations du jeune poète ; des strophes spirituelles, des strophes éloquentes, des strophes sublimes ; cinq ou six compositioiis presque sans tache : voilà les beautés. Je le dis tout haut et de tout cœur, et je ne refuse pas la responsabilité de mes éloges i.
En revanche, et pour prix des belles choses, monotonie sensible de formes ; abus presque fatigant de rénumération et du développement pittoresque; emploi malheureux du petit vers, qui me parait incompatible avec la manière large et abondante du poète, et qui se brise, comme un moule trop plein, sous la richesse et la vigueur de sa pensée ; des strophes où la langue est violée sans profit pour la
1. Ou cette phrase n'est qu'une vaine déclamation, ou elle prouve que ce n'était pas chose si simple et si sûre de J'irapunité, d'admirer publiquement, dans le Journal des Débat*, en 1829, l'auteur des OrientalfS.
:38 ESSAIS S ru LÉCOLL ROMANTIQUE.
pensée, et si dédaiiîneusement, qu'elles sembleraient, 4omme un pari fait par l'auteur, de blesser les susceptijjilités de l'usaLce : voilà les défauts, de beaucoup plus rares que les beautés. Voilà le mauvais que le poète nous donne licence de siirnaler. Je le signale aussi tout haut : ma vive et profonde admiralion pour son laloiit mon a donné le droit.
Les Orientales sont, à mon sens, un irrand proijrès. Le matériel de l'art y a gairné de la souplesse et de l'aisance; la poésie y a conquis de nouvelles images, <^t s'est pour jamais placée hors du plat et du commun. Que manque-t-il à M. Hugo pour être complet, sinon qu'il s'épure, qu'il prouve, en se châtiant par lui cl par ses amis, que ce n'est pas l'éternelle condition de son talent d'être inégal et imparfait. Le voici riche à présent d'un bel instrument poétique, <'t sa pensée est trop jeune encore pour toucher à l'épuisement. Attendons.
Jusque-là, qu'il s'estime heureux des disputes qui se livrent en son nom, etdecequ'il lui en coûte pour s'établir dans la renommée. De tous les ouvrages qui survivent, il n'en est guère (|ui n'aient eu à lutter contre les contradictions el l'insouciance contemporaines. Celui duquel tout le monde a dit, dès son a|tparitioi! : cCesl bien ! >> n'est pas né viable. C'est un fruit venu sous verre, à l'abri des mauvais temps, mais moins sain, moins savoureux que les fruits battus du vent et des orages. La gloire, non plus que la fortune, ne vient (i-ouverles gens au lit, et le lau-
l'ier (lu poète ne se gagne que feuille à feuille. Souvenez-vous que l'époque n'est pas loin encore où le plus grand écrivain de notre âge vit nier hautement son talent par des hommes qui croyaient tout bas à son génie. S'il est enfin resté maître du champ, c'est après avoir traversé la grande épreuve, et la postérité ne lui est venue de meilleure heure que parce qu'il a fait taire plus tôt les disputes des hommes. Ainsi, tout ce qui doit vivre a-t-il dû être d'un enfantement long et laborieux, et, comme les exemples ne manquent pas pour prouver que le présent est dur aux hommes qui sont taillés pour l'avenir, ils ne manquent pas non plus pour prouver que l'avenir échappe aux enfants gâtés du présent.
M. Victor Hugo a commencé par les orages; il peut, il doit finir par ce noble repos du poète qui retrouve, au sortir des mauvais jours, un ciel pur sur une terre amie. Il est à la veille d'échanger quelques suffrages rares, gagnés un à un, pour le suffrage d'une grande nation; il va passer d'une gloire de famille n la vraie gloire; mais il faut encore qu'il ait le courage de s'effrayer de ses fautes; il faut qu'il révère la critique et ne limite pas son domaine; il faut qu'il soit meilleur économe de sa richesse poétique. A ce prix, cet avenir lui viendra demain, et moi, critique obscur, je ne serai traité ni de disciple, ni d'enthousiaste, pour lui avoir prédit une i)lace dans la postérité.
POÈMES, par M. le comte Alfrf.d de Vigny
24 juillet 18-29.
Beaucoup de critiques, gens d'esprit, pensentqu'un poète ne gagne rien à revenir sur ses vers, une fois publiés, ni le public à les relire revus et corrigés. C'est très vrai de méchants vers. Qu'importe qu'on les corrige et recorrige? Ce sont des remèdes pour un mort. Mais le poète de talent doit se revoir imprimé, et se faire, s'il se peut, public désintéressé, pour juger ses vers. Sinon, qu'il sache les tenir longtemps sous clef, qu'il y mette toute sa pensée et y épuise toute sa force, et qu'il dise en les livrant : « C'est tout ce que j'ai pu. » Il peut tenir à quelques centaines de mauvais vers qu'une réputation ne soit pas une gloire.
Il y a ou un temps où la poésie n'était qu'un métier. On prenait une licence de poète, comme une licence d'avocat; puis on s'établissait, on tenait maison.
■12 ESSAIS SUR I/ÉCOLK RO M VNTIQ C E.
I/iinit;ition clcsgraiids maîtres, servile et obséquieuse, s'honorait de baiser leurs pas, et nous inondait de vers sans poésie et de poètes sans vocation. Nous en avons souvenir ol riincuiic, et, le coMir adVidi de ces |iauvrelés qui s'appeiaioni, il y a vini^t ans, trairédies, comédies, poèmes, nous faisons réaction, criant : honte au métier! honneur à l'inspiration! Poètes, montez sur le lrépie(l sacré, el respirez cet air pur de poésie qui souffle aux heures privilég:iées; dites de ces choses qui n'ont jamais été lues dans les livres, et sentez-vous pleurer el tressaillir el rire, dans la joie d'une création intime et personnelle. Mais, ce moment passé et la muse envolée, l'evem^z froids et rassis sur les vers que vous avez jetés hrùlanls .sur le papier, et n'apportez à cette laborieuse révision, que la l'aison, le bon sens, les expériences de l'étude, facultés secondaires, mais sans lesquelles il n'y a pas de génie.
N'est pas poète, en effet, dans le sens vrai du mol, ({uiconquc se sent la tète montée et pleine d'images; il lui reste encoi'e à se manilestei- tia.ns la langue de son pays et sous les formes re(,;ue5, sous peine de n'être compi'is ni du temps où il vif, ni de l'avenir où il aspire. Il faut, de gré ou non, qu'il s'impose ce travail de facture, qui reçoit à sa naissance l'inspiration naïve et fraîche écluse, la modifie, répure, et la renvoie prendre cours dans le monde, éclaircie, rythmée, harmonieuse, comme une mélodi(> (|wi doit ll.illiM' lnules les oreilles el
aller à (ouïes les âmes. Dans la poésie, dans les arts, le mécanisme est de moitié. Dieu vous garde àe cette perfection grammaticale, de ces lécheries de style, d'où l'inspiration se sauve à grand'peine. les ailes de moins! Mais le temps est mal choisi de blesser par des fautes systématiques notre vieil idiome national, quand il a déjà fait le tourdu monde. Pour le fond des choses, pour le choix des sujets, liberté sans contrôle! liberté à tout ce que pense une tète saine et éclairée! Notre juridiclion critique n';i pas le droit d'entrer dans voire cabinet de travail, ni de vous poursuivre dans vos promenades rêveuses, pour vous disputer ou vous mesurer vos émotions; mais pour la forme vous retombez sous notre compétence, et nous devons vous dire, au risque d'un peu de pédanterie :
Vingt fois sur le métier icinettez votre ouvrage.
M. de Vigny a entendu ce conseil : il a remis sur le métier des poèmes imparfaits, il en a supprimé de mauvais. Je lui dois donc un premier éloge. Outre l'utilité littéraire de cette revision, où de nouvelles inspirations peuvent survenir et se renouer aux anciennes, c'est un mérite de modestie, dont la critique lui saura gré, non comme d'un hommage de suzeraineté servile, mais comme d'un sentiment de méfiance et de tàtoMnement salutaire aux jeunes poètes, qui tentent de nouvelles voies, et lâchent volontiers la bride à leur Muse.
Les poèmes de M. de Yigny son! classés sous deux titres, plus singuliers que motivés : Livre antique, Livre moderne. Tantôt il emprunte à la Bible ou à l'Évangile le sujet d'un chant sacré; tantôt il prélude sur le mode de la lyre grecque; d'autres fois, c'est une chronique nationale qu'il pare de poésie, une anecdote qu'il raconte, une lanlaisie dimagination (jui lui est venue au hoi'd de la mer. à la. vue d'une belle et gracieuse frégate. Ainsi l'imagination poétique, ce don de Dieu, ne trouve jamais dans son chemin de landes stériles : partout où elle se porte et se fixe, le monde lui livre ses mystères; l'àme la plus muette, sa pensée. Il y aura des secrets encore, et encore des chants nouveaux pour la dernière âme de poêle. Vienne, vienne une grande imagination interroger notre nature, si vieille et si usée que vous la dites, vous verrez si celle llamme divine n'aura rien où se prendre, et si le poète, en frappant la terre, n'en fera pas sortir encore des hommes, des passions, des mondes!
