‹ Essais sur l'histoire des religionsChapitre 17 sur 32 · Afin que je puisse vivre , délivre-moi de la · texte numérisé non relu

Afin que je puisse vivre , délivre-moi de la

corde [qui me serre] en haut; délie celle du milieu;

enlève celle du bas.'

En terminant je dois vous dire qu’il n’est nulle part question dans le Véda de la métempsycose, c’est-à-dire de la transmigration des âmes, passant de corps humains dans des corps d’animaux ; pourtant la métempsycose est généralement représentée comme un des traits distinctifs de la religion indienne. Au

Gü

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lieu de la métempsycose, nous trouvons dans leVéda ce qui est le stuc quâ non de toute véritable religion, la croyance en l’immortalité de l’àme, et en une immortalité personnelle. Sans celte croyance en l’immortalité personnelle, la religion est sûrement comme une arche qui ne reposerait que sur un seul pilier, comme un pont qui se terminerait au-dessus d’un abîme. Il n’y a rien d’étonnant à ce que Warburlon et d’autres éminents théologiens aient senti qu’ils étaient en face d’une difficulté très-sérieuse, lorsqu’ils supposaient que la doctrine de l’immortalité de l’Ame ou de l’immortalité personnelle est complètement absente de l’Ancien Testament; et l’on peut aussi à bon droit être ému de ce fait que les Sadducéens, qui siégeaient dans le même conseil que le grand prêtre, niaient ouvertement la résurrection (1). Toutefois, quoique nous ne la trouvions nulle part énoncée expressément, la croyance en l’immortalité personnelle est sous-entendue dans plusieurs passages de l’Ancien Testament, et nous ne pouvons guère nous figurer qu’Abraham et Moïse aient été sans croire à la vie future et à l’immortalité de l’àme (2). En tout cas, cette difficulté

(1) Actes des A pâtres, xxni, 8.

(2) [Dans un de ces ouvrages qui sont le fruit de sa vaste science, M. Th. Henri Martin, doyen de la Faculté des lettres de Rennes, adiscuté cette question de la doctrine hébraïque sur la vie future avec une telle force de raisonnement et en appuyant son opinion de preuves si nombreuses qu'il semble avoir résolu la difficulté aussi complètement qu'elle peut l’être. J’extrais quelques lignes seulement de cette longue étude (La vie future suivant la foi et suivant la raison, Paris, 1858, p 33-144- et p. 527-533) : il ne saurait être question d’es-

si vivement sentie sur un point capital de la religion judaïque doit nous engager à ne formuler qu’après mûr examen les jugements que nous portons sur les autres religions, et doit nous montrer la sagesse des interprétations charitables. Si des auteurs ont pu soutenir que le peuple juif n’avait aucune connaissance du dogme de l’immortalité, il est d’autant plus important de remarquer que nous trouvons dans le Véda des passages où l’immortalité de l’âme, l’immortalité personnelle et la responsabilité personnelle après la mort sont clairement proclamées. Ainsi nous lisons :

« Celui qui fait l’aumône va à la plus haute place du ciel; il va auprès des dieux b ( Rv . I, 125, 56).

Un autre pocte, après avoir adressé des reproches aux riches qui ne donnent pas aux pauvres une part de leurs richesses, ajoute :

sayer de donner, dans les limites étroites d’une note, une analyse d'un travail aussi considérable, où l’auteur expose tant d opinions diverses de théologiens et de savants, où il groupe tant de faits et de citations, et où il développe toutes ses vues sur d'aussi graves problèmes que la question principale et celles qui s’y rattachent.

La difficulté n’est pas nouvelle. « Saint Jean Chrysostome, exagérant la différence entre l’Ancien Testament et le Nouveau, s’est laissé emporter jusqu’à dire qu’avant Jésus-Christ les Juifs ne connaissaient pas même de nom la géhenne et la résurrection, que jusque-là ils n’avaient jamais entendu parler , ni par leurs prophètes, ni par qui que ce soit, de la résurrection ni du royaume des deux , mais seulement des promesses terrestres, et que Job notamment ne savait rien de ces grandes vérités. » (Ouv. cité, p. 37.) M. Martin reconnaît, cela va sans dire, que, dans le Pentateuquc et dans les autres livres les plus anciens des saintes Ecritures, la notion de la vie future est présentée d’une manière incidente et voilée, et

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« Le morte! bienfaisant est plus grand que ceux qui sont grands dans le ciel ! »

