‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 2 sur 55 · SimplicissimuSi liv. III, chap. xx · texte numérisé non relu

SimplicissimuSi liv. III, chap. xx

un général, mais non d'un crasseux mousquetaire un honnête écrivain. » Grimmelshausen répond, avec sa rude franchise, dans une préface du Pèlerin satirique : « Ayant pu faire ce que j'ai fait, songe donc, grosse bête {Bestia), ce que j'aurais pu faire, si j'y avais été préparé dès ma jeunesse. » On voit, par son Calendrier perpétuel, qu'il s'est occupé de physique et d'astronomie. Sa connaissance de l'antiquité est fort vague et paraît toute puisée aux encyclopédies scolaires du temps. Il confond Plutus, le dieu de la Richesse, avec Pluton, le roi des Enfers, môme dans le titre d'un ouvrage, où pourtant un peu de précaution était nécessaire *. Mais il sait le français, probablement l'italien, peut-être l'espagnol. Le premier ouvrage qu'il ait publié, sinon le premier qu'il ait écrit, est une traduction d'un roman français, rHomme dans la lune. Il cite les poètes italiens, et il traduit quelquefois ses citations. Quant aux romans picaresques venus d'Espagne, comme Lazarille de Tormes et Guzman d'Alfarache, il pouvait les lire dans des traductions allemandes *, et peut-être a-t-il reçu de là sa première impulsion. Le héros de Grimmelshausen qu'est-ce autre chose, en effet, qu'un picaro aile

1. Dos Ralhatûhel Plutonis, oder Kunst reich zu werden; imprimé en 1672.

2. Lazarillo de Tormes fut traduit en allemand par Nicolas Ulenhart (Augsbourg, 1617), et Guzman de Alfarache par iEgidius Albertinus (Munich, 1615).

mand, que la misère a poussé au mal, comme un Espagnol du temps de Philippe II, et qui rachète ses fautes par un repentir tardif?

Les premiers chapitres du roman nous transportent dans les montagnes du Spessart, dernière ramification de la Forêt-Noire au nord du Mein, région sauvage, encore aujourd'hui peu habitée, alors repaire de bêtes fauves et de bandits. Dans une clairière bordée de chênes séculaires se trouve blottie la cabane que le père de Simplice a construite de ses mains. Le pâturage et la forêt qui Tavoisine, c'est tout ce que Tenfant connaît du monde. Son père, sa mère, son unique sœur Ursule, un valet et une servante, c'est pour lui l'humanité. Quant à son instruction, son père suivait, dit-il, la mode du temps. II dédaignait de lui apprendre ce qu'il jugeait inutile, et il faisait en cela comme beaucoup de grands seigneurs. Il pensait que tout ce qu'un berger avait besoin de savoir, c'était le moyen d'éloigner le loup de la bergerie. « Ainsi je ne connaissais ni Dieu ni les hommes, ni ciel ni enfer, ni anges ni démons; je ne faisais nulle différence entre le bien et le mal, et je vivais comme nos premiers parents dans le paradis. » C'était l'état de

nature. Simplice ne savait qu'une chose : jouer de la musette. On lui disait que cela éloignait le loup, quoiqu'il ne sût pas encore comment le loup était fait.

Or, un jour, son père l'envoie fair^ paître les brebis. Il embouche sa musette, et, avec la joie de son âge, il en fait retentir les monts et les vallées. Mais il obtient l'effet contraire de celui qu'il attendait. Au lieu d'effrayer le loup, il attire une troupe de cavaliers qui ne valent pas mieux, et qui se sont égarés dans la forêt. On le jette sur un cheval, si violemment qu'il retombe de l'autre côté et écrase presque sa musette, qui pousse un gémissement. On le remet en selle, et il faut qu'il conduise les cavaliers et son troupeau vers la cabane de son père.

Ici se place une de ces scènes de pillage, épisodes journaliers de la vie de ce temps, et que relatent uniformément les témoins oculaires. Il faut aux soldats du feu pour faire cuire leurs viandes : or il y a des bûches dans le hangar, mais on préfère prendre les tables, les bancs et les bois de lit. Pour égayer le repas, on inflige) aux habitants les supplices ordinaires, en quelque sorte classiques, que tout soudard au fait de son métier connaissait. Le père de Simplice est étendu par terre; on lui taillade à coups de sabre la plante des pieds, qu'on saupoudre de sel et qu'on fait lécher par une chèvre, de manière que le patient semble à chaque instant devoir étouffer dans un rire spasmodique. On lie

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les pieds et les mains au valet, et on lui verse dans la bouche une eau immonde, qu'on appelait « la boisson suédoise ». Quant aux femmes, Simplice ne sait pas ce qui leur arrive, mais il les entend au loin pousser des cris lamentables. Enfin les soldats s'en vont, après avoir brisé tout ce qu'ils n'ont pu emporter.

Simplice a profité de la nuit tombante pour s'enfuir vers la forêt. Il s'endort sous un buisson, et le lendemain au réveil il voit la cabane qui brûle. Des cavaliers qui passent lui tirent un coup de fusil, qui heureusement ne l'atteint pas. Il continue de marcher encore un jour et une nuit, et s'enfonce de plus en plus dans la forêt. Enfin, à bout de forces, il se blottit dans le creux d'un arbre. Il allait s'endormir encore, lorsqu'il vit venir à lui une forme étrange, un homme long et maigre, couvert d'un manteau rapiécé, une figure pâle encadrée de cheveux noirs qui tombaient en désordre sur les épaules, et d'une barbe épaisse qui descendait sur la poitrine. C'était un ermite, mais Simplice pensa que ce pouvait bien être le loup, dont on lui avait souvent parlé, mais qu'il n'avait jamais vu. Il embouche sa musette pour le chasser, et lorsqu'il voit que l'inconnu, au lieu de fuir, se rapproche, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il se trouve couché par terre, la tête appuyée sur les genoux de l'ermite. Celui-ci le mène dans sa hutte, lui fait manger une bouillie d'herbes, et le met sur son lit fait de branches

d'arbres. Le soir était venu : le grand silence de la forêt achève de calmer les craintes de Tenfant et de chasser les mauvais rêves qui avaient agité ses nuits précédentes. Mais voici que, à peine endormi, il est réveillé par la voix de Termite, qui était resté assis devant la hutte :

Viens, consolateur des nuits, 6 rossignol, Fais retentir joyeusement

Ta voix si aimable et si douce!

Viens célébrer ton créateur, Quand les autres oiseaux sont endormis

Et que leur chant a cessé.

Fais retentir

Ta petite chanson : qui, mieux que toi.

S'entend à louer

Le Seigneur au haut des cieux?

La lumière du soleil est éteinte,

Et nous sommes plongés dans les ténèbres.

Qu'importe? nous pouvons célébrer La bonté de Dieu et sa puissance.

Aucune nuit ne peut nous empêcher

De chanter ses louanges.

Fais donc retentir

Ta petite chanson : qui, mieux que toi.

S'entend à louer

Le Seigneur au haut des cieux * ?

Komm, Trost der Nacht, o Nachtigall!

Laas deine StimnC mit Freudenschall

Aufs lieblichste erklingen.

Komm, komm und lob' den Schôpfer dein, Weil andre Vôgel scklafen sein

Und nicht mehr môgen singen.

Lobs dein Stimmlein

Laut erschallen, denn vor allen Kannst du lohen

Gott im Himmel hoch dort oben.

Obschon ist hin der Sonnenachein, Und wir im Finstem mûsaen sein,

« Je fus si charmé, dit Simplice, que je crus entendre le rossignol répondre du haut de Tarbre, et que, si j'avais connu la mélodie, j'aurais accompagné le chant avec ma musette. »

On a signalé, dans le roman de Grimmelshausen, un manque de composition; on lui a reproché de ne pas suivre un plan bien précis, et il faut reconnaître que les aventures qu'il raconte se rangent souvent l'une à la suite de l'autre sans lien apparent. Mais il a de l'art dans les détails, et il n'ignore pas l'effet des contrastes. Ce n'est certes pas sans intention qu'il a mis cette idylle forestière à côté des scènes de massacre qui occupent les premiers chapitres. Ne semble-t-il pas vouloir nous dire que l'homme pourrait vivre heureux au sein de la nature, sans les effroyables misères dont il est à la fois l'auteur et la victime?

Le lendemain matin, l'ermite dit à Simplice : « Lève-toi, mon enfant, afin que je te montre le chemin qui te ramènera au milieu des gens, et qui

So kônnen wir dock singen Von Gottes GûV und seiner Aîacht, Weil uns kann hindern keine J\acht, Sein Lob su voUenbringen.

Drum dein Stimmlein Lass erschallen, denn vor allen

Kannst du loben Gott im Rimmel hoch dort oben.

te fera arriver avant la nuit jusqu'au village voisin.

« — Les gens, un village, répond Simplice, qu'est-ce que cela?