C'est justice de louer dans le Livre antique la noble et touchante prière de Moïse au Seigneur, son Dieu, qui le laisse vieillir si longtemps, puissant, mais solitaire. Sur un hm moins sévère, l'invocation allernalive des deux bergers à la dryade du vieux chêne, est un souvenir facile et harmonieux de la poésie deïhéocrile. Il y a. dans l'amour de Ménalque pour la bacchante Ida, cette chasteté de détails et ce voile de beauté pure don! la Muse grecque paraii
jusqu'aux passions les plus désordonnées. Plus loin, rien de plus (rais que les adieux d'amour du jeune Athénien à la fille de Lesbos, Symétha, qui admire naïvement la mer et lui jette des fleurs, et n'écoute pas la plainte du rivage. J'aime, dans le Liire moderne, l'avenlure de Dolorida, la belle Espagnole, qui boit le reste du poison qu'elle averse àson époux infidèle; j'aime celte jolie composition où le poète se laisse mener, par le son lointain du cor, aux souvenirs de Charlemagne et de Roland. J'aime ce récit pittoresque du mariage de la fille d'un haut baron avec le duc de Soubise, dont elle a heurté le corps dans la cour du Louvre, et qu'elle épouse, mourant, à l'hôtel de Saint-Eustache; j'aime la touchante histoire de la vie et de la mort de la frégate la Sérieuse, racontée par son capitaine, pièce charmante qui termine le recueil, la dernière faite et la meilleure.
Je n'ai loué jusqu'ici dans les poèmes de M. de Vigny que la composition, le développement poétique, m'abstenant de rien dire du style, qui doit être considéré à part et sérieusement; car le style, c'est tout le poète, c'est ce qui fera vivre ou mourir notre jeune école. Je m'en inquiète vraiment, moi qui l'aime tant, et me laisse si facilcmenl aller à croire à son avenir. Je lui confie mes scrupules.
Tous ceux (jui lisent des vers, et le nombre en est grand, (|uoi qu'on en dise, sont bien prévenus pour nos jeunes poêles. On les juge communément doués
46 ESSAIS Sin L'fiCOLE l'.O.M A.NÏI OU H-
d'imagiiialion, ilo hardiesse, de lalenl; on les sait inslniils, âpres à l'élude, e(, sauf quelques c:rands hommes d'avaiil la (Ihaile. qui déleslent loiiles les renommées naissantes, de dépil de se voir mourir vivaniset eiiooi'e verls, le jjuhlic aime celle jeunesse et rencouraiie, el l'eslime déjà forte, d'oser seiilemenl (juiller la voie battue des maîtres de l'art. Or. ce public, ce n'est pas tel critique qui pense comme le salon où il va et la table où il dîne, ni tel écrivain jaloux que d'autres écrivent, c'est ce passant que vous voyez, le nez au vent, attendant ({u'oii l'amuse, tout prêta rire ou à pleurer ilc vos vers. — Dites-lui : « Un volume de M. de Vigny a paru ce malin. — Je cours le lire. » Et le voici feuilletant le recueil, sans préjugé ni parti pris, si ce n'est qu'il se sent tout porté pour ce nom-là, et qu'il se promet du plaisir aux vers d'un jeune poète. Le lendemain, vous le rencontrez. « Eh bien, votre idée? — Charmant recueil; de l'imaginalion, delà grâce, une heureuse nature de poète ! (hiel dommage que le style soit imparfait ! » Ainsi jugera-l-on pai'Ioul où il n'y aura pas quelque porle-enseigne de coterie, qui viendra faire d'une pacilique réunioii deux camps sous deux bannières; ainsi pensera le public, épris d'un talent neuf et plein de fraîcheur, mais blessé parfois dans son bon sens par des fautes ([u'un coup de lime eût effacées. Un peu d'elVorts. mes amis, el vous seriez nos cnl'anls gâlés, nos poètes de jour cl de nuit, c[ vous ne vous réduiriez pas à dire, aux dépens de voire
modestie : il y a trois cents personnes en France qui ont le sentiment des vers.
Le style de M. de Vigny a des veines de bonheur. Il y a de l'invention dans sa grâce et son élégance. Mais la peur du commun le rend parfois obscur et bizarre. Quand la pensée qui vient au poète est à tout le monde, il faut, de gré ou non, qu'il se résigne à la dire comme tout le monde, car rien ne semble gauche comme de grands elTorts de mots pour de petites choses, et c'est, d'ordinaire, un symptôme d'impuissance que toute cette peine qu'on se donne pour ne pas exprimer comme son voisin des idées devenues formules. Pourquoi, par exemple, tout ce travail d'équivalents pour donner un faux air de jeunesse et de nouveauté aux vieilles choses qu'on va lire?
Que le feu du baiser
Con,suitte nos amours qu'il peut seul apaiser; Qu'il vienne remplacer cette crainte farouche, Et fermer au refus la pourpre de ta bouche.
Car lorscju'un mot flatteur abordait ton oreille.
La tristesse apparut sur sa lèvre glacée.
Formant une prière inentendue et vainc.
Si sa lèvre s'altère et vient près du rivage.
Elle donne à ses yeux.
A travers ses beau.r doigts un jour audacieux.
Des ailes sur son dos la pourpre est déjà prête.
48 ESSAIS SUR LÉCOLE KOM.VNTIQLE.
Je demande pardon à M. de Vigny de le quereller sur des mots; mais sa poôsie surtout, si élégante et si douce à l'oreille, réfléchit vivement cespetiles fautes, ainsi qu'une glace les taches du verre. Or il peut tenir à des n)isères qu'un ])oète paraisse grand ou petit; car le puhlic, auquel il coûte de dire qu'un poème est beau, quand il y rencontre des fautes prétentieuses, s'écriera qu'il est admirable, si rien ne l'a choqué et n'a rompu le charme.
Nos jeunes |)octes se font hoiineui' d'être revenus au nait'. Je les remercie, jionr ma part, de nous avoir tirés des pompes de la péripliiase. Mais ce naif, retrouvé par eux, porte un peu la faute de son origine toute réactionnaire. C'estquelquefois du naïf d'opposition, systématique comme la périphrase. Or la naïveté poétique, c'est, à mon idée, un laisser-aller de l'àme qui s'épanche en vers simples et tout d'instinct, et, dans ce sens, n'est pas naïf seulement ce qui est écrit ou pensé avec une sorte do bonhomie insouciante; mais les hautes inspirations du génie, mais les élans de la passion, mais tout ce qui vient du cœur, en droit chemin, sans passer par la tète où sont les idées de système et d'école, tout ce qui est la part de la nature toute seule, c'est encore la naïveté. Cette naïveté, qu'on délinil eu nouimant La Fontaine, n'est si admirable et si séduisante, quo parce qu'elle se répand, comme une teinte de poésie primitive, sur toutes l(>s parties ihi style, el donne à tous les vers une gracieuse et naturelle aisance, je ne sais
quelle allure oublieuse d'étude, et quelle négligence sans paresse, et quelle liberté sans écarts. Dans la passion, dans l'éloquence, même dans ces morceaux de faste où la magnificence étudiée ne messied pas, le style de La Fontaine est un; c'est le même que vous aimiez tant, tout à l'heure, dans ces petites fables j)resqne puériles, où l'art se cache sous tant d'ingénuité et d'abandon, qu'on les donne à lire aux petits enfants, comme le livre le plus près du berceau de l'intelligence humaine.
Chez nos jeunes poètes, le naïf ne s'étend pas à tout le style. Au sortir de vers pleins d'éclat et de hardiesse, de créations originales, mais laborieuses, i)n les voit faire du simple sans gène, et descendre brusquement de la langue privilégiée à la langue triviale.
De là, dans leurs poésies, ces profondes études îles ressources de la langue, à côté d'une étrange facilité à mettre les mots les premiers venus; de là cette vigoureuse sévérité de facture, à côté d'un ■dédaigneux oubli des règles de la prosodie; delà le manque d'unité dans leur style. C'est surtout le <léfaut de M. de Vigny. Le naît, après ces grandes beautés, est presque le commun, et, dans cette poésie ;i jour, il ressort comme une faute de paresse ou ^l'impuissance. C'est demi-mal, quand la pensée est une découverte, un fait iiouveau : alors, qu'elle soit la bienvenue, sous quelque habit (ju'elle se présente; mais, à quoi bon, pour des choses de
pou OU point de i)rix, déparer une belle paire par une trivialité, et désenchanter l'esprit, qui se sentait monter et bercer, aux douces pompes de la poésie ?
Encore une critique. C'est bien à la jeune école de se tenir dans l'isolement et le mépris de l'imitation, de n'en faire qu'à sa tête, de n'écouter que sa fantaisie ; mais, l'œuvre achevée, il faut la mettre en regard de son siècle, la confronter avec l'esprit contemporain, et apprécier si tout en sera bien senti. Prenez-Y garde. Tout ce qui vient de l'àme est sans doute de bonne et légitime source; mais l'àme ellemême, trop concentrée en soi, tend à s'absorber, à se soustraire à l'action des entourages, à se croire mal comprise, plutôt qu'incompréhensible. C'esl recueil de la poésie rêveuse et personnelle, et c'est celui dont le poète se garde le moins. Aussi ne serais-je par surpris (\nÉloa fût, au goût de M. de Yigny, son poème de prédilection, son œuvre chérie, le pur reflet de son àme. C'est, je l'avoue, dans la peinture de cette jeune fille, ange et vierge, qu'il a mis le plus de sa douceur d'idées et de sa délicatesse de style. Mais, en retour, que de vagues pensées ! que de subtilités d'expression, si minces et si menues, que l'esprit n'en peut rien saisir! Que de fausse grâce et presque de minauderie dans la création d'Éloa, d'abord larme de Jésus-Christ, douée de vie par l'Esprit-Sainl ; puis ange, dont la mission est de pleurer sur tous les malheurs; puis vierge, rê-
vaut aux amours et séduite par Salaii ! Et quelle fâcheuse circonstance que le ciel di' M. de Yii;ny rappelle le monde d'anti^es sorti de la grande imagination de Milton, et que les amours d'Eloa fassent relire les amours d'Eve et d'Adam, avant le péclu", quand ils n'appartiennent pas encore à noire monde défiguré et corrompu, et qu'ils ne sont pas tout à fait de purs habitants du ciel !
