‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 31 sur 55 · XIP livre · texte numérisé non relu

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Goethe apportait à Weimar, en 1775. 11 comptait le revoir plus tard, le compléter dans certaines parties, le châtier dans d'autres, en tout cas le soustraire aux regards du public dans Tétat imparfait où il Tavait laissé. Mais il comptait sans le zèle indiscret d'une demoiselle d'honneur de la duchesse douairière Amélie, la malicieuse petite bossue Louise de Gœchhausen, un des ornements du salon ducal par la vivacité de son esprit, et qui eut elle-même plus tard son salon dans la mansarde qu'elle occupait au château. Mlle de Gœchhausen faisait collection de tout ce qui lui tombait sous la main, et elle en composait sa bibliothèque manuscrite. Elle servait quelquefois de secrétaire à Goethe, et elle écrivait sous sa dictée des pièces de circonstance. Comment a-t-elle pu tenir le Faust en sa possession assez longtemps pour en prendre copie fidèle, pour le reproduire jusque dans les fautes d'orthographe? Peu importe. Ce dont il faut lui être reconnaissant, c'est de nous avoir conservé un des documents les plus curieux de la littérature allemande.

VIll. — LE « FAUST » PRIMITIF.

Lorsqu'en 1885, après la mort du dernier des petits-fils de Goethe, on eut l'idée de réunir dans le château de Weimar tout ce qui concernait la vie et

les œuvres du poète, les savants se mirent en campagne pour enrichir ce qui s'appela d'abord les Archives de Gœthe, ce qui devint quatre ans après les Archives de Gœthe et Schiller. Éric Schmidt, Tauteur d'une excellente biographie de Lessing et d'autres travaux importants, se mit en rapport avec le lieutenant-colonel de Gœchhausen, qui lui laissa visiter les papiers provenant de la succession de sa grand'tante. « Je m'attendais surtout, raconte-t-il, à mettre la main sur une quantité de lettres qui auraient été les bienvenues ; mais il m'arriva ce qui était arrivé à Satil, qui partit pour chercher les ânesses de son père et qui trouva un royaume. Déjà je voulais m'en retourner, sans avoir absolument perdu ma peine, mais sans que ma chasse eût été précisément fructueuse, quand mon attention fut encore attirée par un gros in-quarto : Extraits, Copies, etc., tirés de la succession de mademoiselle Louise de Gœchhausen. Je tournai les feuillets d'une main impatiente; je passai des Dernières Aventures du jeune d'Olban à de petits vers extraits d'almanachs français et allemands; c'étaient ensuite des fragments d'Ossian, des sentences tirées de Shakespeare ou d'Agnès de Lilien, la Lénore de Btirger, le songe de Franz Moor, de petits récits de voyage, des farces et des poésies de circonstance,... enfin le discours de Méphistophélès sur le collegium logicum. Ceci encore ne me parut pas nouveau; je crus avoir devant moi le Fragment de 1790, dans une copie de

la très écrivassière dame d'honneur. Mais un regard de plus me fit découvrir des régions inconnues. Je revins au commencement, et je remarquai que les deux premiers vers avaient une forme différente. Je courus à la fin, et je vis, non sans émotion, que la scène de la Prison était en prose. Plus de doute, c'était le Faust primitif qui nous était conservé dans une bonne copie. ))

Ce qui frappe d'abord dans le Faust primitif, c'est sa parenté avec les autres fragments de la même époque. Le style se rapproche de celui du Juif errant. Les deux éléments dont se compose la langue du Juif errant sont partagés, pour ainsi dire, entre les deux personnages principaux du Faust] le ton sérieux est échu à Faust, le ton ironique, sarcastique, parfois trivial, à Méphistophélès. La forme est le petit vers brusque et familier de Hans Sachs, coupé çà et là par un vers plus long, ou remplacé par le petit vers rythmé de Prométhée. Le sujet est bien dans l'esprit de la période Sturm-und- Drang\ c'est la poursuite d'un idéal inaccessible à l'homme, une irruption téméraire de la créature mortelle dans la sphère divine, aboutissant à un dénouement tragique comme devait l'être celui de Mahomet^ comme l'aurait été sans doute celui de Prométhée^ si Prométhée avait été terminé. Faust veut s'égaler à Dieu, se mesurer avec Dieu ; il retombe dans son humanité, et il entraîne dans sa chute Marguerite, dont la destinée est associée à la sienne.