Même l’idée, si fréquente dans la littérature plus moderne des brahmanes, que l’immortalité est assurée par un fils, semble impliquée (à moins que nous * ne nous trompions dans notre interprétation), dans un passage du Rig-véda, VII, 56, 24 : « Asmé (ili) vira/* maruta/i sushmî astu «jrânânàm yâ h âsura/t vi dhartâ, apâ/i yéna sukshitâye târema, âdha svàm ôka h abbî vah syâma. b « O Maruls, qu’il nous soit donné d’avoir un fils plein de force, qui soit un chef vivant des hommes, et par qui nous puissions traverser les eaux dans notre voyage vers la demeure heureuse ; alors puissions-nous arriver à votre propre habitation. »

qu'elle n'y tient qu'une petite place; mais il montre clairement l'impossibilité de soutenir qu'on n’y trouve aucune trace de cette croyance. (P. 85.) « Suivant les expressions de Moïse, comme suivant celles de David et de VEcclésiaste, la vie de l'homme sur la terre est un voyage en pays étranger : pour Moïse, mourir, c'est retourner à ses pères, c'csl se réunir à son peuple. (Cf. G en., xv, 15; xxv, 8, 17; xxxv, 29; xux, 29, 32; Nonib., xx, 24, 26; Deutér., xxxi, 16; xxxn, 50.) En d'autres termes, la patrie de l'homme, suivant Moïse, est hors de cette vie. » D’ailleurs (voy. p. 41) est-il présumable que le dogme de l'immortalité ait été ignoré de Moïse et de son peuple, puisque chez les Égyptiens, dans la science desquels Moïse avait été instruit, et au milieu de qui les Hébreux avaient résidé pendant plus de quatre siècles, ce dogme faisait l'objet de la croyance, non seulement des sages, mais de la multitude?

Après le demi-silence du Pcntateuque, les espérances et les craintes d’une vie future se montrent sous une forme plus explicite dans les livres sacrés d une époque postérieure, et d'autant plus clairement que ces livres sont d’une date plus récente. Le livre de Job contient, entre autres passages significatifs, les deux suivants (xm,

Un poêle demande dans sa prière qu’il lui soit donné de revoir après sa mort son père et sa mère (Iïv. I, xsiv, 1). Les pères (Pilris) sont invoqués presque comme des dieux : des libations sont faites en leur honneur, et l’on croit qu’ils jou-issent, dans la compagnie des dieux, d’une félicité qui ne doit finir jamais {Rv. X, xv, 16).

Nous trouvons cette prière adressée à Soma (Rv. IX, 113, 7):

« Là où est l’éternelle lumière, dans la région où est placé le soleil, dans ce monde immortel, impérissable, mets-moi, ô Sonia!

« Où règne le roi Vaivasvata, où se trouve l’endroit secret du ciel, où sont ces puissantes eaux, là rends-moi immortel!

■15, 16, et xix, 25-27).... (P. 95.) « Après que ma peau que voici aura été détruite, de ma chair je verrai Dieu; je le verrai favorable à moi; mes yeux le verront et non un autre que moi. » On est embarrassé pour choisir dans les Psaumes, parmi tant d'alluSions vives et claires à la vie future. (P. 106.) « Mon âme a soif du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je en présence de Dieu? » P s. xli.) (P. 123.) Daniel, xn, 1-3 : « Beaucoup de ceux qui donnent dans la poussière de la terre se réveilleront pour la vie étemelle, et les autres pour les opprobres et pour une honte éternelle. Les sages brilleront comme l'éclat du firmament, et ceux qui enseignent aux autres la justice seront comme des étoiles dans tous les siècles et dans l'éternité. » (P. 125.) « La jeune Sara, accablée de douleur malgré la pureté de sa vertu, se console par la certitude de la récompense céleste (Tob., III, 21, 22). De même, ce qui soutient le vieux Tobie dans ses actes d'héroïque charité, c’est l'attente de la vie future: Nous sommes, dit- il, les enfants des saints, et nous attendons cette vie que Dieu donnera à ceux qui ne violent pas la fidélité qu'ils lui ont promise. (Tob., II, 18.) »

Tr.]

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« Où la vie est libre, dans le troisième ciel, où les mondes sont radieux, là rends-moi immortel!

« Où sont les souhaits et les désirs, où est la coupe du brillant Sonia, où sont l’abondance et la réjouissance, là rends-moi immortel!