J'aurais dû abréger ces réflexions et céder la place à M, de Vigny; car on tait plus pour l'art en citant une beauté, qu'en critiquant longuement un défaut ; mais il serait désavantageux d'extraire quelque fragment nu et isolé d'un poème complet, où tout se lie, s'amène et s'explique. Je renvoie donc le lecteur à ces poèmes, brillants essais dans un genre né d'hier, mais qui ne doit pas s'user; car il chante tout ce qui a vécu et tout ce qui s'est fait dans le monde, et il recueille les émanations de cette poésie instinctive qui colore la pensée de l'homme dans toutes les tètes, qui est au fond de toutes les passions, qui revêt tons les âges de la société humaine. Le drame, l'épopée, l'ode peuvent s'épuiser, parce qu'il faut des donnéi^s spéciales, des temps privilégiés, des faits rares, des passions d'élite : le poème est inépuisable, parce qu'il exploite le côté poétique de tout ce qui a été, sans distinction d'hommes, ni de temps, ni de faits. En Anglelerro, lord Byron lui a déjà fait une gloire.
Les pi'emiers vers de M. de Vigny avaient eu peu
M ESSAIS Sru L' ÉCOLE ROM \N T 1 (JU E-
tle succès; ce n'é(ail |)as la faule du public. A présent que tous les jours deviennent meilleurs pour nos jeunes poètes, il reparait; mais, dans l'intervalle, il a eu la modestie bien rare de croire à la critique, ctlecouraiicplus rare encore de lui faire des sacrifices. Aussi le public revient-il à ses poèmes revus el corrigés ; car le public a ses faiblesses comme les poètes; il aime qu'on ne fasse pas mépris de ses jugements et qu'on ne le traite pas de trop haut. Que M. de Vigny corrige donc cl recorrige, puisqu'il en a le talent et la patience : qu'il ne croie pas que les fautes ne sont rien dans l'art, et qu'une beauté paye un mauvais livre; Aujourd'hui que toutes les grandes îiltératures on! leurs monuments, (jue nos enfants ôpellent dans La Fontaine et dans Molière, que le temps nous manque pour lire tout ce qui s'est éciit tle beau, il y a du péril à nous jjrondredans le train tle nos vieilles admirations, la mémoire fraîche encore et l'intelligence satisfaite, et de s'appeler nouvelle école. Mais l'imagination et la science étant ^loiuiées. il serait bien étrange ([iie loni ce mouvement poéli(}ue s'évanouit en fumée, et n'apparût un jour à la critique que comme une obscure réaction de quelques pygmées contre la foi littéraire du XIX'' siècle. Il en sera tout autrement, je le crois. La condition, ce sera la perfection du style, la perfection humaine, possible, plus difficile de nos jours, mais pins glorieuse.
CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE, par M. Alfred de McssET. — L'IMMORTALITÉ DE LAME, ou LES QUATRE AGES RELIGIEUX, poème par M. de NoRViNS
8 avril 1830.
Ces deux oiivrai;es sont comme les deux extrêmes de l'ancienne et de la nouvelle école. C'est pourquoi il m'a paru curieux de les rapprocher, afin de donner lieu à quelques réflexions qui ne seront peut-être pas sans intérêt pour l'art.
Je ne suis pas bien sûr que M. de Norvins me sache gré de mettre son nom à côté d'un nom si nouveau. J'avoue qu'il y a des personnes auxquelles ce rapprochement seul paraîtra une criti([ue; car il n'est rien qu'on adopte avec plus de peine, dans notre public, qu'un nom nouveau, comme il n'est rien dont on se déshabitue plus difficilement qu'un nom établi. Une fois qu'un poète lient maison, si peu qu'il fasse, il a pour longtemps à s'appeler poète; mais un pauvre jeune homme qui débute a beaucoup de |>eine pour n'être pas méprisé, et plus
:,i ESSAIS SLR L'ÉCOLE IlOM AM IQU K.
encore pour êlrc lu. Quant à moi, je viens naïvement à un nom nouveau comme à un nom établi, et j'ouvre (lu même esprit riliade et .M. de Musset, persuadé qu'il n'y a rien de pire, pour les plaisirs, que la prévention, ni rien de si sot, pour l'amourpropre, ({ue de venir, après les autres, admirer ceux dont on a méprisé les débuls.
J'ai bien peur aussi que M. de Musset ne. me soit pas très obligé de mettre sou nom à côté d'un nom si ancien. Sa préface est passablement dédaigneuse; on y lit en toutes lettres le mot perruque. Au reste, je ne compare pas, à Dieu ne plaise ! Entre quatre mille alexandrins sur l'àme, et un petit volume de contes libertins, plein de blancs et de cboses folles, quelle parité y a-t-il ?
Le poème do M. de Norvins n'est pas d'iiier ; c'est un assez vieil enfant de la liberté de la presse sous l'Empire. Dans ce temps-là, M. de ^'orvins, se sentant de l'esprit, des moyens, instruit à l'école de Delille à faire facilement des vers faciles, se mit à chercher le sujet d'un poème qu'il pût rimer dans les loisirs de sa place, à bâtons rompus, après avoir reçu son monde, ou, le soir, quand il n'était ni du spectacle, ni du bal; d'un de ces poèmes comme en faisaient les fonclionnaires lellrés de l'Empire, bien innocents, bien Iradilionnels ; car il ne fallait alors ni du hardi, ni du neuf, et le nombre des sujets, convenons-en, était très limité. Ulmmortalité de Vdme est un magnifique sujet; pour innocent et
(radilioiinp), qui l'est davantage? En le fécondant par des é|)isodes, car il faut des épisodes, on peut en tirer aisément quatre mille vers. Or, en (ail d'épisodes, on a d'abord le Phénix, emblème officiel de l'imniorlalilé de l'âme; puis Orphée, et qui dit Orphée, dit Eurydice; puis Socrate, et, à l'occasion de Socrate, les beaux récits de Xénophon et de Platon; puis les religions du Nord; et quelle, est la religion du Nord qui ne fournit pas un barde? En outre, on met en vers le Phédou et l'Évangile, en se gardant bien d'inventer : qui oserait inventer sur l'Evangile ? On dispose ces lambeaux dans l'ordre d'un prix décennal, chaque chant se composant d'un prologue, d'un épisode e! d'un épilogue, afin que le lecteur s'y reconnaisse mieux. Cela fait, on lance dans le monde ce poème paré de toutes sortes do plumes, auquel Ovide et Claudien peuvent redemander leur Phénix; Virgile, son Orphée et son Eurydice; Macpherson, son vieux barde; Socrate, ses chants de mort; l'Évangile, son texte divin.
Ainsi s'est fait le poème en quatre chants de M. de Norvins. C'est l'ouvrage d'un homme pratique qui a passé par les charges et qui croit à l'âme en philosophe, sinon en fidèle. Comme philosophe; il a grand soin de faire ses réserves en traitant d'un sujet religieux. N'ayez pas peur qu'il lui échappe une concession en faveur des théocraties, ni qu'ils ne se commette imprudemment avec le sacerdoce; il n'y a rien dans son poème qui puisse mal sonner aux
oreilles des plus irréliirieux. D'ailleurs, dans ce poème qui est écrit sur l'àme, je ne vois point d'étude profonde et personnelle sur la sienne, point d'instinct naïf de la nature et de ses destinées, point de contemplation solitaire de sa propre pensée; mais des lambeaux métaphysiques pris çh et là, une conviction acquise dans les livres, comme si, pour être assuré. de son âme, il avait eu besoin de s'appuyer <lu témoii;nai;e des hommes. Oh ! ne nous parlez pas de ces poètes philosophes, qui pèsent les croyances à leur utilité sociale ou philosophique, et (jui pensent presque honorer de leur protection les dogmes populaires qu'ils chantent. Je ne sache rien de plus froid que les élans de piété de Voltaire, ni rien de jtis (jue ce vers si célèbre :
Si Dieu u'cxistiiit pus, il fuiidiait l'inventer.
J'aime presque mieux une franche impiété que ce burlesque hommage rendu à Dieu.
M. de Norvins a donc mis J»eaucoup d'esprit à faire une œuvre inanimée. Son poème ressemble à ce que les anciens appelaient une déclamation philosophique, c'est-îi-dire à quebpie chose qui se fait sans nécessité et sans conviction. C'est ici le lieu de remanjuer que ces deux caractères manquent généralement aux ouvrages poétiques du commencement de ce siècle. On ne voit pas pourquoi tel poêle fait des épopées.
tel autre des traiiédies; pourquoi celui-ci tiaite des sujets gais, et celui-là des sujets tristes; il niauque à tous ces poètes une mission. Ils auraient \)\i changer de rôle, le poète épique se faire héroi-coniique. ou le dramaturge se faire poète épique, que le puljlic y eût trouvé tout de même son compte, et qu'il n'en eût pas mieux vu la raison déterminante des ouvrages qu'on lui donnait à lire. C'étaient pour la plupart des hommes de beaucoup d'esprit qui exerçaient, moins par conviction que dans les vues d'utilité publique, la profession de restaurateurs des lettres en France, comme on les appelait alors.
.Pourquoi M. de Norvins a-t-il choisi l'immortalité de l'àme plutôt qu'un autre sujet? Quelle nécessité, quel besoin de convaincre ou de protester, ont donné lieu à ces quatre mille vers? Est-ce d'avoir vu mourir les hommes sur les échafauds de la Révolution, qu'il a pris la lyre, comme le vieux Delille, afin d'épouvunter les bourreaux et de consoler les victimes par des chants inspirés sur la vie future? (3u bien est-ce seulement d'avoir vu mourir des armées, d'une façon plus théâtrale, dans les guerres de Bonaparte? Non, la Révolution était déjà loin, quand M. de Norvins fit son poème; et, quant aux guerres de Bonaparte, c'était déjà, disait-on, l'immortalité que d'y mourir. C'est à peine si le sang versé avec cet appareil était compté pour du> sang versé. Pourquoi pas alors, à la place do l'immortalité de l'àme, un sujet plaisant, par exemple? Pourquoi pas, au
r>8 ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.
lieu (le métaphysique, des chansons; que sais-jc, des coules bleus?
