‹ Essais sur l'organisation des arts en provinceChapitre 18 sur 22 · A PROPOS DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

A PROPOS DE LA QUESTION

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[ Concret de$ Sociités savantes des déparlements; séance du •0 mars 185?.)

-njaMessieurs,

""'Bien qu'il ne m'appartienne plus de traiter sans un certain embarras la question qui vous est soumise, je ne puis me défendre de constater avec vous les fruits merveilleux que la province pourrait recueillir de l'assentiment ilu gouvernement au vœu que cette question implique. S'il est vrai que le bien dépende presque toujours de la manière dont on le fait, c'est surtout en matière d'éducation publique. Je ne pense pas que la province se rende un très-juste compte de la part énorme qui lui est dévolue dans les commandes et acquisitions ministérielles ; elle n'a jamais

calculé peut-être qu'en dehors de quelques œuvres peu nombreuses, réservées pour le musée des artistes vivants, toute cette longue liste d'ouvrages de peinture et de sculpture acquisparlegouvernementàlasuitedechaque eiposition annuelle; que de plus, les commandes faites aux peintres et sculpteurs par la direction des Beaux-Arts; qu'enfin, les innombrables copies exécutées d'après leschefsd'œuvre de l'art contenus dans le Louvre, tout cela se distribue et se disperse entre les muséesetles églises des principaux chefs-lieux de nos départements. Paraît-il que la province ait profité beaucoup, pour l'éducation de ses artistes et de ses populations, des largesses du musée Napoléon qui dota si richement ses premiers musées, et des répartitions plus modernes des divers ministères? Il faut avouer franchement le contraire, et dire qu'il y a un siècle, quand la province n'avait pasde musées des chefs-d'œuvre de l'art, elle avait des artistes, et que les bons ouvrages de peinture et de sculpture de l'école de Paris, dès

qu'ils entrent dans l'un de ces musées, deviennent aujourd'hui lettre morte pour nos pauvres apprentis de province.

De son côté, l'administration des Beaux- Arts, à laquelle il n'est point facile, faute de catalogues, d'inventaires et de rapports, de s'éclairer suffisamment sur les besoins comparatifs de chaque département, peut se croire un peu trop aisément quitte envers la province quand elle a épuisé ses distributions annuelles. — Il est certain que ce n'est pas tout d'envoyer des chefs-d'œuvre et des modèles, il faut enseigner aux provinces à comprendre ces chefs-d'œuvre et à se servir de ces modèles. — Or, entoutarl comme en tout métier, il est un moyen qui apprend plus vite à faire une merveille que de la regarder fixement, c'est de la voir faire. Vous pressentez déjà, messieurs, où j'en veux venir : je voudrais qu'au lieu d'envoyer à la province les chefsd'œuvre tout faits des artistes renommés, on envoyât les artistes renommés faire des chefs-d'œuvre dans la province.

Les peintres et les sculpteurs parisiens ou du moins travaillant à Paris, sont innombrables. Dans les conditions actuelles, l'administration des Beaux-Arts ne connaît et ne peut connaître qu'eux; cinq ou six noms d'artistes travaillant en province lui sont tout au plus familiers. Il y a là une inégalité de protection aussi inévitable que fâcheuse. La France entière fournit le budget des arts, la France entière devrait en profiter. Il serait certes de première équité, si possible, que les bienfaits et les commandes de l'administration atteignissent nos artistes provinciaux dans les villes où ils luttent contre la misère, 4'indifférence, le petit goût, et le peu de ressources d'étude, enfin contre toutes les plus tristes exigences.

Il n'y faut point compter. Cette protection à distance etde confiance n'est guère praticable. Si ces pauvres absents ont tort, la première raison en est que l'administration ne connaît point leurs œuvres, et que ces œuvres ne peuvent lui être désignées que par la faveur pu-

blique dans ce grand concours des expositions annuelles dont l'abord ne leur est pas tou* jours facile.

Que pourrait donc demander la province à l'administration? D*abord, d'encourager les artistes locaux en leur confiant, sur la propo* sition des conseils municipaux, les travaux dont ceux-ci les jugeraient dignes. Et puis, dans l'état où sont les études d'art en province, j'y reviens et je le répète, rien ne serait plus utile, rien ne produirait de plus immanquables résultats, que d'envoyer exécuter sur place, dans nos départements, des travaux de décoration, des œuvres sérieuses, par nos plus habiles' artistes contemporains. Rappelez-vous, messieurs, ce que peut un bommé arrivant dans un pays, même quelque peu barbare, si cet homme porte au front l'auréole de son propre talent, et l'étoile de la féconde école dont il sort. Rappelez-vous, messieurs,— que ces grands noms me pardonnent, — ce que put à Milan le Florentin Léonard, à Mantoue Jules Romain, Caravage à Naples, Vandyck

en Angleteire. Rappelez-vous l'épaisse pépinière que firent éclore deux ou trois Italiens à Fontainebleau. Notez, messieurs, que dans notre éblouissante école parisienne d'aujour-.; d'hui, si nombreuse et si variée, chaque pro»»i vince pourrait aisément retrouver l'un de ses enfants aux premiers rangs de l'une des légions de l'art ; et celui-là serait plus à même peut-être de comprendre et de développer le génie de sa province.

Je trouve, messieurs, dût l'administration des Beaux- Arts estimer qu'une telle mission donnée à un habile artiste équivaut pour une ville à dix bons tableaux expédiés à son musée, je trouve qu'il y aurait encore bénéfice pour cette ville, car l'artiste renommé, eu apportant à ses pauvres confrères de province les ardeurs ambitieuses de la rivalité, les secrets si multipliés du métier, les préoccupations délicates et élevées de notre école actuelle, déposerait parmi eux, avec le modèle d'une œuvre glorieuse pour la ville quelle décorerait, non plus la lettre morte de l'art, mais son esprit qui vivifie.

Le Congrès pourrait donc émettre au moins le vœu que l'administration des Beauï-Arls, outre la part qu'elle pourrait prendre àl'exécution par des artistes locaux de travaux dans nos provinces, fît exécuter sur place, dans les villes dont les écoles pourraient en profiter, des peintures ou des sculptures considérables, par d'habiles artistes de l'école parisienne, appartenant autant que possible, par leur naissance, à la province dont ils décoreraient les monuments.

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