Cf. Ravaisson, Rapport, 2= édit., p
sont devenus suspects d'imagination et d'arbitraire. Et il se trouve, par un juste contre-coup des choses, que la science dépourvue de ses bases métaphysiques ne paraît plus solide à ceux qui veulent l'examiner. En sorte que ramener l'intuition à sa place naturelle, dans l'organisation de la science, serait à la fois permettre une organisation rigoureuse de la métaphysique et assurer les fondements de la science même.
Les Allemands ont célébré en 1904 le centenaire d'Emmanuel Kant. Ils ont salué en lui le rénovateur de la philosophie moderne, le Copernic de la pensée humaine. En même temps que les Allemands exaltent ainsi leur philosophe national, un certain nombre d'écrivains catholiques en France et en Italie voient aussi dans Kant l'homme qui a donné à la libre pensée contemporaine le branle et la direction. C'est de Kant, disent les Allemands, que vient tout le mouvement critique, toute la rénovation philosophique; cela est vrai, répondent ces catholiques, Kant est à l'origine de toutes les ruines et de toutes les destructions. Les uns et les autres sont d'accord pour attribuer à Kant une exclusive paternité : pour les uns c'est la vérité et la vie qu'il a engendrées; pour les autres, c'est l'erreur et c'est la mort, mais tous proclament non seulement son influence, mais encore son importance et la durable fécondité de son œuvre.
Il pourra donc être intéressant et il sera, je pense, utile de se demander quelle est à cette heure la position de la pensée vis-à-vis du kantisme.
On peut ramener à trois points les caractéristiques de la philosophie d'Emmanuel Kant : l'innéisme des lois nécessaires de la pensée; le subjectivisme qui engendre le scepticisme métaphysique et une sorte spéciale d'idéalisme ; enfin le formalisme moral qui s'impose à la volonté et par elle impose à Fesprit des croyances métaphysiques.
Tout ce que nous pensons, nous le pensons selon les lois de l'esprit, et notre expérience même est un produit du fonctionnement de notre pensée, bien que cependant il y ait dans l'expérience un élément qui ne peut se rapporter à l'esprit. Par conséquent, tout ce que nous pensons nous sommes forcés de le penser comme nous le pensons, nous sommes ainsi forcés de penser le monde, l'âme et Dieu. Mais il ne saurait suivre de cette nécessité de penser que le monde existe, qu'il y ait des âmes ou qu'il y ait un Dieu. Nous avons des lunettes vertes, nous voyons le monde vert, nous n'avons évidemment pas le droit de conclure que tout est vert. Nous ne savons pas et nous n'avons aucun moyen de savoir si les êtres métaphysiques existent, s'il y a un réel au-delà de notre pensée, nous sommes enfermés dans le monde subjectif de notre esprit. Nous devons, aux yeux de la raison pure, demeurer dans l'abstention et dans le doute vis-à-vis de l'existence des choses.
A moins que nous n'ayons quelque intérêt qui nous pousse à sortir du doute. Les exigences de la pratique
obligent en effet l'homme à dépasser ce qu'il sait et à agir comme s'il était sûr, alors même qu'il n'est pas sûr. Je doute de la valeur de la médecine, un de mes proches est malade, je suis malgré mon scepticisme obligé de me décider pour la médecine si j'envoie chercher le médecin, contre la médecine si je ne l'envoie pas chercher. Car ne pas agir, c'est encore agir, et la pratique ne souffre pas la neutralité. L'abstention est impossible. Nous sommes embarqués.
