SA
LAMAUTINE (1830). 101
quelques vers de colléiie, quelques souvenirs de lectures faites sous l'Empire, des ]ial)iludes dt> dire cerlaines choses par la raison qu'on les a dites cent fois, et d'appeler, par exemple, les villaiies, dont les (jnerelles alimentent nos tribunaux d'arrondissement :
Des toits par l'innocence et la paix habiti's...
Ce vers doux ta l'oreille, mais un peu suranné, témoigne avec quelle bonne grâce charmante, le poète prend son parti des idées reçues, et avec quelle insouciance naïve il se laisse aller aux souvenirs de ses premières études, ou, peut-être, que cette âme tendre et élevée se plaît à continuer de croire au bien, quand elle y a cru une première fois. Ilàtonsnous de dire que ces fautes, qui n'en sont pas pour tout le monde, ne gâtent que très rarement les beautés qui les ont amenées. L'avantage d'en citer de nouveaux exemples ne me dédommagerait pas de l'ennui de les chercher.
Il y a beaucoup de jour dans les vers de M. de Lamartine; mais il arrive qnc ce jour éblouit quelquefois, surtout à première vue. Peu à peu l'œil s'y fait, comme il se fait à l'ombre. Une eomparaison rendra ceci sensible. Quand la gerbe qui termine un feu d'artifu-e, éclate et s'épanche dans les airs, celte effusion d'un jour éclatant, au milieu d'une nuit sombre, éblouit tout d'abord et fatigue les yeux; mais peu à peu la gerbe restant en l'air et s'y balan-
çant, les yeux s'y accoutument et s'y plaisent; et, (juand tout a disparu, l'image reste au fond de la mémoire. J'ai éprouvé cet eiïet à la première lecture de certaines pièces élincelantes. J'étais d'abord comme étourdi; mais, au lieu d'en faire un tort au poète, et de jeter le livre, j'y suis revenu; alors, j'ai vu que tout avait sa raison, et j'en ai conclu que, s'il est agréable à notre amour propre de penser que les œuvresdu génie doivent être comprises de nous à première vue, il y a plus de modestie et, assurément, plus de profit à croire qu'il faut quelque travail pour arriver à celte intelligence, et pour retirer de la lecture d'un grand poète autre chose qu'une jouissance paresseuse, comme c'est notre faible de la demander à tous les livres.
L'inconvénient de trop idéaliser les objets, c'est qu'on finit par leur ôter leur existence réelle, et par les rendre méconnaissables. C'est encore un des défauts de notre poète. Ou bien les objets sont si gigantesques, qu'on ne peut les voir tout entiers, et qu'il en reste des parties dans l'ombre; ou bien ils sont si parés, que leur parure les écrase; ou bien, si ténus et si vaporeux, qu'ils n'ont de réalité que dans l'imagination du poète.
L'inconvénient d'une immense abondance, c'est de tomber dans les répétitions. M. de Lamartine se répète quelquefois, mais de telle façon, qu'il est prodigieux qu'il ne se répèle pas plus souvent. Certains tours harmonieux, certaines formes de prédilection,
lui reviennent à son insu, comme au musicien qui improvise les motifs qui roiil une première fois charmé. C'est ainsi que le grand poète, c'est-à-dire celui qui crée à profusion les nouvelles formes de langage, ne se garde pas d'un écueil où ne donne jamais la médiocrité, elle qui est arrêtée à chaque instant faute de savoir trouver un mot ou apparier une rime.
La plupart do ces fautes sont des misères. Pour les faire disparaître, il n'y aurait pas même besoin de l'Aristarque, dont parle Horace, qui efface, d'un revers de plume, les endroits négligés. Ces sortes d'amis ne sont pas de ce monde, et il faut convenir que leur rôle est difficile. S'ils sont du métier, le poète leur ferme la bouche en leur disant : « Vos vers sont sublimes. » S'ils sont des profanes, le poète aura des raisons du métier à leur donner, auxquelles ils vont répondre: « Alabonnelieure !» S'ilsont du courage, ilsrisqueront de s'aliéner l'ami en aigrissant le poète. Mais je voudrais, qu'à l'exemple de ce prince qui avait un esclave pour lui dire : Souviens-toi que tu es homme, le poète eût auprès de lui un censeur, que sais-je, un journalier, qui lui dit à l'oreille : « Souvenez-vous que vous êtes faillible. » Or, pourempêcher que ce journalier ne se Ht flatteur, ses gages devraient être en raison du nombre des fautes qu'il effacerait.
Que faudrait-il de plus, en effet, pour ôter quelques chevilles, dont le grand poète s'aperçoit d'autant moins qu'il n'y recourt jamais sciemment, comme
fait la pauvreté; quelques mélaphoresqui ne sont pas selon la logique ; des riens, tine mère, une sœur, par exemple, au lieu de ma mère, ma sœur, ce qui est beaucoup plus simple : une urne, au lieu d'une cruche, ou si cruche vous effarouche, un vase, ou tout autre mol, pourvu qu'on nous épargne de penser soit à l'urne qui renlermail les cendres des anciens, soit à notre urne électorale ou à celle du jury; les paupières, auWou di'^yeuoc, quand il s'agit de l'action propre de voir; les pas du vent, qui tout à l'heure avait des ailes; que sais-je, des fautes de grammaire qui échappent à l'homme de génie, comme certains lapsus linguœ au puriste ?
Dans notre France, pays du bon sens, on prise par dessus tout ce qui est fini. Or le fini, c'est ce qui a suffisamment de beautés, et n'a que les défauts inévitables. Les écrivains du xvii" siècle nous y ont habitués. Chez eux, le bon sens est toujours présent à ce que fail l'imaginalion ; il no se laisse guère surprendre, soit par des idées de fantaisie, soit par des tours qui ne sont qu'harmonieux. Ces hommes rares ne s'écoutent pas quand ils composent; ils auraient peur de se faire illusion ; c'est pourquoi ils appellent leur servante, et ils lui disent : « Ceci esl-il vrai? » Ils sont logiciens avant d'être poètes, et il semble qu'ils aient eu l'inslinct de leur mission de fondateurs d'une littérature, tant ils se m outrent sévères pour euxmêmes. Leur défaut, c'est quelquefois de l'épuiscmentjdu manque d'haleine; jamais du mauvais goût.
Nous sommes à cela. Ceux mêmes qui pensent que le génie seul est nécessaire, et qu'on peut fort bien se passer de choses finies; ceux qui font cas du diamant, même quand il est brut, sojil très touchés de cette perfection, parce qu'elle exiiie une force, accessoire peut-être, mais qui n'en est pas moins rare et éminente; et, en outre, parce qu'on estime doublement les œuvres de l'esprit, quand on y voit en même temps la facilité et la patience. Nous sommes lîattés que les grands hommes aient quelques-unes de nos facultés bourgeoises: nous voulons qu'ils aient de l'ordre, de la mesure, de la sobriété, qu'ils soient toujours à ce qu'ils font. Que dire à cela ?
Je ne parlerais pas de perfection à un jeune poète qui serait à son début. Ce qu'on pourrait lui demander, ce serait de produire, de se donner carrière, de déborder, sauf à rentrer après dans les limites du naturel et du vrai. Vouloir plus ou autre chose, demander de la maturité à celui qui débute dans l'art, de la mesure à celui qui ne connaît pas encore tontes ses richesses, un vol calme et régulier à celui qui essaye ses ailes, c'est prétendj'c qu'on peut tirer de rinslrnnienl neuf, et qui sort à peine des mains de l'ouvrier, les sons pleins et moelleux de celui que le temps et l'exercice ont vieilli. Mais, quand le poète est en possession d'une belle renommée, quainl il sait tous les secrets de son art, et qu'il est dans l'âge où l'on met la dernière main à l'œuvre pour laquelle on a été fait, alors on peut lui
demander la perfection. Quelques personnes du moins le pensent, et je donne moins ici mon opinion que la leur, en ce qui regarde M. de Lamartine; pour moi. je l'avoue, j'estime sa gloire à un si haut prix, qu'il ne me semble pas qu'il y ait à lui demander d'être sans taches. Mais ces personnes, fort éclairées et d'un suffrage très précieux, tout en admirant profondément M. de Lamartine, disent qu'il lui serait facile d'ajouter à la gloire d'être un grand poète, celle d'être un poète parfait.
NOTRE-DAME DE PARIS, par M. ViCTOK Hugo
1" juin 1831.
Depuis quelques années, le roman a singulièrement changé de caractère. Le fond même du roman, c'est-à-dire la passion, était tout ou presque tout; le cadre ne donnait que peu de peine à l'auteur, et n'intéressait que très secondairement le lecteur. Aujourd'hui, le cadre est le principal; le fond, ou la passion, n'est plus que l'accessoire. Le roman y a-t-il perdu ou gagné? Question grave que je propose à ceux qui s'occupent sérieusement de la destinée des genres, et qui se chagrinent de les voir s'affranchir des lois qui les régissent, et changer d'allure. Ce qui importe hien d'avantage à l'auteur comme au public, c'est de savoir si le cadre est propre à nous amuser comme le fond amusait nos pères.