C'est un des résultais do la servitude jjoliliciiie, qu'elle produit ces poésies ])âles, routinières, entants d'une veine que Juvénal ;\\)\i(i\\e publique (piiblica vena), qui sont à tous et ne sont à personne. Le poète, n'ayant plus d'initiative, est réduit à se traîner dans le cercle des compositions autorisées par le pouvoir. De là ces vocations brillantes (jue la censure de Bonaparte fit avorter, et que la liberté aurait fait fleurir; de là cette poétique officielle ; et, par suite, ces poésies sans nécessité, parce qu'elles étaient sans conviction, et sans conviction parce qu'elles étaient sans liberté; si monotones et si décolorées qu'on pourrait mettre sur le compte du même homme toute la poésie de celte époque, sans que cela parut déraisonnable.
Au contraire, dès (jue la liberté renaît, cette espèce de ty|ie commun s'efface, ce moule uiiiforme est brisé, les indiviilus reparaissent, l'invtMilion poétique est remise en honneur, et, au lieu de la pire des Muses, l'imitation, nous avons des Muses orisjinales et des luths montés aux tons les plus divers. Cela déplaît aux haliilnés de la poéliiiiie officielle, et paraît un proiirès vei's la barliarie à cerlaines irons à vue courte, qui com|)lont moins apparemment sur l'espril humain ()uaiid il es! libre (pie quand il est on lisières. Sinijiiliei's amis delà liberté, (pii la veulent pour les électeurs et ne la veulent pas pour les poètes,
et qui trouvent l'autocratie de Napoléon bonne vn ceci, qu'il voulait l'unité en littérature comme en politique.
Qu'importe? Il faut rire des l'eus à habitudes; et, quant aux intolérants, il faut défendre conti'e eux les franchises de l'art, et les avertir qu'il n'est iiuère libéral de défendre à la fois le mouvement et l'immobilité, et que c'est une étrange façon d'aimer les. libertés humaines que de les vouloir toutes, hormis une, la liberté du poète.
J'aime les Contes d'Espagne et if Italie^ parce que j'y trouve nécessité et liberté. Fiiiurez-vous que l'auleur est un tout jeune homme. Or n'est-il pas déjà beau qu'un tout jeune homme n'attende pas pour rimer que le général Foy meure, ou que Missolonghi succombe? N'est-il pas beau qu'il ne se soit pas mis à l'affût des morts et des naissances importantes, pour avoir des sujets ? Point de lieux communs, point de lambeaux poétiques, point de centons de collège, mais des vers francs, pris de volée, une verve folle, un libertinage d'esprit qui met la critique en belle humeur. Le fonds n'est rien : deux ou trois anecdotes de fantaisie, immorales à faii'e rougir, et d'un assez médiocre intérêt, voilà tout. Cela ne se serait pas appelé un sujet, du temps que ce n'était pas le poète qui fécondait le sujet, mais le sujet qui fécondait le poète; à présent, cela s'appellera de la poésie; car on aime mieux un poète sans sujet qu'un gros sujet sans poète. Essayez donc de plier ce jeune homme
60 ESSAIS SUR LÉCOLl- IlOM A NT I (jU K.
au ton solennel de la muse de l'Empire et aux délicatesses des prix d'Acadéniie, vous n'en ferez rien qui vaille. Il est tellement né poète, qu'il n'en est pas toujours homme de bon sens, au lieu que M. de Norvins est un homme de tant de bon sens, qu'il n'en est pas toujours poète. Ainsi, tandis que nous nous demandons, pauvres critiques, où pourra se rajeunir l'art, et que nous allons en éclaireurs cherchant les sources inconnues, voilà qu'un talent neuf, oriirinal, nous vient des bancs du collège, et nous fait ouvrir de grands yeux à des vers comme ceux-ci :
0 vieillards ilécn'-pits ! tètes chauves et nues ! Cœurs brisés, dont le temps forme les avenues ! Centenaires voûtés ! Spectres à chef branlant, Qui, pâles au soleil, cheminez d'un pied lent, C'est vous qu'ici j'invoque et prends en témoignage. Vous n'avez pas toujours été sans vie, et l'âge N'a pas toujours plié, de ses mains de géant. Votre front à la terre et votre àme au néant ! Vous avez eu des yeux, des bras et des entrailles ! Dites-nous donc, avant q>io de vos funérailles L'heure vous vienne prendre, ù vieillards, dites-nou;r Comme un cœur à vingt ans bondit au rendez-vous?
Les larmes d'ici-bas ne sont ipTune rosée,
Dont un matin au plus la terre est arrosée,
Que la brise secoue et que boit le soleil.
Puis l'ouiili \ icnl au cœur, comme aux yeux le sommeil.
Toujours un amoureux s'en va tète baissée,
A. DE MUSSET ^l830). 61
Cheminant de son pied moins que de sa pensée.
Heureux, un amoureux ! il ne s'en(}uètc pas
Si c'est pluie ou gravier dont s'attarde son pas.
On en rit; c'est hasard s'il n'a heurté personne;
Mais sa folie au front lui met une couronne,
A l'épaule une pourpre, et, devant son chemin,
La flûte et les flambeaux, comme un jeune Romain.
Frère, si vous avez
Par le monde jamais vu quelqu'un de Florence, Et de son sang en lui pris quelque expérience. Vous savez que la haine en ce pays n'est pas Un géant comme ici, fier et levant les bras ; C'est une empoisonneuse, en silence accroupie. Au revers d'un fossé, qui de loin vous épie, Boiteuse, retenant son souffle avec sa voix. Et, pour ne pas faillir, s'y prenant à deux fois.
Ces beaux vers sont gâtés par de si étranges folies, qu'on a cru d'abord qu'en exagérant les défauts de la nouvelle école. M. de Musset voulait lui déclarer la guerre. Mais, outre que ce dessein allait mal à un homme si jeune, M. de Musset aurait pu, en définitive, en être la dupe ; car, imitant de mauvaises choses, il s'exposait à ce qu'on lui en fît une faute personnelle. On s'est aussi fort intrigué de le voir, au début, chanter le concubinage, l'adultère, et le meurtre qui finit ces sortes d'atîaires en Espagne et en Italie. Mais il parait que cette rouerie est toute poétique; que notre jeune homme a une figure rose et sans barbe, et qu'il lit ses vers devant sa mère, qui n'en dort pas moins tranquille. C'est une raison de plus pour l'en-
02 ESSAIS srn LÉCULE HOMANTIQUE.
gager à prendre d'auties Muses. Le privilège de son âge est d'avoir des illusions dorées, une foi naive au bien, un besoin (Teslimcr les hommes. Pourquoi donc se faire corrompu de sibonjieheure, et se jouei' avec ses vices, quand on quitte à |)eine les hochets du collège? N'est-ce pas contre nature, de scandaliser avec une bouche si jeune, et d'être, à la fois, pur de cœur et elTronté en paroles? Vous avez sans doute entendu des jeunes gens, à peine sortis des classes, parler fort mal des femmes, et se vanter d'en savoir beaucoup, de peur de passer pour n'en rien savoir. Eh bien, c'est là le ton des vers de M. de Musset. Il aime mieux qu'on le croie roué qu'innocent; mais, malgré lui, sa jeunesse fleurie et sa fraîche imagination le trahissent, et j'ai bien peur que ce maître libertin de vingt ans n'ait pas réussi auprès des gens d'expérience à se faire croire si mauvais sujet. Dans un poète du caractère et du génie de lord Byron, la rouerie même a de la grandeur, parce qu'elle cache un mépris profond de l'humanité, et qu'elle est la réaction naturelle d'un homme irrité et fort, contre une société qui ne veut pas de ses vices au prix même de sa gloire. Dans un jeune homme, ce n'est que du dandysme.
Le style de M. de Musset mérite une attention toute particulière. Des hardiesses souvent uialheureuses. des vers sautillants, un abus i»uéiil de l'enjambement, ont fait croire à (jnelques crititiues que M. de Musset avait voulu myslilier le public. Comme je crois
peu à iino niyslidcalion doii( la première dupe sérail le mystificateur, je reparlerai, un jour, de ce style, dans une étude spéciale sur les changements introduits ou à introduire dans l'alexandrin. C'est une question qui intéresse à un haut degré tous ceux qui ont le courage de s'occuper de poésie, malgré les préoccupations de la politique.
Quant au style de M. de ^'orvins, c'est celui de l'abbé Delille, moins sa richesse artificielle, moins sa merveilleuse facilité, moins sui'tout l'attiait que lui donnait la nouveauté : ce que je remarque à dessein, parce que le vers de Delille, déjà si creux et si peu étoffé, est bien pis encore quand il vient de seconde main. J'avoue qu'il me manque un sens pour comprendre cette langue factice, espèce de scholie poétique de la langue populaire, qui donne, par ses périphrases, la monnaie de tous les mots propres, et, par ses équivalents, leur synonymie. Rien ne vous saisit dans ces brillantes tirades, rien ne vous y fait oublier les heures, rien ne vous enlève à vous-même; c'est la conversation d'un grand parleur, qui a toujours la même dose d'esprit. Pendant qu'il vous parle, votre âme est ailleurs.
