JO TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS
propagation du bouddhisme, nous lisons que le premier missionnaire bouddhiste pénétra dans l’Empire du Milieu en l’an 217 avant notre ère, et qu’un siècle plus tard, vers l’an 120, un général chinois, après avoir défait les tribus barbares au nord du désert de Gobi, rapporta comme trophée une statue d’or, la statue du Bouddha. Ce ne fut cependant qu’en l’an 65 après J.-C. que le bouddhisme fut officiellement reconnu par l’empereur comme troisième religion de l’État. Depuis cette époque, il a eu constamment, dans le Céleste-Empire, les mêmes honneurs que les doctrines de Confucius et de Lao-lseu ; et c’est seulement dans ces derniers temps que les trois religions dominantes ont eu à redouter une rivale nouvelle dans la religion du Chef des rebelles.
Une fois établis en Chine, et pourvus d’écoles et de couvents richement dotés, les religieux bouddhistes semblent avoir poussé très-activement leurs travaux littéraires, (Juelque énorme que fût déjà la masse des ouvrages bouddhiques apportés de l’Inde en Chine, les Chinois la grossirent encore dans des proportions formidables. Ils durent d’abord traduire les livres canoniques. Ce travail parait avoir été fait en collaboration par des Chinois qui avaient appris le sanscrit pendant leurs voyages dans l’Inde et par des Hindous qui venaient offrir leurs services aux couvents chinois pour assister les traducteurs indigènes.
La traduction de livres contenant l’exposition d’une nouvelle doctrine religieuse offre toujours de grandes
TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS iül difficultés. Cette tâche était particulièrement difficile quand il s’agissait d’exprimer les abstractions subtiles de la religion bouddhique dans l’idiome concret et positif des Chinois. Mais il y avait une autre difficulté, en apparence presque impossible à vaincre. Il fallait conserver en chinois beaucoup de mots, non seulement les noms propres, mais aussi les termes sacramentels de la religion bouddhique. Ces mots ne devaient pas être traduits, mais transcrits (1). Comment cette transcription était-elle possible dans une langue comme le chinois, dépourvue d’alphabet phonétique? Chaque caractère chinois est un mot; il a â la fois un son et une signification, et par conséquent ne peut servir à représenter le son de mots étrangers. Dans les temps modernes, certains
(1) « D'après le témoignage de Iliouen-tlisang, dit M. Stanislas Julien, les mots qu’on devait éviter de traduire étaient divisés en cinq classes :
« 1° Les mots qui ont un sens mystique, comme eeux des T'o-lo-ni (nhâranis) « charmes ou formules magiques. »
« 2° Ceux qui renferment un grand nombre de significations, comme P’o-kia-fan ( Bhaijavân ) « qui a six sens. »
« 3" Les noms de choses qui n'existent pas en Chine, comme les arbres Yen-feov ( Djmtibou ). Pou-li ( Bhôdhidrottma ), O'H (l[nritaki ).
« 4° Les mots que l'on conserve par respect pour leur antique emploi; par exemple. A-ncou-pou-li (Anoultara bôdhi ) « l'intelligence supérieure. » Ce n’est pas que ce mot ne puisse être traduit, mais depuis qu'il a été employé par Mo-teng (Kaç>ja~mûlavga), on l'a conservé sous sa forme indienne.
« 5° Les mots considérés comme produisant le bonheur ; par exemple, Pan-jo ( PradjnA ) « l’Intelligence. »
« Hiouen-thsang ajoute d’autres considérations qui ont décidé les
402 TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS caractères ont été spécialement affectés à la transcription des noms propres et des litres des étrangers ; mais tel est le caractère particulier du système graphique chinois que, même avec cet alphabet, il est seulement possible de représenter approximativement la prononciation des mots étrangers. Au temps des traducteurs de la littérature bouddhique, il n’v avait absolument rien qui ressemblât â un alphabet harmonique. Ils semblent n’avoir suivi que leur caprice individuel dans le choix purement arbitraire des caractères chinois qui leur paraissaient figurer le plus exactement le son des mots sanscrits. Or la langue chinoise tout entière se compose en réalité d’environ quatre cents mots, ou sons significatifs, tous monosyllabiques. Chacun de ces monosyllabes a un grand nombre de sens divers, suivant qu’il est prononcé avec des intonations ou des ac-
inlerprètes à conserver les sons de certains mots sans se permettre d’en donner la signification. « Si l'on ent traduit, dit-il, San-miaonnn-pou-U (Sanvjaksambâdhi) par « intelligence universelle, » on n’aurait pu distinguer ce mot d'expressions analogues, appartenant aux idées des Tixn-ssc, qui existaient auparavant dans la langue chinoise. Le mot Pou-ti-sa-to ( Bôdhis'aUva ), traduit littéralement par « être intelligent » eut perdu de sa noblesse et de son emphase; voilà pourquoi on l’a laissé comme voilé sous sa forme indienne. On a fait de même pour les noms sublimes du Bouddha qui, eu passant dans une langue vulgaire, eussent pu être exposés à la risée et aux sarcasmes des profanes.