Il y a pourtant ceci à regretter dans l'ancien genre, qu'on y approiuiil passahlomciil à connaître le
cœur humain. Les romans anglais particulièrement nous donnent sur ses mystères infinis, sur ses erreurs, sur ses peines, une instruction aussi délicate que |u*ofitable. Dans la plupart des romans français, on trouve pareillement un assez grand nombre de vérités précieuses, mais presque toujours gâtées et affaiblies par les développements que la mode et la lantaisie du jour y ont ajoutés. Tantôt c'est la galanterie, espèce de sensibilité d'esprit plutôt que de cœur, qui recherche les idées ingénieuses et le langage du bon ton. plutôt que les sentiments et le langage de la nature; tantôt c'est la philosophie, autre mode qm n'est pas moins froide ni moins desséchante, quoiqu'elle affecte une sympathie universelle, mais qui du moins est un progrès de l'esprit, au lieu qne la galanterie est une dégradation du cœur. Autrefois c'était généralement pour les personnages que l'on faisait le cadre, tandis qu'à présent, c'est pour le cadre que l'on fait les personnages. Il en résulte une différence assez remarquable, c'est que le roman du dernier siècle étant presque toujours l'ouvrage d'un esprit mûr, revenu des illusions de la vie. et qui raconte sa propre histoire, les peintures du cœur y sont plus vraies, les sentiments plus naturels, les traits plus délicats et plus choisis : aujourd'hui que le roman est fait par des jeunes gens, la plupart ayant du talent, mais peu ou point d'expérience, les sentiments y sont plus exagérés, les détails plus confus, les caractères plus fantaisistes.
J'avais toujours regardé le romaucouime la confessiond' un homme d'expérience, faisant, sous d'autres noms, l'aveu de ses propres fautes, et ajoutant à l'histoire des désenchantements de notre pauvre humanité le récit de ses illusions persoinielles. Nous avons dans notre littérature deux ou trois trésors de ce genre, dont on a fait le plus bel éloge, en disant que l'auteur en avait été le héros. 11 y a quelque chose de si calme et de si iin dans l'expérience d'un homme désabusé, qui revient sur les souvenirs de sa jeunesse, et qui jette un regard mélancolique sur les ruines de son cœur! Soit donc que ce héros d'un roman, qui n'est autre chose que la vie humaine, se présente comme un philosophe qui se joue de ses propres illusions, qui se dédommage de ses désappointements par de piquants mépris contre cette espèce d'hommes dont la triste mission sur cette terre est de nous apprendre à n'être dupes ni d'eux ni de nous; soit qu'il ait conservé dans une âme flétrie une sensibilité encore irritable, et qu'il pleure sur ses illusions détruites, sur sa jeunesse évanouie, sur les ravages du temps, avec toute l'amertume d'un homme qui a un immense besoin de croire, et qui ne croit à rien, ses leçons, tristes ou railleuses, tendres ou satyriques, profitent à tous ceux qui savent lire avec le cœur, et qui préfèrent dans les lectures l'attrait sévère et nourrissant de l'instruction au frivole plaisir de la curiosité.
Il y a encore une espèce de romanciers dont les
leçons, moins vives peut-être parce qu'elles sont moins personnelles, font peut-être plus de profit aux lecteurs : c'est celle des hommes, aussi peu nombreux que les premiers, et d'une nature aussj privilégiée, qui assisleiil à toutes les scènes de la vie humaine, et à tous les spectacles de nos passions^ comme des solitaires placés on observation au milieu du monde, pour retirer do l'hisloiro domestique des hommes des enseignements moins solennels, mais non moins instructifs que ceux do leur histoire publique; esprits désintéressés et fins, qui ont le don de pleurer sur nos maux ou de rire do nos fautes, sans que les larmes leur obscurcissent la vue, et sans que le rire les rende secs ni insultants; caractères paisibles, vivant à l'écart, heureux par le seul bonheur de connaître et de voir, et n'étant guère trompés que quand ils le veulent bien, par insouciance plutôt que par manque de prévision; les premiers souvent de leur siècle par une haute intelligence, et les derniers par la place (ju'ils y tiennent, soit que la société qui pose devant eux les ignore ou croie se cacher d'eux on les laissant dans l'obsrurité, soit qu'eux-mêmes n'y veuilloiil pas prendre un rôle, pour mieux juger ceux qui s'y jouent. Il y a cette différence remarquable entre ces deux sortes de romanciers, que ceux qui racontent leur propre histoire, étant sujets à so faire encore dos illusions sur leurs illusions passées, à s'excuser, à ne pas se mettre en trop vilain jour, et généralement à taire
les plus gros péchés do la confession, la morale qu'on en tire est moins complète et moins sûre, au lieu que ceux qui racontent l'histoire d'autrui, et qui n'y ont assisté que comme simples spectateurs, n'ayant point d'intérêt à tromper les autres, pas plus qu'à se tromper eux mêmes, et ne pouvant faire pis que de donner parfois des visions pour des expériences, l'instruction qu'on en relire est plus solide et plus applicable.
Ces deux sortes d'observateurs ne sont plus guère possibles à présent. L'époque où nous vivons est trop turbulente pour qu'il y prenne fantaisie à un écrivain de faire de patientes analyses d'une passion qu'il a éprouvée, ou de solitaires études des passions d'autrui. Par une loi de l'esprit assez générale, il lui faut du calme à l'extérieur pour revenir avec fruit sur des souvenirs oiageux : au contraire, les temps de troubles le portent à la nonchalance plutôt qu'au recueillement; il y sent plus le besoin de dormir que de rêver.
Qui peut penser, en elîet, à occuper le public de l'histoire de sa vie passée, quand il est incessamment tourmenté de son avenir? 11 n'y a plus, de ce temps-ci, de positions fixes pour les hommes qui ont quelque supériorité d'esprit; nul d'entre eux ne peut dire si les événements ne disposeront pas de lui, à l'heure même où il croira s'appartenir; nul n'est assuré que ce qu'il veut aujourd'hui, il pourra le vouloir demain; ce ne sont plus les goûts ins-
tinclifs, mais les événements qui font les vocations, et il y a une telle domination dans les choses, qu'un homme qui sera né avec une àme de poète, et qui aurait tranquillement suivi sa pente sous l'empire de circonstances moins troublées et moins mobiles, ne se connaît plus au premier bruit du dehoi's, ne croit plus à son art, et s'en sépare pour se mêler à la foule. Comment donc songer à s'aller chercher dans le passé, quand on ne peut plus se trouver dans le présent, et qu'on ne se croit jamais assez débarrassé, jamais assez libre pour être prêt à l'imprévu? D'une autre part, quelles observations à faire sur cette société si pâle, si amoindrie, si pulvérisée, où l'on rit de ceux qui ont de l'enthousiasme, parce qu'on ne peut pas croire de bonne foi, et où l'on transige sur tout et avec tout le monde, de telle sorte qu'au lieu de vices et de vertus, il n'y a plus que des conventions sociales, et qu'au lieu de toi il n'y a plus que de l'indifférence?
Adieu donc l'ancien roman, le roman classique, puisqu'aussi bien la vie de chacun et la vie de tout le monde ne s'y prêtent plus. Adieu Clarisse Harloue, adieu René et Adolphe, admirables modèles du roman intime et du roman d'observation. Nous avons à la place le roman de fantaisie, spirituel et piquant enfant de la mode, avec ses personnages tout de tête, ses passions moitié héroïques et moitié de boudoir, ses figures chiffonnées, ses costumes historiques, son langage shakespearien, ses petits mots
VICTOR HUGO (ISSIV 113
vrais, miiis de colle véiilé qui est vérilé i^n docit de la Seiiio el ne l'est pas au delà, vérité au premier étage et mensonge à la mansarde, vérité pour le riche et mensonge pour le pauvre. Avons-nous beaucoup perdu au change ? Non, pourvu qu'il y ail dans le roman de fantaisie un talent sérieux et profond; non, parce que là où la disposition manque pour faire l'ancien roman, le sens manque aussi pour le goûter. Et il y a beaucoup de gens qui trouvent Clarisse diffuse, René vaporeux, Adolphe subtil, et qui ont raison, parce qu'ils sont de bonne foi. S'il est une poétique dont il faut raisonnablement faire son deuil, c'est la poétique du roman. Qu'on l'écrive donc à l'endroit ou à l'envers, à l'encre rouge ou à l'encr^' noire, (ju'on l'attache avec du gros fil ou avec de la faveur, qu'on le fasse avant de le vendre, qu'on le vende avant de le faire, ({u'iiiiporle, s'il n'est pas d.i genre ennuyeux?
r Notre-Dame de Paris esl nu roman de fantaisie, d'imagination si vous aimez mieux, de poésie, d'art; <'arje tiens à justifier nmn mol de fantaisie. Certainement, à ne considérer ce roman que comme ouvrage «le style, c'est une chose prodigieuse, pour tout homme (|ui connaît (jnehiue peu les ressources et les bornes grammaticales de notre langue, que de voir cette immense variété de tournures, de métaphores, d'images appli(|uées non seulement à tous les ordres d'idées, mais très souvent aux idées du même ordre, €t quelquefois aux mômes idées; de telle sorte que
la même chose y est représciilée de dix façons différentes, toutes poétiques, toutes étiiicelantes, et la dernière aussi neuve que la première. Ajoutez à cela une synonymie d'une richesse incomparahle; toutes les épithètes de la vieille et de la nouvelle langue amoncelées à la suite de chaque objet décrit, dans l'ordre et selon la gradation indiqués par leurs nuances, de façon à faire entrer l'objet sous toutes ses faces dans la pensée du lecteur; toutes les ressources enfin duii langage riche, énergique, efflorescent, qui semble parler aux yeux en même temps qu'à l'esprit, et qui fait tableau lui-même, à côté des scènes qu'il décrit. Je le répète, comme langue, Notre-Dame de Paris est un ouvrage éclatant; il va là un empiétement de l'écrivain sur le domaine du peintre; la toile n'en dirait pas plus, et même je ne crois pas impossible qu'on fit des dessins d'après les descriptions de Notre-Dame de Paris aussi sûrement que d'après nature. C'en est quelquefois éblouissant. ^
La fantaisie qui a inspiré ce roman, c'est l'amour de l'architecture du moyen âge, fantaisie noble, poétique, où il y a plus de philosophie et de sens qu'on ne pense; fantaisie ardente, passionnée, qui ne ressemble pas mal à une espèce de culte. Et cela se touche, en elTet. de très près; caria foi appelle la foi, et il n'y a rien de plus religieux que l'amour des choses de religion.
