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Noms et concepts, loc. cit., p

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et à l'intérêt pratique une grande part dans la formation des concepts, bien qu'il distingue soigneusement entre l'abstraction spontanée et l'abstraction réfléchie, au point d'avoir fait croire aux néo-scolastiqucs qu'il pensait à peu près comme eux, accepte en réalité la théorie des modernes et oriente toutes ses analyses de façon à constituer l'idée générale par l'appréhension d'un rapport de ressemblance entre des objets dont les qualités abstraites ont été préalablement comparées.

La question pendante entre les partisans d'Aristote et les modernes est donc de savoir si le concept général ne peut être formé que par la comparaison discursive des ressemblances préalablement abstraites ou si, au contraire, le concept général n'est qu'un concept abstrait par une analyse immédiate des données de l'expérience et auquel l'esprit attribuerait une possibilité d'extension indéfinie.

Les analyses des modernes sont dans toutes les mémoires. Je veux mettre ici en face d'elles celles que pourrait faire un moderne qui se placerait au point de vue d'Aristote. Il sera peut-être après plus aisé de comparer et de voir quelles sont de ces sortes d'analyses celles qu'il convient de préférer.

Et d'abord n'y a-t-il pas lieu de distinguer entre plusieurs sortes d'idées générales? Toutes celles qui s'expriment par des noms communs ont-elles exactement la même portée? Et s'il y en a de plusieurs espèces, ne faudra-t-il pas reconnaître plusieurs procédés de formation ?

Il y a des idées générales de qualités simples, il y a des idées générales détres. il y a des idées générales de rapports. Le jaune, le rouge ou le vert, le sol ou le la, l'odeur de la rose ou du jasmin, la saveur de la truffe ou de la fraise, le tiède ou le brûlant, le poli, le rugueux ou le velouté, sont des idées générales de qualités simples et de même les idées purement psychologiques de chacune des cinq classes de nos sensations : couleur, son, odeur, saveur et tact.

Les idées d'homme, de tigre, de lion, de cheval, d'âne, de mouton, de poule, de lièvre, de foin, de mousse, de fougère, de blé, de lis, d'œillet, de peuplier, de chêne, etc., sont des idées d'êtres.

Les idées de couleur, de son, de température envisagées au point de vue physique, les idées de pesanteur, d'équilibre, de mouvement, de vitesse, de fonctions, d'organes, de vie, de mort, de cause, de substance, de fin, etc., sont des idées de rapports.

Ici se présente immédiatement une difficulté. Les êtres sont-ils autre chose que des rapports entre qualités? Les substantialistes diront oui; les phénoménistes répondront non. Mais ce sera là une discussion métaphysique ou ontologique. Du point de vue purement logique — et peut-être est-ce en cela seul que consiste le paralogisme des phénoménistes qui ne font que de la logique quand ils croient faire de l'ontologie, — il ne saurait être douteux que l'idée générale d'une espèce d'êtres quelconques se résout en idées élémentaires, lesquelles ne sont et ne peuvent être que des idées de qualités, en sorte que l'idée générale n'exprime en dernière analyse qu'un rapport plus ou moins complexe entre qualités. L'idée elle-même d'être ou de substance n'est, aux yeux du psycho-

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logue, qu'une idée de qualité, car c'est une qualité que d'être ou d'être substance. Et comment nous en étonner si le sujet logique ne saurait être que général, tandis que le sujet ontologique, le vrai être ou la vraie substance, ne saurait jamais être qu'individuel et que singulier, et à vrai dire n'est jamais que le moi qui pense ce qu'il énonce? xVinsi l'idée d'homme ou de lion ou de chêne ou de pierre se résout en un certain nombre d'idées de qualités ou de caractères qui, à leur tour, se résolvent en d'autres jusqu'à ce qu'enfin on arrive à des rapports entre des qualités simples. L'on dit : l'homme est un mammifère bimane. Mammifère, qu'est-ce à dire? C'est que l'homme naît vivant, qu'il est nourri par le lait sécrété dans une glande spéciale, etc. Analysez chacune de ces idées élémentaires, celle de lait ou de glande, par exemple, vous verrez qu'elles se réduisent à des groupes de qualités simples qui sont, pour le lait, d'être blanc, liquide, frais, avec un léger goût sucré, etc. Il en est de même pour toutes les autres.

Voilà donc toutes nos idées ramenées à des idées de qualités simples ou à des idées de rapports plus ou moins complexes entre les qualités simples. Nous n'avons plus maintenant, pour résoudre la question du point de vue où nous nous sommes placés, qu'à nous demander quel est le procédé par lequel l'intelligence peut former sans discours et les unes et les autres, et si ce procédé est différent dans chaque cas ou s'il est le même dans tous les deux.

Nos idées de qualités simples sont toutes des idées générales de sensations : jaune, rouge, vert; sol, la, si; tiède ou brûlant, parfum de la rose ou du jasmin, goût de la truffe ou de la fraise, rugueux ou poli, dur

OU mou, lesquelles en dernière analyse se ramènent à des idées plus générales encore dont le nom désigne une classe entière de sensations : couleur, son, odeur, saveur, tact. Comment acquérons-nous ces idées et quelle est la portée qu'il convient de donner à leur universalité?