« Où il y a bonheur et délices, où résident le plaisir et la joie, où sont accomplis les plus chers de nos désirs, là rends-moi immortel (I)! »

Il est plus douteux que les anciens Rishis aient cru à un lieu de châtiment pour les méchants, quoiqu’il y soit fait de vagues allusions dans le Rig-véda, et que l’on en trouve des descriptions plus nettes dans l’Atharva-véda. Dans un endroit il est dit que le mort est récompensé de ses bonnes œuvres, qu’il se dépouille de tout mal, et qu’étant glorifié il prend un corps nouveau (Ru. X, 14, 8) (2). Les chiens de

(t) M. Roth, après avoir cité plusieurs passages du Véda dans lesquels est exprimée la croyance de l'immortalité, ajoute avec beaucoup de vérité : « Nous rencontrons ici, non sans étonnement, de belles conceptions sur l'immortalité exprimées dans un langage sans ornement avec toute la conviction de l'enfance. Si-cela était nécessaire, nous pourrions trouver dans ces passages les armes les plus puissantes pour combattre celte opinion que l’on a exhumée récemment et qu'on a voulu faire passer pour nouvelle, à savoir, que la Perse a été le seul berceau de l’idée de l'immortalité, et que même les nations de l’Europe l'avaient tirée de là, comme si l’esprit religieux de toutes les races supérieures n’avait pas pu y arriver par sa propre force. » ( Journal de la Société orientale de l’Allemagne, vol. IV, p. 427.) — Voir l’article de M. Muir sur Yama, dans la Journal de la Société asiatique de Londres, p. 40.

(2) Voir Max Müller, Die Todtenbestattung beiden Brahmaucn (Zeitschrift der Deutschen Morgenlàndischen Gesellschafl), vol. IX, p. su.

LIVRER SACRÉS DES BRAHMANES Yama, le roi des morts, sont, sous certains aspects, terribles, et l’on demande à Yama de protéger contre eux les âmes qui ont quitté la terre (Ru. X, 14, 1 1). Nous trouvons aussi mention d’un gouffre dans lequel sont jetés ceux qui n’ont obéi h aucune loi (Rv. IX, 73, 8), et où Indra précipite ceux qui n’offrent point de sacrifices (Rv. I, 121, 13). Un poète invoque les Adityas pour qu’ils le gardent du loup meurtrier, et le préservent de tomber dans le gouffre (Rv. II, 29, 6). Dans un passage nous lisons que « ceux qui pèchent contre les commandements de Varuna et qui disent des mensonges sont nés pour ce lieu profond » (Rv. IV, 5, 5) (1).

Certes la découverte d’une religion pareille, découverte aussi inattendue que celle de la mâchoire d’Abbeville, est bien faite pour fixer un instant nos pensées, même dans ce tourbillon d’occupations et d’affaires qui nous emporte. Assurément, pour les besoins journaliers de la vie, l’ancienne division des religions, en religion vraie et religions fausses, est bien suffisante, de même que dans la pratique nous n’établissons de distinction qu’entre notre langue maternelle d’une part, et toutes les langues étrangères d’autre part. Mais lorsqu’on veut voir les choses de plus haut, il est impossible de fermer les yeux aux faits nouveaux qui ont été mis en lumière; et comme l’étude de la géologie nous a donné sur la slratifica-

(1) Muir, article sur Varna, p. 18. *

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tion de la terre des connaissances exactes que l’on n’avait pas auparavant, il est tout naturel de nous attendre à ce qu’une étude réfléchie des livres originaux qui sont le fondement de trois des plus importantes religions du monde, le brahmanisme, le magisme et le bouddhisme, modifie nos opinions sur le développement ou l’histoire de la religion, sur la composition de ces couches de pensée religieuse cachées pjofundément sous le sol qui nous porte. De telles recherches doivent être entreprises sans prévention et sans crainte : les faits sont là ; à nous de les discuter d’après les règles d’une saine critique, de les peser consciencieusement, et d’attendre les résultats.

Je puis, avant de me séparer de vous, énoncer trois de ces résultats, auxquels je crois qu’une étude comparative des religions ne pourra pas manquer de conduire :

1. Nous apprendrons que les religions, sous leur forme la plus ancienne, ou dans l’esprit de leurs fondateurs, sont généralement pures de beaucoup des taches que l’on y trouve à d’autres périodes de leur existence.

2. Nous apprendrons qu’il n’y a peut-être pas une seule religion qui ne contienne quelque vérité, quelque vérité importante, et suffisante pour que ceux qui cherchent Dieu avec un cœur droit le puissent trouver à l’heure du besoin.