Or, le Devoir se présente à nous, le Devoir impérieux et absolu, catégorique et impératif, il faut lui obéir ou lui résister. La conscience ordonne de lui obéir, nous acceptons donc avec le Devoir tout ce qu'il postule, tout ce qu'il exige, tout ce qui le permet et le rend possible. Le Devoir exige la liberté, il postule l'immortalité de l'àme et l'existence de Dieu afin que l'ordre moral soit universel ; nous croirons donc en même temps qu'au devoir à la liberté, à l'immortalité de l'âme, à l'existence de Dieu. Les existences métaphysiques que la raison pure ne pouvait pas certifier, la raison pratique les garantit. Ce qui, aux yeux de la science, demeurait douteux devient assuré au regard de la morale. La loi morale d'ailleurs, tout entière innée, n'est que la loi que notre volonté pose et qu'elle s'impose, elle vaut par elle-même, il faut lui obéir sans s'inquiéter ni des raisons ni des conséquences, sans y penser même ; elle ne vient pas du ciel mais de notre conscience, elle n'ordonne pas les actions parce qu'elles sont bonnes, mais les actions deviennent bonnes parce qu'elles sont ordonnées; en faisant son devoir, craindre une punition ou espérer une récompense, penser seulement à une sanction, à un bonheur ou à un malheur futurs, c'est changer la pure obéissance
au devoir en un calcul misérable, c'est dénaturer la loi morale et véritablement lui désobéir.
Telles sont, on bref, les principales conclusions de la philosophie de Kant. Si nous demandons maintenant à nos contemporains ce qu'ils pensent de ces conclusions nous verrons immédiatement par là ce qui reste du kantisme.
Or, une vue même très superficielle nous fait voir que sur tous ces points personne, ou autant dire, ne fait plus siennes toutes ces propositions dont Kant avait fait les bases de tout son système.
Parcourez en effet les revues philosophiques, lisez les ouvrages de philosophie, vous verrez que personne ne soutient plus le nativisme absolu des lois de la pensée. A vrai dire, ce genre de discussions est à peu près abandonné. Autant la psychologie expérimentale a fait de progrès, autant les recherches des laboratoires de psychologie sur la formation de nos connaissances se sont accrues, autant on voit peu d'écrivains recommencer la discussion des catégories et refaire, surtout dans le sens du pur kantisme, une théorie de l'origine de nos idées. Des esprits profonds ou ingénieux, comme M. Jules Lachelier, M. Evellin ouM. Dunan, peuvent se livrer sur l'espace ou sur le temps à des efforts considérables et intéressants de dialectique, on peut dire qu'à peu près personne ne les suit plus. On n'a plus en la dialectique pure la confiance que professaient les disciples immédiats de Kant : l'intuition, qu'une philosophie purement ratiocinante s'était efforcée de bannir de la spéculation, reprend peu à peu ses droits. Puisque personne ne professe plus que l'induction soit une sorte de raisonnement logique, l'on tend de plus en
plus à voir dans Topération inductive, au lieu d'un raisonnement discursif, un acte intellectuel suî gèneris. Nous sentons à peu près tous, même ceux qui ne sont pas compétents, qu'il y a plus de vérité vraie dans les chiffres et les mesures dont sont pleins les ouvrages de M. Binet *, de M. Féré ^, ou les mémoires du Laboratoire de psychologie de la Sorbonne que dans tout l'effort le plus prestigieux des plus habiles dialecticiens. C'est à l'expérience que l'on en revient, et bien qu'en fin de compte ce soit toujours à la raison de dire le dernier mot, on comprend très clairement que la raison, peur bien juger, ne peut juger que sur pièces, que c'est l'expérience seule qui peut lui fournir les pièces du procès, on est ramené par là au fond de la pensée d'Aristote, et c'est pour cela que l'école de M^"" Mercier à Louvain qui, par la scolastique, se réfère aux méthodes d'Aristote, a eu si peu de peine à entrer dans le courant de la psychologie contemporaine et à s'y faire sa place, une place remarquée.