« Les traducteurs de nos livres saints ont sans doute été guidés par les mêmes motifs, lorsqu'ils ont conservé les mots Hosannah , Eloïm, Adonaî, Jéhovah , AUéluya, etc. » ( Militaire de la rie de Hiouen-thsang, préface, p, xvu.)
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TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS Mi cents différents; et chacun de ces sens est figuré par un signe particulier. De cette manière il est arrivé que le dictionnaire chinois renferme quarante-trois mille quatre cent quatre-vingt-seize caractères ou mots, tandis que la langue chinoise ne possède guère que quatre cents sons principaux. Par conséquent, au lieu d’être astreints à employer toujours un même signe pour représenter un seul et même son, les traducteurs bouddhistes, disposant de celte multitude énorme de caractères homophones, se trouvaient libres de figurer un seul et même son de cent manières différentes. Ils usèrent et abusèrent de cette liberté. Chaque traducteur, chaque couvent choisissait les caractères qu’il lui convenait d’employer pour représenter la prononciation des mots indiens. Il en est résulté que plus de douze cents caractères chinois ont été employés pour rendre les quarante-deux lettres simples de l’alphabet sanscrit; si bien qu’après quelque temps les Chinois eux-mêmes ne surent plus lire (c’est-à-dire prononcer) ces transcriptions faites au gré du caprice individuel et comme au hasard. Que pouvait-on alors attendre des efforts des sinologues européens? Heureusement des compilateurs chinois, pour'faciliter à leurs compatriotes la lecture de ces ouvrages, avaient rédigé des recueils de notes et des listes de mots, donnant l’explication des règles suivies par les différents interprètes dans leurs transcriptions des noms de personnes et de lieux, ainsi que des termes techniques de philQsophie et de réli-
m TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS gion, qui se trouvaient dans les auteurs indiens. A l’aide de ces compilations, et après seize années consacrées à éludier les traductions chinoises d’ouvrages sanscrits et un grand nombre de travaux originaux composés par des Bouddhistes chinois, M. Stanislas Julien parvint enfin à saisir le fil qui devait le guider dans ce labyrinthe. Grâce à sa connaissance du sanscrit, qu’il apprit uniquement parce qu’il y avait reconnu un instrument indispensable pour ses recherches, il peut donner aujourd’hui (ce que ne pourraient pas faire les plus instruits des lettrés chinois) la forme correcte et le sens précis de tous les mots empruntés par les écrivains chinois à la littérature bouddhique de l’Inde.
Sans ce travail long et épineux, qui aurait lassé la patience et refroidi l’ardeur d’un savant moins infatigable, les trésors de la littérature bouddhique conservée en Chine étaient en réalité inutiles. Abel Rémusat qui, de son vivant, passait pour le premier sinologue de l’Europe, entreprit, il est vrai, de traduire les voyages de Fa-hien, pèlerin bouddhiste qui visita l’Inde vers la fin du quatrième siècle après J. -C. Sous bien des rapports cette traduction était une œuvre de grande valeur, mais l’impossibilité de rétablir les termes sanscrits si étrangement dénaturés dans leurs transcriptions chinoises faisait le désespoir de tous les lecteurs. Qui aurait jamais pu deviner que Ho-kia-lo était mis pour le sanscrit Vyàkarana « sermons; » Po-to pour le sanscrit Avadâna
TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS 405 « paraboles; s Kia-ye-i pour le sanscrit Kâsyapîyas « les sectateurs de K:\syapa? » Quelquefois Abel Rémusat, aidé par M. de Chézy, avait rencontré juste dans ses conjectures; et, après lui, des indianistes, tels que Burnouf, Lassen et Wilson, purent restituer avec plus ou moins de certitude la forme originale d’un certain nombre de mots sanscrits, malgré le déguisement qui les rendait presque méconnaissables. Mais il n’y avait rien de systématique, et par conséquent rien de certain, dans ces conjectures ; et mainte fois on tira de traductions partielles de Bouddhistes chinois des conclusions fausses qui sont encore adoptées aujourd’hui par quelques orientalistes. Avec la méthode de M. Julien, la certitude mathématique semble avoir remplacé les conjectures savantes ; et les sinologues qui sauront en faire l’application pourront donner désormais un caractère de parfaite authenticité à leurs traductions de ces texlcs chinois qui contiennent tant de renseignements précieux sur l’origine, l’histoire et la portée véritable des doctrines bouddhiques.