3. Nous apprendrons à apprécier mieux que nous ne l’avions fait auparavant ce que nous possédons

dans notre propre religion. Personne ne peut savoir ce qu’est réellement le christianisme aussi bien que celui qui a examiné avec patience et impartialité les autres religions du monde ; personne ne peut répéter avec autant de vérité et de sincérité cette parole de saint Paul : « Je n’ai pas honte de l’Évangile du Christ. >

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Dans un ouvrage aussi considérable que celui de M. Hardwick, Le Christ et les autres Maîtres, le nombre des faits rapportés, des sujets discutés et des questions soulevées est si grand qu’en voulant en rendre compte nous ne pouvons faire de remarques un peu étendues que sur un point ou deux seulement. M. Ilardwick se propose de donner dans son ouvrage, dont le troisième volume vient d’être publié, un panorama complet de la religion ancienne. Après avoir examiné dans le premier volume ce qu’il appelle les tendances religieuses de notre époque, il aborde le difficile problème de l’unité de la race hu-

(1) Le Christ et les autres Maîtres, recherches historiques sur quelques-uns des principaux parallélismes et contrastes entre le , christianisme et les systèmes religieux de l'antiquité, dirigées spécialement en vue de répondre aux diflicultés et aux objections contemporaines, par Charles Ilardwick, Christian Advocate de l’Université de Cambridge, vols. 1, II, et III, Cambridge, 1858.

[ Christian Advocate ou Advocatus Chrisliamis est le titre donné au professeur de l'Université de Cambridge chargé de faire chaque année un cours sur les preuves du christianisme.

Tr.]

maine, et, dans un autre chapitre, il trace les caractères distinctifs de la religion sous l’Ancien Testament. Ayant ainsi déblayé la voie, et établi quelques-uns des principes d’après lesquels on doit juger les religions du monde, M. Hardwick consacre entièrement son second volume aux religions de l’Inde. Nous trouvons là tout d’abord un exposé succinct mais très-clair de la religion du Véda, telle qu’elle nous est connue aujourd’hui. Nous arrivons ensuite à un tableau du brahmanisme, ou religion des Hindous, fait avec des connaissances plus positives, d’après les lois dites de Manu et les parties anciennes des deux poèmes épiques, le Râmâyana et le Mahâbhârata. Le chapitre suivant traite des différents systèmes de la philosophie indienne, tous plus ou moins empreints d’un caractère religieux, et qui mènent par une transition naturelle à la première religion subjective de l’Inde, celle du Bouddha. Puis M. Hardwick discute, dans deux chapitres séparés, les concordances apparentes et les concordances réelles entre l’hindouisme et la religion révélée; et il émet quelques idées sur la meilleure manière d’expliquer l’existence des aperçus partiels de la vérité que nous trouvons dans les Védas, dans les livres canoniques du bouddhisme, et dans les Purànas qui sont de date plus récente. Toutes ces matières sont traitées avec tant de talent, et sont discutées dans un langage si élégant et si éloquent, que le lecteur s’aperçoit à peine des grandes difficultés du sujet, et

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garde dans son esprit une image, sinon complète et parfaitement fidèle, du moins très-nette, de la vie religieuse de l’Inde antique.

Le tome troisième, qui a paru au commencement de cette année, est aussi extrêmement intéressant, et se compose d’études sur les croyances religieuses les plus variées. Dans ce volume, M. Hardwick nous fait connaître d’abord les religions de la Chine, en commençant par les traditions nationales, recueillies par Confucius et fixées dans ses écrits. Puis il expose le système religieux de Lao-lseu, ou le tao-isme de la Chine, et en dernier lieu, il revient encore sur le bouddhisme, et nous montre cette religion sous la forme modifiée qu’elle revêtit, quand elle fut importée de l’Inde dans l’empire chinois. Après cette esquisse de la vie religieuse de la Chine, le plus ancien centre de la civilisation orientale, M. Hardwick nous transporte tout d’un coup dans le Nouveau-Monde, et nous dépeint le culte des peuplades sauvages de l’Amérique et les ruines de ces temples dans lesquels les races civilisées de ce continent, et particulièrement les Mexicains, se prosternaient jadis devant leur dieu ou leurs divinités. En dernier lieu, l’auteur nous conduit dans la mer du Sud, et nous fait visiter ces nombreuses îles qui forment entre la côte occidentale de l’Amérique et la côte orientale de l’Afrique une chaîne s’étendant sur la moitié du glohe, et qui sont habitées par les descendants de la race, autrefois une, des malaio-polynésiens.