Tout de même, s'il m'est arrivé avec M. de Norvins, son poème étant devant moi, mes yeux dessus, et mon esprit disposé à s'y plaire, comme à l'ouvrage d'un écrivain recommaudable, s'il m'est anivé de me sentir pensant à tout autre chose, celan'empèclie |)as que M. de Norvins n'ait beaucoup d'esprit. De mes
deux poètes, mon penchant est donc, je l'avoue, vers le plus jeune; mais je m'explique à merveille, et même à ma bon le, que des personnes d'un goût très sûr et d'un esprit très élevé trouvent du charme à lire les vers de 31. de Norvins.
LES CONSOLATIONS l'oésics par M. S A i N tk-Bein F.
9 mai 1830.
Quanti les poésies de feu Joseph Delorme parurent, ceux qui ne savaient pas que c'était un titre fictif, plaignirent ce pauvre jeune homme d'être mort à l'aurore d'un beau talent, avant d'avoir pu s'amender de quelques tantes, d'opposition encore plus que de conviction, qui déparaient son recueil.
Ceux qui savaient que Delorme jouissait, grâce à Dieu, d'une assez bonne santé, et qu'il continuait, dans la solitude, à s'occuper de poésie, attendaient avec impatience un nouveau recueil qui !înt les promesses du premier, et ([ui justifiât les regrets tlonnés à cette renommée posthume par quelques vrais amis des beaux vers. Ce recueil vient de ptirailre.
Le cai-Hclère des C'ows'o/rtf/OMS, c'est encore la mé-
66 ESSAIS Sriî I/fiCOI.I- ROMANTIQUE,
liincolie. I'oiiiiiihIo soi; c'est celle sorte desoullrance vaiïue et de lalii;iie d'esprit, qui accable les imairinations rôveuses, dans une société où il n'y a plus de place pour les jirandes passions, et où les ànies vivant en elles-mêmes s'usent <à celle étude solitaire de leurs contradictions; c'est ce déiioùt de la vie l'éelle. celle soil'd'iin vague avenir, qu'on rêve avec (les aspects divers, lanUM bruyant et irlorieux, tantôt humble, avec un amour lieurenx et du calme; c'est cet ennui du doule, (jui fait qu'on est embarrassé de sa liberté, et qu'on a besoin de se mettre sous l'autorité d'une croyance ou d'une irrande admiration; vérital)le maladie de jeune homme, à ce moment critique où il n'est plus sous la discipline des écoles, et où il n'est pas encore saisi par la société, qui l'emploiera bientôt comme un rouage dans la grande machine, et qui etîacera au profit de tous son originalité naturelle.
C'est, en un mot, René dans la vie l)Ourgeoise. Le René de M. de Chateaubriand est un jeune homme de race, un fils de Camille, qui peut promener sa mélancolie d'un hémisphère à l'autre, et qui a l'Océan, les grands voyages, les spectacles de la vie errante, pour s'enlever à lui-même, et s'emplir l'àme de distractions. 11 a vu le soleil se lever et se coucher aux horizons les plus divers; il a pu mesurer la grandeur de Dieu à la grandeur du Monde, et quand il a eu la loi, il s'y est reposé, comme en un j)orl, d'nne vie ravagée par les passions.
SAINTi:-I$EUVE (18301. 07
Le poète des Consolaiions n'a pas un nom historique; et, quant à ses voyages, ce sont des promenades solitaires aux boulevards neufs et à l'île Saint-Louis. Ce René-là nous entretient de sa tante de Boulogne-sur-Mer, de son poêle en décembre, de sa jolie cousine; mais ce sont de petits textes à de grandes idées, et cela prouve combien une âme mélancolique sait trouver de haute et louchante poésie dans les choses de la vie commune. Il s'est aussi reposé en Dieu, après de longues fatigues, et encore en l'amitié d'un poète dont il cache le nom sous des initiales, mais que l'on devine à la chaleur de son admiration : c'est M. Victor Hugo, ce jeune homme si original et si fort, jusque dans ses défauts, qu'il n'excite point d'affections médiocres, et qu'à l'âge où l'on n'a quedesiiidinérenls, il n'a que des amis et des ennemis. C'est à vivre dans la société de cet ami, c'est à le venir voir à son foyer domestique, et à recevoir les premières confidences de l'œuvre qui vient d'éclore ou de l'œuvre qui se prépare, c'est à le consoler des tribulations du théâtre, que M. Sainte- Beuve consacre ses plus chers loisirs; c'est à lui enfin qu'il adresse ses vers de prédilection.
Les gens frivoles comprendront peu cette amitié, ou n'y croiront pas. (^eux (jui s'cxpli(|uenl mieux l'envit' que l'amilié, entre deux poètes (leniiTiles divers, imagineront quelque mot nouveau pour en faire rire. Beaucoup répéteront ce mot, et pour peu qu'il soit spirituel, on ne lira pas les Consolations,
et on s'en moquera sur parole, ou plutôt on les lira el on se forcera pour s'en moquer. C'est ce qui se fait en un certain coin de Paris, où M. Sainte-Beuve est liaité, (li(-on. A' imbécile] ce qui prouve assurément, non i)as qu'on y est [toli, mais qu'on y est désolé d'avoir à reconnaître un beau talent.
J'ai peur surtout des mots spii'iluels; car beaucoup de nos opinions littéraires ne sont que cela. Il y a une cbose que l'on désire avant tout, eii France : e'est (le n'être pas muet, et d(> pouvoir, comme on dit, placer son mot. Or, quand, an lieu d'un mot de son crû, on peut en citer un d'aulrui. Ii'ès spirituel, et le faire sien en le commentant, on est quitte avec la compagnie, on a fait comme si l'on jugeait.
Il s'est dil, de nos jours, au sujet de la nouvelle école, trois mois spirituels, ou ta peu près, à savoir que c'était de la camaraderie littéraire, de la poésie poitrinaire, des novateurs rétrogrades. La foule a pris cela au vol; et il y a tous les soirs des conversations, dans Paris et la province, où ces trois mots sont retournés de toutes façons, el transformés enjugementsréflécliiset en opinions consciencieuses. C'est un texte où les moins babiles trouvent à parler quelques minutes. Que faut-il de plus ?
11 y a bien un peu de vrai dans ces trois mots.
Il est tout simple, par e\eini)le. qu'une école qui s'établit ne renie aucun de ses amis. Voilà pour la camaraderie.
Ensuite, au-dessous du poète original, qni a su
trouver de belles inspirations dans celte maladie de l'àmc et cette fatiyue d'esprit dont je parlais tout à l'heure, il y a quelques jeunes ^ens qui se font malades en parfaite santé, et qui se mettent du jaune sur la figure, pour avoir un air de pâleur et de mélancolie. Voilà pour la poésie poitrinaire.
Enfin, à la suite de quelques hommes de talent, qui essayent de faire revivre des formes surannées, dont nous nous sommes appauvris mal à propos, et de rajeunir avec les tours naïfs du vieil idiome une langue qui s'est usée à se polir, il y a d'autres imitateurs qui exagèrent l'archaïsme, et qui se font vieux, comme les premiers se sont faits malades, en s'afîublant d'anciens costumes. Voilà pour les novateurs rétrogrades.
Mais, avant de piendre ces trois mots pour des jugements sans appel et de s'en tenir là, comme fait la foule, il faudrait songer d'abord que des mots spirituels sont toujours un peu suspects, la mode étant en France d'outrer une pensée, et quelquefois de mentir à sa conscience, pour faire une phrase à succès; ensuite, que ces trois mots ont été tenus par des gens du métier, l'un d'eux en pleine Académie; que les hommes dont on s'est occupé autrefois pardonnent peu à ceux dont on s'occupe à présent; et que toute école qui tombe fera de bons mots contre l'école qui s'élève, ou bien de gros livres, quand elle n'aura pas l'espiil du bon mol.
A voir les choses de |diis haiil, on trouve ({u'ij y a
70 ESSAIS Sl'fl LÉCOLE ROMANTiglE.
(le grandes vocations sous i\o petits ridicules, et que l'avenir nous garde dans son soin de nouveaux trésors de poésie nationale. On ne réfléchit pas assez, en vérité, à l'influence de la liberté sur la poésie. Ou reconnaît que ses bienfaits sont admirables pour la vie sociale et politique, que son impulsion est toutepuissante sur le bien-être des nations, mais, sitôt qu'il s'agit de littérature, on la désavoue. La liberté qui fut si féconde dans les temps anciens, sous If ciel de Rome et d'Athènes, ne serait-elle plus (|u'une Muse ingrate ou une mauvaise conseillère, et le poète des temps modernes, qui ne doit à l'Etat que son nom quand il vient au monde et quand il en sort, maître qu'il est de son corps et de sa pensée, serait-il plus mal servi par la liberté que par l'imitation et la dépendance? Je ne sais pas alors si nous aurions beaucoup gagné à être libres, perdant à la fois, avec les maux de l'imagination, ses biens, qui sont ses rêveries, et tous les enseignements sacrés du poète, et toutes les hai-monies de la lyre. Je ne sais pas s'il y aurait eu progrès vers le mieux, là ou la poésie aurait péri, et où l'amour des vers serait condamné à sécher sur les j)ensées d'un autre âge, en de stériles contemplations des modèles qui ont créé pour leur compte, mais qui n'ont certes pas emporté avec eux le secret de créer.