« — Pauvre niais, reprend Termite^ tu ne sais donc rien? Les gens, c'est toi, c'est moi, c'est ton père et ta mère, et quand il y en a beaucoup qui demeurent ensemble, ils font ce qu'on appelle un village. »

Ce discours était interrompu par dès gémissements, qui firent croire à Simplice que l'ermite avait pitié de lui. La pitié, c'était encore une chose qu'il ignorait, et son âme s'ouvrit peu à peu à ce souffle caressant. Il déclara qu'il ne voulait pas partir, et Termite le garda, « non à cause des services que Simplice pouvait lui rendre, mais parce qu'il pensa que Dieu lui avait sans doute envoyé cet enfant pour qu'ill'instruisît ».

Il lui fit connaître d'abord l'histoire de la religion depuis la création du monde jusqu'au jugement dernier : cet enseignement prit trois semaines. Un jour Simplice s'aperçut que l'ermite remuait les lèvres sans rien dire, pendant qu'il tenait une grande Bible ouverte sur ses genoux. « Père, démànda-t-il (car il commençait à l'appeler de ce nom), avec qui causezvous ainsi tout bas? Est-ce avec les figures qui sont peintes sur les images? — Mon enfant, répondit l'ermite, ces figures ne parlent pas; mais ce qu'elles font, ces petits traits noirs l'indiquent : ce sont des lettres, et je t'apprendrai à les connaître. » Ce fut ainsi que Simplice apprit à lire et à écrire. 11 écrivit

même mieux que Termite, car il imitait exactement les caractères imprimés.

Ils vivaient d'herbes et de fruits sauvages. Parfois ils prenaient des oiseaux au lacet, des poissons au filet ou à Fhameçon. L'ermite pensait que ce n'était point pécher que de manger les bêtes, puisque Dieu les avait créées pour l'uçage de l'homme. Deux ans se passèrent ainsi. Un jour l'ermite dit à Simplice : « L'heure est venue où je dois payer ma dette à la nature et te laisser seul en ce monde. Tu quitteras cette forêt, tu iras parmi les hommes. Apprends à te connaître toi-même, et fuis les mauvaises compagnies : que ce soit là ta règle de conduite ! » Puis il se mit à creuser sa tombe avec une pelle, se coucha au fond, et recommanda à Simplice de mettre de la terre sur lui, quand il aurait rendu le dernier soupir.

« Je crus d'abord, continue Simplice, qu'il était seulement en extase, comme cela lui arrivait souvent, et je restai quelques heures en prière. Quand je vis qu'il ne se relevait plus, et que sa bouche et ses yeux restaient fermés, je descendis dans la fosse, et je me mis à le secouer et à le caresser. Je compris enfin que la vie l'avait abandonné. Alors je l'arrosai ou plutôt je l'embaumai de mes larmes, et je commençai à mettre de la terre sur lui, comme il me l'avait recommandé. Mais à peine avais-je couvert sa figure, que je le découvrais de nouveau, pour le voir encore et l'embrasser. Ainsi se passa la journée.

et ainsi s'achevèrent ses funérailles, où il n'y eut ni bière, ni cercueil, ni cierges, ni chants de prêtres. »

Simplice se rendit au premier village, qui était à trois heures de marche. Il ne savait trop ce qu'il y venait faire. Il suivait le vague programme que Fermite lui avait tracé : il allait « parmi les hommes », pour compléter son instruction. Mais à peine fut-il sorti de la forêt, qu'il vit le village en flammes. Les paysans, qui s'étaient enfuis devant les soldats, revinrent armés de fusils. Un combat eut lieu, oii, naturellement, les soldats eurent le dessus, et ils firent cruellement expier aux vaincus la prétention qu'ils avaient de défendre leur bien. Il est impossible, pensa Simplice, que tous les hommes descendent d'Adam ; il faut qu'ils soient de deux espèces différentes, pour se haïr et se persécuter ainsi.

Il retourna dans la forêt. Mais, dans l'intervalle, sa hutte et son jardin avaient été ravagés. Il refit tant bien que mal son lit de feuillage, et fut longtemps sans pouvoir s'endormir. Dans la nuit, il eut un songe. Il lui sembla que les arbres de la forêt portaient des soldats au lieu de feuilles. Sur les branches les plus hautes étaient les cavaliers, au-dessous les fantassins. Les uns tenaient des piques ou des sabres, les autres des armes à feu, quelques-uns des fifres et des tambours, et leurs costumes variés étaient gais à voir. Le tronc et les racines étaient formés de petites gens, artisans, journaliers ou paysans, étroitement serrés les uns contre les autres.

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C'étaient eux qui maintenaient Tarbre et le dressaient en Tair, mais la lourde ramure pesait sur eux d'un tel poids, qu'ils avaient de la peine à se tenir debout. Ils étaient si accablés, que les larmes leur sortaient des yeux, que le sang jaillissait de leurs ongles et la moelle de leurs os, et que les écus tombaient d'eux-mêmes de leurs bourses et se répandaient alentour. Puis tout à coup tous les arbres de la forêt n'en firent plus qu'un, et le dieu Mars était assis sur la cime, et l'arbre devenait immense, et il allait couvrir l'Europe entière, quand l'Envie et la Haine, le Soupçon et la Méfiance, l'Orgueil et l'Avarice, et les autres « belles vertus du soldat » soufflèrent dessus comme des vents du nord et le desséchèrent complètement....

Simplice quitta une seconde fois sa hutte, à moitié détruite. Il n'emportait que la robe de l'ermite, et un petit livre dont il avait lui-même coupé les feuillets dans l'écorce d'un bouleau, et où il inscrivait ses maximes. C'est tout ce que les soldats lui avaient laissé. Le livre contenait les dernières recommandations de l'ermite, écrites de sa main. Simplice prit le chemin opposé à celui du village incendié, et, après avoir marché une grande partie

de la journée, il se trouva le soir devant la forteresse de Hanau, située au confluent de la Kinzig et du Mein.

Ici nous touchons à Thistoire. Nous sommes à l'automne de Tannée 1634. La mort de Gustave- Adolphe vient de porter un coup funeste à la cause protestante. Les opérations militaires, jusque-là concentrées dans ses mains, sont maintenant disséminées, partagées entre plusieurs commandements. La bataille de Nordlingue, perdue par Bernard de Saxe-Weimar et le général suédois Horn, une des plus sanglantes de la guerre et aussi une des plus décisives, a livré aux Impériaux tout le midi de l'Allemagne . Les places de la Bavière, du Wurtemberg, de la Franconie ouvrent successivement leurs portes. Déjà même la Hesse, la Thuringe et la Saxe sont menacées. En mai 1635, l'électeur de Saxe se détache de l'Union protestante, et conclut avec l'empereur une paix séparée, qui pourrait être le prélude d'une paix générale, sans la persistance de l'Espagne et l'intervention de la France, qui achèvent de donner à la guerre un caractère politique.

Jacques Ramsay occupait la forteresse de Hanau pour le compte du gouvernement suédois ; il refusa de la rendre, et il s'y maintint en effet jusqu'en 1638. Mais la ville était comme un îlot perdu dans une région ennemie, et les environs étaient le théâtre d'escarmouches continuelles. Quand Simplice se présenta devant la porte avec son accoutrement

étrange, on le prit d'abord pour un espion, et il allait être jeté en prison et peut-être mis à la torture, quand le gouverneur reconnut l'écriture de la lettre qu'on avait trouvée sur lui : c'était celle de son beau-frère. L'ermite, en effet, officier dans sa jeunesse, avait épousé la sœur de Ramsay ; il avait été séparé d'elle dans une déroute, et leur enfant avait été recueilli par des paysans. Enfin, dégoûté des spectacles qu'il avait journellement sous les yeux et du métier qu'il faisait lui-même, l'officier avait résolu de vivre en ermite au fopd des bois.