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Les détails qu’il est possible à M. Hardwick de donner sur tant de systèmes divers, dans les limites où il s’est circonscrit, sont nécessairement très-sommaires et généraux; et ses remarques sur les mérites et les défauts de chacun d’eux, lesquelles étaient plus amples dans le second volume , se sont réduites à des dimensions beaucoup moindres dans le troisième. 11 déclare distinctement qu’il n’écrit pas pour les missionnaires. « Mon objet principal, dit-il, n’est point d’attirer vers le christianisme les esprits les plus réfléchis du paganisme. Quelque louable que puisse être cette tâche , si digne qu’elle soit d’occuper les plus hautes facultés intellectuelles des personnes qui ont à cœur de contribuer au progrès de la vérité et de la sainteté parmi nos frères païens, il y a plus près de nous des difficultés qui peuvent être regardées avec justice comme ayant des droits antérieurs à l’attention de celui à qui ses fonctions mêmes imposent le devoir de défendre la religion chrétienne dans une de nos universités. »

Nous regrettons, nous l’avouons, que M. Ilardwick ait donné cette direction à son travail. Si, en écrivant sa critique des systèmes anciens ou modernes de la religion païenne, il s’était placé en face d’une de ces pauvres et faibles créatures, que les missionnaires rencontrent sans cesse sur leurs pas, s’il s’était mis devant un homme élevé dans la foi de ses pères, accoutumé à appeler son dieu ou ses dieux par des noms

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qui lui seraient sacrés depuis sa plus tendre enfance, devant un homme qui aurait trouvé bien des secours et des consolations véritables dans sa croyance en ses dieux, — qui se serait abstenu de commettre des crimes, parce qu’il redoutait le courroux d’un Etre divin, — qui aurait fait une pénitence austère dans l’espoir d’apaiser la colère céleste, et donné volontairement à ses prêtres non pas seulement la dîme, mais la moitié de ses biens, et même sa fortune tout entière, afin qu’ils prient pour lui et consentent à l’absoudre de son péché, — si, dis-je, en discutant les systèmes anciens ou modernes de la religion païenne, M. Hardwick avait essayé d’adresser ses arguments à un tel auditeur, nous croyons que son sujet lui aurait inspiré à lui-même un intérêt plus réel, plus attachant, plus humain. Il aurait cherché, avec un plus vif désir de les découvrir, les bons éléments dans toutes les formes de la croyance religieuse. Quand un païen a fait tout ce qu’il pouvait faire, et beaucoup plus que nombre de ceux qui ont reçu la vraie lumière de l’Évangile, aucun missionnaire sensé ne pourrait se résoudre à lui dire qu’il est exclu de toute espérance de salut, et fatalement voué à la damnation éternelle. Il est possible de donner une interprétation charitable à beaucoup des doctrines du paganisme ancien, et c’est ce que les missionnaires sont obligés de faire dans la pratique pour le paganisme moderne. Considérons seulement ce que sont ces doctrines. Ce ne sont pas des *

théories inventées par des hommes qui veulent fermer les yeux à la vérité du christianisme : ce sont des traditions sacrées auxquelles des millions d’hommes ajoutent foi, parce qu’on leur a appris dès leurs premières années à les révérer, comme nous, nous croyons au christianisme. C’est la seule nourriture spirituelle que Dieu dans sa sagesse ait mise à leur portée. Mais si nous nous mettons à songer au paganisme européen, et que nous nous arrêtions à observer la ressemblance entre certaines doctrines de Lao-tseu et celles d’Auguste Comte et de Spinoza, aussitôt notre sérénité d’esprit, notre justice historique , notre charité chrétienne nous abandonnent. Nous devenons des avocats luttant pour la victoire; nous ne sommes plus de calmes observateurs , des maîtres, des amis compatissants. M. Hardwick s’adresse parfois à des hommes comme Lao-tseu ou le Bouddha, morts depuis plus de deux mille ans, sur un ton d’orthodoxie blessée, qui peut être ou n’être pas convenable dans une controverse moderne, mais qui est assurément étrange en présence de ce fait qu’il a plu à Dieu de permettre que ces hommes et des millions de leurs sectateurs naquissent sur la terre sans avoir la moindre chance d’entendre jamais dire un mot touchant l’existence de l’Évangile. Nous ne pouvons pénétrer les secrets de la sagesse divine, mais il est de notre devoir de croire que Dieu a ses desseins en toutes choses, et qu’il saura comment juger ceux à qui lui-même a si peu donné. Le christianisme n’exige