Heureusement il n'en est pas ainsi. La liberté moderne nous dotera d'une poésie ; mais cette |)oésie ne ressemblera pas plus à la poésie antique que la
liberté îles anciens ne ressemble à la nôlre. Dans nos lenips (le civilisation avancée, où il y a peu d'enthousiasme national, point de grands mouvements relii;ieux ni politiques auxquels le poète |)uisse s'associer, ]toint de poésie publique, si j'ose ainsi dire, il ne peut plus guère y avoir de chants populaires, parce qu'il n'y a plus de masses à remuer; plus de ces hymnes pieux que la voix immense de tout un peuple faisait monter vers les dieux de la Grèce; plus mè,me de ces poésies passionnées, comme en faisait Kerner dans les guerres d'Allemagne, d'une bataille à l'autre, quand, chaque fois (ju'il prenait la lyre, il pouvait croire qu'il chantait son adieu à la vie ; mais il y aura des chants individuels, sur les tons les plus divers, des retours mélancoliques de l'àme sur les souvenirs de l'enfance, des doutes pieux, des croyances ardentes, toutes sortes de fantaisies. Dès lors, ce ne seront plus de ces choses qui peuvent se lire en [)ublic, ni échaulTer un auditoire; car les gens gais ne s'accommoderont pas des tristesses du cœur, ni les gens tristes des gaietés bouifonnes où s'abandonnera le poète. Ses vers ne jiarleront qu'à ceux qui voudront les entendre; ils seront l'roids et làdic.ules pour ceux (jui se boucheront les oreilles. Le poète aura souvent l'air de vouloir convertir ou mystifier son lecteur. Or ce sera un tort à faire jeter son livre de dépit ; car rien n'irrite plus un lecteur que la crainte de passer pour une dupe, ou pourun homme àconvertir. Ce sera peut-être, aux yeux de certain public, le
l'i ESSAIS Sir, L'ÉCOLE liO.M ANTIQUE.
(oi'l des poésies de M. Saiiile-Ijeuve. Mais, si vous avez eu quelque peine pioloiide et quelque ennui de ]a vie; si vous avez éprouvées que c'est que l'amitié, ou si votre jeunesse a été brisée par le malheur, et que vos proches vous aient délaissé; si vous avez pensé à Dieu, à votre âme, avec bonne foi et liberté, et que vous ayez gardé quelque enthousiasme, quoique le siècle nous en lit un ridicule, oh ! prenez ce livre et lisez-le, sans en discuter avec personne; car on vous (liia que vous êtes d'une coterie. Il va des gens qui se moquei'onl des chagrins du poète, et qui croiront qu'il était libre de choisir, comme on taisait il y a vingt ans, entre la tristesse et la gaieté. Mais vous qui le lisez avec foi, qui le prendrez à vos moments de solitude, comme un ami auquel on parle de choses chères; vous qui aimez les oisives lectures (|u'on fait dans les poètes, et qui vous livrez à ces âmes j)rivilégiées avec désintéressement et abandon, vous devinerez bien que ce pauvre jeune homme a souffert, et que ses consolations mêmes ne sont point d'une àme qui est consolée, mais qui se donne le change ou se trompe un moment sur son mal. En même temps, vous trouverez que Dieu est juste, puisqu'il a donné au poète, pour prix de ses rudes épreuves, les pensées profondes, l'harmonie du langage, la foi en son art, et le talent qui mène à la renommée, cette joie éternelle de l'àme qui lait vivre vite et vivre beaucoup, et qui console le poète d'être venu au monde frêle et souffrant.
SAI.\TE-LEUVE (1830). 73
En vérité, cela ropose l'espiil diisiieclacle de tant d'intrigants, qui ont tout pour eux, au détriment des bons, richesse, honneurs, réputation ; des philosophes qui font des poèmes religieux, et des gens de religion qui font de la politique ; des écrivains qui ont trouvé moyen de surprendre pendant vingt ans au public une fortune, un rang et quelque chose comme un nom, ol qui, au lieu de couver discrètement leur bien-être et de jouir en silence du malentendu qui les a faits riches et influents, écrivent des pamphlets contre les jeunes qui ont du talent et qui sont pauvres ; en un mot, eelaréchaufl'e, dans un siècle égoïste et froid, de voir que les belles inspirations sont pour les cœurs hoiniêtes, et que la renommée vient au-devaiit du jeune poète qui ne la cherche pas, qui fait des vers sans y mettre son nom, et qui se livre à son art avec conscience, dignité, respect de soi. Le public a été gâté par l'Empire : il a cru longtemps que la poésie était un métier dont l'apprentissage se faisait au collège, parce qu'il n'a eu longtemps pour poètes que d'habiles écoliers. Il faut qu'il sache de nouveau que c'est une mission à laquelle le premier venu n'est pas appelé, et qu'on ne remplit jamais par surj)rise; que cette tâche en ce monde n'est pas toute de roses, qu'elle a ses labeurs et ses amertumes, et ([u'il n'est ni facile ni honorable de s'y soustraire.
Dans les poésies de Joseph Delorme, il y avait une àme découragée, sans ressort, qui se plaisait à
7i ESSAIS SLR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.
étaler un certain cynisme de douleur. Le poète racontait, par exemple, cju'il lui était arrivé une fois de passer la nuit à veiller un mort et qu'il n'avait pas frissonné de se trouver, toute une nuit silencieuse et longue, seul auprès d'un cadavre, à voir une forme humaine se dessiner sous un linceul. Une autre fois, qu'il lui était venu (lans resj)rit de se noyer, ([u'il avait déjà choisi la place, belle et ombragée de peupliers, par un beau soleil, comme pour raffiner sur le mépris de la vie ; et alors, au lieu de se monter la tète, à la façon de Saint-Preux, pour trouver de l'honneur et du courage à mourir, au lieu de s'étourdir avec des sophismes, comme s'étourdit avec du vin l'homme du peuple qui veut en venir là, il se disait qu'il était au bord de l'eau, et qu'il était son maître; que la mort est tentante dans une solitude, loin des hommes, quand il n'y a point de Dieu; que l'on retrouverait un jour un cadavre, souillé de sable et de boue, sur lequel on clouerait quatre planches, et qu'on jetterait dans un trou, hors de la terre sainte, et que ce cadavre serait le sien. Depuis, cette imagination malade a senti qu'elle se jouait d'elle-même, et, soit ^\nc de meilleurs jours aient lui sur le pauvre poète, soit qu'un rayon de foi l'ait éclairé et l'éjoui, soit qu'une pensée de gloire lui ail l'cndu la vie plus légère, il s'est remis à aimer, à s'enthousiasmer, à croire. Il est allé à Dieu, qui est la source des consolations durables, et que nous ne venons trouver, insensés, qu'alors que le
monde nous manque, et que noire raison s'aveugle à trop creuser le mystère de la vie.
D'abord j'errais aveugle, et cette œuvre du monde
Me cachait les secrets de sou àme profonde ;
Je n'y voyais que sons, couleurs, forme, chaos;
Parure bigarrée, et parfois noirs Iléaux ;
Et, comme un nain chétif, eu mon orgueil visible,
Je me plaisais à dire : « Où donc est l'invisible? »
Mais, quand des grands mortels par degrés j'approchai.
Je me sentis de honte et de respect touché ;
Je contemplai leur front sous sa blanche auréole,
Je lus dans leur regard, j'écoutai leur parole;
Et, comme je les vis mêler à leurs discours
Dieu, l'àme et l'invisible, et se montrer toujours
L'arbre mystérieux au pacifique ombrage.
Qui, par delà les mers, couvre l'autre rivage;
— Tel qu'un enfant, au pied d'une haie ou d'un mur.
Entendant des passants vanter un figuier mùr.
Une rose, un oiseau qu'on aperçoit derrière,
Se parler de bosquets, de jets d'eaux, de volière,
Et de cygnes nageant en un plein réservoir. —
Je leur dis : « Prenez-moi dans vos bras, je veux voir. »
J'ai vu, Seigneur, j'ai cru; j'adore tes merveilles.
J'en éblouis mes yeux, j'en remplis mes oreilles,
Et, par moment, j'essaye à mes sourds compagnons,
A ceux qui n'ont pas vu, de bégayer tes noms.
N'est-il pas triste, (|uandon a lu de si beaux vers, de penser que celui qui les a faits est injurié tous les jours par la crili((iie subalterne, et qu'on dira peut-être à celui qui les loue, que c'est à ses risques et périls?
La foi en Dieu, l'amour de l'art, et, sur la terre, l'amitié d'un poète, voilà tout le fonds des Consola-
lions. Quelquefois M. Sainte-Beuve jette un regard sur la patrie, et, la voyant souffrante et agitée par (le misérables ambilions, il s'interrompt de ses rêveries, pour proleslcr et |tonr faire des vœux par où l'on voit([ue la liberté est chère à celte âme honnête. Dans Joseph Delorme il y avait de mauvais vers, quelquesuns par esprit de contradiction, des fautes systématiques, dont les plus choquantes, je crois, pour incommoder l'école opposée; des puérilités, disons le mot. Dans les Consolations, l'art s'épure, à mesure que l'esprit d'opposition s'oublie. A mesure que le poète s'élève, il entend moins les cris de la terre, et songe moins à y répondre. Dans le commencement, quand il s'essayait dans l'art, et qu'il en ignorait encore la puissance, il s'en est joué quelquefois; à la fin, voyant que c'était une chose grave et qui rendait meilleur, il s'est pénétré de sa dignité et ne l'a plus voulu commellre avec des querelles vulgaires.
Ami, ton dire est vrai; les peintres, dont Uhonncur
Luit en tableaux sans nombre aux vieilles galeries,
S'occupaient assez peu de hautes théories,
Et savaient mal de l'art le côté raisonneur;
Mais, comme dans son champ, dès l'aube, un moissonneur.
En loyaux ouvriers, sur leurs toiles chéries,
Ils travaillaient penchés, seuls et sans rêveries,
Pour satisfoirc <à temps leur maître et leur seigneur.