Le gouverneur fit d'abord entrer Simplice dans sa maison comme domestique ou, selon l'appellation du temps, comme page. Puis, frappé de la singularité de ses reparties, il l'éleva à la dignité de fou. Ce n'est pas que Simplice eût précisément les qualités que l'on suppose d'ordinaire à un fou de cour : il manquait d'esprit; mais aussi, ce qu'on appelle ainsi eût été fort déplacé dans le monde oii il venait d'être introduit. Il amuse par sa naïveté : on rit de lui, beaucoup plus qu'il ne fait rire sur le compte des autres. On l'habille en veau; on lui taille un costume dans une peau naturelle, avec des poils luisants, de longues oreilles et des cornes. Peu à peu cependant son intelligence s'affine ; ses étonnements deviennent de l'observation, et le gouverneur pensedéjà à l'offrir en cadeau à Bernard de Saxe ou au cardinal de Richelieu. Les fonctionnaires suédois s'habillent à la française; ils portent perruque. Les

dames sont décolletées dans les fêtes, et elles traînent leurs jupes, ce qui fait dire à Simplice que le tailleur aurait dû mettre en haut ce qu'il avait mis de trop en bas. On tolère ses propos, parce qu'ils ne tirent pas à conséquence. Il s'enhardit même jusqu'à dire la vérité à son maître. Celui-ci l'ayant plaisanté un jour sur sa simplicité, il lui répond :

« Cependant, tu m'offrirais tous tes titres, que je n'en voudrais pas. — Et pourquoi, mon veau? — Parce que tu es l'homme le plus misérable de Hanau. Tu as le commandement suprême, et tu ne vois personne qui ne t'obéisse. Mais ceux qui te servent ne se font-ils pas payer de retour? N'es-tu pas le valet de tout le monde? N'es-tu pas chargé de pourvoir aux besoins de chacun? Vois, tu es entouré d'ennemis, et le salut de la forteresse repose sur toi seul. Tu dois nuire à la partie adverse, et éviter en même temps que tes projets ne soient trahis. Que de fois n'as-tu pas monté la garde comme un simple fusilier? Tu es obligé de pressurer le pays, pour que nous ne manquions ni d'argent, ni de munitions, ni de vivres, ni de soldats, et quand tu envoies tes hommes au dehors, c'est le vol et l'assassinat et l'incendie. Ils ont leur part du butin, mais tu as la responsabilité entière devant Dieu.... Que de fois je remarque que tes pensées vont à l'aventure et que tu cherches à te distraire des ennuis de ta charge, tandis que moi, pauvre veau, et d'autres veaux pareils, nous dormons tranquilles I

La moindre négligence peut te coûter Ja vie.... Tu as à te défendre à la fois contre tes amis et contre tes ennemis; les uns te combattent ouvertement, les autres t'envient secrètement, et tu n'es même pas sûr de tes subordonnés.... Mais ton pire fléau, ce sont tes flatteurs, qui aveuglent et empoisonnent ton esprit et t'empêchent de reconnaître le sentier périlleux sur lequel tu marches. Ils font des vertus de tes vices, te poussent à des actions coupables dont ils profitent, et quand tu as bien ruiné une province, ils disent que tu es un vrai soldat. »

Le gouverneur pourrait se fâcher. Il estime, au contraire, qu'un veau qui parle si bien mérite des égards, et il le confie à son chapelain, pour qu'il l'instruise dans les lettres et dans la musique.

Simplice était sur le chemin de la fortune : une imprudence le rejeta dans les aventures. Il prit l'habitude, pendant l'hiver suivant, de se divertir sur la glace devant les remparts, avec quelques enfants de bourgeois. Un jour, des maraudeurs croates, passant tout près de la ville, les enlevèrent. En voyant le costume de Simplice, ils décidèrent de l'offrir à leur chef. Quant à ses compagnons, ils les mirent sous bonne garde au premier relais, en attendant qu'ils pussent négocier leur rançon. Puis ils continuèrent leur course par la route qui remontait la Kinzig. Ce qu'ils volaient dans un village, ils le revendaient dans un autre, ne gardant de leur butin que ce que leurs chevaux pouvaient porter. Ils pas-

sèrent ainsi devant le monastère de Fulda, et arrivèrent enfin jusqu'à la riche abbaye de Hersfeld, où était leur campement.

Le Croate constitue une espèce intermédiaire entre le soldat et le bandit ou le bohémien. Entre lui et le Suédois, le contraste est parfait. Ici, nulle trace de culture française : c'est la vie primitive, bestiale. Les soldats couchent par terre; les officiers ont un lit de paille. Le chef n'a ni femme, ni enfants, ni domestiques; il soigne lui-même ses chevaux. Il porte un manteau crasseux et rempli de vermine, qui lui sert aussi à se couvrir la nuit. Simplice couche à l'écurie, et quand il fait le fou, pendant le dîner, le divertissement qu'il offre à son maître consiste à rester sous la table et à hurler comme un chien. On l'emmène aussi au « fourrage » ; et « fourrager, cela voulait dire s'installer dans un village, battre le blé, moudre, cuire, voler, outrager, détruire : quand cela déplaisait au paysan, on le rossait, et quand on ne pouvait le saisir, on mettait le feu à sa maison ». Simplice gagne la faveur du chef en nettoyant ses armes et en lui faisant la cuisine, quoiqu'il fût très novice dans Tart culinaire. Sa dernière fonction consiste à porter au loin les immondices qui infectent le camp, et il en profite un jour pour ne plus rentrer.

Les chapitres suivants nous transportent brusquement aux environs de Magdebourg. Simplice est arrivé là, il ne sait comment, au sortir d'un bal de sorcières dont il a été témoin. L'auteur ajoute : « Si tel ou tel de mes lecteurs ne croit pas à la sorcellerie, ou s'il peut m'indiquer un genre de locomotion plus rapide et plus commode, je me rangerai volontiers à son avis. » Mais, en quelque lieu que Ton se trouvât, on était sûr de rencontrer des soldats, et le seul moyen de n'être pas molesté par eux était de se joindre à eux. Les Suédois, encore sous le coup de leur défaite à Nordlingue, et abandonnés de la plupart de leurs alliés, tenaient le cours inférieur de TElbe et du Weser. Les Saxons et les Impériaux, unis depuis la paix de Prague, leur disputaient les places fortes du Brandebourg et de la Westphalie. Les deux partis se harcelaient, se pillaient, se rançonnaient sans cesse, Simplice, pris et repris, sert tour à tour chez les Suédois et chez les Impériaux, comme fou, comme page ou comme valet, même une fois comme femme de chambre.

Il a de bons et de mauvais jours, plus de mauvais que de bons. Mais il observe et il s'instruit. Il remarque, par exemple, que les Saxons et les

Impériaux, tout en combattant côte à côte, se défient les uns des autres, et que les commandements ne sont pas toujours d'accord. Il est frappé aussi de la superstition qui règne chez les Impériaux : chaque régiment a son sorcier et son astrologue, et c'est le sorcier qui fait les enquêtes et qui démêle les affaires litigieuses.

La bataille de Wittstock, gagnée par Baner et Torstenson près des frontières du Mecklembourg, relève encore une fois la cause protestante, et remet les choses à peu près dans Fétat où elles étaient à la mort de Gustave- Adolphe. Les Impériaux continuent d'occuper le midi de l'Allemagne, les Suédois dominent dans le nord. Les corps de troupes sont disséminés dans les garnisons, et se font d'une ville à l'autre une guerre de surprises et d'embûches, dont le paysan est la première victime. Simplice avance en âge, et il espère bientôt pouvoir porter les armes. Son dernier maître est un original, un type des plus rares dans cette guerre qui en offre une si grande variété. C'est un dragon qui veut gagner le ciel. Il vit de sa solde, s'abstient de voler, ne joue ni ne jure jamais, et ne voudrait offenser âme qui vive. Aussi il est maigre à faire peur, et il combat toujours au dernier rang, non par lâcheté, mais par faiblesse. Son commandant l'envoie comme sauvegarde dans un couvent de femmes, situé aux environs de SoestenWestphalie, et qu'on appelait le Paradis. Il passe là un hiver

dans les délices, et meurt en laissant son cheval et ses armes à Simplice, qui lui fait cette épitaphe : « Ci-gît un brave soldat, qui n'a jamais versé le sang. »

Voilà Simplice dragon au service de Tempereur, et bientôt sous-officier. Ce qui lui vaut son premier grade, c'est son habileté à conduire une embuscade. Il n'est pas seulement brave, ms^is adroit, prévoyant, et toujours à l'affût. Il a ses espions partout, et aucun convoi de vivres ou de munitions ne passe sans qu'il en soit averti. Qu'il possède tous les stratagèmes au moyen desquels un chef de guerre trompe son adversaire, cela va sans dire, et il trouve inutile de nous en donner le détail. Mais il invente « un instrument qui lui fait distinguer à * trois lieues de distance le son d'une trompette, à deux lieues le hennissement d'un cheval ou l'aboiement d'un chien, à une lieue la voix d'un homme ». « Je sais bien,.ajoute-t-il, que le lecteur ne croira pas ce que je dis là, et je ne peux lui en vouloir; car la première fois que mes compagnons virent les effets de mon instrument, ils les attribuèrent à la sorcellerie. » Au reste, Simplice n'est ni cruel, ni avare. Il partage généreusement son butin avec ses compagnons. Il sait que la guerre est un fléau, et il en atténue les effets autant que possible. Il fait des largesses aux paysans, et il rend môme à l'occasion des services de courtoisie aux officiers du camp ennemi.

Un jour qu'il se tient en embuscade avec ses cavaliers au coin d'un bois, il voit venir à lui un homme bien mis, mais ayant des allures singulières, se parlant à lui-même et battant Tair avec sa canne. A la première question que Simplice lui adresse, l'inconnu répond :

« Je suis le dieu Jupiter, et je saurai bien punir les hommes, si le Grand Esprit le permet.

