Sat. Vil
marclie pas où les autres ont passé, et dont le vers, comme une monnaie banale, n'est pas frappé au coin (le tout le monde, le poète tel que je ne puis le peindre, mais tel que je le sens? C'est une âme libre de soucis, sans amertumes, qui se plait aux forêts, et qui a du loisir pourboire aux sources d'Aonie. » Je me suis borné ici à rendre l'impression générale que m'ont faite les deux nouveaux volumes de M. de Lamartine. Cette impression n'a été jusqu'à présent qu'un sentiment d'admiration, admiration que je professe vive et chaude, et dont je m'honore, bien qu'il y ait mauvais ton et maladresse, peut-être, au temps où nous vivons, à s'avouer l'admirateur d'un homme. Heureusement qu'il s'agit ici d'un nom sur lequel tout le monde est d'accord, et qui tranche, pour lui du moins, celle misérable querelle, où, les gens du métier s'enrégimentent sous deux enseignes, et se payent de mots sacramentels qu'ils prennent pour des jugements personnels et libres; où, parlant, on tue la critique en insinuant qu'une opinion intermédiaire ne peut être ni vraie ni sincère. Même la poésie de l'Empire dit : nous voulons bien de M. de Lamartine. — J'y reviendrai donc, car le sujet est grave : les grands poètes ne lancent rien dans le monde sans y remuer d'innombrables idées. Malgré nos préoccupations politiques, nous tenons à honneur qu'on ne pense pas de nous, à l'étranger, qu'une œuvre de génie peut passer inaperçue au milieu de nous.
18 juillet 1830.
Les compositions de M. deLamartine sont extrêmement simples, et le fonds où il puise est ouvert à tout le monde. Telle idée devant laquelle nous passons tous les jours sans nous y arrêter, tel souvenir qui nous vient à l'esprit, sans que nous y trouvions ombre de poésie, tel sentiment qui effleure notre âme, et qui ne va pas jusqu'au fond, faute d'un foyer poétique à y réveiller, tels sont les textes ordinaires de ses Harmonies. Ce poète ne marche pas dans des sentiers inconnus; il ne va pas s'inspirer au trépied inysiériciix de la sybille; il osl là, au milieu de nous, l'cspirant notre air et marchant dans nos voies. Seulement il est doué de sens que nous n'avons j)as; il y a des voix dans l'air qu'il entend, el auxquelles nous sommes sourds, des fleurs sur la terre que nous foulons avec indiflërence el qu'il
cueille précieusement, des parfums tout à l'entour qui l'enivrent et qui ne nous touchent pas. Il s'assied rêveur sur la pierre du cimetière que nous traversons pour abréger noire chemin ; il entre avec nous dans le temple, et, au pied de ces hautes colonnes, sa taille ne dépasse pas la nôtre; mais son àme perce ces voûtes dont nous nous sentons écrasés, et il trouve des émotions nouvelles là où la routine, qui fléirit jusqu'à la piété, nous laisse recueillis, mais froids. Il se promène au même soleil que nous; mais, pendant que nous remercions cet astre de sa bénigne chaleur, ou que nous nous plaignons d'en être accablés, il y plonge par la pensée, et il y cherche Dieu. Il n'est pas jusqu'à la douleur, colle autre routine (|ui assoupit notre àme et qui nous vieillit sans nous rien dévoiler de sa tin dernière, où le poète ne trouve à méditer profondément et à rechercher quelle influence ou quel bienfait la Providence y a mis.
J'admire qu'on nous dise : « Il n'y a plus de poésie possible ! » Savez-vous pourquoi cette singulière opinion ? C'est que nous avons en France la présomption, <léjà fort vieille, que toute poésie est en nous, gens de la foule, et que le poète est celui qui parle comme nous aurions parlé. Que de fois, lisant Racine, n'avons-nous pas dit, aux plus pathétiques endroits : « J'aurais trouvé cela ! » aux plus beaux vers : « J'aurais dit cela! » Eh ! non vraiment ! Il faudrait dire: «Je n'aurais ni pensé ni parlé si bien.» Ce serait plus modeste et plus vrai. Qu'est-ce qui fait les méchants
poètes? C'est qu'ils croient pouvoir produire ce qu'ils ne peuvent qu'admirer.
Autrement, qui expliquera que des hommes honorables donnent à do mauvais vers le meilleur de leur temps, que quel(}ues-uns aient trois ou quatre poèmes épiques on train, dans l'espoir qu'il s'en trouvera au moins un qui sera le bon; que ceux-ci riment la chronique et ceux-là rEvani(ile ; que d'autres, imitateurs qui se moquent des imitateurs, n'aient pas plus de beautés que leurs aînés, et qu'ils aient un peu plus dedéfiiuts? Qui donnera la clef de cette mystérieuse race d'hommes qu'on appelle poetae minores et minimi. parias de la grande famille, qui s'échelonnent à l'amiablo sous les noms des hommes de génie ; fabulistes sous La Fontaine; poètes épiques sous Homère ; dramatiques sous Racine ou Shakespeare ; sous Voltaire et l'Arioste, héroï-comiques ; et qui croient descendre en ligne directe de leurs modèles?