Nous donc aussi, laissant notre âge et ses querelles,
Et tant d'opinions s'accommoder entre elles,
('loitrons-uous en notre œuvre, et n'en sortons pour rien,
Afin (juc le Seigneur, notre invisiLdc maître,
Venu sans qu'on l'attciulc et se faisant connaître, Trouve tout à bon terme, et nous dise : « C'est bien. »
Les l'aute.s que j'ai à lolover, dans ce recueil, sont en pelit nombre. C'est d'abord, pour le fond, un abus de pensées bibliques. Ces choses-là ne parlent bien à l'àme qu'en leur lieu et place; dès qu'elles sont d'emprunt, ou que le poète n'en a pas su faire encore sa substance, elles affectent désagréablement, comme toutes les autres imitations. Il n'y a rien dont se doivent plus méfier nos jeunes poètes que des beautés purement littéraires de la Bible. Elles frappent si vivement l'imagination et elles prennent tant d'empire, par leur étrangeté même, qu'elles les mèneraient tout doucement à imiter. Or je leur rappelle qu'ils professent un salutaire dédain des imitateurs.
Ensuite, ce sont, pour la forme, quelques expressions pénibles, çh et là de l'exagération, un travail de mots, l'horreur du commun poussant le poète à des hardiesses très aventureuses, à coté de vers admirables de grâce, de naïveté, de sévérité. S'il paraissait souvent de pareils recueils, le critique se trouverait trop heureux de son rôle, n'ayant plus désormais qu'à entretenir le |»ul)lic de ses plaisirs et à témoigner sa reconnaissance au poète.
HARMONIES POÉTIQUES ET RELIGIEUSES par M. Alphonse de L.vm.vrtine
5 juillet 1830.
Reposons-nous un momonf du spectacle de nos discordes dans la lecture de ce poète, si plein de nombre, dont la Muse vague et molle porte aux douces rêveries, et verse au cœur l'oubli des choses du temps. Respirons, car voilà tantôt un an que nous nous fatiguons à voir la patrie jetée dans des voies mauvaises, s'agiter, sans faire un pas, dans une tempête qui ressemble à un calme; voilà tantôt un an que dure ce malaise, pendant lequel tous les esprits studieux, qui ont besoin de paix et de silence, ont interrompu leurs travaux, pour prêter l'oreille à d'étranges bruits de guerre; voilà tantôt un an que la confiance s'en
8U ESSAIS SLH L ÉCOLE ROM AN T Kj l' E.
va, qu'on recommence à douter de tout, même des sermciils. que les vertus Ibrtcset vivifiantes, qui font les grands peuples, s'allèrent dans des luttes sans profil contre un ennemi iniligne du combat. Est-ce donc assez, pour suspeiulre nos inquiétudes, des vers d'un poète populaire sur l'amour, la religion, les souvenirs d'enfance, douces fleurs qui veulent être respirées par un beau soleil, pensées de loisirs et de solitude, qui se cachent sous les jours de' trouble et de mêlée? Est-ce assez d'un grand poète, en nos temps modernes, pour distraire les nations du sentiment de leurs maux domestiques? Quand le monde était plus jeune et les âmes plus naïves, et que la vie des peuples était, comme celle de l'enfant, pleine d'insouciance et de choses sans dessein, sitôt que le poète prenait la lyre, les générations étaient suspendues à sa bouche d'or; la poésie, c'était la société, la religion, les lois.
Mais, aujourd'hui que les peuples sont devenus sérieux et forts, et que leur destinée n'est plus, comme aux premiers âges du monde, de vivre au hasard? d'applaudiraux poètes et de mourir, mais de lierleur existence à tous les temps, et de mener à fin une reuvre commencée par lespeuples anciens, et reprise ensuite, depuis bientôt deux mille ans, sur de plus lai'ges bases, œuvre lente el laborieuse, à laquelle nous poussons tous, grands el petits, sachant bien où nous allons, au lieu (|ue nos pères y j)oussaient en aveugles : à savoir, le règne du droit sur la force;
aujoiinriiui que h's ci-oviiiu-os, les o[)iiii(>iis. les sympalliies no s'élablissciil plus surla foi des hommesde génie, mais seulement à l'user, et sur la foidel'expérienco,lo poète n'est plusqu'un solitaire dont le livre est, on apparence, à l'adresse do loul lo nioiido, mais ne va réollemenl qu'à quelques âmes éparpillées dans la foule et solitaires comme lui. On aime à le lire dans la paix, quand on est de loisir ol (ju'il n'y a rien qui appelle les hommes sur la place i)ul»liquo; mais dans la guerre, on le délaisse, et c'est alors d'un bien mauvais augure, que les vers d'un grand poète remuent moins de consciences que le plus obscur pamphlet politique.
Je parlais, il y a quelque temps, de la liberté comme d'une Muse nouvelle dont on all'ecto de méconnaître riufluence sur les destinées de notre poésie. Voilà doux volumes, enfants do cette liberté. Voilà dos vers qui ne cherchent pas à llallor la loule, ni à caresser des passions accidentelles. Dans un siècle tiède en ses croyances, le poète chante la religion, car il est libre. Les jours de fête, il est ému, comme les petits enfants, du son des cloches, des lenlures blanches, des fleurs qu'on sème dans les rues; il redescend à ses premières années, et il retrouve dans le trésor de sa mémoire des émotions que l'âge y avait émousséos, ou que le respect humain y faisait taire; quand les processions passent, il se met à la suite, non pas pour qu'on lui compte chez les hommes de faux airs do dévotion ol d'hypocrites
82 ESSAIS SLIl LÉCOLE ROMANTIQUE.
mouvomonls dos lèvres, mais pour redevenir enfant, ou pour penser en silence combien cela donne de calme et répand de baume surles blessures,de croire qu'on assiste rccllement aux fêtes de Dieu.
Le poète parle aussi d'amour à un vieux peuple cbez <}ui l'amour est relégué au tliéàtre, parmi les décors et les macbincs. Dieu, l'amour, les souvenirs d'enfance; mais Dieu surtout, et avant tout; le seul amour qui survit à tous les amours, le seul qui n'use pas le cœur et ne flétrit pas l'imagination; le seul <iui ne laisse point de dégoût, parce qu'il recule la possession jusqu'à la morl; et puis l'amour humain, que le poète ne chante qu'en passant, avec une larme de regret, comme un songe heureux dont il se souvient, ou comme une vision ineffable dont il a été réveillé trop tôt, pour laquelle il voudrait se rendormir jusqu'au matin ; des hymnes pieux, qui ressemblent à de sublimes prières; de mystiques extases, où les âmes qui sont préparées pourront seules suivre le poète; une imagination biblique, qui chante le Jéhovali des prophètes sur une lyre qu'il a retrouvée aux saules des fleuves de Babylone; une foi sincère, et, {-h et là, par lassitude ou par faiblesse, des retours involontaires vers les doutes où sa jeunesse a longtemps flollé; des tristesses de cœur, et comme un éliange penchant à croire qu'il est dupe de sa pensée, que tout cela tinira par un éclat de rire; puis des cris d'etTroi comme s'il avait eu peur de succomber au mal, comme si, au mo-
mcnl do former los veux, les ayant promonôsmacliiiialoinonl autour do lui, il s'était vu couché sous l'arbro qui donne la mort. Alors, un plaisir de colère à se mortifier de ses fantaisies d'incrédulité, jusqu'à ce qu'il remonte vers Dieu, d'un immense essor, et qu'il se reprenne à la foi d'où descendent les plus belles heures du génie; enfin, de temps en temps, quelques pensées toutes terrestres, dos restes de passions mal éteintes, par où l'on voit que lo fonds de ce magnifique tableau, c'est toujours l'iiomnio, que les ailes dont se sort le poète pour monter aux régions du ciel n'ont élevé do terre que sa pensée ; voilà le texte de cette grande méditation en huit mille vers, où l'àme la plus poétique de notre âge, et peut-être de tous los âges de notre poésie, s'épanche en accords d'une incomparable mélodie, dans les rythmes les plus divers, et sous los plus belles formes de notre langue nationale.
Dans ses premiers ouvrages, M. de Lamartine cherchait Dion; il lo cherchait d'un cœur pieux, mais souffrant; il l'a trouvé dans ses Harmonies. Là, c'était une soif ardente de connaître; ici, c'est la béalitutle après avoir connu. Toutes les choses de la terre lui semblent un lion mystérieux outre la nature divine ol la sionno. 11 monte sans cesse du visible à l'invisible, dos manifoslations du grand Être au grand Etre lui-même. Il do mande au chêne comment, de gland qu'il était, tombé du bec de l'aigle et du vautour, il est devenu chêne si gran(l,([iruno seule de ses branches