M. Victor Huco a rassemblé tout cet amour sur
Notre-Dame de Paris; il en a fait une personne, if lui a donné pour àme la longue et palienle pensée qui l'a élevée de terre et montée jusqu'à Irois cenis pieds, avec les tributs et les bras des générations; il y a mis des personnages dans lesquels il s'est placé lui-même, pour s'identifier avec elle, pour la voir de plus près, pour la servir; et son Quasimodo, le sonneur de cloches, cet homme sourd et presque muet, espèce de gnome mystérieux, qui y cache aux yeux des hommes sa vie rampante et délestée, est son personnage de prédilection, parce qu'il porte en lui sa pensée favorite, et qu'il est l'organe naïf et conhis d'une admiration savante pour l'art du moyen âge. Cette première donnée est toute poétique; il faut s'y prêter de bonne grâce, et quitter ses idées positives, pour y trouver du charme. J'avoue que les héritiers ab intestat du mépris philosophique du xviii^ siècle pour la confusion apparente du moyen âge et pour son art gigantesque, ont un trop grand sacrifice à faire pour s'accoutumera cette cathédrale vivante, qui a d'étranges murmures et d'étranges silences, qui se plaint, qui se réjouit, écho animé du siècle qui gronde à ses pieds. Ceux qui ne voient dans le passé que des leçons d'administration et de police pour l'avenir, qui aiment mieux dans les monuments la commodité que l'art, et être bien assis qu'être émus ou touchés, ceux qui tournent toutes leurs sympathies à l'utilité, et pour d'assez bonnes raisons, j'en conviens, ne peuvent guère s'intéresser
lin ESSAIS SLR L ECO LE ROM AN TIQ L E.
à cette Notre-Dame ; mais, en revanche, ils conçoivent très bien qu'un commissaire en écharpe y fasse procéder à la célébration de la messe, et qu'un préfet y vienne re|néscnler de lemj)S en temps l'ordre public (>tla tolérance; ainsi il y a compensation. Pour celui qui n'a riinnneur d'être ni .de ceux qui iné|)risent |thilanlhr(i|iiqii(Mn('nl le passé, ni de ceux (jui l'admirent savamment, mais qui se sent ému à la vue d'un monument qui rappelle des temps de foi et d'enthousiasme, pour celui-là l'illusion est facile ; il n'a besoin que de se souvenir de ses propres émotions; il les retrouvera dans le poète, édaircies par la méditation,et airrandies parle talent. Si donc vous avez vu Notre-Dame sous tous les aspects de lumière, le matin, par uji brouillard épais, quand elle est baii;née de ces ténèbres grises et flottantes, lorsqu'on voit bien où elle commence, mais point où elle finit; ou par un soleil levant, quand le premier rayon rampe le lons^ des toitures de sa nef, et vient toucher le sommet de ses tours, et qu'elle est si grande alors, qu'il semble qu'elle va empêcher le Jour d'arriver jusqu'à la terre ;si vous l'avez vue le soir, au coucher du soleil, dans ce magnifique vêtement d'or qui l'ecouvre sa pierre noire, et qui se relire lentement, s'évanouit dans l'air, el la laisse nue et livide, comme un fantôme déshabillé ; si vous l'avez vue de nuit, et ces! de nnil qu'elle est la plus belle; car, à cette heure où tous les siècles se ressemblent, elle redevient la Noli(>-I)ame du moven ài^e : si vous
l'avez vue sous un ciel bas et charge de pluie, percé ça et là d'une éloile solitaire, quand elle enfonce ses deux tours dans l'ombre, et qu'elle se mêle aux nuages, comme pour y recevoir quelque communication mystérieuse du ciel avec la terre ; et si, pour comble d'illusion, vous avez entendu le pas lointain et mesuré d'une patrouille qui vous ait rappelé le guet du moyen âge, vous possédez toute linitiation nécessaire pour lire avec charme un roman (jui a élé fait pour Notre-Dame de Paris.
Au reste, comme personne n'est obligé de se soumettre à ces sortes d'iiiilialions, et que beaucoup de gens, au contraire, aiment mieux passer leur soirée à l'Opéra et leur matinée au lit, que de risquer un refroidissement pour aller voir Notre-Dame à la belle éloile, ou le malin à la fraîche, M. Victor Hugo, qui sait très bien que la grande majoi'ité des lecteurs est dans ce cas là, a su mêler à la donnée toute poétique et toute artistique de son roman, des personnages, du spectacle, un amour, une catastrophe, et tous les autres moyens d'intérêt que lui fournissaient une imagination puissante et une grande expérience des compositions drnnialiques et romanesques.
JI
Autour do la ?\o(re-Dauie du xv^ siècle, M. Victor Hugo a rebâti tout le Paris de ce temps, hommes et maisons. Pour retrouver les hommes, il a puisé au type commun ; ce sont sous des chaperons, sous des pourpoints, les mêmes personnages que sous des casques et des cuirasses, que sous des chapeaux et des gilets ; plus de marionnettes que d'hommes, plus de rôles que de héros, plus de médiocrités que de génies ; et en outre, du mensonge et de la vanité, de folles passions, des jeunes filles qui ont de belles dents et qui rieiil à tout jjropos pour les montrer ; des ofiiciers du roi ([ui ont un teint trais, un pourpoint serré, cl ijui étalent leurs belles formes devant ces jeunes lilles ; des juges qui sommeillent à l'audience (j'en ai vu de ce temps-ci qui, ayant un bon œil et un œil de verre, dormaient de leur bon œil
et veillaient de leur œil de verre) ; des poètes qui meurent de faim, chose devenue rare heureusement, non parce qu'on lit [dus de vers, mais parce que ceux qui en font ont un certain avoir; des femmes de province qui causent loni^uement; des grand'mamans qui ont conservé les modes de leur âge mûr, et qui n'en ont pas plus d'expérience ni de raison ; des prêtres fanatiques, hélas ! et des bourreaux pour exécuter toutes les sentences, gens qui ne savent pas distinguer à la couleur si le sang qu'ils versent est criminel ou innocent, et qui vivent légalement de la potence ou de la guillotine, comme les juges d'y envoyer des victimes.