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pas de nous qu’avec notre faible vue et notre intelligence bornée nous embrassions toute l’étendue de ce plan divin d’après lequel Dieu a gouverné l’univers depuis le commencement des temps. On plaint l’homme qui est né aveugle, on ne se met pas en colère contre lui; etM. Hardwick, lorsqu’il veut réfuter les systèmes du Bouddha ou de Lao-tseu, nous semble traiter ces hommes trop -à la manière d’un sergent de ville qui rudoie un mendiant aveugle, et lui dit que son infirmité est feinte. Cependant si, en raison de ses fonctions, M. Hardwick trouvait qu’il lui était impossible de nourrir dans son cœur ou du moins d’exprimer quelque sympathie pour le monde païen, nous aurions encore préféré qu’il prononçât ses jugements avec la froideur de l’historien, plutôt que de l’entendre plaider sa cause avec toute la passion d’un homme de parti. Afin de prouver que notre religion est la seule vraie, il n’est sûrement pas nécessaire de soutenir que toutes les autres formes de croyance sont un tissu d’erreurs. Il n’y a pas de quoi s’effrayer si l’on découvre des traces de la vérité, voire même de la vérité chrétienne, chez les sages et les législateurs des autres nations. Saint Augustin n’a pas été troublé par cette découverte, et tout chrétien sérieux et éclairé se sentira rassuré par le langage que ce pieux philosophe n’a pas craint de tenir, en affirmant qu’il n’existe aucune religion qui ne contienne, au milieu de ses nombreuses erreurs, quelque vérité réelle et divine. C’est manquer de foi à

Dieu et à l’impénétrable sagesse avec laquelle il régit le monde, de penser que nous devons condamner d’une manière absolue toutes les religions anciennes, sauf la religion judaïque. Le vrai esprit du christianisme nous fera plutôt fermer les yeux sur bien des choses qui nous choquent dans la religion des Chinois, des sauvages de l’Amérique, ou des Hindous civilisés, et nous amènera à essayer d’apercevoir, même dans ces cultes dégradés, cette étincelle du feu céleste qui s’y trouve cachée quelque part, et qui peut donner lumière et chaleur aux cœurs des Gentils, si « par la patiente persévérance dans le bien, ils cherchent la gloire, et l’honneur, et l’immortalité. » 11 y a eu dans la pensée de M. Hardwick une préoccupation secrète qui se trahit sans cesse, et qui l’a certainement empêché de profiter de bien des enseignements profonds qu’offre l’élude des religions anciennes. Il emploie des termes durs parce qu’il pense non pas au pauvre Chinois ou à l’Hindou rêveur dont il combat les croyances, mais aux philosophes modernes; et il est évidemment heureux de saisir toutes les occasions où il peut montrer à ces derniers que leurs systèmes ne sont que des plagiats du paganisme antique. Ainsi il dit dans l’Introduction de son troisième volume :

t On me permettra d’ajouter que, dans les chapitres qui vont suivre, le lecteur attentif reconnaîtra sans peine la tendance propre de certaines spéculations présentement en vogue, et qu’on nous recom-

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mande comme s’accordant entièrement avec les dernières découvertes de la science, et comme formulant les réponses réfléchies de l’oracle qui parle au dedans de nous. Malgré tout ce que l’on a dit en leur faveur, ces théories ne sont guère qu’un retour à des erreurs reconnues comme telles depuis longtemps, un réveil de volcans éteints; ou, pour prendre les choses au mieux, elles offrent simplement d’introduire parmi nous un cortège d’agents civilisateurs, dont l’efficacité a été expérimentée dans d’autres pays, et a été trouvée insuffisante. Il y a longtemps que la classe qui gouverne la Chine est familière avec la métaphysique de Spinoza. En Chine aussi on a appliqué sur l’échelle la plus étendue les principes sociaux de M. Comte. Depuis des siècles les Chinois sont au point où quelques-uns de nos contemporains voudraient en venir dans nos contrées, avec cette seule différence que le législateur païen qui avait perdu toute croyance en Dieu s’efforçait de redresser les griefs et de relever la condition morale de ses sujets en étudiant la politique ou en concevant quelque nouveau plan pour améliorer l’organisation sociale, tandis que chacun de nos philosophes positivistes, en s’attribuant un rôle analogue à celui des anciens positivistes de la Chine, se trouve repousser un système religieux qui a fait ses preuves comme étant la plus puissante des forces civilisatrices, le champion constant des droits et de la dignité de l’homme. Le positivisme voudrait remplacer la religion chrétienne

par une phase du paganisme remplie de décevantes promesses, ce qui assimilerait notre dix-neuvième siècle à l’âge d’or de Mencius et de Confucius, ou lui permettrait, en d’autres termes, de consommer sa liberté religieuse et d’atteindre au but suprême du progrès en retombant dans l’enfance et dans l’imbécillité morale. »