« — Et pourquoi, demande Simplice, as-tu quitté le trône céleste? Tu trouveras peut-être ma question indiscrète; mais nous sommes parents des dieux, nous sommes des Silvains, nés des Faunes et des Nymphes, à qui tu peux bien révéler ton secret.

« — Je jure par le Styx, reprend l'inconnu, que tu n'en saurais rien, lors même que tu serais le propre fils de Pan. Mais tu ressembles tellement à mon échanson Ganymède, que, pour Tamour de lui, je veux bien me confier à toi. Le bruit des iniquités humaines est monté jusqu'au ciel, et il a été décidé dans le conseil des dieux que la terre serait visitée par un déluge, comme au temps de Lycaon. Mais je suis l'ami du genre humain, et, avant d'employer les mesures de rigueur, j'ai résolu de voyager, afin de m'éclairer par moi-même sur les actions et les pensées des hommes. Je trouve tout encore plus mal qu'on ne me l'avait dépeint. Cependant j'hésite à exterminer l'humanité entière d'un seul coup et sans distinction, et je vais commencer par châtier

les plus coupables, en essayant de tourner les autres à ma volonté. »

Simplice le plaisante sur sa longanimité. II lui représente que les fléaux ordinaires de Thumanité frappent surtout les innocents. Les honnêtes gens payent les frais de la guerre, et les malfaiteurs en profitent. La peste et la famine, qui accompagnent la guerre, enrichissent les avares qui accaparent les héritages, les usuriers qui spéculent sur les grains. Un châtiment général et sans merci, que ce soit par Teau ou par le feu, peut seul régénérer la race humaine.

Jupiter lui répond : « Tu en parles selon ton pauvre sens naturel et borné.... Je susciterai un héros, qui soumettra et réformera le monde entier, sans le secours d'aucun soldat. Les dieux le doteront à Tenvi, le jour de sa naissance. Je lui donnerai moimême la force d'Hercule, avec Tintelligence et l'adresse, et Mercure y ajoutera le génie de l'invention. Vénus lui donnera la beauté du corps et une grâce qui lui gagnera tous les cœurs. Minerve l'instruira sur le Parnasse. Vulcain lui forgera des armes invincibles, avec les matériaux dont il se sert pour fabriquer mes foudres.... Il ira d'une ville à l'autre, et assignera à chacune en toute propriété le territoire dont elle est entourée, afin qu'elle le cultive en paix. Il prendra dans chacune deux hommes parmi les plus sages et les plus éclairés, pour en former un parlement* Toutes seront unies par une alliance per-

pétuelle; il n'y aura plus ni dîmes, ni corvées, ni réquisitions de guerre, et l'on vivra partout comme dans les Champs Élysées. Je descendrai souvent avec le chœur des dieux; je transporterai THélicon en Allemagne, et il sera, comme autrefois, le séjour des Muses et des Grâces. Moi-môme j'oublierai le grec et je parlerai l'allemand. En un mot, je comblerai les Allemands de mes faveurs, et je leur donnerai, comme aux anciens Romains, l'empire de la terre.

« — Mais- que diront les seigneurs? demande Simplice. Se laisseront-ils dépouiller sans résistance au profit des villes?

« — D'abord, répond Jupiter, ceux dont la vie est tout à fait criminelle seront mis à mort comme des vilains. Quant aux autres, mon héros en fera deux parts. Ceux qui ne voudront pas reconnaître Tordre nouveau, iront combattre les infidèles; et ceux qui aimeront mieux rester dans leur pays, vivront comme le commun des gens. Mais alors la vie d'un paysan sera plus enviable que celle d'un prince d'aujourd'hui, et tous les Allemands ressembleront à Fabricius, qui refusa la moitié d'un royaume pour rester citoyen d'un pays libre.

« — Et les prêtres, demande Simplice, ne susciteront-ils pas de nouvelles guerres? Comment la paix pourra-t-elle durer, avec des religions qui sont habituées à se combattre?

« — Mon héros y pourvoira, dit Jupiter; il unira toutes les religions chrétiennes en une seule.

« — Ce sera là une rare merveille, s'écrie Simplice. Comment cela serait-il possible?

« — Je vais te l'expliquer, dit Jupiter. Après que mon héros aura établi la paix générale, il réunira les théologiens les plus pieux et les plus instruits de toutes les religions chrétiennes dans un lieu agréable et tranquille, où ils pourront méditer et délibérer à leur aise. Il leur soumettra les points litigieux, et les chargera de formuler la vraie doctrine chrétienne, d'après les saintes Écritures, la tradition primitive et les témoignages authentiques des saints Pères. Le diable les tentera, les excitera les uns contre les autres, flattera leur ambition et leur orgueil. Mais mon héros aura Tœil sur eux, et s'il les voit faiblir dans leur tâche, il commencera par leur couper les vivres comme dans un conclave, en attendant qu'il leur inflige des peines plus sévères. Pendant toute la durée du concile, les cloches sonneront dans toute la chrétienté, et les fidèles ne cesseront d'invoquer le Grand Esprit, pour qu'il descende sur ses élus. Enfin on publiera un grand jubilé pour célébrer Tunion des Églises, et ceux qui ensuite voudront encore créer des sectes seront off'erts en holocauste au diable, après avoir été dûment châtiés sur la terre.... »

On voit que les procédés de pacification de Jupiter sont précisément ceux qui ont causé la guerre. Simplice l'emmène avec lui; il a maintenant luimême son fou, après avoir été longtemps le fou des

autres. Au reste, Jupiter n'est fou que par intervalles, et sa folie consiste, comme celle de la plupart des hommes, à prendre ses rêves pour des réalités.

Simplice était en garnison à Soest. Il servait aux avant-postes de Tarmée impériale commandée par le général Gœtz. Quelques forteresses de la Westphalie étaient encore aux mains des Suédois et des Hessois : c'étaient principalement Lippstadt à Test, et Coesfeld à Touest. Il n'y a que deux lieues de Soest à Lippstadt : on se voyait presque d'un rempart à l'autre, et des deux côtés on était toujours sur le qui-vive. Simplice, avec une quinzaine de hardis cavaliers, menaçait tous les abords de Lippstadt; il percevait le droit du soldat sur tout ce qui entrait et sur tout ce qui sortait; il disparaissait aussi vite qu'il apparaissait; on le disait invulnérable et invisible.

Un jour cependant il tombe au milieu d'une troupe nombreuse, et il est obligé de rendre son épée à un sous-officier, un Hollandais au service de la Suède. Celui-ci le traite selon la coutume de son pays d'origine : il s'abstient de le fouiller, se contente de lui prendre son cheval, et lui en donne même un autre en échange. Simplice reconnaît ses

bons procédés en lui révélant que la selle qu'il montait est doublée d'écus. Le prisonnier et son vainqueur font assaut de courtoisie, et finissent par devenir frères d'armes, tout en combattant dans des rangs ennemis.

Simplice refuse de prendre du service chez les Suédois, ne voulant pas trahir le serment qu'il a prêté à l'empereur. Mais il s'engage à ne pas porter les armes pendant six mois. Que faire d'un si long loisir? Il en profite pour voyager. Il va d'abord à Cologne; ensuite la curiosité le pousse jusqu'à Paris. Il ne nous apprend rien sur ces deux villes, sinon qu'à Cologne il est mal nourri, et qu'à Paris les rues sont fort sales et les mœurs très libres. Au retour, il tombe malade dans une hôtellerie, est dépouillé du peu d'argent qui lui reste, et se voit forcé, pour pouvoir continuer sa route, de vendre des drogues sur les places publiques. Il atteint le Rhin à Philipsbourg, alors occupé par une garnison impériale, et il est versé malgré lui dans une compagnie de- mousquetaires. Devenir mousquetaire, après avoir été dragon, c'était déchoir. « Je dois le confesser, dit-il, un mousquetaire est un bien pauvre sire. Il vit de pain sec dans sa garnison, et encore n'en a-t-il pas toujours assez. Son sort est pire que celui d'un prisonnier, qui du moins n'a pas à monter la garde et à travailler dans les tranchées, et qui peut attendre tranquillement le jour où il sera racheté ou délivré. Certains de mes compa-

gnons se procuraient un peu de bien-être en trichant au jeu ou en vendant de Teau-de-vie falsifiée. D'autres cherchaient un gain dans le mariage, et épousaient des laveuses, des sages-femmes ou des filles de mauvaise vie. C'était une femme qui portait l'enseigne de notre compagnie, et elle touchait sa solde comme un soldat. »