Il y a encore des filous comme ceux de la cour des Miracles ; des mendiants qui vous tendent la main au jour, et la nuit vous coupent la bourse et la gorge, au besoin ; des boiteux qui se font de fausses entorses, des lépreux qui se font de fausses plaies, des culs-de-jatte qui courent plus vite que des gendarmes à cheval ; race infâme dont on retrouverait encore de beaux restes dans quelques cabarets de la Cité, mais dont le vrai type existait au xv" siècle, grâce à une police maladroite et insuffisante, grâce au droit d'asile des églises, et à la protection toute particulière que les princes accordaient à la canaille, surtout Louis XI, qui l'aimait de toute la haine qu'il portait à la noblesse. C'est sous le règne de ce prince (jue se passe celle histoire. 11 y parait lui-même vers la lin du dernier volume dans la « chambrelte » qu'il
s'était fait faire à la Bastille, réglant les dépenses de sa maison avec maître Olivier, et se récriant beauconp sur les mémoires exagérés qu'on lui présente. Sur ces entrofailos, on vient lui demander des ordres à l'occasion d'une émeute qui vient d'éclater dans la juridiction du bailli du Palais de Justice; il envoie au secours du bailli, tout en se réjouissant tout bas d'un mouvement populaire qui peut le débarrasser, sans qu'il lui en coûte un crime, ni la peine d'en demander la permission à la Vierge, sa bonne maîtresse, d'un des hauts justiciers de la féodalité. M. Victor Hugo me semble avoir mieux peint Louis XI comme portrait que comm(> caiaclére. Rien de plus vrai ni de plus pittoresque que l'allure de ce petit vieillard, enfoncé dans unechaise à bras, lecorps disgracieusement plié en deux, enveloppé d'un surtout de futaille, buvant de la tisane, e( la recrachant, promenant sans cesse autour de lui un regard attentif et inquiet, comme un homme qui a rhabitude d'avoir peur et de faire peur. La chambrelle, les meubles, les vêtements des personnages, leurs altiludes, et, au milieu de tout cet éclat fané, de cette magnificence mesquine, de celle cour routinière, le vieux roi mourant, se faisant làter le pouls par maître Coicticr, son médecin, ou s'agenouillant dévotement devant les amulettes de plomb qui entourent son chapeau, loiit cela fait un tableau de genre, élincelant d'esprit et de coloris. Mais les caractères, et parlicnlièrement celui de Louis XI, ne sont pas si vrais que les atli-
tudes et les costumes. Le vieux roi manque un peu (le naïveté ; il dit au lecteur : « Je suis Louis XI ; » il n'attend pas qu'on s'en aperçoive. Dans toutes les scènes, d'ailleurs si spirituelles, où il figure, il y a quelqu'un qui a plus d'esprit et plus de malice que lui, c'est M. Victor Hugo. Il le voit en critique plutôt qu'en peintre ; on dirait qu'il a peur d'être sa dupe. La description du vieux Paris est admirable. Estelle exacte ? ,1e le crois, tout en confessant mon insuffisance. Ce n'est guère le temps aujourd'hui de fouiller la volumineuse érudition de Sauvai. D'ailleurs, pourquoi ne croirai-je pas à la patience enthousiaste d'un poète, aussi Inoii qu'au labeur d'un érudif? Au reste, « description» ne rend pas toute ma pensée ; c'est plutôt une réparation, du genre de celles (jue les architectes font des vieux temples, d'après les débris qui en ont échappé à la destruction du temps et des hommes. Seulement, là où l'architecte hasarde de timides conjectures, le poète affirme et tranche ; les pierres qui restent inanimées sous la lente et méthodique recomposition de l'architecte, reçoivent la vie de rimaginalion du poète; <'e qui est du passé pour celui-là esl (hi [uéseiit pour celui-ci. Pour(iuoi M. Victor Hugo ne se présenteraitil pas à l'Académie des Belles-Lettres ? S'il faut avoir fait des preuves d'érudition, il y en a dans ce livre, et de la plus amusante ; et quelle reconstitution plus curieuse que le Paris du xV siècle? Mais un corps savant ne croirait-il pas qu'on se moque de lui, ou
qu'on v(Mit le tenter, si, dans un Mémoire sur les premières enoeiutes de Paris, on lui lisait des choses comme celles-ci?
« Philippe-Auguste emprisoune de nouveau Paris dans une chaîne circulaire de grosses tours, hautes et solides. Pendant plus d'un siècle, les maisons se pressent, s'accumulent et haussent leur niveau dans ce bassin, comme l'eau dans un réservoir. Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur étages, elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur comme toute sève comprimée, et c'est à qui passera la tète par dessus ses voisins pour avoir nn peu d'air. La rue de plus en plus se creuse et se rétrécit ; toute place se comble et disparait. Les maisons enfin sautent par-dessus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeusement dans la i)laine, sans ordre et tout de travers, comme des échappées. ;)
Ce passage ne serait peut-être de bon goût dans l'une ni dans laulre Académie ; celle-ci dirait que c'est du style à propos d'érudition; celle-là, de l'érudition à propos de style ; c'est, en tous cas, une notable innovation d'être érudit avec tant d'esprit. Ces joyeuses maisons qui s'épandent dans la campagne, pour y chercher de la verdure et de l'air, ou peutêtre pour échapper à (juclques droits d'octroi du temps, ne sont-elles |)as charmantes? .l'imagine (jue c'est la guinguette (jui a dû sauter la première par dessus les murailles de Philippe-Augnste, et qui s'y
est taillé dos jardins et des berceaux, avec des bancs sous le feuillage, pour les gais buveurs qui y venaient chômer tous les sain (s du calendrier. Les maisons de santé ont dû venir ensuite, dans le voisinage des abbayes, parce que celles-ci ont toujours eu soin de se placer en bel air ; et, après, les maisons de campagne des riches et des rentiers, race timide et renfermée, les derniers qui s'exposent à sortir de l'enceinte fortifiée des villes, surtout à des époques si guerroyantes. Et, à la longue, des colonies entières ont quitté le vieux Paris, et l'ont entouré de faubourgs longs, étroits, symétriquement placés à l'origine de toutes les routes, et tournoyant autour de la vieille ville, comme les rayons autour d'une roue.
Le sujet du roman est simple et plein d'intérêt. Une pauvre jeune fille, aimée de deux hommes qu'elle n'aime pas, et dédaignée par un homme qu'elle aime, c'est l'histoire de beaucoup de femmes, trésors de dévouement et d'amour, qui du moins plaignent ceux qu'elles ne peuvent pus aimer. La Ksmeralda est une gracieuse créature, née d'un impur amour, et enlevée à sa mère par des bohémiennes qui lui ont appris à faire des tours sur la place publique. C'est donc une fille des rues, faisant trafic de sa jolie figure, de sa danse, de ses gambades, mais qui a gardé sa vertu. Une amulette qu'elle porte au cou l'a sauvée de l'infamie ; si elle perd son hoiineni', elle ne reverra jamais sa mère.
Peut-être aussi a-l-elle été protégée par l'orgueil
de se voir si belle au milieu de ses infâmes compagnons d'indusli'ie ; car la grande beauté est longtemps un gage d'innocence ; peut-être encore a-t-el le été respectée parce (pTon la croyait trop souillée. Elle est vertueuse, elle est \nivo, elle est sans prix, l'Égyptienne qui étend sur le parvis Notre- Dame un vieux débris de tapisserie, et qui danse devant tout le peuple, et qui n'a peur d'aucun regard, et qui excite tous les jours d'impurs désirs; elle a un cœur si cliasle et des formes si gracieuses, elle est si belle et si honnête, l'Egyptienne à la petite chèvre, que, si vous veniez à passer sur la place, à l'heure où le beau soleil et sa réputation d'adresse amassent la foule autour d'elle, et qu'on vous dise que •cette femme-là n'a jamais été à personne, vous la feriezcomtesse ou duchesse, si vous étiezcomte ou duc, sauf à vous retirer en Angleterre, où ces choses se lont, pour jouir au fond d'un château de cette ravissante coinéilienne quijoue sur le dernier des théâtres, sur le pavé de Paris.
Hélas ! il faudrait, pour une telle créature, l'amour d'un homme élevé et délicat, (jui l'aurait vue d'abord avec pitié prostituer tant de grâces et de beauté, puis s'approchani de plus près, auiait remarqué dans sou sourire (juel(|ue chose de dédaigneux et de fier, qui lie sied guère aux âmes cori'ompues, et, dans son regai'd, une certaine mélancolie vague et sans oiijel, signe d'innocence, mar(|uanl souvent l'absence des passions, puis, enlin, (|iii aurail aperçu â sa ceinture
comme une sorte de poignard mystérieux, instrument de défense plutôt que de meurtre; car à quelle vie la jeune fille douce et gracieuse pourrait-elle en vouloir ?
Ce n'était point à un de ces hommes que la Esmeralda avait donné son cœur; il y a si peu d'amour disponible pour les danseuses de rues ! Celui qu'elle aime, c'est un capitaine de gendarmerie, Phœbus de Châteaupers, jeune homme de famille, d'une belle santé, de fort bonne mine sous l'uniforme, bien assis sur son cheval, un de ces êtres tout de chair et de sang, sorte de mannequins sur lesquels on prend mesure pour toutes les nmdes, (jui ont le gros rire, la parole haute et courte, un air de conciuérant devant toutes les femmes, pauvres libertins qui croient être aimés pour leur esprit, et qui ne le sont que pour leur corps, qui inspirent d'impures fantaisies et point d'amour, gens qu'on voit partout, tant ils se ressemblent, tant c'est uniformément un nez bien fait, des yeux bien percés, et de belles dents sur un fond rose et l'rais, figures (jui servent de types aux montres des perru([uiers et aux élégants du Journal des tailleurs, et que la philosophie antique a dû avoir en vue dans celle définition : l'homme est un animal.
C'est un de ces animaux que l'Égyptienne adore, assez bon homme pourtant, pour être juste, auquel on sait gré de ne pas trop user du privilège accordé à son espèce d'être insupportable. La Esméralda
126 ESSAIS SLR LÉCOLE ROMANTIQUE.
raffole de ce Phœbus; elle appreiul à sa petite chèvre, aux cornes dorées, à écrire son nom ; elle aime son uniforme, son hoqueton, sa mine fière; elle écoute avec ivresse ses propos fades, ses galanteries communes, ses déclarations qui se vendent tout imprimées sur le Pont-Neuf; elle se livre des la première entrevue à ses gros baisers; elle sent avec délices cette forte poitrine, où les poumons jouent à l'aise, se soulever contre son sein délicat: un moment de plus, elle va oublier l'amulette et sa vertu. Mais un prèlro (|ui aime la Esmeralda, Claude Frollo, arrête le capitaine de gendarmerie par un coup de poignard.
La jeune fille, déjà soupçonnée de magie, est accusée d'assassinat; il se trouvera des juges pour la condamner à mort, et elle passera des bras de sa mère, qu'elle va retrouver, à l'échafaud.