Où en est maintenant le scepticisme métaphysique? A vrai dire, dans beaucoup d'esprits il persiste encore, mais les raisons de ce scepticisme ne tiennent plus ou ne tiennent guère plus à la philosophie même de Kant. Et cela se comprend bien puisque le nativismc de Kant où s'appuyait son scepticisme est maintenant dépassé. Ceux qui se refusent aujourd'hui à formuler des conclusions sur l'existence de l'àme, du monde et de Dieu s'y refusent par des raisons inspirées par la critique, sans doute, mais par une critique qui est
i. L'Étude expérimentale de l'intelligence, in-S», Schleicher, 1903. 2. Travail et Plaisir, gr. in-8", Alcan, 190i.
très différente de celle de Kant. Ils estiment, par exemple, que les données sont insuffisantes pour que ces problèmes puissent être résolus, ou que ces problèmes sont insolubles par eux-mêmes, ou bien qu'ils n'ont pas de sens. A peu près personne ne professe plus que c'est à cause de la mauvaise constitution ou simplement de la constitution de notre faculté de connaître que la métaphysique est difficile, provisoirement ou définitivement impossible; on ne se défie pas de la raison en elle-même, comme faisait Kant, on se demande seulement si la raison contient bien ce qu'on dit d'ordinaire qu'elle contient et si les principes admis d'emblée par le sens commun doivent être aussi approuvés après réflexion par les philosophes. Le sens commun admet les causes finales, la raison nous oblige-t-elle à les admettre? Le sens commun dit que la cause produit son effet, la raison nous oblige-t-elle à le dire aussi et, si elle nous y oblige, qu'entend-elle au juste par là? — Telles sont les questions que se posent nos sceptiques.
Les esprits superficiels, voyant que le scepticisme métaphysique subsiste après le kantisme, l'attribuent à l'influence de la philosophie de Kant. On peut voir maintenant que ce scepticisme lui-même, en ses sources profondes, est au contraire en réaction vis-àvis du criticisme.
Mais le courant de la pensée contemporaine tend à sortir de ce scepticisme et il va vers deux directions : et d'abord vers le monisme, un monisme tantôt réaliste et tantôt idéaliste, résolument réaliste chez des savants comme M. Le Dantec qui ressuscite à peu près tout le vieux matérialisme, idéaliste chez certains penseurs tels que M. Fouillée ou même M. Boutroux.
C'est à cet idéalisme monistc que, s'ils n'étaient pas chrétiens, MM, Jules Lachelier et Charles Dunan ^ aboutiraient à peu près infailliblement.
D'autres, comme M. Bergson ou M. Maurice Blon- (lel. suivant les voies de Descartes, de Leibnitz, de Maine de Biran et aussi de Hume, cherchent à atteindre par l'intuition le réel profond, l'être qui persiste et qui dure, qualité et non pas quantité, et leurs analyses finissent par retrouver, en leur donnant un sens plus complet, quelques-unes des vues, des formules mêmes d'Aristote et de la scolastiquc. Ceux do mes lecteurs qui voudraient faire quelques rapprochements susceptibles d'être instructifs n'auraient qu'à lire le livre scolastique de la Mètaphijsique des causes^ du regretté P. de Régnon, mon petit volume sur la Causalité efficiente^ et la dissertation que M. Bergson a publiée sur le même sujet dans les volumes du Congrès de philosophie en 1900'.
Si nous en venons maintenant à la morale, c'est ici peut-être que la faillite des solutions kantiennes se trouve le mieux accusée. Nul n'y a contribué avec plus de force que M. Fouillée. Voici longtemps déjà qu'il a admirablement désarticulé le système et en a fait voir toutes les contradictions cachées^. Qu'est-ce que ce Devoir mystérieux, qui refuse de se justifier, de s'expliquer, et qui exige impérieusement l'obéissance et l'exige d'autant plus que ses origines sont plus obscures? S'il s'explique, il cesse d'être catégorique, et s'il ne s'explique pas, il cesse d'être raison-
I. Essais d" philosophie générale, in-8", Delagrave, 1902. ■2. In-S", Relaux.