Simplice rencontre par hasard un ancien compagnon d'armes, qui a été attaché à la personne du général Gœtz, et dont le nom indique déjà la nature honnête et loyale : il s'appelait Herzbruder, ce qui peut se traduire par « Ami de cœur ». Herzbruder lui procure un cheval et un domestique ; mais l'un et l'autre lui sont enlevés presque aussitôt par les Suédois, et le voilà encore à pied. Il pourrait reprendre son mousquet; mais il semble que l'auteur ait voulu lui faire traverser toutes les armes. Lassé, découragé, Simplice finit par se joindre aux « Frères de la Maraude ». Qu'est-ce que cette corporation ? « C'est une engeance qu'on ne peut mieux définir, dit Simplice, qu'en les comparant à des tziganes; ils ont les mêmes habitudes. Ils vont, à leur gré, ou devant ou derrière l'armée, ou à côté, ou au milieu. On les voit par bandes, comme les perdrix en hiver, tantôt étendus à l'ombre, tantôt accroupis autour d'un feu et mâchant du tabac, tandis qu'un honnête soldat qui se tient près du drapeau souffre la faim et la soif et le chaud et le froid. Ils sont légers sur leurs jambes, lorsqu'ils

flairent un butin, tandis que le soldat s'aflfaisse sous le poids de ses armes. Ils font main basse sur tout, et détruisent même ce qu'ils ne peuvent emporter, si bien que les régiments, quand ils arrivent au camp ou au quartier, ne trouvent plus une goutte d'eau; et quand, par mesure de rigueur, on les force à rester auprès des bagages, on les trouve plus nombreux que le reste de l'armée. Quand ils marchent ou qu'ils campent ensemble, ils n'ont ni officier pour les commander, ni fourrier pour leur assigner des logements, ni tambour pour leur annoncer le couvre-feu, ni sergent pour les rosser comme ils le méritent. Ils sont leurs propres maîtres ; mais, à la distribution des vivres, ils sont les premiers qui tendent la main. Parfois, quand ils passent toute mesure, on leur met des bracelets de fer en guise de bijoux, ou on leur serre le cou dans une cravate de chanvre : c'est leur seul ennui. Ils sont comme les oiseaux du ciel dont parle l'Évangile, qui ne sèment ni ne moissonnent : ils ne vont ni au combat, ni à la corvée, ni à la manœuvre, et ils n'en sont pas moins bien nourris. Mais le mal qu'ils font à l'armée, et au général, et au paysan, est indicible.... C'est pourtant dans cet honorable corps que je vécus jusqu'à la veille de la bataille de Wittenweiher. »

Wittenweiher est un village situé sur la rive droite du Rhin, entre Lahr et OiTenbourg. Ce fut là que s'accomplit, le 9 août 1638, Tacte décisif d'une longue lutte, qui avait pour objet la possession de la ville forte de Brisach, possession qui entraînait celle de la Haute-Alsace et du Brisgau. Bernard de Saxe-Weimar, avec une armée soldée par la France, avait battu et pris, cinq mois auparavant, le fameux Jean de Werth, redouté pour ses hardis coups de main, et il l'avait envoyé sous bonne escorte à Paris, où il fut pendant quatre ans le héros à la mode, reçu à la cour et à la ville, et d'autant plus admiré qu'il n'était plus à craindre. Gœtz accourut de la W^stphalie pour rétablir l'honneur des armes impériales, rassembla à la hâte les troupes éparses dans les garnisons, et se présenta devant Bernard près de Wittenweiher. Il fut battu à son tour, et Brisach, après avoir subi quatre mois encore toutes les horreurs de la faim, finit par se rendre. Ce que Simphce vient de dire des Frères de la Maraude explique en partie la défaite des Impériaux. Les soldats refusaient de se battre, ou passaient à l'ennemi, parce qu'ils manquaient de pain; il fallait partager le peu de vivres qui restaient avec la foule des désœuvrés que l'armée traînait à sa suite.

Après que les Impériaux, Autrichiens, Bavarois ou Croates, se sont débandés, Simplice et son ami Herzbruder se retrouvent dans une hôtellerie; et comme ils sont près de la frontière suisse, l'idée leur vient de faire un pèlerinage à Notre-Dame-des- Ermites. Herzbruder, qui a fait l'expérience de la vie non seulement dans les camps, mais aussi dans les chancelleries, est le plus repentant des deux, parce qu'il est le plus désenchanté. Simplice, quoiqu'il pense souvent avec regret à l'existence tranquille et pure qu'il menait dans les forêts du Spessart, a gardé un sentiment de curiosité qui l'attache encore au monde. Ce qui le pousse surtout, c'est l'envie de voir « l'unique pays de l'Europe où fleurit la paix ». Il propose d'acheter des chevaux; mais son compagnon lui rappelle qu'un pèlerinage, pour être sincère et efficace, doit se faire à pied, et qu'il est môme d'usage de mettre des pois dans ses souliers, pour se mortifier pendant la marche. Simplice accepte ces conditions; mais il réfléchit qu'aucun règlement ne dit si les pois doivent être crus ou cuits. Il fait donc cuire les siens, pour en rendre le contact moins dur, non sans en avoir fait la confidence à son ami, qui lui reproche sa tiédeur. Ils passent la frontière à SchafTouse, et Simplice assiste d'abord à un spectacle qui lui paraît extraordinaire : « Je trouvai ce pays tout à fait étrange, quand je le comparai à l'Allemagne que je venais de quitter, et j'aurais été transporté au Brésil ou en Chine, que

je n'aurais pas pu être plus étonné. Je vis les gens aller et venir en paix, les étables pleines de bétail, les fermes garnies de poules, d'oies et de canards. Les voyageurs circulaient sur les grandes routes, et de joyeux convives étaient attablés dans les auberges. On ne fuyait pas devant Tennemi, on ne craignait pas le pillage, on n'était pas en perpétuel danger de mort. Chacun vivait tranquille à l'ombre de sa vigne ou de son figuier. Bien que le climat fût un peu rude, ce pays me sembla un paradis, en comparaison de l'Allemagne. Aussi je ne pouvais me lasser de regarder à droite et à gauche, pendant que nous cheminions l'un à côté de l'autre, et que mon compagnon disait religieusement son chapelet. »

Simplice se confesse pour la première fois de sa vie ; il fait tous les exercices réglementaires, et il en éprouve, dit-il, un soulagement momentané. Puis les deux pèlerins vont passer l'hiver aux eaux de Bade. Herzbruder meurt des blessures qu'il a reçues au siège de Brisach. Simplice retrouve le paysan qui l'a nourri dans son enfance, et il l'installe dans une ferme au pied de la Forêt-Noire. 11 semble que lui-même, après toutes ses traverses, ait mérité de vivre enfin dans une retraite paisible ou dans l'exercice tranquille d'une industrie honnête. Mais tel n'est pas l'avis de l'auteur : il lui fait faire encore deux voyages, l'un autour de l'Asie, Tautre au centre de la terre, voyages peu intéressants, dont

les détails étaient puisés dans les manuels de physique et de géographie, et qui devaient donner satisfaction au goût de l'époque pour Textraordinaire et le merveilleux.

Au retour, Simplice apprend que la paix a été conclue dans Tintervalle. Alors, comme toute son existence a été vouée à la guerre, il lui semble qu'il se trouve devant une porte close. « Comme j'avais du loisir, je me mis à réfléchir, et je me dis en moimême : Ta vie n'a pas été une vie, mais une mort. Tes jours ont été une ombre, tes années un rêve, tes plaisirs des péchés, ta jeunesse une folie, ton bienêtre un trésor d'alchimiste qui s'en va par la cheminée lorsqu'on croit le saisir. Tu as traversé tous les hasards de la guerre; tu as été tour à tour grand et petit, riche et pauvre, joyeux et triste, aimé et haï, honoré et méprisé. Que te reste-t-il au terme du voyage? Tu es sans ressources et inhabile au bien; tu as le cœur plein de soucis, la conscience inquiète et chargée, l'âme souillée et corrompue, le corps fatigué et l'esprit troublé. Tes belles années sont perdues, et ton innocence avec elles. Rien ne peut plus te réjouir : tu as été ton propre ennemi. »

Simplice se souvient alors des leçons de son père, et, comme lui, il se fait ermite. Sera-ce pour longtemps? Il avoue qu'il ne saurait le dire lui-même. S'il renonçait au monde par une brusque conversion et comme par un coup de la grâce, la conclusion serait banale, et Simplice ne serait pas ce que

l'auteur a voulu qu'il soit, une image de la société allemande de son temps, de la société la plus incohérente qui fût jamais, tiraillée au dehors et divisée au dedans, marchant sans direction vers un but inconnu.

Le fond du caractère de Simplice est l'inconstance, une bonté naturelle exposée à toutes les chutes, un cœur excellent sans l'idée d'un devoir, sauf peut-être le devoir militaire. Son humeur est aussi changeante que sa fortune. Ses meilleures résolutions durent l'espace d'un jour. A quoi bon, aussi, former des projets, quand on n'est jamais sûr de l'heure suivante? Il se marie deux fois, la première fois à Lippstadt, avec la fille d'un officier en retraite ; il la quitte presque aussitôt et il l'oublie ; il ne songe à la revoir qu'un an après, et il apprend qu'elle est morte en lui laissant un fils. Plus tard, ayant acquis une ferme dans la Forêt-Noire, il épouse une paysanne, qui l'a séduit par sa beauté, mais qui a tous les vices, et qui meurt par suite d'excès. Il s'intéresse passagèrement à ses enfants, et il en a de toutes sortes ; mais, en somme, il a l'air de les confier, eux aussi, à la fortune inconstante qui a régné sur sa propre vie.