La Esmeralda est si belle, si gracieuse, si naïve, (|u'on est sérieusement fâché de la voir éprise d'un amant qui n'est qu'un bol homme. Peut-elle être honnête, a-t-on dit, et avoir un amour tout physique ? Car elle n'a vu qu'une fois ce Phœbus, et elle l'aime éperdument. Ce n'est pas son cœur ni son esprit qui l'ont touchée; c'est sa belle mine. Est-ce un jeu cruel du poète (jui a voulu gâter sa séduisante création en lui faisant aimer un modèle d'atelier? Est-ce une raillerie amère contre les femmes cjui se laissent prendre si souvent â des airs fais, à une belle santé, à un uiiirornie, à des moustaches? La Esmeralda
VICTOR HUGU (1831). 127
est encore un eniant, pauvre créature abandonnée, sans famille, sans appui, vivant au milieu d'une race impure, et ayant pour spectateurs habituels des figures d'émeute; est-il étonnant qu'elle ait donné son cœur à un bel homme d'armes, grand et fort, et qu'elle ait attaché sa frêle destinée à celle d'un amant qui peut lui servir de protecteur? Et puis, il faut bien le dire, M. Victor Hugo a rendu hommage à la vieille influence de l'uniforme sur les jeunes femmes de notre belliqueuse et frivole patrie. Un militaire et un financier y trouvent rarement des cruelles.
Au reste, ce Phœbus ne croit pas à la vertu d'une bohémienne, et il est bien pardonnable; il la traite cavalièrement; il regarde l'amour de la Esmeralda comme une envie de l'avoir, lui, Phœbus; il prend les hésitations vertueuses de la pauvre fille pour des résistances d'usage, et il les combat avec les mêmes formules qu'il adresse aux dames du grand monde, parce qu'il n'en a pas de deux sortes pour la fière châtelaine et pour la fille des rues; il n'entend rien aux ineffables tendresses, aux regards mélancoliques, aux silences rêveurs et soucieux, aux joies si vives, s^ passagères, et traversées d'inquiétudes si soudaines, aux caresses si chastes et si craintives de la malheureuse enfant qui s'abandonne à lui, plus sensuelle pourtant et plus facile, malgré sa vertu, que d'autres qui ont déjà beaucoup résisté et beaucoup cédé, parce qu'elle aime d'un premier amour, et qu'il y a dans
sa faible résislancc un vague sentiment de pudeur plutôt qu'une crainte de l'opinion. C'est vraiment pitié que ce Pliœbus ne devine pas combien il y a de pureté et de noblesse dans cette Jeune fillo qui se livre à lui, mais qui so recommande à son honneur, et qui lui parle de sa mère (ju'elle doit retrouver, si elle garde sa vertu, et de la sainteté d'un mariage «levant Dieu.
Hélas! il y répond par de froides plaisanteries; ce (juil y a de consolant avec les hommes de cette espèce, c'est qu'ils ne cioient pas inspirer de sentiments sérieux et élevés, et, en cela, ils font moins injure à la pauvre femme qui s'est follement éi)rise d'eux, qu'ils ne se rondeni justice à eux-mêmes. Le caractère de ce Pliœbus est plein de naturel et de vérité; c'est une critique fine et amère de l'homme tout physique, par l'homme (jui est toute inl(dligence et tout talent.
Il n'y a (jue le sonneur de Xoire-Dame, l'orphelin délaissé dès sa naissance, le monstre «|ui ferait horreur à sa mère, sourd, bossu, boriine, retlroyable génie (jui vit au fond de la noire cathédrale, et (|ni a grandi sous son demi-jour humide et sombre, il n'y a que Quasiinodo (jui ait compris la Esmeralda, et cjui l'ait aimée comme elle méritait de l'être. 11 faut voir quels soins empressés, ingénieux, il prend de la jeune fille; comme il la porte avec précaution dans ses bras; comme il s;iil renlcndre sans (|u'elle parle, et lui obéir sans qu'elle commaiule; comme il a peur
de la blesser par la vue de ses difTormités, et comme il se tourmeiile pour chercher les moyens de la voir sans en être vu.
Rien de plus louchant et de plus naïf que les scènes entre Quasimodo et la Esmeralda sur la plate-forme des tours; la répugnance de la jeune lille et sa pitié bienveillante pour le pauvre sonneur; ses efforts pour se faire à ce visage, que les larmes même, si belles sur un visage d'homme, ne rendent ni moins horrible, ni moins grimaçant; ses élans d'abandon avec lui, comprimés tout à coup par un frisson d'horreur; et la discrétion de Quasimodo, et ses paroles suppliantes, et tous les sentiments tendres, délicats, désintéressés, qui animent cette misérable créature, sans pouvoir adoucir l'expression de son visage, miroir ingrat et faux d'une âme choisie; et ses anxiétés douloureuses, et cette nature sauvage s'apprivoisant sous le charme d'un regard de femme, comme un lion sous la main qui l'a dompté, et ces conversations si pleines de mélancolie et de pitié, tout cela, sauf quel(|ues exagérations, est ra conté avec un grand talent et un inexprimable intérêt.
Quasimodo et la Esmeralda, le Monstre et l'Ange, sont les deux créations originales du poète, ses personnages de prédilection; et, dans tous deux, il a mis tout ce qu'il y a d'amour et de misère humaine, afin que son rêve finît comme tous les rêves,* par le désenchantement et la tristesse.
L'épigraphe de ce livre, c'est la falalilé. Est-ce la donc toute la leçon qu'il en faut tirer? Est-ce que l'auteur a voulu nier la liberté humaine? Esl-ce qu'il croit peut-être qu'il n'y a de malheur ici bas que pour les belles âmes, et de bonheur que pour les beaux hommes? Est-ce plutôt qu'il ne croit à rien? La fatalité! Serait-il donc vrai que toute notre liberté icibas consiste à tourner avec agitation dans ce cercle qu'il appelle avâ-^z*?, la nécessité?
Claude Frollo, dont j'ai parlé, et qui joue un des principaux rôles dans ce roman, est un prêtre fou de sciences occultes, et don! l'amour fait un scélérat. Quoiqu'il soit roccasion ilc très belles scènes, je le trouve plus bizarre qu'original. Je ne concilie pas bien une existence solitaire d'alchimiste avec un violent amour, deux folies qui ne peuvent guère loger dans le même cerveau. En outre, ce prêtre amoureux est un peu la charge du moine. Les autres personnages sont mêlés de vérité et d'exagération ; la plupart sont de très brillantes créations poétiques.
J'aurais bien voulu |)arler encore de ce livre si éminent, mais à quoi i)on? Pouvais-je obtenir pour le critique un loisir que l'auteur obtient à peine pour lui? Rarement pourtant livre plus intéressant fut plus digne d'être lu.
LES FEUILLES D'AUTOMNE Par M. Victor Hugo
12 décembre i831.
Ce recueil présente un nouveau côté de l'imagination du poète; c'est aussi un progrès de son talent.
Les Orientales qui ont précédé de trois ans, si je compte bien, les Feuilles d'automne, étaient marquées d'un caractère tout diftërent. M. Victor Hugo était alors sur la brèche; il luttait encore contre toutes les répugnances de l'ancienne critique, contre les attaques officielles des Académies, contre l'antipathie qu'inspirent les innovations littéraires, antipathie si vive en France, où pourtant les novateurs politiques passent pour avoir si beau jeu. La raison de cette inconséquence est dans notre vanité; c'est que les novateurs littéraires récusent la foule et n'acceptent pour juges que le petit nombre, tandis que les novateurs politiques en api»ellent à tout le
132 ESSAIS SL:r, L'ÉCOLE ROMANTIQUE,
monde conlrc quelques-uns. Les Orientales ont plutôt le caractère d'un défi poétique que d'une composition solitaire et désintéressée; c'est un plaidoyer en faveur de la liberté de l'art ; c'est une prédication hardie de celui que des (jualilés supérieures appelaient naturellement au rôle d'apôtre de la nouvelle école. Vous trouvez là un reflet pittoresque des causeries de salon, si ingénieuses et quelquefois si ardentes, qui partageaient la société — nous disions presque alors (( le siècle» — en deux camps ennemis; la rime faisait alors une question; on s'occupait de l'enjambement, de la composition, de la couleur, petites choses à présent, pour lesquelles se disputaient sérieusement de grands esprits, qui, depuis, sont devenus petits en présence de questions grandes; grandes, toutefois, à la condition qu'elles ne dureront pas plus de huit jours. Car c'est là le caractère de ce temps-ci, que celle qui pousse est déjà plus importante que celle qui est en débat.
11 est impossible, quand on lit aujourd'hui des vers, de n'être pas préoccupé de cette différence, et de ne pas remarquer avec quelque inquiétude l'esprit public courir ainsi d'une chose à l'autre, se déplacer, effleurer les questions, les jeter au vent comme choses de mode et d'exercice, et comme occasion de paroles ingénieuses, ne rien vider, et battre sans cesse le bon et le mauvais grain, sans songer à les séparer définitivement. Que fait-on en ce moment? Sont-ce des institutions qu'on corn-
mence, OU seulement des ruines qu'on n'achève pas? Grande et étrange nation que la nôtre ! Elle a toutes les apparences du calme, du sang-froid, du repos, et pourtant rien n'y tient; le souffle d'orateurs médiocres y jette bas des monuments; nous renversons avec toute la tranquillité des gens qui bâtissent. Estce un progrès, est-ce une décadence? La décadence n'est-elle pas pour nous, et le progrès pour ceux qui nous suivront? L'œuvre qui se fait actuellement, soit de régénération, soit de ruine totale, ne nous estelle cachée qu'à cause de la prodigieuse multitude de petites mains qui y travaillent ? La vérité politique existe-t-elle pour plus d'un siècle ou de deux siècles dans les temps anciens; pour plus d'un an ou de deux ans dans les temps modernes ? Enfin ceux qui se vantent de gêner, d'embarrasser la situation actuelle, de mettre des bâtons dans les roues, ne sont-ils pas des innocents qui ont la prétention d'être méchants; et ceux qui essayent de la comprendre, de l'aider, de la mener à bien, ne sontils pas des hommes de bonne foi qui défendent contre l'inquiète résignation du passé et contre les impatiences aveugles de l'avenir, une heure, une minute, un temps de répit, qui n'aura peut-être pas son sens ni son utilité dans l'histoire ultérieure du genre humain ? Toutes difficultés dont je ne propose la solution à personne.
