‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 47 sur 55 · NaxoSf dans Alterthum und Gegenwartf 3** volume · texte numérisé non relu

NaxoSf dans Alterthum und Gegenwartf 3** volume

pagné d'un dessinateur que lui avait adjoint le gouvernement hanovrien, et de Gustave-Adolphe Schœll, alors privatdocent à rAcadémie des beaux-arts de Berlin, plus tard bibliothécaire à Weimar, et qui se fit connaître par d'utiles travaux sur le théâtre greq et par des publications intéressantes sur Goethe. Curtius traversa encore une fois avec eux le Péloponnèse. Puis ils firent ensemble, pendant les mois les plus chauds de Tannée, et à travers des régions en partie marécageuses, ce voyage en Béotie et eix Phocide jusqu'à Delphes, qui devait avoir une fin tragique. Le jour, on relevait des inscriptions, qu'on classait et complétait le soir. Miiller se forçait au travail, malgré la langueur dont il se sentait envahi. Au retour, il ne put rester à cheval que soutenu par ses compagnons et à la fin porté dans leurs bras. Il arriva ainsi jusqu'à Kasa, l'ancien bourg d'Éleuthères, où une voiture que le roi Otton avait envoyée au-devant de lui le reprit pour le ramener à Athènes. Il expira trois jours après, le 1" août 1840. « A vrai dire, écrit Curtius, la fièvre qui le minait était la fièvre du travail. L'étude était chez lui une passion dont il n'était pas maître. 11 lui était physiquement et moralement impossible de s'astreindre à un genre de vie réglé et pondéré, tel qu'il le faut dans les cHmats du Midi. Il s'obstinait, malgré mes pressantes supplications, à offrir aux ardeurs du soleil sa tête nue, qu'il disait être de fer. » Otfried Mûller méditait une histoire de la civilisation grecque sous toutes

ÎH ESSAIS SUR LA UTTÉRATtlRB ALLEMANDE.

ses faces, politique, littéraire, artistique, philosophique, à laquelle il voulait associer Curtius pour la partie géographique et descriptive : Curtius reprît ridée de son maître, et Texécuta sur un plan plus restreint.

Il quitta la Grèce à la fin de Tannée, s'arrêta encore quatre mois à Rome, et regagna TAllemagne par Venise et le Tirol. Il partit d'Athènes comme, un demi-siècle auparavant, Goethe était parti de Rome : il lui sembla que sa vraie patrie était derrière lui. « On peut s'en aller d'ici d'un cœur léger, écritil à Victorine Boissonnet, et reprendre gaiement sa place sur le bateau à vapeur, quand on n'est venu que pour une simple visite, qu'on n'a fait que recueillir en passant des impressions plus ou moins agréables, et surtout quand on n*a vécu que dans la Grèce moderne, image grimaçante de la civilisation européenne* Mais celui qui a passé ici près de quatre années, et quelles années I celui qui a éprouvé ici des joies et des douleurs, qui a parcouru les montagnes et les vallées et sillonné les mers, suivant fidèlement les traces des anciens temps, afin de reconnaître le caractère que le pays a imprimé à l'histoire et l'histoire au pays, celui qui s'est attaché ainsi de cœur et d'âme à la terre et à ses habitants, tu lui pardonneras s'il ne monte qu'en pleurant sur le bateau qui doit le ramener. » A Rome, il est déjà frappé et presque choqué de l'intrusion de la vie moderne qui s'installe bruyamment sur les débris du

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monde ancien. Mais que sera-ce quand il aura remis le pied sur la terre allemande et qu'il se trouvera face à face avec « la prose de la bière » ? « Je fus pris d'une sorte d'angoisse, écrit-il, la première fois que j'entrai dans une brasserie et que je vis cette longue file de petites tables, garnies de convives à r,air grave, fumant leurs courtes pipes et buvant dans de grands pots, comme si Dieu ne les avait créés que pour cela. ») Il ferma les yeux sur ce qui Tenvironnait, et garda au fond de son âme « ses souvenirs helléniques, clairs ruisseaux qui devaient circuler désormais à travers son champ philologique et le maintenir frais et vert >>.

ni. — LE PRÉCEPTEUR DU PRINCE FRÉDÉRIC- GUILLAUME.