81 ESSAIS SIR L'ÉCOLF. i; OM ANT IQ LE.
alirilo conli'o la loinixMc le paslonr et les troupeaux, et que l'ouraijaii vient se briser contre son feuillage comme au pied d'une tour; si plein de vie, que des mondes de créatures naissent et se nourrissent de lui. Il demande au matin d'où lui vient sa fraîcheur et sa i(ràce. qui fait tressaillir les forêts avant l'heure du bruit, qui relève les calices des fleurs penchées par la rosée du soir, qui éveille les vents de leur mystérieux sommeil, et les oiseaux du ciel sous l'humide feuillée; pourquoi ces indicibles murmures, au retour de la lumière; pourquoi le soleil ne se lève jamais sur le silence et la solitude. Il demande à la nui! qui lui a donné ce muet langage, compris seulemciil des poètes, des amants, des malheureux, d'où vient que l'homme a peur par une nuit noire, quoique tout dorme autour de lui, mèm^ le mal. Il demande qui a voulu ({ue la jeune fille, si frêle et si gracieuse, fût celle par qui l'homme est conçu, l'homme, ce maître de l'infini par la pensée, qui soumet tous les éléments à ses besoins, l'homme qui fonde les cités et les lois, l'homme qui meurt, certain d'être immortel; et, à chaque demande, il répond : « C'est Dieu ! »
De là cette noblesse soutenue jusque dans les moindres choses. Il voit la nature avec les yeux delà pensée, et il la voit plus grande, plus majestueuse qu'elle ne paraît aux yeux du corps. Il n'est contrée si riante et si favorisée du ciel que sa muse n'ait le don d'embellir, et qu'il ne couvre d'un voile de beauté
pure, qui en cache les défecluosilés, et n'y laisse voir que les harmonies. L'Italie, sou Ilalie, c'est j)lus que cette tei're privilégiée, où la brise est si molle, les heures si paresseuses, et l'ombre si assoupissante, que les généi'ationsy passent du sommeil à la mort, entre la plus grande histoire que les hommes aient laissée et l'allenle frivole de quelque bon chanteur qui les aide à tner la vie; c'est plus que ce sol plein de merveilles, où tout est beau, même la destruction, et où d'oisifs pèlerins de tous les coins du monde vont visiter des débris de monuments et des débris d'hommes; les brises y prennent une voix et chantent eu passant par les faites des arbres; les vents y montent du lit des mers en bouffées odorantes; les golfes, semés de voiles blanches, y semblent un second ciel blanchissant d'étoiles; tout y est gracieux, contours, hoi'izons noyés dans des vapeurs vermeilles, miroirs d'azur où se réfléchit la grande ombre de Dieu; tout a une voix que le poète sait entendre, tout lui est vie, amour, volupté. Dans ses mystérieux entretiens avec la luiture, lui, qui n'est que spectateur, est toujours au-dessous du spectacle; les cieux même lui pèsent, il leur dit de s'ouvrir et de le laisser voir au delà. Il emplit le monde de mouvements, de murmures, de mélodies; il puise sans fin dans une imagination qui déborde toujours. S'il s'approche des choses de la vie commune, c'est comme l'aigle, en planant ; c'est pour y jeter un insouciant regard, et pour y prendre en passant quelque image qu'il
agramlil et qu'il idéalise ; s'il s'abaisse à parler de nos souillures, c'est en homme qui n'a jamais mis la main dans les plaies de riiumanilé; il a besoin d'ennoblir jusqu'à nos douleurs, pour les plaindre et y compatir.
Quelquefois il s'abîme en de sublimes extases. Il monte, il monte de pensée en pensée jusqu'au trône de Dieu; el, là, sa voix n'a plus rien d'humain : c'est quelque chose de mystique el (riiiarliculc^ on croit entendre l'écho lointain d'un cantique d'anges, auquel on s'associe sans le comprendre. Il semble alors que son cœur se fonde, comme celui de Dante, aux rayons de la divine lumière, et qu'il ne trouve plus de force en lui que pour pousser de confus et harmonieux soupirs. Quelquefois il prend de nouveau son vol vers l'Empyrée, brûlant encore devoir et de connaître. Mais, ce jour-là, sa foi étant moins abondante, le Dieu recule devant son désir; et il monte de sphère en sphère, s'irritant de la longueur du chemin, jusqu'à ce que l'enthousiasme s'épuise, et que le poêle retombe de lassitude vers les régions de la terre, pour y donner le spectacle du génie découragé, qui se débat confie son impuissance, el qui brise ses ailes coiili'e la pierre.
Tantôt ce sont des ressouvenirs de la Muse antique; des pensées simples et tendres, dans un style limpide; un air de fraîcheur virgilienne, et comme un parfum de celle vie des champs, que Virgile senlailel qu'il aimail dans son cœur d'homme, mais qu'il
apprêtait, en courtisan délicat, pour les oreilles ai'istocratiques d'Aniruste. Tantôt des hardiesses bibliques, de gigantesques figures, des formes de langage neuves et aventureuses, auxquelles notre langue se prête de la meilleure grâce, quoiqu'on la dise fort prude, comme si 31. de Lamartine obtenait tout d'elle, en la prenant par l'harmonie; tantôt des allures hautaines et méprisantes, à la manière de lord Byron, de la puissance pour haïr comme pour aimer, de poignantes ironies; mais toutes ces choses par emportement, et non pour se jouer, comme fait lord Byron, ni avec un rire faux à la bouche; enfin, toujours et partout, de l'haleine, une haleine immense, une lyre dont les cordes sont innombrables, des fautes rares, çà et là, par excès de richesse ou j)ar insouciance, jamais par stérilité.
Il n'y a guère d'exemples, dans les poètes, tant anciens que modernes, d'une verve si nourrie, et d'une tenue si longue. On lit très souvent trente ou quarante vers avant de rencontrer un repos. Ici, la pensée se présente au commencement timide, indécise, grêle; on l'attend, on la regarde venir; c'est l'hésitation de la lyre qui prélude. Peu à peu, le poète s'anime, s'enhardit, se rassemble; la pensée se nourrit et prend du corps; les vers commencent à couler, l'àme se laisse aller à ce flot naissant qui grossit sous elle; les souvenirs arrivent, les images affluent, le vers appelle le vers, la page chaufl'e : quel plaisir alors de snivi'e le génie, quand on le
88 ESSAIS SUR L'ftCOLE ROM ANTI QUE.
voil si lécoiiil et si fort! Il était parti sans provisions de voyage, il n'avait pas, connue l'écrivain vulgaire, préparé d'avance ses moyens d'ciïel ni jalonné sa route; insouciant, presque néirligé, que sais-je? n'ayant nul désir de se solliciter aux grandes inspirations là plutôt qu'ailleurs, il s'était aventuré sur la foi de sa Muse, et voilà (|ue toute cette hésitation finit par un éclat de tonnerre. Ainsi va le fleuve, qui commence de même à rien; il soit du pied des montagnes, sans savoir ni le chemin qu'il va suivre, ni s'il deviendra fleuve, ou s'il mourra liumhle ruisseau. Mais Dieu a voulu qu'un jour ce filtM d'eau portât des navires, et, pour cela, il a ahaissé les plaines vers son lit, et il a tourné de son coté la bouche des rivières, et, à la /in, celui que la digue d'un enfant aurait pu gêner à sa source, est devenu assez fort pour faire rebrousser les mers où il s'engloutit.
Là, au contraire, la pensée, dès le commencement, est comme le son que rend la corde, dans toute sa force et toute sa plénitude; elle devient plus délicate et plus ténue; ainsi le son fuyant s'épure. Enfin, après qu'elle a reçu sa pleine expression, il reste encore des vers et du nombre, qui eu sont comme un lointain écho; de même, après que la corde a cessé de vibrer et que le son s'est évanoui, ce n'est pas encore du silence; l'oreille n'entend plus, mais l'àme croit entendre encore. Il semble alors que le poète soit mené par le l'ythme, et qu'il s'enivre de
LAMARTINE (IXGOi. 81»
sa propre harmonie. 11 y a du hoiilieur dans son laisser-aller; il y a un calnie inelTaltle ({ui j)asse de l'ànie du poêle dans celle du lecleur.
Soil illusion, soit réalité, il me semble que ce bonheur et ce calme se font sentir à une lecture intime et approfondie du plus grand nombre des pièces du nouveau recueil. Malgré de mélancoliques adieux aux rêves de la jeunesse, et, de temps en temps, quelques soupirs ireiinui; malgré des plaintes conire le temps qui dépose au fond de loules nos jouissances un arrière goût de mort, et qui vient jeter l'idée du fini jusque dans les pressentiments de la gloire; malgré ces souffrances du doute qui se fait jour à travers nos plus vieilles convictions, et qui perpétue la lutte de la raison contre la foi, du sacrifice contre l'égoïsme, lutte qui ne doit cesser qu'à la mort, dans un être à la fois borné et intini, fait de contradictions et d'incertitudes, et qui, plus il sait d'un côté, plus il ignore de l'autre; enfin, malgré tout ce trouble apparent du poète, on sent qu'il y a un noble repos dans son âme. Oh! c'est que la vie, avec ses inévitables misères, est bien légère à porter, quand la Muse donne abondamment ce qu'on lui demande, et que la renommée ne coûte pas de sueurs; c'est qu'être assez fort pour entraîner un siècle indifférent par des idées toutes religieuses, assez privilégié pour n'avoir pas contre soi le lroni)ean des ignorants et des jaloux, assez heureux pour sentir, à certains jours, le besoin d'un peu de tristesse
afin (le se délasser, est un lot sur cette terre qui doit mettre bien de la joie au cœur d'un homme. Il ne me convient pas de fiancliir le seuil du poète; mais je ne puis ni'empêcher de remarquer combien le sentiment de la possession et du bien-être est naïf et profond dans ce vers :
Des bois dont le inurnmrc cl l'ombre sont à moi... et combien il y a de joie domestique dans ceux-ci :
Une femme, un enfant, trésors dont je m'enivre; L'une par qui l'on vit, l'autre qui fait revivre !
Si je dis ces choses, c'est pour qu'on ne croie pas que le malheur seul fait les cframls poètes, mais, bien plulôl, que le iiénieet le bonheur seraient deux dons empoisonnés, deux amères dérisions, s'il était vrai que l'absence de l'un fût à tout jamais le prix de l'autre. J'aime bien mieux en croire Juvénal, qui a dit avec passion et amour :
5e'/ valent e(jre(jiutii, cul non sit puhlica vena, Qui nil expnsiium soleal deducere, nec qui Conununi ferial cannen triviale monelà; Hune (jualem nequeo monslrare. et sentio tantàm, Anxielate carens anin}u.<! facil, omnis acerbi Impatiens, cupidus silvarum, aptusque bibendi Fontibus Aonidunt '....
ft Qui lait le grand poète, le poète dont la veine ne puise pas à la source commune, le poète qui ne