îNéanmoins, elles m'amènent à faire cette question : à quoi bon des vers, par le temps qui court ?
A quoi bon livrer à nos ennuis, à notre soif insensée (le changements, à cet inconséquent besoin de décider et de douter, de dormir et de veiller, à cette consommation elVrayante de l'espi-if cjui dévore tout et ne goûte à rien; à quoi bon offrir à des lecteurs chez qui l'esprit change plus vite que la page n'est tournée, un, volume de beaux vers inspirés par l'oubli des choses du dehors, enfants d'un loisir désintéressé et solitaire, et d'un reste de loi en ce que nous appelons la gloire, chose à laquelle on croyait du temps que la réputation donnait à peine le vivre et l'habit aux hommes de génie ?
Notre jeune poète s'est fait aussi cette question avant de publier son recueil; il y répond dans sa préface : « L'Art, écrit-il, a sa loi qu'il suit. Voyez le XVI* siècle; c'est une époque immense pour l'Art... Ce n'est partout, sur le sol de la vieille Europe, que guerres religieuses, guerres civiles, guerres pour un dogme, guerres pour un sacrement, guerres pour une idée, de peuple à peuple, de roi à roi, d'homme à homme; en même temps, ce n'est dans l'Art que chefs-d'œuvre. On convoque la diète de Worms, mais on peint la chapelle Sixtine; il y a Luther, mais il y a Michel-Ange. »
Sans doute, au xvi« siècle, pendant que la terre tremblait, l'Art a marché; il a fleuri au cliquetis des épées, et sa langue muette a été entendue plus loin que les bruyantes discussions des docteurs. Mais alors, du moins, deux grandes disciplines gouver-
VICTOR HUGO rllS31). 135
liaient la société. Le catliolirisnio cl raiili(jnité suffisaient encore aux plus vastes intelligences. Le génie de Pétrarque s'épuisait paisiblement à admirer des littératures éteintes; il n'inventait que pour ses amours, chose où le cœur de l'homme n'admet ni tradition ni discipline; mais, pour le reste, il mettait sa plus belle gloire à être le héraut dos hommes de génie du temps passé. Michel-Ange s'inspirait à la foi religieuse de vingt nations; car cette foi vigoureuse planait encore sur la contusion universelle; elle florissait par le schisme; l'esprit grandissait par les innombrables déchirements de la lettre; Luther enlevait des sujets au Pape, mais non des croyants au Christ.
Dans ce temps-là, du moins, un homme pouvait marcher du berceau à la tombe, d'un pas ferme et sûr, sans trébucher, sans hésiter entre mille chemins; une main visible, au nom d'un pouvoir invisible, le menait à travers toutes les vicissitudes de la vie sociale, soldat, artiste, ouvrier, confesseur, l'œil fixé sur l'Église, hors de laquelle on disait : <:( Point de salut, » c'est-à-dire point d'avenir. Il n'y avait pas que les vieilles femmes qui sussent où elles allaient; les hommes de génie, les docteurs (|ui ricanent aujourd'hui de leurs habiludes supei'stitieuses, leur disputaient alors les dalles des églises. Michel-Ange n'avaitil |)as une petite piélé de bonne femme, marniollanl psaumes, prières au bon ange, actes de bon propos, tandis (juil n'est pas de si petite cervelle parmi nous
qui ne se croirait déshonoréo si elle loiroait autre chose qu'un déismo ijuindé, honteux, laissant les pratiques aux pauvres, lesquels ne l'ont pas plus de choix dans les choses de leur religion (jue dans le pain qu'ils mang;ent?
L'Art, au xvi'' siècle, est la voix du siècle lui-même. Il marche, mais il marche sous les deux grandes disciplines de l'époque, le catholicisme qtii lui fournit le fond (les choses, l'antiquité qui lui en inspire la forme. Ce n'est jjoint l'Art (jui est solitaire, c'est l'artiste; Michel-Ange s'enferme dans son atelier, mais c'est pour y méditer dans le silence les formes les plus propres à rendre la pensée de son siècle; il s'isole du monde, mais c'est pour mieux le comprendre et l'embrasser. De nos jours, c'est l'Art qui est solitaire, ce n'est point l'artiste. L'artiste se mêle à lafoule.ilécoutesesinnombrablesvoix; mais, n'y apercevant ni discipline commune et universelle, ni vigoureuse croyance, ni rien de ce qui donne à un siècle un grand caractère, il ne sait pas (juelle y peut être sa mission, et il se relire, réduisant son art à des détails de vie privée, à des compositions de caprice sur le foyer paternel, sur l'amour; il ferme sa porte au i)cuple, il n'adaief aux mystères de ses inspirations qu'un petit nombre d'amis, qui l'ient avec lui du siècle, et (|ni fatiguent damers sarcasmes son involontaire surdité.
De nos jours, donc, l'Art ne marche pas, car il ne l)arle pas au nom de la foule, il ne s'appuie sur
aucune oonviotion, il est sans mission et sans aulotorité; or ce sont toutes ces choses qui foilt qu'il marche.
Mais on peut hien dire qu'il attend, et, lorsqu'on voit un aussi puissant artiste que le jeune poète dont je parle, lui qui a reçu du ciel l'imaiiination qui conçoit et la fécondité qui multiplie, lui dont la langue est si riche et si sonore, décrire des effets de nuages, fuir le hrnit, murmurer à voix basse, sur de petites choses personnelles, des vers qui devraient retentir au loin et être l'histoire de tout le monde, se jouer de la langue, l'assouplir aux rythmes les plus capricieux, la faire scintiller comme l'étoile et trembler comme la feuille, tantôt la dorer des rayons d'un soleil couchant, tantôt la teindre île l'azur des mers, et la tenir ainsi prête îî tout événement qui aura besoin de toutes ses ressources; lorsqu'on voit ce hardi jeune homme, dans l'absence d'une grande mission pour laquelle il concentrerait toutes ses belles facultés, s'éparpiller sur mille sujets, dépenser ses trésors de poésie dans des romans aux((uels on ne demande que de l'intérêt, et dans des pièces dont on n'exige que de l'amusemenl, assiéger la foule par toutes les voies de la publicité, s'imposer à elle, la pifiidre individuellement |)ar le roman, en masse par le théâtre, écrire ponr les grands et j)our les petits, pour les premiris venus et |)()nr les esprits de choix, touimenler tout le monde par son infatigable fécondité, ne laisser à personne la liberté d'èlre indifférent à
138 ESSAIS sur. L'fiCOLE ROMANTIQUE.
ce qu'il fait, de s'abstenir de le juger, tout comme s'il voulait que le siècle, qui ne croit à rien, crût à lui, il est aise de comprendre alors que le siècle et l'Art ne s'entendent pas;. qu'il y a malaise entre eux, l'un ne s'expliquant pas assez, et l'autre s'expliquant trop; que le poète n'étant qu'un admirable écho placé au centie d'une époque pour en recueillir et en réverbérer toutes les harmonies, mais non point un homme de prosélytisme et d'action, qui impose sa personnalité à son siècle, l'Art est frappé de langueur et d'impuissance, tant que le siècle est sans puissance, tant que le siècle est sans discipline, c'est-àdire sans harmonie; il s'agite, il s'impatiente contre cet état provisoire, mais il ne marche jtas.
Et remarquez que le public a un instinct confus de cette situation; il sent bien que le temps du poète n'est pas arrivé; il lira les Feuilles d'automne, par considération pour une belle renommée, mais point par besoin. Et moi-même, qui l'admire et qui l'aime, mais qui sens ma fibre poétique engourdie, ne m'arlive-l-il pas de prendre négligemment le volume, dîne me pas trouver digne de le lire, de le remettre au lendemain et de dire en soupirant : Pauvre poète, qui a le courage de faire des vers dans un temps où ce n'est plus la langue qui donne de la valeur aux idées ! poète si fier de son art, qu'il soutient contre toute une époque que cet art n'est point mort, et qu'une page de mélancolie profonde et vraie peut être assez forte encore pour se faire entendre par-
dessus los mille hruils confus qu'on nppcllo le siècle !
