IV. — l' « HISTOIRE GRECQUE
C'est à son élève que Curtius dédia le premier volume de son Histoire grecque. Une lettre qu'il lui avait écrite auparavant indiquait le caractère de
Touvrage et la manière dont Tauteur entendait la science historique : « C'est un livre qui n'est pas fait pour les savants, mais pour tous ceux qui ont le sens de l'histoire, un livre sans remarques, sans bribes de grec et de latin. Il contient les mêmes matières que j'eus un jour l'honneur de vous présenter. Vous ne serez donc pas étonné que je vous demande la permission de vous le dédier, en témoignage de mon fidèle attachement. J'y ai mis ce que j'ai de meilleur, et à qui l'offrirais-je plutôt qu'à vous? Vous prêtiez une attention bienveillante aux parties que je vous en exposais : j'espère que vous voudrez bien accepter le tout, et que l'intérêt que vous y prendrez ne sera pas uniquement dû au souvenir de votre ancien maître. »
Ce premier volume se présentait, en effet, sans aucune de ces notes critiques où l'auteur montre qu'il n'a rien avancé que sur preuves, et oii il réfute victorieusement toutes les opinions contraires à la sienne. Les deux volumes suivants furent accompagnés d'un petit nombre de remarques rejetées discrètement sur les dernières pages. Mais un ouvrage dépouillé de tout appareil scientifique, et qui n'en contenait pas moins de grandes nouveautés, ne pouvait manquer de scandaliser les érudits. Plus tard, au moment de publier la cinquième édition, Curtius disait, dans une lettre à Jacques Bernays : « Les savants de profession font la grimace devant mon Histoire^ mais le succès me console
de leurs dédains. Nos bons sayants allemands secouent les épaules, quand un livre est lisible et que la sueur ne perle pas sur le front de Tauteur. J'ai la conscience de n'avoir épargné aucune peine, mais je me suis fait un devoir de ne pas étaler mon travail. J'ai voulu faire un livre que tout homme vraiment cultivé puisse lire d'un bout à l'autre. L'abîme qui sépare encore les savants des laïques est un reste fâcheux de barbarie. »
Les nouveautés se trouvaient surtout dans le premier volume. On sait que Curtius s'est efforcé de réagir contre l'opinion, alors courante, d'après laquelle la civilisation grecque aurait été absolument autonome et autochtone, sans lien avec ce qui l'avait précédée, et sans rapports sensibles et déterminants avec ce qui l'entourait. Il lui donne pour berceau, non pas le continent grec, mais la mer Égée,é la mer hospitalière », et l'Asie Mineure, « ce pont jeté entre l'Orient et l'Occident ». Il admet même, à l'origine de l'histoire grecque, une civilisation semi-asiatique, ayant son siège sur les côtes de l'Ionie, de la Lydie et de la Phrygie, une civilisation multiple et variée dans ses formes, et déjà arrivée à sa complète maturité, au moment où la Grèce européenne commence à se civiliser. Le monde d'Homère n'est pas, selon lui, un monde dans l'enfance, mais un monde tout fait, déjà même presque évanoui, et dont le souvenir se perpétue dans la poésie. C'est surtout dans les lettres d'Ernest
Curtius à son plus jeune frère George, linguiste et grammairien distingué, qu'on peut suivre les progrès de son travail et voir son plan se fixer peu à peu. Le 8 janvier 1835, il lui écrit :
« Il faut que je donne un aperçu de la civilisation grecque, telle qu'elle se présente dans Homère, et telle qu'elle est documentée par de très anciens monuments. Il s'agit donc de dégager le contenu historique de Ylliade et de YOdyssée, Mais où trouver ici un terrain solide? On peut bien se dire d'une manière générale qu'un monde aussi achevé, aussi cohérent, aussi concret que celui d'Homère n'est ni une pure tradition légendaire ni une fiction gratuite. La muse d'Homère est enfant de Mnémosyne. Le sentiment qui traverse toute la poésie d'Homère, c'est que les temps antiques sont révolus. C'est pour cela que les traits des anciens héros sont reproduits aussi fidèlement que possible, et c'est pour cela qu'Homère est, malgré tout, un document historique. Mais, d'un autre côté, la poésie d'Homère s'élève dans un monde idéal où elle se transfigure, où les dieux et les hommes conversent familièrement ensemble, et où le terrain manque sous nos pieds. Combien, dès lors, il est difficile de se faire une idée des modifications qu'a subie la matière épique !
« Le monde d'Homère n'est pas uniforme : c'est encore ce qui augmente à mes yeux sa vraisemblance historique. On vit autrement à Argos qu'à Ithaque, sur la côte orientale que sur la côte occi-
dentale de la Grèce, et il faut bien que cette différence repose sur une tradition authentique. C'est une particularité du peuple grec d'avoir su amalgamer la poésie et l'histoire, et c'est pour cela que les légendes grecques sont bien plus « substantielles » que les légendes italiques.
« Il m'arriva un jour, comme élève de seconde, de parler dans une dissertation de <c l'art consommé d'Homère ». Le professeur Ackermann me biffa ces mots d'un gros trait de plume, et écrivit audessus : « C'est plutôt le manque d'art. » Cela me fâcha, car j'avais le sentiment très vif et très net qu'il était absurde de dire qu'Homère manquait d'art. Plus j'avançai en âge, plus il me parut ridicule de parler « d'enfance » à propos d'Homère. Et il en est de môme du monde dans lequel vivent les héros d'Homère. On ne cesse de dire et d'imprimer que c'est un monde primitif, un commencement, une aurore, tandis que c'est, au contraire, un monde complètement formé, poussé en pleine sève et arrivé à sa parfaite maturité. S'il lui manque quelque chose, c'est précisément la simplicité primitive dans'les rapports des hommes entre eux et dans leurs rapports avec les dieux.
« Les dieux et les héros ont déjà été tant chantés et de tant de façons, qu'il ne reste à peu près rien de la théologie primitive. On sait à peine devant quels dieux ces héros pliaient les genoux et à quoi ils croyaient.
« Le véritable hellénisme n'est pas encore né, du moins dans Tart plastique. L'art est asservi au luxe, comme en Asie; il vise à l'éclat extérieur. Le bouclier d'Achille est une exception, qui présage un développement futur. La civilisation qui se reflète dans Homère est celle des peuples maritimes de l'Asie Mineure, échelonnés depuis la mer de Chypre jusqu'à la Propontide. Cette civilisation, au temps d'Homère, avait déjà passé le moment de son apogée. Ce n'est qu'avec les tribus helléniques descendues du Pinde qu'une nouvelle vie s'annonce et que commence l'histoire grecque proprement dite.
« Cet Homère est un thème éternellement inépuisable. On ne l'aura jamais assez approfondi; nul esprit cultivé ne peut se soustraire à son influence, et, en fin de compte, chacun a son Homère, comme chacun a sa Bible. »