En chaque objet sensible, la qualité simple qui correspond à tel ou tel sens est séparée des autres qualités, abstraite par le fonctionnement même et l'exercice du sens. Je distingue dans une fraise sa couleur vermeille de sa résistance tactile ou de son parfum simplement parce que je sens le rouge par les yeux, la résistance par les doigts et le parfum par le nez. « Nos sens, ainsi que disait Laromiguière, sont donc des machines à abstractions. »

Mais ce rouge vermeil qui est en la fraise et que ma vue m'a permis de considérer à part, comment est-ce que j'arrive à concevoir qu'il s'est trouvé ou qu'il a pu se trouver autrefois dans un grand nombre d'objets très différents de cette fraise par leur forme et par leur poids, et qu'il pourra dorénavant se trouver dans un très grand nombre d'objets non moins différents? Car n'est-ce pas là ce qui constitue à proprement parler la généralisation, à savoir que l'idée conçue à propos d'un seul objet est regardée comme susceptible d'une reproduction indéfinie? N'est-ce pas en effet cette conception des couleurs qui a donné naissance à l'art du teinturier? cette conception des sons qui a donné naissance aux instruments de musique? cette conception des formes qui a donné naissance au dessin ? Et si l'on examine plus à fond cette propriété essentielle par laquelle l'idée générale est générale, c'est qu'elle permet de concevoir le différent

comme semblable et de mettre le semblable dans le différent. Toutes les étoffes teintes de la même couleur rouge, laine, soie, coton ou jute sont semblables par la couleur, et on pourra regarder comme semblables de cette façon non seulement toutes les étoffes, mais tous les objets, murs, boiseries, tentures, potiches, qui présenteront la même couleur.

Il y a donc des idées de qualités simples qui présentent les caractères de la généralité. Comment les ont-elles revêtus? 11 semble qu'il soit bien difficile ici de ne pas reconnaître avec les scolastiques et quelques modernes ' que c'est par une réflexion de l'esprit sur l'idée abstraite, par une intention mentale qui a reconnu dans l'idée la possibilité de se retrouver en un nombre indéfini d'objets. Et nous avons vu aussi que c'est en cette tendance que Taine a placé le caractère propre de la généralité de l'image.

Maintenant le rouge ou le sol ou l'odeur de rose ainsi abstraits par le sens sont-ils identiques à l'idée? Il n'en est assurément rien. Car la vue me donne ce rouge avec cette forme et ces dimensions et non pas le rouge de même nuance, mais susceptible de se retrouver semblable avec toute autre forme ou toutes autres dimensions. Il y a donc, en dehors de l'abstraction opérée naturellement par le sens, une autre abstraction qui échappe aux fonctions sensorielles; c'est celle par laquelle la sensation donnée, le rouge, par exemple, est distinguée des éléments concomitants, comme la forme et les dimensions, qui sont aussi des sensibles propres du sens. Car la vue

i. Voy. DcGAS, Le psittacisme et la pensée symbolique, i" partie, c. 2. 1 vol. in-18. Alcan, 189C.

peut bien par son seul fonctionnement séparer la couleur du son, mais elle ne saurait séparer la couleur de la figure. Pour que la couleur soit abstraite de la figure et la figure de la couleur, il faut qu'une distinction s'opère, que le sens par lui-même paraît bien incapable d'accomplir. C'est pour expliquer cette distinction que les empiristes ont recours à l'image composite dans laquelle, par l'annulation des différences et le renforcement des ressemblances, la donnée couleur peut être conservée sans être associée à telle ou telle figure. Ce qui peut-être est tout simplement une illusion, car l'image composite d'une couleur quelconque a toujours dans la représentation visuelle une figure aux contours plus ou moins précis; et si nous négligeons ces contours c'est précisément parce qu'ils n'ont dans le cas présent aucun intérêt pour nous. Mais pour qu'ils n'aient aucun intérêt, il faut donc que nous préférions dans l'image que nous évoquons une partie à une autre, et donc, pour que la distinction s'opère dans l'image, qu'elle ait été opérée auparavant dans l'esprit.

Il ne servirait de rien non plus de dire que c'est le mot rouge qui nous permet d'opérer sur la couleur sans figure, car, pour que le mot même ait été revêtu de son exacte et précise signification, il faut qu'une distinction mentale antérieure ait permis, comme nous venons de le faire voir, celte même signification.

Donc il y a dans la conception générale des qualités simples les plus voisines de la sensation : 1° une sorte d'abstraction sensible naturelle et toute passive ; 2° une distinction opérée par l'esprit entre les qualités élémentaires de la sensation abstraite, la conservation des qualités intéressantes, Icxxv préférence, l'é-

limination des qualités sans intérêt, regardées comme insignifiantes, une abstraction intellectuelle, l'idée abstraite; 3" enfin la reconnaissance par l'esprit de la tendance universelle de cette idée abstraite, ce qui constitue proprement la généralisation.

Quant à l'idée générale d'une classe de sensations, elle se forme de la même manière. Dans toutes les couleurs et dans tous les sons il y a quelque chose par où nous sentons que la couleur n'est pas son ni le son couleur, que le rouge diffère du sol autrement qu'il ne diffère du vert; cet élément différentiel de chaque classe de sensations est donné dans chaque sensation particulière. Il est donné, donc senti et susceptible d'être aperçu ; retenu par la mémoire, il est mis à part par l'abstraction, reconnu enfin par la réflexion et amené à la dignité d'idée. Mais on peut dire avec Kant' que c'est à peine si la représentation du rouge ou du vert mérite le nom d'idée générale ou, comme il s'exprime, de « notion », car la représentation du rouge ou du vert est tellement liée à l'image visuelle qu'elle est toujours l'image de telle nuance du rouge ou du vert; au contraire, les idées de couleur, de son, d'odeur, de saveur sont des idées véritablement générales, des notions, car elles sont tout à fait indépendantes des images qui ont servi à les former. Aussi sont-ce bien des idées très différentes des images singulières sensibles comprises dans la classe, puisque la couleur générale ne doit être aucune couleur ni le son en soi ne doit se confondre avec aucun son, et on ne les rend intelligibles, ou on ne les explique qu'en les ramenant à quelque

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