Je l'ai lue, cette page, et l'ai relue. Mais, dois-je le dire? il a follu m'y préparer par des initiations, me donner un calme artificiel, me recueillir comme pour une pratique de religion, rapprendre la langue des vers, me prêter à l'idéal, refaire à cette musique mon oreille faussée par les cris des docteurs, toutes choses qui ne sont pas faciles, A présent, j'en remercie mon jeune poète. Il m'a donné des émotions qui rendaient mon sacrifice peu méritoire. Ce qu'il dit de l'amour des mères, amour dont chacun a sa j)art, et que tous ont tout entier, trésor où les enfants peuvent prendre toujours sans l'épuiseï', source de douceurs inelTahles pour ceux qui en peuvent jouir, et de regrets éternels pour ceux qui ne l'ont plus; ce qu'il dit de rattention grave et réservée des pères, des entreliens pleins de sens qu'ils ont avec nous, des leçons qu'ils nous donnent sur les hommes et sur les choses, et du vide affreux qu'on sent en soi quand on est urplu-lin: ce que lui inspirent d'images gracieuses et de pensées fraîches et angéliques les jeux des petits enfants, leurs tètes blondes et riantes, leur bourdonnement dans toute la maison, les rêves légers qui s'abattent, comme des essaims d'abeilles, aux rideaux de leur berceau, la joie qui anime la famille, qui suspend les graves causeries du foyer, quand l'enfant vient à paraître, et qu'il donne à tout le monde sa joue rose à baiser ; enfin, ce qui lui
échappe çà et là de regrets vagues pour les plaisirs que l'âge emporte, d'ennuis discrets et confus pour ce que le bonheur même de la famille a de positif et d'amollissant; tout. ce qu'il dit des rêves qu'il ne peut plus faire, des amours qu'il ne peut plus avoir, des voyages qu'il projette à tous les beaux pays, et que la famille et l'étude retardent indéfiniment: toutes cesidées, tristes ou joyeuses, mais plus souvent tristes, ambitions, désirs, regrets, espérances, rêveries, élans de courage et défaillances soudaines, cercle vicieux où tourne éternellement la pauvre humanité, ont un singulier charme de contradiction et d'inconséquence, et donnent à l'âme un peu de celle mélancolie maussade, et toulefois allaclianle, où nous jette la vue d'un jour mêlé de pluie et de soleil, de chaud et de froid, qui n'est d'aucune saison et qui les conlienl toutes.
En professant celle opinion à laquelle je ne crois ni ne veux donner d'importance, que l'Art n'était pas en progrès, qu'il attendait; que, faute d'une croyance universelle, d'une discipline qui le fit marcher dans lies voies hautes et monumentales, l'Art eriait à droite et à gauche, se rapetissait au détail de la vie individuelle, peignait l'homme, celui-ci ou celui-là, et non l'humanité; (ju'il languissait, (pi'il était stationnaire; en professant cela, dis-je, j'ai dû blesser les personnes qui fout des vers, et le nombre en est grand, ce que je ne dis pas ici par mépris. Ces personnes se donnant beaucoup de peine pour faire quehiue chose qui n'est pas (h' la prose, ont raison de se plaiiulre d'une criliqiu' ijui failim|)erliiuMnment l'oraison funèbre de l'Art, pendant qu'ils le soutiennent, au su de tout le monde, par de très sérieuses
112 ESSAIS SUR L'ÉCOLE lîO.M VNT I Q T E.
et très fréquciilos pul)liciitions. Coiiune je n'aime point les querelles, je me hâte de dire qu'il y a art et art; l'un petit, qui s'apprend comme le latin, et pour lequel j'ai r<'cii des pensums dans un collè2;e de province; art (raliiianach et de keepsake. qui met un homme en élal (h' faire des vers à une mariée, d'adresser au cun'' un complimont de première communion, de souhaiter la fête à une mère de famille, qui plus tard suffit à un ou plusieurs poèmes épiques, qui mène à l'Académie dans les pays d'académie; art qui s'accommode volontiers de Ions les réiiimes auxquels on peut soumeltre la pensée, qui chante si l'on a hesoin qu"il chante, qui siffle si l'on a l)esoiii qu'il siffle, qui n'est pas très tourmenté par la censure, parce qu'il ne gagne pas grand'chose à la liherlé ; l'autre, grand et indépendant, qui ne s'enseigne point au collège, qui mène peu aux académies et mène souvent aux persécutions, art qui fleurit principalement aux époques où l'autre arl n'a pas assez de cris pour se faire entendre, et qui peut très bien se caractériser, soit par un siècle se résumant dans un homme — cela a en lieu pour Dante — soit par un homme se mettant en guerre contre un siècle, comme cela a eu lieu pour lîyroii. Quant au premier arl, je dois à la vérité de dire qu'il n'est point mort, qu'il n'est pas même malade; car je n'appelle pas maladie qu'il ne se vende point, les temps étant durs piuir (mil le inonde. A cet art-là, la ci-iti(ine ne veut aucun mal; (|u"il prospère donc,
qu'il fleurisse et qu'il multiplie, qu'il produise dans ses bonnes matinées de cent vingt à cent soixante vers, maximum des belles inspirations, qu'il se fasse relier par Thouvenin, et se recommande prudemment du talent des graveurs anglais; personne ne s'intéresse plus que moi à ses succès. Aussi bien, qu'a-t-il à craindre des événements et des révolutions? Il n'offre pas de prise à la tempête. Les révolutions ne touchent qu'aux choses qui sont à plusieurs pieds de terre. Quand les grands vents soufflent, ils ne courbent que les cimes des arbres; l'herbe qui pousse à leurs pieds n'en est pas même troublée.
Quant au second art, je persiste à croire qu'il languit, qu'il est sans route et sans boussole, et que ce temps-ci n'en veut pas.
Avec celte conviction, quelles critiques faire? Aucune, que je sache, qui puisse être utile à rien. Je dirai pourtant, puisqu'il le faut, quelle impression m'est restée des Feuilles d'automne.
Je me sers du mot impression; jugement serait trop absolu. Il y a des choses que j'ai crues au sujet de la poésie contemporaine, que je ne crois plus, et d'autres choses que je ne croyais pas, auxquelles j'ai foi maintenant. D'ici à un an peut-être, je changerai encore, la matière n'étant pas de celles sur lesquelles il soif nécessaire de prendre un parti immédiat et définitif. Il n'y a qu'un point où je n'ai pas varié et où je ne varierai jamais, c'est (juc celui
UA ESSAIS SUR L'ÉCOLi: I! (iM A NTIQIE.
(|ui a éf-ril ce rocuoil possède un (\cs plus rares et (les plus niervcilleux talents dont il puisse être parlé dans l'hisloirc des grands poètes.
Pour le fond des idé.es, les Feuilles d'automne représentent l'une des réalités de notre époque. C'est bien notre incertitude, nos dégoûts rapides, notre situation gênée et douloureuse, nos regrets du passé mêlés à un insatiable besoin d'avenir, par-ci par-là nos restes de sympathie, nos velléités de religion, notre christianisme d'érudition et de poésie: tous ces côtés de l'àme voilés d'un certain vague, noyés dans une certaine vapeur poétique et harmonieuse, se reflétant avec une grande vérité dans les strophes du jeune poète, miroir fidèle de cette petite portion de la pensée humaine qui échappe aux intérêts positifs du présent, au mouvement des affaires, aux soucis des positions, et qui s'éveille à certaines heures, quand on est seul et las, et <[uand les espérances, les rêves, quelquefois les désenchantements viennent se disputer ce repos d'un moment. Il y a surtout deux ou trois pièces où le poète regrette de ne pouvoir voyager, empêché qu'il est par l'étude et la famille. C'es^t là encore un de nos rêves, le plus vif peut-être, le plus impatiemment soulïert. Nous avons besoin d'aller voir des ruines, d'aller respirer l'air sur les tombeaux des nations; un instinct nous pousse vers les choses qui ont vécu, aux pays des beaux soleils qui usent plus vite les peuples que les soleils froids et gris de nos contrées; tout le
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monde veut aller en Orient, sons les cieux cliands etparfumés; malades qui venlenl y refaire lenr poitrine, malades qui veulent y refaire lenr esjjrit. Et puis ce temps-ci nous pèse; ralmosplière en est lourde, épaisse, on ne s'y entend sur rien, on s'y iiigrit aujourd'hui itoiir des opinions qu'on quittera ilemain; on y est assourdi de discuteurs qui se Irompent les uns les autres, sans même y avoir intérêt; ce n'est pas la Babel des langues, mais c'est la Babel des idées, tout aussi monstrueuse et tout aussi étourdissante. Fuyons donc au pays des morts, . au pays îles hommes ([ni sont de pierre et qui ne discutent plus, pays où l'imaginalion doit èlre si ouverte et si heureuse, les sens si exquis, où la poitrine doit batti'e si à l'aise; pays où l'amour des arts, qui ji'esl ^jue de mode en nos froides contrées, passe dans le sang" avec l'air qu'on respire. Mais, pour y aller, il faut •de l'ai'gent ou des ailes, et heureux encore celui pour •qui la famille et rétude ne sont pas tout simplement le pain de chaque jour à gagner pour lui et les siens.
La pièce adressée à MM. L. B. et S. B. exprime admirablement ce vague désir de voyages, et ce -combat quelquefois douloureux de l'imagination et de la raison, l'une rêvant les courses lointaines et les aventures, l'autre nous conseillant de rester au logis. Les deux amis du poète sont à Rouen, la ville aux vieilles rues; il aurait bien voulu les y suivre, et all^r avec eux raisonner de l'ogive et du cintre
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devanl les vioiix portails; mais loul la rcliMiu, soucis de famille, Ira vaux.