Au mois de mai 1841, il rentrait à Lubeck. Au printemps suivant, il fut attaché au gymnase Joachimsthal à Berlin, et deux ans après, ayant subi les épreuves réglementaires, il débuta dans renseignement supérieur comme privatdocent» C'était Tépoque où Tart allemand, après s'être abreuvé de romantisme à la suite des littérateurs et des philosophes, revenait insensiblement à la source antique. Berlin se décorait de colonnades et de portiques, qui juraient avec ses toits pointus et son ciel brumeux. Le difficile problème d'adapter le style ancien à la vie moderne, ce problème qui n'a été complètement

résolu que par les artistes de la Renaissance, était la pierre d'achoppement de l'école nouvelle. Il fallait, en effet, dans une combinaison de ce genre, moins de science que de goût, et peut-être, avant tout, une impulsion première et originale, indépendante de tout esprit d'imitation, et retenant par elle-mênie rimitation dans de justes limites. Curtius, ressemblant en cela à Winckelmann, avait Tâme remplie de ridéal grec; il ne voyait rien au delà, et il en parlait sur le ton persuasif de l'homme qui défend ses plus chers intérêts. Une conférence qu'il fît à l'Académie de chant, le 10 février 1844, charma son auditoire; et dans cet auditoire se trouvait la princesse royale Augusta, qui cherchait alors un précepteur pour son fils, le prince Frédéric-Guillaume, âgé de douze ans et demi, plus tard empereur sous le nom de Frédéric III.

Un ami de Curtius, dans une lettre que l'éditeur a bien fait de joindre à la correspondance, rend compte de la conférence sur un ton légèrement humoristique. Le sujet était l'Acropole d'Athènes. « D'abord, dans le premier embarras, l'orateur recourait souvent à son manuscrit pour trouver l'expression juste; mais peu à peu son débit devint plus libre. Enfin il poussa de côté l'importun papier, et alors seulement se déploya toute la force de son discours. Toute l'assemblée fut sous le charme. Pas le moindre chuchotement des Berlinoises, ordinairement si bavardes, n'interrompit le silence. Onécou-

tait, on admirait. Tantôt il décrivait avec les tours les plus aimables le cortège des Panathénées, tantôt il expliquait par les rapprochements les plus ingénieux la haute destination des monuments de Tarchitecture grecque, ou il faisait comprendre la beauté plastique de la déesse, comme elle était sortie de rimagination de Phidias. Bref, la pierre inerte s'animait, et TAcropole se dressait devant les yeux comme une apparition vivante.... La princesse royale de Prusse fit venir aussitôt le professeur Lachmann, pour avoir de lui des renseignements circonstanciés sur cet intéressant jeune homme *. »

Quelque temps après, le général Von Unruh vint offrir à Curtius de se charger de l'instruction du jeune prince dont il était le gouverneur militaire. Il paraît que le choix de la princesse Augusta avait d'abord rencontré quelque résistance à la cour. Curtius n'était-il pas originaire d'une ville libre? On lui supposait donc des opinions sinon républicaines, du moins peu en harmonie avec l'esprit d'une royauté qui se prétendait de droit divin. Au fond, Curtius n'était ni républicain ni monarchiste : toute sa politique remontait à la Grèce en passant par Rome, comme celle de Bossuet était tirée de l'Écriture sainte. Plus tard, dans un de ces discours d'apparat

1. L*auteur de la lettre, le diplomate Kurd de Schlœzer, était le fils du consul général de Russie à Lubeck, et s'occupait d'études orientales à Berlin. La lettre est adressée à Théodore Curtius, le second frère d'Ernest.

OÙ il excellait, il mettra les victoires de la Prusse sous Tégide de Pallas Athéné, et il comparera la lignée des Hohenzollern aux Pélopides d'Argos, aux Cadméens de Thèbes, aux Tarquins de Rome :

« C'étaient tous des immigrés, et, comme tels, ils étaient plus aptes au gouvernement que des indigènes : une race d'immigrés pouvait seule considérer le gouvernement comme une obligation, comme une fonction à laquelle il leur était impossible de se soustraire*. » Pour le moment, il ne consulte que sa conscience de patriote et de savant. Lui est-il permis d'abandonner brusquement la carrière dans laquelle il vient de débuter et pour laquelle il se sent fait? D'un autre côté, est-il bien l'homme qu'il faut pour l'emploi qu'on lui propose? Enfin, après avoir beaucoup hésité, et après qu'on lui a promis que son travail personnel ne sera point entravé, il « passe le Rubicon ». « Ce qu'on veut, écrit-il à son père, c'est un homme qui suive le prince pas à pas, et qui en même temps, par ses goûts scientifiques, exerce sur lui une action bienfaisante. Le prince est une nature tendre, pleine d'abandon, s'attachant facilement, mais capable do mouvements passionnés. La question de savoir comment il sera dirigé et entouré jusqu'à sa dixhuitième année est de la plus haute importance. On imagine difficilement une tâche plus élevée ; mais il