Pour prouver que le poète est celui qui liouve ce que la foule ne trouve pas, celui qui a des yeux où la foule est aveugle, des sens où la foule ne sent rien, puis-je mieux faire que de citer quelques fragments d'une pièce admirable, dans laquelle M. de Lamartine, en développant, comme à dessein, une idée qui semble appartenir à tout le monde, montre par là que la foule est entourée de poésie, et que, loin qu'il n'y ait plus de sujets comme on se plait à le dire, tout, jusqu'au brin
LAMARTINE (1830). t)ô
d'herbe, peut inspirer un chant sublime ;i celui qui sait manier la lyre ?
Un gland devient chêne parce que Dieu l'a voulu... Voilà toute l'idée de cette pièce. Il n'est personne d'entre nous qui n'y ait pensé. Un mouvement de surprise, un mot d'admiration pour ce grand mystère, quelquefois un élan de foi, quand nous sommes enfants, et puis nous passons oulre. Le fait existe ; qu'importe comment ! Le poète religieux s'y arrête dans une contemplation profonde. Plus le mystère de cette puissante génération élonne la raison humaine, plus l'explication lui en est facile. Ecoutons-le :
Voilà ce chêne solitaire
Dont le rocher s'est couronné :
Parlez à ce tronc séculaire,
Demandez comment il est né.
Un gland tombe de Tarbre et roule sur la terre ; L'aigle à la serre vide, en quittant les vallons, S'en saisit en jouant et l'emporte à son aire, Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons: Bientôt, du nid désert qu'emporte la tempête 11 roule confondu dans les débris mouvants, Et sur la roche nue un grain de sable arrête Celui qui doit un jour rompre l'aile des vents;
L'été vient; l'aquilon soulève La poudre des sillons qui pour lui n'est qu'un jeu, Et sur le germe éteint où couve encore la sève,
En laisse retomber un peu ;
Le printemps de sa tiède ondée
L'arrose comme avec la main;
Cette poussière est fécondée,
Et la vie y circule enfin !
% ESSAIS SUR L'ÉnOLE ROMANTIQUE.
La vie ! Le poète se recueille à ce mot. Voilà le mystère accompli ! Voilà le chêne né pour les siècles!
Il vit, ce géant des collines !
Mais, avant de paraître au jour, Il se creuse avec ses racines Des fondements comme une tour.
Il sait quelle lutte s'apprête, Et qu'il doit contre la tempête Chercher sous la terre un appui ; 11 sait ijue l'ouragan sonore L'attend un jour!., ou, s'il l'ignore, Quelqu'un du moins le sait pour lui !
Ainsi quand le jeune navire Où s'élancent les matelots.
Avant d'artronter son empire, Veut s'apprivoiser sur les (lots, Laissant liler son vaste càhic, Son ancre va chercher le sable Jusqu'au fond des vallons mouvants, Et sur ce fondement mobile.
Il balance son mât fragile Et dort au vain roulis des vents!
Il vil! toul lui profile. Les .•^ucs do la lerro i;rossissent ses racines ; la rosée du ciel gonlle ses branches et îiourrit sa feuille silencieusemenl, au fond du sol, et ses mille filaments percent lentement les couches de terre, et les enveloppent comme d'un rets. Les années viennent, et, à chaque année, les vents d'automne le dépouillent de son jeune feuillage ; mais tout a été disposé pour que chaque prin-
temps le lui rende. Le temps qui abat l'homme, fortifie le chêne. Le voilà vieux; si vieux, qu'il a vu le fleuve s'épuiser, les vieilles tours crouler en ruine, le granit s'efleuiller, les générations vivre et mourir sous son ombre, et il grandit toujours, et il ne peut atteindre le milieu de sa vie, et le temps de dé croître n'arrive pas pour lui. Le poète assiste à son progrès immense ; il le suit dans son mouvement sourd et intérieur, se fortifiant par les sièles, et vivant par où meurent toutes choses; il le voit, comme un être grand et fort, se poser, s'affermir simultanément sous le ciel et sous la terre, et, pareil au lutteur qui se replie pour mieux s'élancer, recourber ses bras en arrière pour mieux porterie poids du vent :
Et son vaste et pesant feuillage, Répandant la nuit à l'entour, S'étend, comme un large nuage, Entre la montagne et le jour; Comme de nocturnes lantùmes, Les vents résonnent dans ses dômes ; Les oiseaux y viennent dormir, Et, pour saluer la lumière, S'élèvent comme une poussière.