Mille soins, et surtout la vague inquiétude
Qui fait que l'homme craint son désir accompli.
J'ai difFéré. La vie à ditférer se passe.
De projets en projets, et d'espace en espace
Le fol esprit de l'homme en tout temps s'envola. .
Un jour enfin, lassés du songe qui nous leurre, 1
Nous disons : « Il est temps. Exécutons ! C'est l'heure. «
Alors nous retournons les yeux, — lu mort est là !
Ainsi de mes projets. — Quand vous verrai-jc, Espagne,
Et Venise et son golfe, et Rome et ses campagnes;
Toi, Sicile, que ronge un volcan souterrain,
Grèce qu'on connaît trop, Sardaigne qu'on ignore,
Cités de l'aquilon, du couchant, de l'aurore,
Pyramides du Nil, cathédrales du Rhin?
Qui sait? Jamais peut-être... En attendant, vaine ombre,
Oublié dans l'espace et perdu dans le nombre,
Je vis. J'ai trois enfants en cercle à mon foyer:
Et, lorsque la sagesse entr'ouvre un peu ma porte,
Elle me cric : « Ami, sois content. Que t'importe
Celte tente d'un jour qu'il faut sitôt ployer!
Restons loin des objets dont la vue est charmée; L'arc-en-ciel est vapeur, le nuage est fumée. L'idéal tombe en poudre au toucher du réel. L'âme en songes de gloire ou d'amour se consume. Comme un enfant qui souflle un blanc flocon d'écume. Chaque homme enllc une bulle où se rellèlc un ciel ! Frôle bulle d'azur, au roseau suspendue, Qui tremble au moindre choc et vacille éperdue! Voilà tous nos projets, nos plaisirs, notre bruit! Folle création qu'un zéphir iiicjuiète ! Sphère aux mille couleurs, d'une goutte d'eau faite ! Monde qu'un souffle crée et qu'un souille ilétruit ! Rêver, c'est le bonheur; attendre, c'est la vie! Courses, pays lointains, voyages, folle envie !
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C'est assez daccoinplir le voyage éternel.
Tout chemine ici-bas vers un but de mystère.
Où va l'esprit dans l'homme? On va l'homme sur terre?
Seigneur! Seigneur! où va la terre dans le ciel"^
Tout le reste de la pièce est tie ce ton. J'ai choisi cette pièce, non parce qu'elle est la meilleure, mais parce qu'elle va bien à mon propos. Il y en a phisieui's autres qu'on pourra trouver supérieures, tlellc qui est adressée à M. de Lamartine est une desplu> belles odes de noire langue et de toutes les langues. J'aurais voulu en citer des fragments; mais, l'odr tout entière n'étant qu'une grande allégorie, des fragments n'en auraient donné qu'une idée très imparfaite; outre que j'ai toujours de la répugnance, dans l'intérêt d'un bel ouvrage, à n'en donner qu'un ou deux lambeaux, ne voulant point favoriser la disposition que nous avons à juger courageusement un livre d'après des extrails de journal.
Il y a un défaut remarquable dans tous les ouviages du jeune poète, c'est le trop. Après lui, il n'y a. pas à glaner. Il épuise, il pressure tous les sujets, et, quand il en a tiré tout ce qu'ils renferment de philosophie et de poésie, il les bat, il les remue encore, il leur demande ce qu'ils n'ont plus. Ce ne sont plus alors des pensées, ce sont des impressions vagues, qui ne s'analysent pas, qui ne se louchent pas au doigt; ce sont des expériences sur celle langue ipii ne lui est jamais rebelle, el ([u'il façonne à toutes
ses fantaisies; des imai^es qui se choquent entre elles et produisent d'autres images; des couleurs qui se décomposent en mille nuances; un cliquetis qu'on verrait et qu'on entendrait tout ensemble, où il y aui'ait des éclairs })our les yeux et des sons pour l'oreille; quelque chose enfin qui ne se peut point délinir et n'a point de réalité, ce qui est un défaut cai)ital dans l'art. x\^lors aussi, ceux qui sentent le plus vivement les beautés du poète, ne peuvent plus le suivre; ils le quittent, si même ils ne sont pas charmés de trouver quelque occasion de critique, pour se dédommager de leur admiration. Car, à présent surtout, l'admiration n'est pas un don désintéressé qu'on tait aux grands talents; c'est une condescendance (jui s'estime haut et qui se fait payer cher; nous n'admirons guère que quand notre amourpropre a été surpris, et nous admirons si froidement, que, pour peu qu'une personne importante ne soit pas de notre avis ou que le ton du lieu que nous hantons soit à la politique, nous désertons notre poète, ne l'aimant pas assez pour nous exposer au chagrin d'un démenti, ou pour oser croire les vers plus importants qu'un biuit de Bourse et qu'un ow rftf de salon.
D'où vient ce défaut de M. Yicloi- Hugo? Ce n'est pas du manque de sujet; car, pour lui, tout est un sujet; le sourire d'un enfant, un rêve, un nuage découpé par le vent en arrêtes argentées, un souvenir d'enfance, un pauvre qui s'assied, mourant de faim,
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sur les marches de la maison où Ton danse; un voyaireur qui revient de loin; un bruit dans la montagne, que sais-je ■? des lettres d'amour qu'on relit quand on n'a plus d'amour; et pourquoi on désire d'être un grand homme, et pourquoi gémit Atlas, le front battu par les orages, et inondé de sueur. Tout lui est occasion de poésie, une minute de recueillement, après une conversation autour du foyer; un chant d'oiseau frais et matinal en ouvrant la fenêtre; un rire joyeux des enfants qui jouent sur le gazon du jardin; moins encore, une main passée et repassée sur le front, comme pour ôter un nuage qui cache les sources sacrées de la poésie; un ennui vague qui a besoin de se soulager en s'épanchant, et qui sa change peu à peu, par le charme d'un travail facile, en une espérance ailée et riante; un besoin enfin de parler sa belle langue, après avoir longtemps parlé la nôtre. En voilà assez pour le faire veiller toute la nuit, et pour éveiller toutes ses facultés poétiques; car il n'y a pas de petit sujet qui ne s'agrandisse sous son inspiration, ni de lambeau qui ne soit trempé de ses couleurs. Il lui arrive plus souvent de laisser quelque chose de lui-même aux sujel-s qu'il traite, que de n'en pas tirer tout ce qu'ils renferment. Je ne lui appliquerais pas l'image classique de l'abeille emportant un peu de miel de chaque fleur, mais celle de l'aigle qui ne s'abat nulle part sans y laisser quelque plume.
Ce trop dont je me |)lains viciil du manque d'un
viijot un, iminoiise, nù le poèlo no louche pas au sable (lés la seconde hrasse, ni à l'horizon en deux coups (l'aile; un sujel (jui ne soit pas ('puis('' quand le poète conserve encore toute son haleine, mais qui recule sans (in devant lui, qui le lasse, qui l'oblige à demander merci. Donnez de l'air à cette large poitrine, de l'espace à cette pensée qui étoulîe dans une chambre; donnez les horizons sans limite à celui qui déborde tout, sujets et langue, qui lait éclater toutes les proportions où il s'emprisonne, qui dit des galanteries aux dames avec une voix tonnante, et qui fait aux petits enfanls des caresses de géant. Mais ce grand sujet où est-il ? quel est-il ? Jadis, c'était le siècle qui le donnait an poète, sans mènn^ que le poète eût besoin de le lui demander. Autres temps, autres rôles : c'est maintenant le poète qui demande au siècle un sujet, et il le lui demande avec instance, avec obstination, et il prie tous ceux qui sont de ce siècle de lui dire quelle doit être la tâche de l'art, si grande et si ardue que puisse être cette tâche; mais le siècle ne lui renvoie que des demi-croyances qui transigent avec l'incrédulité, des demi-passions qui transigent avec le bon sens, une société qui doute d'elle-même, de la poussière d'institutions et de mœurs, quantité de profils et point de faces, des hommes et des femmes et point d'humanité.
Cela me ramène à mon refrain qu'il n'y a pasd'arl en ce moment, paice qu'il n'y a de consentement universel sur lien. Or, ce (|ue j'ai appelé disci-
pline, c'est précisément ce consenlemeiU universel, .renteiuls dire parloiil de Victor Hugo : « C'est un grand poète qui écrit comme un barl)are. » Qu'est-ce que cela veut dire '? Qui a jamais parlé d'un poète qu'on peut scinder en deux, admirable pour le fond, mauvais pour la forme, grand artiste qui ne sait pas manier son pinceau, poète qui a les idées et point la langue? Qu'est-ce qu'un tel monstre, je le demande? N'y aurait-il pas là quelque méprise? Oui, on s'en prend à la langue du peu de sympathie ({u'on a pour les idées. On chicane sur les mots parce (}u'on ne s'entend pas sur les choses. Le poète est un ; s'il a de hautes pensées, il a une belle langue, car ce sont les pensées qui font les écrits. Admettez donc tout de lui, ou bien n'en admettez rien, — ce qui est permis à tout le monde, après tout; car le poète et le siècle sont deux solitaires qui marchent dans des voies opposées, et qui se cherchent dans l'ombre. Je ne vois pas où et quand ils pourront se rencontrer.