Peu de personnes sérieuses aimeront l’esprit de ce paragraphe (1). L’histoire de la religion ancienne

(l) [Dans une étude sur l’unité morale de l’espèce humaine ( Revue des Deux-Mondés, 15 octobre 1868), où il combat victorieusement l’objection sceptique contre la morale, à savoir, chez les peuples sauvages pas de morale, chez les peuples civilisés morale contradictoire, M. Janet examine, dans un esprit bien différent de celui que blâme ici M. Max Millier, le côté de l’enseignement de Confucius qui touche à sa thèse, et, comme aime à le faire toute âme éprise de la beauté morale, il arrête avec complaisance ses regards sur les parties de cette philosophie qui sont bonnes et propres à nous porter nous-mêmes au bien, tout en reconnaissant ce qui lui manque sur des points capitaux.

« Confucius, dit M. Janet (p. 1)20), s’exprime sur la loi morale et ses caractères essentiels avec une élévation, une fermeté et une clarté que l’on ne trouve que chez les philosophes grecs ou dans la philosophie moderne de l’Europe. Le caractère essentiel de cette loi-” est à ses yeux celui-là même dont nous débattons en ce moment la vérité, à savoir l'obligation immuable et absolue. « La règle de conduite morale, dit-il, est tellement obligatoire qu'on ne peut s’en écarter d’un seul point un seul instant. Si l’on pouvait s’en écarter, ce ne serait plus une règle de conduite immuable. . . » — a La loi du devoir, dit-il encore admirablement, est par elle-même la loi du devoir. » Il nous peint cette loi éternelle égale pour tous, quelle que soit leur condition , accessible aux plus humbles , surpassant en même temps les efforts des plus sages et des plus savants, si étendue, dit-il, qu’elle peut s'appliquer à toutes les actions des hommes, si subtile qu'elle n’est pas manifeste pour nous. Cette loi lui inspire des paroles d’un enthousiasme passionné. « Oh! que la loi de l’homme saint est grande! c’est un océan sans rivages! Elle produit

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est un sujet trop important, trop sacré pour qu’on s’en serve comme d’une batterie masquée contre l’incrédulité moderne; et aucun apologiste de la foi chrétienne ne devrait s’abaisser jusqu’à la défendre par des arguments du genre de ceux que peut mettre en avant un avocat peu convaincu de la bonté de sa cause, mais qui font sur l’esprit du juge l’effet tout opposé à celui qu’ils étaient destinés à produire. Si

'Pt entretient tous les êtres ! Elle touche au ciel par sa hauteur. Oh! qu'elle est abondante et vaste ! # Écoutez encore cette parole touchante et noble ; « Si le matin vous avez entendu la voix de la raison céleste, le soir vous pourrez mourir. »

Dans la partie de son travail ou il s’occupe de la morale bouddhique, M. Janet raconte la légende de Kunala, qui est trop belle pour que je ne la rapporte ici dans ses propres termes. Cette citation ne paraîtra pas déplacée dans un ouvrage consacré à l'étude des éléments vraiment religieux qui se trouvent dans les diverses croyances humaines.

« Quelque touchante que soit la précédente légende, elle le cède encore, à mon avis, à celle de Kunala, fils du roi Açoka. Celle-ci, historique ou non, réunit, on peut le dire, tous les genres de beauté. La belle-mère de Kunala se prend de passion pour ce jeune prince, et cette Phèdre indienne déclare cette passion dans les termes les plus ardents, qu'Euripide et Racine n’ont pas surpassés. « A la vue de ton regard ravissant, de ton beau corps et de tes yeux charmants, tout mon corps brûle comme la paille desséchée que consume l’incendie d’une forêt. » Kunala, comme un autre Hippolyte, lui répond par ces belles et nobles paroles : « Ne parle pas ainsi devant un fils, car tu es pour moi comme une mère ; renonce à une passion déréglée, cet amour serait pour toi le chemin de l'enfer. » Comme la malheureuse insiste et le presse : « O ma mère, dit le jeune prince, plutôt mourir eu restant pur; je n’ai que faire dUine vie qui serait pour les gens de bien un objet de blâme. » Cependant la reine obtient de son mari Açoka la jouissance du pouvoir royal pendant sept jours. Elle en profite pour condamner le prince Kunala à perdre les yeux. Les bourreaux eux-mémes se refusent à cet ordre barbare en s’écriant: « Nous n’en avons pas le courage. » Mais le prince, qui