Si sa feuille vient à frémir!
Le chêne ne vit' pas pour lui seul : l'abeille y trouve des ruches pour déposer son miel, l'araignée y lisse sa toile, la fourmi de l'Ecriture y mène sa vie laborieuse et prévoyante. Tous ces bruits vont à
l'oreille du poète; il y en a dans les feuilles, il y en a dans le tronc, il y en a sous l'écorcc :
Et CCS torrents d'âme et de vie, Et ce mystérieux sommeil, Et cette sève nijeunie Qui remonte avec le soleil ; Cette intelligence divine Qui iircssent, calcule, devine Et s'organise pour sa fin: Et cette force qui renferme Dans un gland le gormc du germe D'clres sans nombre et sans fin !
Et ces mondes de créatures Qui naissant et vivant do lui, Y puisent être et nourriture.
Dans les siècles comme aujourd'hui; Tout cela n'est qu'un gland fragile Qui tombe sur le roc stérile Du bec* de l'aigle ou du vautour!
Ce n'est qu'une aride poussière Que le vent sème en sa carrière Et qu'échauffe un rayon du jour!
Et moi, je dis : « Seigneur! c'est toi seul, c'est ta force, Ta sagesse et ta volonté, Ta vie et ta fécondité, Ta prévoyance et ta lionté'!.. »
C'est ainsi que d'une idée toute simple le poète a tiré de magnifiques elTets. Ce chêne qui l'a l'ail si hautement rêver, le berger croit qu'il est là pour l'abriter contre l'orage, le pèlerin pour lui prêter son ombre vers le milieu du jour, rhomme des champs pour lui donner le gland dont se nourrissent
les poiirpe.iiix, l'abeille pour qu'elle y bourdonne et qu'elle s'y cache clans le creux d'une branche. Au temps passé, le Gaulois qui y recueillait le gui, croyait que le chêne était là pour donner l'être à la plante mystérieuse qui n'a pas ses racines dans la terre, et son instinct religieux était plus ému à la vue du frêle arbrisseau, qu'à celle du géant où il prenait vie. La Grèce qui le consacrait à Jupiter, croyait qu'il était là pour cacher une bamadryade; Rome, pour couronner le soldat qui avait sauvé la vie à son camarade. Toujours, et partout où est venu le chêne, le vulgaire expliquait, chacun selon son besoin et son attrait, pourquoi il était là; seul le poète religieux demande : « Comment est-il là? »
Les défauts de M. de Lamartine sont les défauts de qualités incomparables. Il y en a do différentes sortes, auxquels répondent toujours de très grandes beautés, si bien qu'ils en paraissent la conséquence involontaire, et je dirais même inévitable, si la critique ne témoignait point, par un tel aveu, qu'elle ne se croit bonne à rien. D'abord, comme M. de Lamartine n'a pas commencé par une étude critique de l'art, et qu'il est entré dans la carrière sans système, disposition très précieuse, il lui échappe de temps en temps, aux endroits où il est le plus original, de faire des vers métaphysiques du genre de celui-ci :
Devant le sciilimcnt, lo goût est désarmé... Je ne sache rien de plus froid que cette manière. Il
lOO ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE,
n'y a plus qu'à molli'o uno majuscule à Sentiment et à Goût. Cela me rappelle un vers qui est le type (le celle poésie par abstractions. 11 a été, dit-on, fort applaudi au théâtre. Le voici :
Et ma joiiiic ainilit! visit;ul ta prudence...
Voyez-vous une jeune amitié en visite chez une prudence? Au temps des Précieuses ridicules, s'est-il rien dit de plus précieux? La nouvelle école n'eùtello (ail (|ue nous déi)arrasser de ces finesses, je lui en saurais, pour ma part, très bon p'è. C'est de la poésie pour les lecteurs des romans de madame Cottin; cela plaît aux femmes de chambre, qui aiment qu'on leur parle un langaiie qui ne soit pas peuple; cela semble du sentiment aux griseltes.
Un autre défaut de la même qualité, dans M. de Lamartine, ce sont quelques chastetés poétiques qui consistent à éviter le mol pi'opre, si peu qu'il sente le bourgeois, et à lui substituer un synonyme qui a la prétention de dire la même chose d'une façon plus noble, et qui dit autre chose. Cette synonymie appliquée, par exemple, aux hommes et aux choses de la campagne, fait que les hommes ressemblent aux Colins d'opéra, qui ont des souliers mignons et des chemises de balisle,et que lesclioses ne ressemblent à rien, et, en outre, que pour nous ôler l'oileur du fumier et de la mare, on nous ôte celle du loin, si bonne aux gens des villes, et celle des moissons, si douce et si réveillante. A côté de ces chastetés, il y a
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