Quoique les principales difficultés aient été levées par la persévérance de M. Stanislas Julien, et que nous voyions le fruit de ses labeurs dans son admirable traduction des Voyages des pèlerins bouddhistes, il reste cependant encore un point à éclaircir. Comment les Chinois, dont les oreilles ne sont sans doute pas faites autrement que les nôtres, ont-ils pu dénaturer aussi étrangement les mots sanscrits-
406 TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS qu’ils ont figurés par leurs signes phonétiques? Cela peut s’expliquer en une grande mesure par les lacunes qui existent dans leur langue. Des sons aussi ordinaires que v, g, r, b, d et a bref, sont inconnus en chinois au commencement des mots. Il ne s’y trouve pas non plus de consonnes doubles, chaque consonne étant toujours suivie d’une voyelle ; et le nombre des lettres qui peuvent y être employées comme lettres finales est extrêmement restreint. Cela explique pourquoi la transcription de Buddha a dû être Fo-to. 11 n’y avait pas de signe pour un b initial, et il n’était pas possible de représenter une consonne redoublée, comme ddh. Dans la langue écrite, Fo-to était la reproduction la plus fidèle qu’un Chinois pût donner de Buddha. Mais en était-il de même dans la langue parlée? Était-il réellement impossible A Fa-bien et «à Iliouen-lhsang, qui avaient passé tant d’années dans l’Inde et qui possédaient à fond la grammaire sanscrite, de distinguer le son de Buddha d’avec Fo-to? Nous ne pouvons le croire. Nous sommes convaincu que Hiouen-thsang, quoiqu’il écrivît et qu’il dût nécessairement écrire en chinois Fo-to, prononçait Bouddha, comme nous prononçons nousmêmes ce mot. Nous croyons que c’est seulement dans le vulgaire que le nom Fo-to, remplacé plus tard par l’abréviation Fo, était employé pour désigner le fondateur du bouddhisme. De même les pèlerins chinois écrivaient Ni ep an, mais prononçaient Ni rvâua ; ils écrivaient Fan-lon-mo, et prononçaient Drahina,
TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS 407 Rien ne prouve non plus que nous devions rendre les Chinois seuls responsables de toutes ces formes barbares. Au contraire, il est presque avéré que, dans certains cas, la différence frappante entre les mots sanscrits, tels qu’ils sont figurés dans les traductions, et ces mêmes mots, tels que nous les trouvons dans la langue classique de Pànini, doit s’expliquer par l’altération qu’avait déjà subie l’idiome parlé de l’Inde au temps de l’établissement du bouddhisme, et qui était devenue encore plus sensible à l’époque où cette religion pénétra en Chine. Le sanscrit avait cessé d’être l’idiome vulgaire de l’Inde avant le règne d’Asoka. Les , édits gravés sur les rochers de Dhauli, de Ghirnaret de Kapurdigiri, sont composés en un dialecte cfüi est au sanscrit ce que l’italien est au latin. Il est vrai que les livres canoniques des Bouddhistes sont écrits en un sanscrit assez correct, bien différent du dialecte corrompu d’Asoka. Mais ce sanscrit était, comme le grec d’Alexandrie et le latin de Hongrie, une langue savante, employée uniquement dans les compositions littéraires ; ce n’était plus l’idiome vivant de l’Inde. Or c’est un fait curieux que, dans beaucoup des livres sacrés du bouddhisme, le texte, écrit en prose sanscrite, est entremêlé de portions poétiques, appelées Gàlhàs ou vers chantés, qui ne font que répéter sous une forme différente le récit ou le discours qui vient d’être exposé en prose. Le dialecte de ces chants est plein de ce que les grammairiens appelleraient des formes irrégulières, c’est-à-dire de ces formes alté*
408 TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS rées qui se produisent inévitablement dans le parler populaire. Ce sont des formes populaires analogues à celles qu’on a remarquées dans les inscriptions d’Asoka, et qu’on retrouve plus tard en pâli, ainsi que dans les dialectes prâcrils modernes.
