‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 42 sur 55 · LE JOURNAL DE GCETHE · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DE GCETHE

lève. Enfin il ne reste plus que quelques raies dans le ciel. Tout se dissout eh clarté. »

Il suit le mouvement littéraire, non seulement en Allemagne, mais en France, en Angleterre, en Italie. Il reçoit toutes les nouveautés, il lit tout, mais il a ses préférences. Il annote VEssai sur la peinture de Diderot. Le 3 avril 1780, il écrit: « De six heures du matin à onze heures et demie, j'ai dévoré Jacques le Fataliste, et, comme le Bel de Babel, je me suis délecté à ce festin énorme; j'ai remercié Dieu de pouvoir avaler un si gros morceau d'un seul trait, comme si c'était un verre d'eau, et pourtant avec une volupté indescriptible. » Il se régale moins de Notre-Dame de Paris : « Ces mannequins m'affligent; l'auteur leur fait faire des gestes absurdes, les fouette, les torture, et nous met au désespoir. C'est une histoire insupportable, inhumaine. Je n'ai pu finir le second volume. » Mais, en général, il approuve le mouvement romantique. Non seulement il lit le Globe, qui était alors l'organe des idées nouvelles, mais il l'étudié, il le fait traduire par ses secrétaires, et il le traduit lui-même.

En somme, le Gœthe que le Journal nous présente n'est pas diff*érent de celui que nous connaissions; mais le portrait s'accuse, les traits se marquent, et la physionomie devient parlante. C'est comme une photographie, qui détache le moindre pli de la peau, avec cette différence que la pose varie, tout en étant toujours la plus naturelle du monde. Il faut ajouter

que les éditeurs ont mis tous leurs soins à élucider les points obscurs, à combler les lacunes, à rendre lisible, ou du moins profitable pour tout le monde, ce que Tauteur n'avait écrit que pour luimême.

Jean-Paul-Frédéric Ricuter a fait deux parts de ses prénoms. Il a publié ses ouvrages, à partir de Tannée 1793, sous le nom de Jean-Paul; ce nom, pensait-il sans doute, devait être pour les Allemands ce que celui de Jean-Jacques^ Tun de ses auteurs favoris, était pour les Français. Dans sa famille, on l'appelait Frédéric ou Fritz.

Frédéric Richter naquit à Wonsiedel, dans cette partie nord-est de la Bavière qui est comprise entre la Bohême, la Saxe et la Thuringe, le 21 mars 1763; « il entra dans le monde avec le printemps de Tannée ». L'enseignement, la prédication, la musique, étaient de tradition dans sa famille. Son grand-pèré paternel avait déjà été maître d'école et organiste; « il possédait les deux qualités nécessaires pour instruire la jeunesse, la conscience et Tenjouement ». Le père de Jean-Paul fut d'abord iertius^ c'est-à-dire maître de troisième, et plus tard pasteur protestant; il avait du talent pour l'orgue, et aurait même pu se faire une réputation comme compositeur, s'il n'avait dû enterrer son

génie dans une église de village. « Il avait le don d'égayer par sa conversation un cercle d'amis ; mais il était d'autant plus sévère dans ses prédications, et il ne faisait aucune concession sur la doctrine. » Il épousa la fille d'un drapier de Hof, femme simple, bonne ménagère, mais peu instruite, et qui n'eut presque aucune influence sur l'éducation de ses enfants. On a dit que la plupart des grands écrivains avaient eu une mère pour veiller sur la première éclosion de leur génie : cette faveur du ciel a été refusée à Jean-Paul. Au reste, la maison était pauvre. Luimême nous apprend, dans le petit écrit où il raconte sa jeunesse, « que la faim joue un grand rôle dans son histoire ». Mais il ne s'en plaint pas. « Sois la bienvenue, dit-il à la pauvreté, pourvu que tu ne te présentes pas en compagnie de la vieillesse. »