nous voulons comprendre les religions de l’antiquité, il faut essayer de pénétrer, autant que nous le pouvons, dans l’atmosphère religieuse, morale et politique du monde ancien. Il nous faut faire ce que fait l’historien. Il faut que nous-mêmes nous devenions des anciens, sans quoi jamais nous ne comprendrons les motifs et le sens de leur foi. Prenons un exemple. Il y a des peuples qui ont toujours regardé la

croit que c'est par ordre de son père que ce supplice lui est infligé, les invite à obéir, et leur faisant un cadeau : « Faites votre devoir, leur dit-il, pour pris de ce présent. » Us refusent encore, et il faut que ce soit un exécuteur de hasard qui se charge de cette atrocité. Un des yeux est arraché d'abord ; le prince se le fait donner et le prend dans la main. ï Pourquoi donc, lui dit-il, ne vois-tu plus les formes comme tu les voyais tout à l’heure, grossier globe de chair? Combien ils s'abusent les insensés qui s'attachent à toi en disant : C'est moi ! >• Lorsque les deux yeux ont été arrachés, Kunala s'écrie : « L'œil de la chair vient de m’être enlevé, mais j’ai acquis les yeux parfaits de la sagesse. Si je suis déchu de la grandeur suprême, j’ai acquis la souveraineté de la loi ! » Il apprend que c’est sa marâtre, non son père, qui lui a fait subir un si affreux supplice, et il n'a pour eHe que des mots de pardon. « Puisse-t-elle conserver longtemps le bonheur, la vie et la puissance, la reine qui m’assure un si grand avantage! » Sa jeune femme, avertie de son supplice, vient au désespoir se jeter à ses pieds; il la console. « Fais trêve à tes larmes, ne te livre pas au chagrin. Chacun ici-bas recueille la récompense de ses actions. » Le roi, averti enfin de l’abus odieux que sa femme a fait du pouvoir qu'il lui a confié, veut la livrer au supplice. Kunala lui demande avec instance le pardon de la coupable. « Agis conformément à l’honneur, et ne tue pas une femme. U n’y a pas de récompense supérieure à celle qui attend la bienveillance - La patience, séigneur, a été célébrée par le Negrâta.... O roi, je n'éprouve aucune douleur, et malgré ce traitement cruel mon cœur n’a que de la bienveillance pour celle qui m’a fait arracher les yeux. Puissent, au nom de la vérité de mes paroles, mes yeux redevenir tels qu'ils étaient auparavant ! » A peine eut-il prononcé ces paroles, que ses yeux reprirent leur premier éclat. » Tr.]

8S ' LE CHRIST

mort avec la plus grande horreur. On peut dire que leur religion tout entière est une lutte contre la mort, et il semble que ce qu’ils demandent surtout à Dieu dans leurs prières, ce soit de jouir d’une longue vie sur la terre. Le Persan se cramponne à la vie avec une ténacité extraordinaire, et le même sentiment existe chez les Juifs. D’autres peuples, au contraire, regardent la mort sous un jour tout différent. Pour eux la mort est le passage d’une vie à une autre vie. Jamais leur esprit n’a conçu la plus légère appréhension au sujet d’une extinction possible de leur existence. Au premier appel du prêtre, ils sont prêts à quitter cette terre, et ils le font même quelquefois par un simple désir égoïste d’arriver à une vie meilleure. De pareils sentiments ne peuvent guère être appelés des convictions que se font les individus. Ce sont des particularités nationales, et elles exercent un empire irrésistible sur tous les membres de la même nation. Le dévouement sans bornes avec lequel les peuples slaves servent leur souverain fait que le paysan russe le plus abruti prend la place de son camarade qui vient de tomber dans la bataille, sans donner une pensée à sa femme, ni à sa mère, ni à ses enfants, qu’il ne doit plus jamais revoir. Il n’agit pas ainsi parce qu’il est arrivé par ses propres réflexions à cette conclusion qu’il doit se sacrifier pour son empereur ou pour son pays : il le fait parce qu’il sait que tout le monde en ferait autant; et la seule satisfaction qu’il se permette d’éprouver,

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