I. — LA JEUNESSE
ON a dit que Wolfgang Goethe avait été Thomme heureux par excellence, et cela est vrai en ce sens que la fortune lui a toujours mis généreusement entre les mains tous les moyens de cultiver les hautes facultés dont la nature Tavait doué. L'histoire des lettres offre peu de biographies d'un développement aussi logique et aussi régulier que la sienne. Il n'a pas eu, comme son contemporain Schiller, à lutter contre des influences tyranniques ou même contre les nécessités de la vie. Il est né dans la ville libre de Francfort le 28 août 1749, et dès Tenfance tout le favorise. Il appartenait à une famille d'aristocratie bourgeoise. Son père, conseiller de l'Empire, était un jurisconsulte estimé, homme instruit du reste, qui avait fait un voyage en Italie et en avait rapporté le goût des arts. Sa mère, fille de Téchevin Textor, avait ce genre d'esprit qui s'allie à la bonté et qui ne blesse jamais; elle a pu se rendre à elle-même ce témoignage, « qu'elle
n'avait jamais cherché à corriger personne ni offensé âme qui vive ». Beaucoup plus jeune que son mari, elle reportait tout son amour sur son enfant ; elle s'associait à ses jeux, surprenait le premier éveil de son intelligence, devinait son génie naissant. S'il faut en croire Bettina Brentano, elle lui faisait de longs récits, qu'elle interrompait au moment intéressant, pour lui laisser le soin d'imaginer le reste. C'est encore Bettina qui nous affirme que, tout jeune, il avait un tel sentiment de la beauté qu'il ne pouvait supporter la présence d'un enfant laid. Tandis qu'Elisabeth Textor dirigeait ainsi ce qu'on pourrait appeler le côté artistique de l'éducation de Wolfgang, le conseiller Goethe, avec l'esprit d'ordre qui était dans son caractère, lui faisait suivre un cours d'études régulier, à un âge où d'autres enfants savent à peine les rudiments de la grammaire. Parlant lui-même l'italien et le français, il l'instruisit dans ces deux langues. Ensuite ce fut le tour des langues classiques, et ce que le père ne savait pas il l'apprenait avec son élève. Goethe parle, dans ses Mémoires, d'un petit roman qu'il aurait composé dès lors, et où figuraient sept personnages, chacun s'exprimant dans une autre langue. Quoi qu'il en soit des détails plus ou moins historiques que ses amis nous ont conservés de sa jeunesse, ou que luimême s'est plu à recueillir dans un âge avancé, ce qu'il importe de retenir, c'est l'esprit d'une éducation qui n'avait rien d'exclusif ni d'arbitraire, qui
embrassait également toutes les facultés de Tenfant, et qui semblait déjà le préparer de loin pour une carrière où la science et la critique devaient avoir leur place à côté de la poésie.