On a déjà vu avec quelles pensées il a fait son

pèlerinage à Notre -Dame -des -Ermites. Lorsqu'il songe pour la seconde fois à se retirer du monde, il choisit comme séjour un des endroits les plus pittoresques de la Forêt-Noire. « Je m'établis, dit-il, au sommet de la Moos, au milieu d'une sombre forêt de sapins. J'avais devant moi vers l'est la vallée d'Oppenau avec ses roches dentelées, au midi la vallée de la Kinzig avec le château de Geroldseck, assis sur sa haute cime au milieu des montagnes environnantes comme un roi au milieu de ses sujets. Du côté du couchant, on dominait la Haute et la Basse-Alsace; vers le nord, le margraviat de Bade ; et tout au loin s'élevait la calhédrale de Strasbourg, qui semblait être le cœur de tout le pays. Je me délectais à cette vue, et je négligeais mes prières. » Bientôt cette vue elle-même, à force de se répéter, lui semble monotone. La solitude lui pèse, et l'ennui le gagne. « Que fais-tu là, Simplice? Tu n'es qu'un fainéant, et tu ne sers ni Dieu ni tes semblables. Tu es perché sur ta hauteur comme un hibou; tu es mort pour l'humanité. Et que feras-tu encore en hiver, quand les paysans, qui te consultent comme un oracle, ne pourront plus monter vers toi et pourvoir à tes besoins? »

Il ajuste son manteau à la façon des pèlerins, et descend jusqu'au village voisin pour demander un certificat au curé. Celui-ci, qui le connaît, semble se défier de ses intentions pieuses, et lui répond d'abord très savamment : « J^espère, mon ami, que ce n'est

pas un vain désir de gloire qui te pousse, comme jadis Empédocle, qui se précipita dans le goufifre de TEtna, pour faire croire qu'il avait été enlevé au ciel : car c'est sans doute ce que penseront les paysans, quand ils ne te trouveront plus dans ta cabane. » Cependant, sur les instances quelque peu hypocrites de Simplice, il lui délivre son certificat, et voilà notre ermite en route, priant peu, regardant beaucoup, et muni d'un gourdin « au moyen duquel on peut tenir tête à un homme armé de pied en cap ». Tantôt il récite ses oraisons, tantôt il rassemble autour de lui les badauds, qui s'amusent de sa longue barbe, de sa mine sauvage et de son costume étrange. En pays catholique, on lui demande sa bénédiction ; chez les protestants, on lui jette des pierres. Il conjure les esprits, chasse les revenants et lève des trésors. Aux gens qui lui donnent l'hospitalité, il conte les merveilles des pays qu'il a vus et de ceux qu'il n'a pas vus, et il justifie le proverbe : « A beau mentir qui vient de loin. »

Dans son premier pèlerinage, il ne visait modestement que Notre-Dame-des-Ermites : cette fois-ci il veut visiter tous les lieux saints les plus célèbres du monde, Rome, Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle. Après avoir traversé la Suisse et franchi les Alpes, il fait ses dévotions à la sainte Vierge de Loreto, puis il se rend à Rome. Un pèlerin génois le fait monter avec lui sur un bateau, qui les mène tous deux à Alexandrie; mais une guerre entre le

pacha de Damas et le sultan les empêche de pousser jusqu'à Jérusalem. Simplice, en visitant les tombeaux des Pharaons, est enlevé par des brigands arabes, qui le montrent de ville en ville pour de l'argent comme un sauvage. Il est délivré par des marchands portugais, qui le prennent sur leur navire et promettent de le débarquer à Saint- Jacques de Compostelle. Mais le navire, en s'approchant du cap de Bonne-Espérance, est fracassé par une tempête. Simplice, avec un de ses compagnons, s'accroche à une planche, et ils sont jetés sur une île « qui n'est marquée sur aucune carte », où ils ne trouvent aucune trace d'habitation humaine, mais qui est pourvue d'une riche végétation et de tout ce qui est nécessaire à l'entretien d'êtres vivants. Les deux naufragés vivent là comme des précurseurs de Robinson, et se font cuisiniers, pêcheurs, chasseurs, charpentiers, potiers, selon les besoins du moment.

Le compagnon de Simplice meurt pour avoir trop bu du vin de palme que l'île produit en abondance. Simplice est seul maître du cottage qu'ils ont construit ensemble; le pèlerin est redevenu un ermite. Il occupe sa solitude à écrire l'histoire de sa vie sur des feuilles de palmier avec le suc d'une plante. Une quinzaine d'années se sont écoulées ainsi, lorsqu'un navire hollandais aborde à la côte. On offre à Simplice de le rapatrier : il refuse; il mourra dans son île. « J'ai longtemps vécu en Europe, dit-il, et

qu'ai-je vu? la guerre, le pillage, le meurtre, riricendie, les hommes martyrisés, les femmes déshonorées. La guerre est finie : la faim et la peste se sont retirées avec elle, mais les vices sont restés. Les hommes continuent de se haïr, de se calomnier, de s'opprimer les uns les autres, et il en sera encore longtemps ainsi; car chacun s'imagine avoir expié tous ses méfaits et rempli tous ses devoirs de chrétien, quand il a prié dans une église une fois par semaine, ou qu'il s'est réconcilié avec Dieu une fois par an. Qui sait? peut-être pense-t-il même que Dieu lui doit encore de la reconnaissance. »

Simplice doit finir dans la solitude, car il n'a plus aucune place ni aucune attache dans le monde. Il n'appartient, en réalité, ni à la religion ni au siècle. Sa piété est intermittente; elle n'est que le fruit de la lassitude et du désenchantement. Sa vocation pour la vie pratique n'est pas moins incertaine. Il a femme et enfaiîts, sans avoir une famille. Il est fils de gentilhomme, et il vit comme un manant. Il achète une ferme, se sent incapable de l'administrer, et la cède à son père adoptif . Il a le goût des sciences et des arts, mais surtout des sciences occultes et des arts magiques. Quelque nom et quelque habit qu'il porte, il ne sera jamais, comme il dit, « qu'un membre mort de l'humanité ». Il est, en tout, l'image de son temps, un produit de la tourmente terrible au milieu de laquelle il est né. La guerre l'a pris tout jeune, et l'a façonné à son dur métier; elle l'a

si bien pétri pour son usage, qu'il est devenu impropre aux œuvres de la paix. Ce n'est pas lui, ce sont ses arrière-neveux qui repeupleront les provinces désertes, qui ensemenceront les terres et rebâtiront les villes, et qui feront renaître dans les cœurs la confiance en Dieu et Tamour des hommes.

IL n'y a pas, dans Thistoire de la philosophie, de plus grand contraste que celui des trois hommes qui ont inauguré le mouvement de la pensée moderne, chacun dans son pays : l'Anglais Bacon, le Français Descartes et l'Allemand Kant : le premier, avide de gloire et d'influence, fonctionnaire sans scrupule et dont la vie, selon l'expression de Macaulay, est « pénible à regarder »; le second, voyageur et même soldat dans sa jeunesse, « cherchant la science à la fois en lui-même et dans le grand livre du monde »; Kant enfin, cherchant tout en lui-même, creusant sa pensée, toujours plus avant, comme on creuse une mine, ou comme on pousse des reconnaissances dans une terre inconnue dont on est décidé à s'emparer.