En 1765, le maître de trpisième de Wonsiedel fut appelé comme pasteur protestant à Joditz, non loin de Hof. Jean-Paul a toujours aimé à se reporter par la pensée vers ce petit village, situé sur les deux rives de la Saale, au pied du Fichtelgebirge. « Notre vrai lieu de naissance, dit-il, est le lieu où nous avons été élevés ; c'est le lieu de naissance de notre âme. » Il compare les années qu'il y a passées à une idylle. Il y avait cependant un point noir à son horizon : c'était l'école où il recevait une instruction sèche, accompagnée d'une discipline sévère. Son père le reprit bientôt à la maison, et lui enseigna

les éléments des sciences et du latin. Tout enfant, il était avide de lecture. Malheureusement, la bibliothèque du presbytère n'était ouverte que les jours où le bibliothécaire, c'est-à-dire le pasteur, était absent. Les Dialogues des morts furent le premier livre qui intéressa le jeune Richter; il les lisait, dit-il, comme on lit un journal, et son imagination transportait dans le présent les récits du passé. Mais la lecture n'était qu'un aliment pour sa curiosité; la musique seule prenait toute son âme; il passait des heures à chercher des accords sur un mauvais clavecin ; « un chœur de villageois passant sous les fenêtres du presbytère lui arrachait des larmes ». Une grande sensibilité, un besoin d'expansion, une gaieté mêlée de rêverie, une curiosité vague et incohérente, le goût de la musique et l'amour de la nature, tels furent les dons qui le distinguèrent dès l'enfance et qu'il semble avoir hérités en partie de ses ancêtres.

En 1776, le pasteur de Joditz fut transféré à Schwarzenbach, un grand village sur la Saale, avec une imposante maison d'école, où il espéra pouvoir donner à son fils une instruction régulière. Cet espoir ne fut qu'à moitié réalisé. Jean-Paul a été rarement content de ses maîtres, sans doute parce qu'il les comparait à l'idéal qu'il se fit de bonne heure de l'instituteur. Il blâme chez le recteur de Schwarzenbach l'habitude de parler toujours et de s'admirer en parlant, de vouloir rendre tout facile et

de ne rien approfondir; il lui reproche aussi d^avoir constamment déclaré à ses élèves qu'il ne leur disait pas tout, de peur de les dérouter ou de les décourager. Le jeune Richter se mit bientôt à chercher lui-même ce qu'on prétendait lui laisser ignorer ; il voulut comprendre surtout ce qu'on jugeait audessus de sa portée. Son amour du détail, son penchant à « fureter dans les coins », fut une autre cause qui le détourna de la méthode expéditive de son maître. Comme son père le destinait à la carrière ecclésiastique, on lui fît commencer de bonne heure l'étude de la langue hébraïque. Mais tandis que ses condisciples étaient trop heureux de pouvoir lire seulement les textes, il perdit son temps à examiner les signes graphiques dont chaque lettre était entourée, et il resta des semaines sur « le premier mot du premier chapitre du premier livre de Moïse ». 11 continua de suivre l'école du village, mais sans application et sans succès. Il fît beaucoup de musique. 11 lut au hasard tous les livres qui lui tombaient entre les mains. L'histoire de Robinson lui causa une impression extraordinaire, dont il garda le souvenir jusque dans l'âge mûr. « Je me rappelle encore, écrivait-il peu d'années avant sa mort, l'heure du jour et le lieu où cette lecture me ravit pour la première fois : c'était le soir; j'étais assis près de la fenêtre du presbytère qui donnait sur le pont de la Saale. » Il est remarquable que Jean-Paul se soit passionné, tout enfant, pour le

premier livre que Rousseau voulait mettre entre les mains d'Emile.

Au printemps de Tannée 1779, il entra au gymnase de Hof, pour se préparer à Tétude de la théologie. Ici encore, la sécheresse des méthodes, le caractère abstrait de l'enseignement, le peu de souci de mettre les sujets en harmonie avec le caractère de la jeunesse, le rebutèrent. Il se rejeta encore une fois sur la lecture, et il commença dès lors ces volumineux extraits qu'il augmenta d'année en année et dont il tira en partie ses ouvrages. Dans ses essais littéraires se trahissait déjà le double penchant de son esprit à la rêverie métaphysique et à l'observation minutieuse des réalités. Son premier roman, -46^lard et Héloïse, dont Paul Neerlich a publié des fragments*, est une imitation de Werther, L'épigraphe du livre en indique l'esprit : « L'homme sensible est trop bon pour vivre sur cette terre où règne la froide raillerie ; ce n'est que dans l'autre monde, dans la demeure des anges compatissants, qu'il trouve la récompense de ses larmes. » Dans d'autres écrits de la même époque on remarque une certaine fermeté de pensée et, ce qui étonne davantage, -un style visant à la précision et dédaignant le luxe des images ^.

En 1781, Jean-Paul se rendit à Leipzig et com-

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