Le plan est très simple, quoiqu'il ne soit pas rigoureusement délimité et qu'il laisse çà et là bien des ouvertures et des échappées à l'imagination du poète. Le début est celui de la pièce de marionnettes, celui de la tragédie de Marlowe. Faust est assis devant son pupitre chargé de fioles, de boîtes et d'instruments, dans sa chambre à voûtes ogivales, haute et étroite : « J'ai tout étudié, hélas! la philosophie, la médecine, la jurisprudence, et même, ô misère, la théologie, à fond, avec un ardent labeur, et me voilà, pauvre fou, aussi sage que devant I » La lune, l'astre propice aux opérations magiques, jette sa lumière par la haute fenêtre : « Oh ! si tu voyais ma souffrance pour la dernière fois, astre éclatant que j'ai suivi si souvent, quand je veillais jusqu'à minuit devant ce pupitre 1 Alors, par-dessus des livres et des papiers, tu m'apparaissais, mélancolique amie. Ah! que ne puis-je, sur les cimes des monts, marcher dans ta lumière chérie, planer avec les esprits dans le creux des rochers, flotter sur les prairies dans ton jour crépusculaire, et, secouant toute cette science fumeuse, me baigner dans ta rosée et y puiser une nouvelle vie I » C'est le premier appel à la « nature vivante », suivi aussitôt de ce cri, qui semble un écho des chants du voyageur : « Fuis! lève-toi! répands-toi dans le vaste monde! »

Faust ouvre son livre de magie. Il rencontre d'abord « le signe du macrocosme », c'est-à-dire de

Tunivers, de la totalité des choses, et déjà le signe commence à s'animer devant ses yeux, lui montrant les puissances célestes qui montent et descendent, lorsqu'il tourne le feuillet d'un geste impatient. Que lui importent les espaces planétaires, avec leurs horizons froids et incolores? « Ce n'est qu'un spectacle! » Ce qu'il veut, c'est être un dieu sur la Terre. « Comme ce signe agit autrement sur moi ! Esprit de la Terre, tu es plus près de moi. Déjà je sens mes forces grandir; je brûle, comme enivré d'un vin nouveau; je me sens le courage de m'aventurer dans le monde, de porter ce que la terre contient de douleur et de joie, de lutter contre la tempête, et de ne pas trembler dans le fracas du naufrage. » Ces paroles contiennent la somme des ambitions tumultueuses de Faust et, pour ainsi dire, le programme de sa vie. Pourra-t-il, même en tendant tous les ressorts de sa nature terrestre, suffire à ce programme? Déjà l'Esprit de la Terre, en lui apparaissant, lui a dit : « Tu es l'égal de l'esprit que tu comprends, tu n'es pas mon égal. »

Les deux dialogues qui suivent, entre Faust et Wagner, entre Méphistophélèset l'Écolier, et la scène de la Taverne constituent, avec le monologue et les conjurations, ce qu'on pourrait appeler, dans le Faust primitif, la première partie du drame. Ensuite la « tragédie de Marguerite » se déroule sans interruption jusqu'à la fin. Wagner, c'est l'ancien famulus, qui se présente maintenant comme le type du

pédant, borné et heureux, et heureux parce qu'il est borné; c'est une création de Gœthe. Le personnage de Marguerite est également sorti de l'imagination et des souvenirs du poète. On a bien prétendu la retrouver, en retrouver du moins la première idée, dans la vieille légende. Le livre populaire de 1728 dit, en effet, dans ses dernières pages, que « Faust se prit d'amour pour une jeune fille, belle mais pauvre, qui servait chez un marchand de son voisinage; mais elle ne voulut céder à son désir que sous la condition du mariage : c'est pourquoi Faust eut le dessein de l'épouser ». Il abandonna ce dessein quand Lucifer lui amena, « par grâce spéciale », la belle Hélène de Grèce. Si ce récit a passé sous les yeux de Gœthe, et s'il s'en est réellement souvenu, il faut avouer qu'il en a tiré un parti admirable. Il est plus probable que, fidèle à son habitude, il s'est confessé ici une fois de plus. Rien ne nous autorise à douter de la vérité du récit qu'il nous fait, dans le cinquième livre des Mémoires, de ses premières amours à Francfort. Que certains détails aient passé après coup du poème de Faust dans le récit des Mémoires, que Gœthe, qui avait pour principe de transformer la réalité en poésie, ait quelquefois, par un procédé inverse, transformé la poésie en réalité, cela n'est pas impossible. Mais il est certain que Marguerite a vécu ; elle a vécu dans le cœur du poète, avant de se transfigurer dans son imagination. Plus tard, il est vrai, d'autres figures, particu-