1. Die Enlwickelung des pveussischen Slaals nach den Analogien der alten Geschickte : AUerthum und Gegenwari^ 2" volume.

semble aussi qu'on n'ait pas le droit de s'y soustraire, lorsqu'on ne l'a pas sollicitée et qu'on ne se sent pas tout à fait incapable de la remplir. »

Puis, peu à peu, à mesure que son élève s'ouvre à lui et s'attache à lui, il arrête son plan d'éducation. Un jeune prince n'a pas l'occasion de s'instruire à l'école du monde; une barrière le sépare du reste des hommes : il faut que celui qui a la charge de le conduire lève cette barrière et, en le faisant profiter de sa propre expérience, le remette en contact avec le monde. « Pour le moment, tout savoir spécial est chose accessoire; mais d'éveiller son esprit, d'appeler à la vie ce qui est en lui, de lui faire comprendre quels germes sont déposés dans une âme immortelle, c'est à cela que je vise, et, à moins que tout ne me trompe, il sent déjà venir à lui comme le souffle d'une brise matinale. Le général et moi nous sommes comme la première et la seconde chambre, chargées de veiller au développement d'une nation, chacune à son point de vue. Le général, avec toutes les vieilles prétentions de la sainte légitimité, dit ; « Il faut qu'un prince sache ceci et sache cela. » Moi je dis : « Il faut d'abord qu'il sache ce que c'est que savoir, qu'il ait la force de vouloir ce qui est bon, qu'il ait passé par cette gymnastique de l'esprit qui distingue l'homme développé de l'homme encore enveloppé en lui-même. Il faut d'abord qu'il soit un homme complet; ensuite je veux bien qu'il devienne un prince brandebourgeois

selon les statuts de la maison de Hohenzôllern. » Cette éducation libre, continue Curtius, cette éducation qui se propose avant tout de stimuler les facultés, inspire encore quelques doutes. La mère, selon rhabitude des femmes de s'attacher au détail, s'inquiète de ce que son fils ignore encore ceci ou cela. Comme si cela importait! Heureusement, on ne me contrarie pas dans Tessentiel. Je console la mère, je persuade le général, et mon royal enfant fleurit dans la liberté de l'esprit. »

Les doutes qu'il appréhendait se dissipèrent promptement. Ils ne furent jamais bien sérieux chez la mère, qui avait puisé son libéralisme dans les traditions de la maison de Saxe-Weimar dont elle était issue. Le 3 novembre 1845, un an après l'entrée en fonction de Curtius, elle lui écrivit une lettre où elle lui disait qu'elle considérait cet anniversaire comme celui de la seconde naissance de son fils. Puis ce fut le tour du précepteur, qui pourtant n'était pas sujet aux illusions, de s'applaudir du succès de son enseignement. « Je prévois avec certitude, écrit-il à son père le 26 décembre 1848, que les qualités du jeune prince, la pureté et la noblesse de ses intentions, sa franche religiosité, son amour de ce qui est grand et beau, son empire sur lui-même, son tact naturel et son esprit de justice, la simplicité bourgeoise de ses manières, le don de gagner les cœurs par un regard, par une parole, je prévois que toutes ces qualités ne seront

pas perdues pour le peuple qu'il sera un jour appelé à gouverner. Je suis persuadé aussi qu'il saura supporter avec résignation toute infortune, même imméritée. »

Ces mots sont écrits à la fln de cette année 1848 où le sang coula dans les rues de Berlin, et où le prince royal de Prusse, considéré comme Fâme du parti militaire et absolutiste, fut obligé de s'expatrier pour calmer les ressentiments populaires. En 1850, la princesse Augusta commit une nouvelle infraction à l'étiquette de cour, en envoyant son fils faire ses études, comme un fils de bourgeois, à l'université de Bonn. Pour tout autre que Curtius, c'eût été la fin de son préceptorat. Mais le précepteur était devenu un ami. Curtius fut une des dernières personnes que Frédéric III appela auprès de lui, en 1888, au moment de quitter Berlin pour aller se soigner à San-Remo. « Il m'a cordialement embrassé, écrit-il. Son attitude est merveilleuse. Un mélange saisissant de noblesse et de mansuétude est empreint sur ses traits ; mais la conversation est pénible ; les mots qu'il trace hâtivement avec son crayon sont difficiles à lire. »

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