Parmi les événements qui laissèrent le plus de traces dans ses souvenirs, il cite l'occupation de sa ville natale par les troupes françaises en 1759. C'était pendant la guerre de Sept Ans. L'Autriche, alliée à la France et à la Russie, s'apprêtait à écraser la Prusse naissante. L'Allemagne était divisée, et, dans le sein de la famille de Goethe, tout le monde n'était pas du même parti. L'échevin Textor, qui avait reçu de l'impératrice Marie-Thérèse un médaillon en or avec son portrait, était partisan de FAutriche ; le conseiller Goethe, qui tenait son titre de l'empereur Charles VII de Bavière, était ennemi des Habsbourg. Quant au jeune Wolfgang, les prouesses de Frédéric II l'avaient transporté, et il se disait simplement frédéricien ; mais il aimait les soldats français, à cause du mouvement qu'ils mettaient dans la ville. Le comte de Thorenc (Goethe écrit Thorane), qui commandait le corps d'occupation, fut logé dans la maison du conseiller; il aimait les arts; il occupa chez lui les meilleurs peintres de Francfort et de Darmstadt, et Wolfgang assistait à leurs travaux. Un théâtre était venu à la suite des troupes françaises; on y jouait les comédies de Destouches, de Marivaux, de La Chaussée, plus rarement la tragédie. Wolfgang suivait les repré-
sentations; il ne comprenait pas bien ce qui se disait sur la scène, mais il observait le geste, le ton de la voix, et, rentré chez lui, il prenait un Racine dans la bibliothèque de son père et le déclamait à là façon des acteurs. Que dès cette époque (il avait onze ans) il se soit posé la question des trois unités, comme il le prétend, et qu'il se soit décidé à laisser là cette liturgie, cela est douteux. Mais il est certain que la première influence qui s'exerça sur cet esprit naturellement ami de la règle et de Tharmonie, ce fut une influence classique. Un peu plus tard, au temps de sa jeunesse effervescente, d'autres modèles prévalurent un instant chez lui; mais il revint promptement à ses vraies origines, à l'antiquité grecque et latine, que la France lui avait fait entrevoir, et que son voyage en Italie lui permit enfin de contempler de ses yeux, directement et sans intermédiaire. Un de ses premiers essais, un simple exercice dramatique qu'il fit comme étudiant à Leipzig, fut une traduction du Menteur de Corneille.
En attendant, toutes sortes d'impressions et d'images se déposaient dans l'âme du futur poète. La paix d'Hubertsbourg, en 1763, laissait l'Empire à Marie-Thérèse et à François de Lorraine; leur fils aîné, l'archiduc Joseph, fut élu roi des Romains, l'année suivante, à Francfort. Gœthe assista aux fêtes du couronnement, qu'il décrit longuement dans ses Mémoires. Le soir, il parcourait les rues de
la ville, encombrées par une foule joyeuse, ayant à son bras Marguerite, qu'il devait bientôt immortaliser dans Faust : figure mystérieuse, sur laquelle il est sobre de renseignements, et dont il n'a voulu garder, à ce qu'il semble, que le contour idéal. A la fin du mois de septembre 1765, il partait pour Leipzig. Il devait y faire ses études de droit, et son père l'avait spécialement recommandé au professeur Bœhme ; mais il ne fit guère autre chose à l'université que d'y recueillir les éléments de cette scène où Méphistophélès énumère devant un écolier tout ce que l'on peut enseigner sans le savoir. Il avait apporté à Leipzig une liasse de poésies, qu'il comptait augmenter; mais il se plaint, dans ses Mémoires, du peu d'encouragement qu'il trouva d'abord. Il se rendit vaguement compte qu'il assistait à la fin d'une période. Les formes littéraires étaient usées; le fond même était à renouveler, ou plutôt à créer, car on avait vécu jusque-là d'imitations. Gottsched, l'ancien chef de l'école saxonne, était tombé en discrédit et presque dans le ridicule. Le fabuliste Gellert était estimé pour sa bonté d'âme, mais il conseillait d'écrire en prose, surtout en prose didactique. Le jeune Goethe était donc ramené à luimême.^ Il prenait pension chez une dame de Francfort, Mme Schœnkopf : il éprouva pour la fille de cette dame, Anna Catharina, ou Kœthchen, comme il l'appelle , une passion passagère , un caprice. Elle lui inspira sa première comédie, r Amant capri-
cieuxK Et, de ce jour, il prit Thabitude, dit-il, de convertir en poésie tout ce qui, dans la réalité, lui causait de la joie ou de la douleur, et de se mettre ainsi Tesprit en repos. Il y a sans doute, ici encore, une de ces transpositions de date si fréquentes dans les Mémoires de Goethe. Il est peu probable, malgré la précocité de son génie, qu'il se soit arrêté dès lors à une poétique aussi précise; mais on peut admettre qu'il suivait déjà instinctivement une règle qu'il appliqua plus tard en connaissance de cause : prendre dans la vie réelle, dans son expérience personnelle et journalière, les éléments de sa poésie ; les placer dans un cadre historique ou imaginaire, pour leur donner une valeur plus générale ; et quant à la forme, après l'avoir d'abord cherchée dans Shakespeare, il finit par la trouver chez les anciens.