lièrement celle de Frédérique, se sont associées, mêlées à la sienne, pour constituer un même type idéal, a J'avais été obligé, dit Goethe, de me séparer de Marguerite; devant Frédérique, pour la première fois, je me sentais coupable. J'eus recours, pour apaiser mes remords, à mon remède habituel, la poésie ; je continuai ma confession poétique, afin de mériter, par cette expiation volontaire, l'absolution de ma conscience. » Dans la poésie de Goethe, les éléments sont toujours empruntés à la réalité, mais les combinaisons sont diverses. L'image de la femme malheureuse par la faute de l'homme qu'elle aime traverse tous les écrits de sa jeunesse et toute la littérature de ce temps. Elle se retrouve dans Gœtz de Berlichingen^ dans Clavigo^ dans Stella, Il est question, dans Werther^ d'une jeune fille dont le sort est en tout pareil à celui de Marguerite : « C'était une bonne créature, qui avait grandi dans le cercle étroit des occupations domestiques, qui vaquait toute la semaine à son travail accoutumé, et le seul plaisir qu'elle avait en perspective était d'aller, le dimanche, se promener avec ses pareilles, parée de quelques atours qu'elle avait assemblés peu à peu.... La nature lui fait éprouver enfin des besoins plus profonds, qui sont encore attisés par les flatteries des hommes. Elle rencontre un homme vers lequel un sentiment inconnu l'attire avec une force irrésistible.... Il l'abandonne. Immobile, éperdue, la voilà devant un abîme. Elle se précipite,

pour étouffer ses angoisses, dans une mort où tout s'engloutit. »

Le caractère de Marguerite, quoiqu'il ait été formé d'éléments divers, est d'une parfaite unité ; le personnage a été coulé d'abord d'un seul jet. Il n'en est pas de même de Méphistophélès. Est-ce un esprit élémentaire, de même famille que l'Esprit de là Terre, un lutin malicieux et taquin, mais au fond serviable? Ou est-ce un vrai démon, un émissaire de l'enfer, uniquement occupé de faire le mal? Il est l'un et l'autre, et alternativement. Nous ne parlons qu'au point de vue du Faust primitif. Dans le plan de ce poème, Méphistophélès était d'abord un compagnon que l'Esprit de la Terre donnait à Faust pour le guider dans son voyage à travers le monde, pour l'aider à « amasser sur sa poitrine toutes les joies et toutes les douleurs de la vie ». Mais Goethe ne pouvait se soustraire aux souvenirs persistants de la légende, et le compagnon serviable redevenait par moments un esprit de séduction et de malfaisance. Au reste, les deux côtés du rôle de Méphistophélès ne sont pas absolument inconciliables. Dans un fragment qui fait partie de l'édition de 1790, et qui est encore conçu dans l'esprit du plan primitif, Méphistophélès dit, en parlant de Faust : « Lors même qu'il ne se serait pas donné au diable, il périrait encore. » Et, dans une des dernières scènes, quand Faust lui reproche la ruine de toutes ses espérances, Méphistophélès répond ; « Pourquoi

entres-lu dans notre compagnie, quand tu ne peux pas t'y maintenir? Tu veux t'élever dans les airs, et la tête te tourne. Nous sommes-nous jetés à ta tête, ou loi à la nôtre? » Faust se perd, parce qu'étant homme il a voulu être Dieu; if a rompu la barrière qui borne et qui protège Texistence humaine, et il se précipite dans Tabîme qu'il a luimême ouvert devant lui. Le Faust de Gœthe était, dans sa conception primitive, une tragique histoire, comme celle de Marlowe, mais d'un souffle infiniment plus puissant et d'une portée plus haute, entraînant deux victimes également nobles dans une catastrophe commune.

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