La vie de Kant peut tenir en quelques lignes. Né à Kœnigsberg, dans la Prusse orientale, le 22 février 1724, il y meurt le 12 février 1804. Après avoir passé par le collège de sa ville natale, le Collegium Fredericianum^ fondé par le roi Frédéric I", il suit les cours de l'université, spécialement ceux de mathématiques et de philosophie, comme un

élève studieux, qui fait déjà preuve d'une certaine indépendance d'esprit, sans que rien fasse prévoir cependant sa célébrité future. Ses études terminées, selon l'habitude des étudiants pauvres, il devient précepteur dans diverses familles. Puis il enseigne pendant quinze ans comme privatdocent, c'est-àdire sans traitement, touchant pour toute rétribution le droit d'inscription payé par les élèves. Son père meurt en 1746; sa mère était morte neuf ans auparavant, et les deux fois le registre paroissial porte cette mention éloquente dans sa brièveté : « convoi simple, pauvre ». En 1762, une chaire de poésie devient vacante; Kant la refuse, ne voulant pas se charger, même temporairement, d'un enseignement pour lequel il ne se reconnaît pas une compétence spéciale. Enfin, en 1770, à l'âge de quarante-six ans, il est nommé professeur ordinaire de logique et de métaphysique, avec un traitement de 400 thalers, auquel se joint une allocation prise sur les fonds de l'université : il était depuis quelques années bibliothécaire. C'est dans cette double fonction, qui lui laissait assez de loisir pour ses travaux littéraires, qu'il termina sa vie. Lorsqu'il quittait Kœnigsberg, c'était pour passer quelques jours à la campagne chez un ami ou chez un de ses anciens élèves ; mais il ne franchit jamais les limites de sa province, et il n'est pas sûr qu'il ait jamais regardé la mer, quoiqu'il n'en fût séparé que par une distance de quelques lieues. Il fit, comme

privaidocent^ un cours de géographie physique, sans avoir vu une montagne ni une vallée, de même qu'il disserta sur le beau dans les arts sans avoir mis les pieds dans un musée. « Il fut, dit son dernier biographe Paulsen, un professeur allemand dans le vieux style : travailler, enseigner et faire des livres, c'est tout le contenu de sa vie. »

Ses origines familiales sont trop peu connues pour qu'on en puisse tirer une induction précise sur son caractère. D'après une tradition courante, son grand-père Hans Kant ou Kand serait venu d'Ecosse pour s'établir dans la ville prussienne de Tilsitt ; et à ce propos on n'a pas manqué de faire un rapprochement entre Kant et l'Écossais Hume, dont la lecture éveilla d'abord en lui l'esprit critique. Mais cette tradition ne repose que sur un passage d'une lettre écrite par lui dans sa vieillesse, à une époque où il était souvent trahi par sa mémoire. Ce qui ressort des documents, c'est que Hans Kant exerça la profession de sellier à Memel, et que son fils Jean-George, sellier comme lui, demeura et se maria à Kœnigsberg. Emmanuel Kant, le philosophe, avait trois frères et sept sœurs; deux frères, les aînés de la famille, et quatre sœurs moururent en bas âge; le frère survivant, le plus jeune de tous, devint pasteur, selon le vœu des parents. Emmanuel était, selon son propre témoignage, le portrait vivant de sa mère. Dans son enfance, elle le promenait souvent dans la campagne, lui faisant admirer

la grandeur de Dieu dans la nature : on raconte la même chose de la jeunesse de Schiller. La mère de Kant était piétiste, mais d'un piétisme tranquille et résigné, sans exaltation et sans envie de propagande. « Quoi qu'on ait pu reprocher au piétisme, dit Kant, ceux qui le pratiquaient sérieusement ne pouvaient manquer d'inspirer le respect : ils trouvaient en eux ce que l'homme peut posséder de meilleur, ce repos, cette sérénité, cette paix profonde qui ne sont troublés par aucune passion. » Anna-Regina Kant mourut à quarante ans, des suites d'une fièvre qu'elle contracta en soignant une amie malade. Elle avait sans doute une santé délicate, qu'elle transmit à ses enfants. Emmanuel, dont elle s'occupait avec prédilection, était de petite taille et de constitution faible ; il avait les cheveux blonds, les yeux bleus, le regard pénétrant, le nez fin, le teint rosé, la bouche moyenne avec des lèvres un peu charnues. Le front large et bombé et la poitrine rentrante lui donnaient une allure courbée. Mais nul ne fut jamais plus économe des ressources que la nature lui avait départies. « Il faut savoir s'arranger avec son corps », avait-il l'habitude de dire, et, grâce à une surveillance incessante sur luimême, grâce à un parfait équilibre intérieur, il a su faire de sa faiblesse une force et mener son chétif organisme jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans.

Une volonté froide et réfléchie, tel fut le grand ressort de la vie de Kant et le secret de son activité.

Aussi longtemps qu'il ne fut que privatdocent ^ il enseignait le matin et Taprès-midi, quelquefois jusqu'à cinq heures par jour, sans compter les leçons privées qu'il donnait chez lui. Comme professeur ordinaire^ il réduisit son enseignement à deux heures chaque matin, auxquelles s'ajoutait une heure de récapitulation à la fin de la semaine. Les matières qui figuraient sur son programme étaient des plus variées; on y trouve les mathématiques, la physique, l'anthropologie, la logique, la morale, la pédagogie, l'esthétique, la métaphysique, la théologie, même la géographie, la pyrotechnie et la science des fortifications. Il était d'une exactitude ponctuelle. Un de ses disciples, Jachmann, qui fut son auditeur pendant neuf ans , assure que pendant tout ce temps Kant ne manqua pas une seule fois son cours.

Les professeurs d'université suivaient alors, pour tous les enseignements ordinaires, des espèces de manuels, dépôts de la science traditionnelle, qu'il ne tenait qu'à eux de compléter et de renouveler pour certaines parties. Un rescrit de 1778 disait : tt II vaut mieux se servir du plus mauvais compendium que de n'en avoir aucun. Il est loisible au professeur de corriger son auteur, s'il est assez savant pour cela; mais nous réprouvons absolument les cours faits sur dictée. Une exception est faite pour le cours de géographie physique de Kant, parce qu'il n'existe encore aucun traité convenable sur ce sujet, w Kant avait ordinairement devant lui, outre

son compendium ^ des notes succinctes sur des feuillets détachés, dont on a conservé une partie à la bibliothèque de Kœnigsberg. La plupart du temps il parlait librement. Dans les matières courantes, il aimait à citer et à développer des passages de ses auteurs favoris, qui étaient surtout les moralistes anglais et français. « S'agissait-il d'une question de métaphysique, dit le même Jachmann, il montrait un art particulier dans la manière d'amener une définition. Il procédait, pour ainsi dire, par essais successifs, comme s'il commençait seulement luimême à réfléchir sur la question. Après avoir donné une première formule toute générale, il y ajoutait l'une après l'autre des déterminations nouvelles, reprenait les explications précédentes en les corrigeant et en les complétant, et enfin, quand il croyait le sujet éclairé sur toutes ses faces, il formulait sa conclusion. De cette manière, il n'instruisait pas seulement son auditoire, mais il habituait l'auditeur attentif à penser méthodiquement. » Les leçons de Kant étaient suivies à la fin, outre les étudiants, par des gens du monde, des magistrats, des médecins, des officiers, qui se tenaient jusque dans le vestibule. Il n'avait qu'un mince filet de voix, mais il se faisait entendre à force de se faire écouter. Dès qu'il commençait à parler, tout bruit, tout mouvement cessait; on s'abstenait même, dit encore Jachmann, de tailler sa plume, sachant que la moindre dérogation à l'ordre habituel pouvait le troubler.

« De même qu'un diamant cassé en morceaux perd de son prix, de même qu'une armée séparée en petits corps devient impuissante, de même un esprit supérieur tombe au niveau commun, lorsqu'il est interrompu, dérangé, détourné violemment de son objet; car sa supériorité consiste précisément en ce que toutes ses forces, comme les rayons d'un miroir creux, sont concentrées en un seul point. » Kant aurait approuvé ces paroles de son disciple Schopenhauer ; il aurait aussi été d'avis, comme lui, qu'il faudrait défendre aux voituriers de faire claquer leur fouet dans l'intérieur d'une ville. Il demeura trois ans chez le libraire Kanter ; il y trouvait toutes les nouveautés, et quand paraissait le catalogue de la foire de Leipzig, il en avait déjà extrait tout ce qui l'intéressait. Mais un coq chantait dans le voisinage, et comme on refusait de le lui vendre, ce qui aurait sans doute coûté la vie à la pauvre bête, il changea de domicile. En 1783, il acheta une maison au centre de la ville, dans la Prinzessinstrasse^ près du château ; elle a fait place à une construction moderne. Elle se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Kant habitait l'étage, pour être loin du bruit de la rue. Son cabinet de travail, qui se trouvait à l'angle le plus retiré, était simplement meublé de deux tables, de quelques chaises, d'un canapé et d'une commode ; au mur étaient pendus un baromètre et un thermomètre, qu'il consultait fréquemment. Il avait l'habitude,

surtout aux heures du crépuscule, de méditer près de la fenêtre, sans quitter de Tœil une tour qui domine encore le quartier de Lœbenicht; cet objet matériel, par son immobilité et sa permanence, donnait, disait-il, de la fixité à sa pensée. Or il arriva que des peupliers plantés dans un jardin voisin lui cachèrent peu à peu, en grandissant, la vue de la tour. Il en fut fort inquiet, et alla trouver le pro^ priétaire du jardin, qui, plus accommodant que celui du coq, consentit à décapiter ses arbres. Malgré cela, dans une ville active et peuplée comme Kœnigsberg, le recueillement était parfois difficile. Dans la prison centrale, on forçait les détenus à chanter des cantiques pour le salut de leurs âmes : Kant obtint qu'ils modérassent leurs voix, disant qu'il suffisait qu'ils s'entendissent eux-mêmes les fenêtres closes. Il arrivait aussi qu'on dansât dans le voisinage. Peut-être ces circonstances ont-elles contribué à l'aversion que Kant a toujours manifestée pour la musique ; il l'appelait un art indiscret. Ses jours se ressemblaient ; la part du travail et du repos, de la veille et du sommeil, y était exactement prévue et invariablement fixée. A partir de 1770, l'année où Kant devient professeur ordinaire^ et surtout après 1783, lorsqu'il. est en possession de sa maison, sa vie n'est, pour ainsi dire, qu'une série d'actes habituels. A cinq heures du matin, été comme hiver, son domestique le réveille; il est levé cinq minutes après, prend deux tasses de thé léger, et

