‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 40 sur 55 · LE JOURNAL DE GGETHE · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DE GGETHE

Le caractère énigmatique de certains passages suffirait pour prouver que ces feuillets intimes ne devaient point passer sous les yeux du public. Il est même permis de croire que Gœthe les aurait supprimés, s'il avait prévu Tusage qu'on en ferait. Il a fallu Tesprit fureteur et enquêteur de la critique actuelle, spécialement de la critique allemande, pour les tirer au grand jour.

Les Allemands ne se font pas de la critique littéraire la même idée que nous. Pour nous, quelque curieux que nous soyons des origines, ce qui nous importe dans une œuvre, c'est l'œuvre elle-même. Nous aimons bien à remonter à la source, à la suivre jusqu'aux obscures profondeurs où elle jaillit du sol, mais l'important est pour nous d'y boire et de nous y rafraîchir. En somme, c'est le point de vue esthétique, Ip point de vue du goût qui domine dans nos recherches. Or, aux yeux d'un Allemand, le mot même de goût est quelquefois suspect. Le goût n'est-il pas quelque chose de subjectif, de personnel, et par conséquent de variable? Et quand il s'agit de goût français, on n'en parle le plus souvent qu'avec une nuance de scientifique dédain. Notre critique est analytique et discursive ; la critique allemande a plutôt la forme historique. Elle étudie dans les moindres détails la vie des écrivains ; elle aime mieux ajouter un fait nouveau à une biographie que d'ouvrir un point de vue nouveau sur un chef-d'œuvre. Delà souvent de gros voliimes sur

des poètes médiocres; de là aussi un entassement de menus propos sur les grands noms ; de là enfin rhabitude de considérer la littérature comme un objet d'investigation minutieuse plutôt que de jouissance intellectuelle.

On saura désormais de façon certaine, si on ne le savait déjà par d'autres documents, que le matin du 14 février 1779 Goethe a commencé à dicter Iphigénicy qu'il a écrit les premiers vers d'Hermann et Dorothée le 11 septembre 1796, et les derniers le 21 mars 1797 de grand matin, que les premiers chapitres des Affinités ont été esquissés le 29 mai 1808, que le roman a été terminé le 6 juin 1809, et que rimpression a commencé le 28 juillet suivant. On connaîtra les jours où Goethe a travaillé au Faust. On pourra dire à quelle heure il s'est levé, où il s'est promené, en quelle compagnie, et de quoi Ton a causé le long de la route, les lettres qu'il a reçues et celles qu'il a écrites; et pour peu qu'on se soit déjà familiarisé avec lui par la lecture de ses œuvres et de sa correspondance, on pourra, par un dernier effort d'imagination, se donner le spectacle complet de sa vie, jour par jour, dans le plus grand détail.

Le Journal s'étend, avec de courtes interruptions, sur un espace de cinquante-sept ans, du 13 juin 1775 au 16 mai 1832. Il commence par une excursion sur le lac de Lucerne, où le jeune poète, avec le souvenir de Lili Schœnemann au fond du cœur, exhale

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