Diverses conjectures ont été formées pour expliquer ce mélange, dans les écritures bouddhiques, de prose correcte et de stances incorrectes contenant une reproduction libre du texte précédent. Burnouf, qui est le véritable fondateur de l’étude critique du bouddhisme, suppose qu’il y avait eu peut-être, outre le canon fixé par ces trois conciles, un autre recueil des doctrines bouddhiques, rédigé en un style populaire qui se serait développé postérieurement à la prédication de Sàkya, et qui serait intermédiaire entre le sanscrit régulier et le pâli. Cependant, après avoir proposé sous forme dubitative cette solution possible de la difficulté, il incline à croire que ces parties poétiques ou Gàlhâs furent rédigées hors de l’Inde par des écrivains auxquels le sanscrit n’était plus familier, et qui se sont efforcés d’écrire dans la langue savante, qu’ils connaissaient mal, avec les libertés que donne l’emploi habituel d’un dialecte populaire peu arrêté. D’autres indianistes ont proposé d’autres explications de celte difficulté, sans qu’aucune d’elles fût satisfaisante. Le problème semble avoir été enfin résolu par un savant Hindou, Bahu Bajendralal, qui nous offre un intéressant exemple de la manière dont les travaux des savants
TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS 409 européens réagissent sur l’esprit hindou. 11 va sans dire que la connaissance du sanscrit est familière à Babu Rajendralal. C’est un pandit, mais en même temps un savant et un critique dans notre sens de ce mot. Il a publié des textes sanscrits après avoir soigneusement collationné les manuscrits ; et dans les divers mémoires insérés par lui dans le journal de la Société asiatique du Bengal, il a prouvé qu’il est bien au-dessus des préjugés de sa classe, qu’il s’est défait de ces opinions erronées sur l’histoire et la littérature de l’Inde dans lesquelles tout Brahmane est élevé, et qu’il s’est profondément pénétré des principes de critique qui on t guidé des hommes comme Colebrooke, Lassen et Burnouf dans leurs recherches sur la littérature de son pays. 11 écrit en anglais avec une clarté et une simplicité remarquables, et ses arguments feraient honneur aux meilleurs indianistes d’Angleterre. Voici ce qu’il dit des vues émises sur les Gàthàs par Burnouf, dans son Introduction à l'histoire du Buddhisme indien :
« Nous osons penser que l’opinion de Burnouf sur l’origine des Gàthàs est fondée sur une fausse appréciation du style sanscrit. La poésie des Gàthàs se distingue par une élégance recherchée qui indique immédiatement que ce ne sont pas les compositions d’écrivains étrangers aux premier^ principes de la grammaire. Les auteurs font preuve de beaucoup de savoir, et discutent les questions les plus subtiles de logique et de métaphysique avec beaucoup de finesse et d’ha-
410 TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS bileté. Quand nous voyons que ces hommes s’étaient rendu parfaitement familières les formules les plus compliquées de la logique sanscrite, qu’ils ont exprimé les idées métaphysiques les plus abstraites en un style précis et souvent dans un beau langage, qu’ils ont composé des vers faciles et élégants en Ârya, en To/aka et autres mètres difficiles, on a de la peine à croire qu’ils ignoraient les rudiments de la langue dans laquelle ils écrivaient, et qu’ils étaient incapables de conjuguer le verbe être à tous ses temps et à toutes ses personnes... Il semble plus raisonnable de supposer que les Gàlhàs sont l’œuvre de poètes, contemporains ou successeurs immédiats de Sâkya, qui , dans des poésies simples et populaires, racontaient aux pieuses assemblées des fidèles les paroles de leur maître vénéré et les différents traits de sa vie. Avec le temps ces poésies furent regardées comme les sources où l’on pouvait trouver les renseignements les plus authentiques sur tout ce qui concernait le fondateur du bouddhisme. Cette supposition est d’autant plus vraisemblable, qu’on fait grand cas dans l’Inde, particulièrement dans les livres bouddhiques, des chants populaires et des improvisations des poêles. A l’appui de notre conjecture, nous devons faire remarquer que, dans les écritures sacrées dont nous parlons en ce moment, les portions poétiques entremêlées à la prose sont généralement introduites pour corroboier ce qui vient d’être exposé, et sont précédées de la formule ; Là-dessus on peut dire, 5