LE JOURNAL DE GOETHE
sa verve en strophes extravagantes et en fantastiques bouts-rimés. Il se termine par une lecture de Plularque, que lui fait, six jours avant sa mort, sa belle fille, Ottilie de Pogwisch. Les notices sont ordinairement courtes, même sèches ; il faut que le lecteur — si tant est qu'elles puissent être un objet de lecture — les anime par la connaissance qu'il a déjà de Gœthe. Parfois, cependant, Témotion perce sous la brièveté des mots. A la date du 14 octobre 1806, on lit : « De bonne heure, canonnade du côté dléna. Bataille. Déroute des Prussiens. A cinq heures du soir, les boulets volent à travers les toits. Cinq heures et demie, entrée des chasseurs. Six heures, incendie. Pillage. Nuit terrible. » Gœthe cite ensuite le nom d'un lieutenant français, qui préserva sans doute sa maison. On sait que c'est pendant l'occupation française qu'il fit consacrer son union avec Christiane Vulpius, que la société aristocratique de Weimar hésita d'abord à recevoir ; et si Christiane a encore besoin d'une réhabilitation, elle la trouve dans les notes du Journal. En 1796, Gœthe lui adresse ce joli distique : « Mettez beaucoup de violettes ensemble, et le bouquet apparaîtra comme une seule fleur : c'est ton image, fille ménagère. » Et, le jour où il la voit mourir, le 6 juin 1816, il écrit dans son Journal : « Dernière convulsion vers midi. Un vide et un silence de mort en moi et autour de moi. »
Si une impression générale se dégage de ces
notes rapides, c'est celle d'une immense activité, se portant tour à tour sur les objets les plus divers, et qui risquerait de se débander, de s'écouler en pure perte, si elle n'était dirigée avec méthode. Il s'y joint un besoin de connaissance claire et d'information précise, qui se traduit dans les habitudes de l'écrivain et jusque dans les manies de l'homme. Pour être bien reçu chez lui, il ne faut pas porter de lunettes : il aime à regarder son interlocuteur dans les yeux. La barbe ne lui déplaît pas moins : elle cache une partie de la physionomie. Un jour il reçoit la visite d'un peintre ayant une moustache extraordinaire. « A quoi bon, écrit-il, cette mascarade? Pourquoi ne pas se mettre au patron commun? » En voyage, il observe tout, et il note tout immédiatement, la nature du sol, les produits et les conditions économiques du pays, l'administration, les mœurs, le dialecte, le costume. A partir de son premier voyage en Italie, c'est-à-dire après 1788, la botanique et la minéralogie tiennent autant de place dans son Journal que les lettres et les arts.
Tous les matins, il consulte son baromètre, il marque l'état du ciel, et quelquefois la peinture s'anime. Un jour, au château de Dornbourg, construit sur un rocher au-dessus de la Saale, il écrit : « Levé avant le soleil. Parfaite clarté de la vallée. Sainteté de l'heure matinale. Bientôt les brouillardsi commencent leur jeu. Un vent du sud-ouest les sou-