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Logique, p

±Ibid.

grâce à la vue claire du rapport dans une seule expérience, il doit encore avoir recours à l'expérimentation pour imposer la vérité découverte à l'assentiment social et ajouter ainsi une proposition au catalogue des vérités scientifiques, car la science n'est pas seulement une œuvre individuelle, elle est encore une œuvre sociale. Une vérité n'est tout à fait consacrée que par l'assentiment des compétences sociales. Il ne suffit donc pas au savant de voir, il faut encore qu'il fasse voir. C'est pour cela qu'il expérimente. Il dispose ses expériences de façon à mettre en saillie, en évidence, le rapport qu'il a constaté ; l'expérience est d'autant plus décisive et élégante que le dispositif adopté est plus simple et le rapport plus évident. La preuve est faite quand tous l'ont vue. L'état d'esprit de celui qui voit et comprend une expérimentation n'est pas sensiblement différent de l'état d'es])rit du savant qui a fait la découverte. L'ignorant la fait sienne et de la même manière, par la même vue mentale. La seule différence entre le savant et l'ignorant, c'est que celui-ci laissé à lui-même ne saurait rien voir, il a besoin qu'on lui fasse voir. Le savant voit d'abord lui-même par les forces propres de son génie, puis il fait voir. Le savant est un inventeur et un docteur. Il fraie les routes où les autres passeront après lui, guidés par sa main, mais ces autres ne marchent pas autrement que lui. La différence entre eux et lui n'est que dans la différence de puissance intellectuelle, de génie. Les ignorants ont besoin que les savants voient pour eux et leur apprennent à voir. Les savants sont des éclaireurs de la route sur laquelle s'avance l'humanité, éclairés euxmêmes par leur génie.

GENERALISATION ET INDUCTION. 103

Si maintenant nous établissons le bilan des deux théories en face des procédés des sciences modernes, voici ce que nous trouvons : 1" la théorie intuitive permet d'expliquer comment le savant choisit certains phénomènes, de préférence à d'autres qui se présentent en même temps, pour ne s'occuper que des premiers dans l'observation; la théorie discursive ne peut donner aucune raison de ce fait ; 2° la théorie intuitive seule permet d'expliquer comment il se fait qu'une loi puisse être découverte dans une seule expérience, la théorie discursive ne peut que contester le fait et se mettre ainsi en opposition avec l'histoire avérée des découvertes scientifiques ; 3° la théorie intuitive explique autrement mais aussi bien que la théorie discursive le cas où la loi est découverte après plusieurs expériences ; 4° enfin la théorie intuitive seule permet d'expliquer la valeur ostensive des expériences affirmatives, tandis que la théorie discursive ne peut s'accorder qu'avec la méthode des expériences négatives, c'est-à-dire avec une méthode dont les savants ne se servent pas dans sa rigueur, par la bonne raison qu'elle est tout à fait impraticable. On voit par là combien M. Brochard était peu fondé à dire que la méthode intuitive allait au rebours de toute l'histoire des sciences modernes.

Soit donc que l'on considère les deux théories du point de vue psychologique, du point de vue logique ou du point de vue de l'histoire scientifique, c'est la théorie intuitive qui paraît avoir l'avantage.

Les conclusions de cette trop longue étude se résument en peu de mots. Elles se ramènent à constater que la généralisation et l'induction ne sont pas des

loi ESSAIS SUR LA CONNAISSANCE.

opérations mentales dont la forme soit différente. Généraliser c'est induire, et induire c'est généraliser. Généraliser c'est constituer un concept qui a une valeur universelle. Deux opérations sont nécessaires pour constituer un tel concept ; il faut : 1° constituer sa compréhension ; 2" établir son extension, La constitution de la compréhension s'opère par une abstraction intellectuelle immédiate et dès lors intuitive. Cette abstraction paraît s'imposer à l'esprit plutôt qu'être l'œuvre propre de l'esprit. — L'établissement de l'extension exige deux moments : 1° la subsomption des concrets au concept ; 2° la conception de la possibilité indéfinie d'une subsomption semblable. Or, la subsomption des concrets s'opère par syllogisme et est dès lors une déduction; la conception de la possibilité des subsomptions est le fruit d'une abstraction. Il n'y a donc rien dans l'induction qui constitue un raisonnement spécial, un discours original de l'esprit. Là où les actes induclifs s'opèrent en dehors de la déduction, ce sont des actes immédiats et intuitifs ; là où il y a un discours, un raisonnement, on ne trouve que la déduction. On peut donc, si l'on veut, continuer de définir l'induction : le procédé de l'esprit — ou même : le raisonnement — qui va du particulier à l'universel, mais à la condition que l'on sache bien : 1° que ce procédé complexe est composé de procédés élémentaires ; 2° que de ces procédés élémentaires celui qui constitue un raisonnement ne va pas du particulier au général, mais est au contraire une déduction.

Ainsi nous n'accordons pas au P. Peillaube ni à M. Gardair que l'induction soit un raisonnement distinct de la déduction ; nous ne leur accordons pas da-

vantage que le procédé par lequel se forment dans les esprits les plus ordinaires les concepts les plus vulgaires et les moins exacts, soient essentiellement différents des procédés par lesquels les savants constituent les concepts les plus scientifiques. Entre les généralisations et les inductions les plus rigoureuses et les moins exactes, il n'y a pas différence de nature psychologique, il n'y a de différence que dans la valeur scientifique, et la seule garantie que nous ayons de cette valeur, en dehors de la conviction intime, c'est l'assentiment social obtenu par l'expérimentation. Cette façon de considérer l'induction est certainement plus voisine des idées dAristote que de celles de Bacon, mais elle est tout à fait d'accord avec l'histoire des sciences et, sinon avec la théorie ordinaire des philosophes modernes ou même de quelques savants, au moins avec la pratique universelle des savants, et, bien qu'il ne soit pas permis, à ce qu'il paraît, de soutenir en certaines enceintes une pareille hérésie', le lecteur voudra bien excuser si j'ai osé la lui présenter ici.

Mon excuse est d'ailleurs dans son importance. Si en effet il était admis que l'intuition intellectuelle peut atteindre quelques vérités de l'ordre scientifique, il serait peut-être plus aisé d'admettre qu'elle peut atteindre aussi les vérités de l'ordre métaphysique 2. Car ce n'est peut-être que pour avoir voulu séparer les procédés de découverte métaphysique des procédés de découverte scientifique que les premiers

l.Ceci fait allusion au refus formel opposé en 1891 par M. Brochard à une thèse latine pour le doctorat ès-lettres pour la raison que cette thèse soutenait cette doctrine « hérétique ».

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