fume une pipe, la seule de la journée. J)e sept à neuf, ou de huit à dix, unique variation de son programme, il fait son cours à l'université. Le reste de la matinée est donné au travail personnel. A une heure précise, il se met à table; ordinairement il invite quelques amis, deux au moins, cinq au plus. Le repas se compose de trois plats, simples, mais bien préparés, car Kant tient à une bonne cuisine : c'est la part des sens dans son régime. Il connaît même les mets préférés de ses convives, et il a soin de les leur offrir. Il ne fait qu'un repas par jour, et il le prolonge, à la manière antique, en Tassaisonnant d'entretiens. Quand il invite ses collègues de l'université ou des savants de passage, il leur associe des gens du monde, afin d'empêcher que la conversation ne prenne une tournure trop sérieuse et ne devienne une tension pour l'esprit. Lui-même est un agréable causeur; il sait conter une anecdote et ne dédaigne pas le jeu de mots. On se sépare vers quatre ou cinq heures. Kant fait sa promenade, à peu près toujours la même, seul, à pas lents; elle dure une heure ou une heure et demie, selon le temps qu'il fait. La fin de la journée, jusqu'à dix heures, est consacrée à la lecture et à la méditation. Kant fut obligé, dans les dernières années de sa vie, de se séparer de son vieux domestique Lampe, qui était un ivrogne; il ne put s'y résoudre qu'à grand'peine, malgré les conseils pressants de ses amis; et lorsque, enfin, il eut pris son parti de le

congédier, ' il écrivit sur ses tablettes : « Il faut oublier Lampe. » Cela ne voulait pas dire qu'il fallait oublier les torts de Lampe, mais qu'il fallait s'habituer à se passer de sa présence. Le moindre incident qui dérangeait le cours normal de ses jours lui causait un trouble intérieur; et de même qu'on a dit, en philosophie, qu'il n'y a pas d'acte indifférent, de même, dans la vie de Kant, il n'y avait pas d'événement indifférent, parce que tout, chez lui, avait une répercussion dans le domaine moral. Il se faisait des maximes sur tout, et souvent la petitesse du contenu contrastait avec la rigueur de la formule. Un soir, pendant sa promenade, il rencontre un de ses amis, le comte X..., qui sortait en voiture. Le comte s'arrête, descend, et l'engage avec d'aimables instances à prendre place à côté de lui pour faire un tour à la campagne. Le temps est beau, Kant accepte ; mais déjà le piaffement et le hennissement des chevaux l'inquiètent. On cause, on s'attarde, on jouit de la fraîcheur du soir. Enfin le comte lui offre encore de rendre visite à un ami commun, qui demeure à une lieue de la ville. Kant est trop poli pour refuser, et il ne rentre chez lui qu'à dix heures I Aussitôt il inscrit sur ses tablettes ces deux règles de conduite, dont désormais il ne se départira plus : « Ne jamais accepter une invitation pour une promenade. Ne jamais monter dans une voiture dont on n'a pas la libre disposition. » Que dans une existence ainsi réglée et maximée

il n'y eût place pour aucune intervention étrangère, de quelque nature qu'elle fût, cela s'entend. Aussi Kant a toujours été récalcitrant au mariage. Il admettait, d'une manière générale, que le gouvernement de la maison appartient à la femme ; il disait même que c'était sa fonction spéciale; mais il voulait être maître de sa maison à lui et de sa personne à lui. Quant à des entraînements passionnés, non seulement il n'en éprouva jamais, mais il les jugeait indignes d'un homme. Ses amis essayèrent deux fois de le marier. Ce fut d'abord avec une jeune veuve, belle et d'un excellent caractère, en visite chez une parente à Kœnigsberg. Kant calcula ses revenus, qui auraient sans doute été suffisants pour un ménage; mais pendant qu'il établissait son budget, la dame repartit. Une autre fois on lui présenta une jeune fille qui voyageait comme demoiselle de compagnie avec une famille noble, et cette fois encore il réfléchit trop. Ses biographes, qui rapportent ces faits, accusent sa lenteur à se décider; mais il est plus probable qu'il était décidé d'avance. Un pasteur de Kœnigsberg lui dédia encore, lorsqu'il avait déjà soixante-neuf ans, une brochure intulée Raphaël et Tobie ou Conversation entre deux amis sur le bienheureux état de mariage, en exprimant l'espoir qu'il renoncerait enfin au célibat. Kant paya les frais d'impression de l'opuscule, et s'en divertit beaucoup à table avec ses convives. Cependant il n'était pas plus misogyne qu'il

n'était misanthrope. Il aimait la conversation des femmes, et savait même leur plaire ; mais il les mettait obstinément sur les chapitres qu'il jugeait de leur compétence, et c'est après avoir assisté à une conversation de ce genre que son concitoyen, le satirique Hippel, disait que Kant aurait pu écrire une Critique de Vart culinaire aussi bien qu'une Critique de la raison pure.

La vie de Kant ressemble à ses livres, formés de compartiments grands, moyens et petits, où chaque division amène un nombre prévu de sous-divisions, et chaque sous-division une série logiquement enchaînée de paragraphes. C'est ici qu'on peut parler de faculté maîtresse, au sens propre du mot, de faculté dominante, ou plutôt dominatrice, gouvernant tout l'être, toute l'œuvre et toute la vie. La faculté maîtresse de Kant est une volonté droite et continue, sans à-coups et sans soubresauts, servie par une intelligence d'une lucidité extraordinaire et par une mémoire qui ne défaillit que dans les dernières années. L'impératif catégorique, qui faisait le fondement de sa morale, se répartissait et se subdivisait, pour ainsi dire, dans ses moindres actes. L'homme était avant tout, pour lui, un animal discipliné, et le propre de l'homme libre était, à son avis, de se discipliner soi-même.

L'avantage d'un tel système est une merveilleuse continuité dans l'existence. Tout concourt au but final qu'on s'est proposé, et tous les efforts partiels

s'additionnent pour produire à la fin un résultat qui, à première vue, paraît presque invraisemblable. Rien n'est perdu, parce que rien n'est hors de série. Kant a été économe de son temps, de sa fortune, de sa santé. Faible de constitution, et toujours pour ainsi dire sur le seuil de la maladie, il a pu se passer de médecin et atteindre une haute vieillesse. Dans sa jeunesse, il a triomphé, dit-il, par un effort de volonté, d'une tendance innée à l'hypocondrie. Né dans la pauvreté, il a trouvé moyen^de venir en aide à ses sœurs, même à ses élèves, et de laisser encore à ses héritiers une fortune qui pouvait passer pour considérable. S'il était mort à l'âge où moururent Descartes et Spinosa, il serait à peu près inconnu. Il a cinquante-sept ans lorsqu'il publie la Critique de la raison pure^ et ensuite il continue d'élaborer et de remanier sa philosophie dans de longs ouvrages dont les derniers à peine trahissent un affaiblissement de l'intelligence ou de l'attention.

L'inconvénient du régime adopté par Kant, c'est de supprimer de la vie toute spontanéité. Poussée à ce point, la raison devient aussi tyrannique que la passion. Hamann, qui admirait le génie de Kant, et qui était toujours des premiers à lire ce qui paraissait de lui, dit dans une lettre à Herder : « Kant est une des têtes les plus sagaces de l'Allemagne, ses ennemis mêmes le reconnaissent; mais sa sagacité est son mauvais démon. » Sa sagacité le rend injuste envers la nature humaine. Tout ce qui procède

directement du cœur excite sa défiance. Il n'aime pas plus Téloquence que la musique ; il l'appelle « la sophistique de la persuasion ». Il ne fut jamais plus embarrassé que le jour où il fut chargé, comme recteur de l'université, de porter la parole pour fêter l'anniversaire de la naissance du roi Frédéric- Guillaume II. On a conservé le manuscrit de son discours, qui est couvert de ratures : il corrigeait moins ses ouvrages scientifiques. Parmi les poètes, il ne lisait guère que les satiriques et les descriptifs. Schopenhauer considère comme un bonheur pour l'Allemagne que le siècle de Kant ait été aussi celui de Goethe. « Si Gœthe, dit-il, n'avait été envoyé dans ce monde en même temps que Kant et pour lui faire contre-poids, Kant aurait pesé sur les âmes comme un cauchemar ; il les aurait écrasées et endolories. »

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