Il rentra dans la maison paternelle à la fin de septembre 1768; il y avait trois années qu'il en était parti, trois années stériles si l'on ne considère que les résultats immédiats, mais importantes par la lumière qui s'était faite dans son esprit. L'impuissance de la littérature allemande lui apparaissait clairement : il en jugeait surtout par Gottsched et ses disciples; Lessing, l'écrivain le plus marquant du jour, n'attira son attention que plus tard. A défaut d'autorités littéraires, il avait trouvé néanmoins un
1 . Die Laune des Verliebten ; publié d'abord dans un recueil des Œuvres eu 1806.
guide dans le directeur de TÉcole des beaux-arts, Frédéric Œilser, graveur, peintre et sculpteur, un des meilleurs successeurs de Winckelraann. Œser lui apprit, dit-il, que l'idéal de la beauté c'était la simplicité et le calme : une leçon dont il ne sut guère profiter encore, qu'il oublia même complètement lorsqu'il écrivit Gœtz de Berlichingen, mais dont il se souvint au temps de sa maturité classique. Un accident de voiture qu'il avait eu en se rendant à Leipzig lui avait laissé une douleur à la poitrine; il voulut se soigner lui-même, et le mal empira. Lorsqu'il revint à Francfort, il était tout à fait malade. Il fut guéri, dit-il, par un médecin alchimiste, le type de ce docteur dont il est question dans la promenade de Faust et de Wagner, de cet « honnête homme qui étudie la nature à sa guise, mais de bonne foi ». Une amie de sa mère lui abrégea les ennuis de la convalescence en lui faisant la lecture : c'est Mlle de Klettenberg, qui croyait ellemême à la pierre philosophale, et dont il a recuçilli les entretiens dans le sixième livre de Wilhelm Meister^ sous le titre de Confessions d'une belle âme: Revenu à la santé, il reprit ses études de droit à Strasbourg, où il arriva le 2 avril 1770. Il y resta un peu plus d'un an, mais ce fut, au point de vue de la formation de son esprit, l'année décisive de sa jeunesse. A Leipzig, il avait appris ce qu'il fallait éviter; à Strasbourg, il comprit ce qu'il y avait à faire. Il y rencontra Herder, qui voyageait avec son
élève, le prince de Holstein-Eutin. Herder n'avait que cinq ans de plus que lui, mais il avait sur lui une avance plus forte que ne le ferait supposer la différence de leur âge; il venait de publier ses Fragments sur la littérature allemande^ et il s'occupait de la question de Torigine du langage, qui avait été mise au concours par Tacadémie de Berlin. On comprend l'intérêt que devait avoir, pour un poète débutant, la conversation d'un homme qui, tout en ayant encore toute la ferveur de la jeunesse, était déjà au courant de tout le mouvement littéraire. Herder fit connaître à Gœthe la Grèce, l'Orient, le moyen âge ; il l'initia surtout au charme de la poésie primitive ; ils recueillirent ensemble les chants populaires de l'Alsace. Et comme, pour Gœthe, la chose suprême n'était pas l'étude, mais la vie, il s'éprit de la fille du pasteur de Sessenheim, Frédérique Brion. Il fit pour elle les premières de ses poésies lyriques qu'il ait jugées dignes d'être conservées, et qui comptent en effet parmi ses plus belles. Ce fut la passion la plus profonde de sa jeunesse. Pour se faire une idée de ce qu'il sentait alors, il ne faut pas lire le récit des Mémoires, écrit à quarante ans de distance, mais les lettres qu'il adressait au jour le jour à son ami Salzmann^ et que celui-ci ne publia que bien plus tard.