V. — L ENSEIGNEMENT A GOETTINGUE ET A BERLIN
Pour Ernest Curtius, l'imagination ét^it une auxiliaire indispensable de la science historique ; il aurait volontiers dit avec Michelet que l'histoire est une résurrection. En même temps qu'il replaçait devant ses yeux et devant les yeux de ses lecteurs le riche développement de la civilisation grecque, il cherchait à reconnaître et à fixer avec précision les
lieux qui en avaient été le théâtre. Ses études topographiques sur Athènes et ses Inscriptions de Delphes avaient été le résultat de son premier voyage. Au printemps de 1862, il revint à Athènes avec un groupe d'archéologues et d'architectes, et, au retour, il publia sept cartes nouvelles sur l'ancienne configuration de la ville. En 1871, il parcourut les régions maritimes de l'Asie Mineure, et il visita la Troade, « cet éternel champ de bataille, aujourd'hui le théâtre d'une lutte paisible entre deux monticules, qui prétendent chacun à l'honneur d'avoir porté l'antique citadelle de Priam * ». Il monta, « l'âme pleine de pressentiments », sur la colline de Bounarbachi, au moment même où Schliemann, à deux lieues de là, commençait à retourner le sol d'où il devait retirer les restes de plusieurs cités superposées. Enfin, en 1874, Curtius commença ses fouilles d'Olympie, qui lui firent faire trois voyages encore, et qui furent le dernier et le plus considérable de ses travaux archéologiques. La relation de Pausanias à la main, il reconstitua peu à peu, avec tous ses accessoires, la carrière où s'exerçait la jeunesse grecque; et, au milieu des palais, des temples, des portiques qu'il remit au jour, ses collaborateurs lui érigèrent un monument, « comme au dernier vainqueur des jeux Olympiques ».
i. Em Ausflug nach Kleinasien : Aller Ihum und Gegenwart, 2" volume.
En 1856, il avait été appelé à la chaire que son maître Otfried Millier avait occupée autrefois à Gœttingue, et qui avait passé ensuite à Charles- Frédéric Hermann, « un brave et honnête savant, d'une érudition vaste et massive ». Gœttingue lui avait paru d'abord une ville pédante et vieillotte : il s'habitua peu à peu à fermer les yeux sur de petits ridicules, en raison des avantages sérieux qui les compensaient. « Gœttingue me devient si cher, écrit-il en 1861, que je tremble à Tidée de le quitter. Il y a bien ici, comme partout, des petitesses, des étroitesses; mais on y trouve, en somme, tout ce qu'un homme peut souhaiter dans la vie. On y jouit d'une liberté exquise; on est compris, encouragé, soutenu ; on est déchargé des soins de l'existence quotidienne ; on est en rapport avec toutes les régions de la patrie allemande, et les environs immédiats offrent des retraites champêtres ou l'on se délasse de l'écrivasserie. » Et, deux ans après, quand Lepsius lui parle de la possibilité d'un retour à Berlin, il répond : « Les indications que vous voulez bien me donner me font en ce moment une étrange impression. Quel homme, qui ne serait pas voué par sa fonction à une activité toute matérielle, voudrait échanger un terrain neutre et intime comme notre Gœttingue contre Berlin? Nulle part un professeur ne saurait être mieux qu'ici. Cette université forme, tout compte fait, un ensemble vigoureux, florissant et sain, et Ton se félicite
chaque jour d'être un de ses membres; cela fortifie, cela élève. Ce n'est donc pas un pur égoisme qui me fait rester ici. Des semestres tranquilles et laborieux et d'intéressants voyages de vacances, que faut-il de plus à un professeur? »
Une seule chose lui manquait à Gœttingue : les collections artistiques. Aussi, quand la chaire de son autre maître Bœckh devint vacante, en 1867, il répondit à l'appel de l'université de Berlin. Il demanda seulement que la direction du musée archéologique fût comprise dans les attributions du professeur d'archéologie. Il voulait que ses élèves fussent introduits dans la connaissance de l'antiquité par la même voie qu'il avait suivie autrefois, que l'enseignement théorique fût constamment secondé et vivifié par la vue des monuments de l'art.
Les études antiques, telles qu'il les comprenait, ne devaient pas être seulement une spécialité de premier ordre dans les programmes universitaires; elles devaient répandre leur lumière sur toutes les parties de l'enseignement, faire pénétrer partout un esprit de clarté et de méthode, de noblesse et de désintéressement. « Le monde moderne, dit-il dans un de ses discours, s'est transformé au contact du monde ' ancien. Il y a des peuples dont on peut étudier l'histoire sa vie durant, sans cesser d'être ce que l'on est; mais on ne saurait se plonger dans l'étude de l'art grec sans éprouver en soi
une renaissance *. » Il considérait Thellénisme et le christianisme comme les deux fondements de la culture moderne. « Ils proviennent, dit-il ailleurs, de deux peuples anciens qui, ayant perdu leur existence matérielle, ont légué leur âme à Thumanité. Ils ont encore cela de commun, qu'ils semblent par moments déchoir dans la considération des hommes; ils ressemblent à ces fleuves de la Grèce qui, descendus de la montagne, disparaissent dans un gouffre, continuent quelque temps leur marche obscure sous une couche de calcaire desséché, puis rejaillissent soudain comme d'une source nouvelle et font naître autour d'eux une végétation abondante *. »
Ernest Curtius mourut le 11 juillet 1896. Il ne cessa d'enseigner que pendant les derniers mois de sa vie. Dans un discours familier qu'il prononça devant un groupe d'amis, le 2 septembre 1893, aux eaux de Gastein, pour le quatre-vingt-neuvième anniversaire de sa naissance, il jette un regard en arrière sur sa jeunesse et son âge mûr. « Les carrières des hommes sont de deux sortes, dit-il : les uns suivent une ligne droite qui leur ouvre un horizon de plus en plus vaste; les autres rencontrent des obstacles et sont jetés d'un chemin dans un autre : j'ai toujours marché dans la même direction. » Il
1. Dos Mittleramt der Philologie : Allerthum und Gegenwarty 1°' volume.
2. Die Bilrgschaften der Zukunft : Allerthum und Gegenwarl, 3° volume.
rappelle ensuite que, tout jeune, il a puisé le goût des lettres grecques aux conversations de son père, qu'il s'y est fortifié sous la direction d'Otfried Millier et de Bœckh, qu'il a pu cueillir les meilleurs fruits de leurs leçons sur le sol même de la Grèce, et qu'enfin il lui a été donné, comme faveur suprême, de continuer leur enseignement dans deux universités et de faire à son tour des disciples. Ainsi, ajoute-t-il, tout a été harmonieusement combiné dans sa vie pour une fin unique, comme si une providence spéciale avait veillé sur lui.
Les formes poétiques choisies par Strauss sont ordinairement les plus simples. Quel est cependant le poète allemand contemporain qui ne se soit essayé dans ces rythmes empruntés à TOrient, qui ne seront jamais populaires dans les contrées du Nord, mais où peuvent se jouer avec grâce une langue riche et un art sûr de lui-même? Le gasel est devenu, depuis les modèles qu'en ont donnés Rûckert et Platen, un genre fort goûté et désormais accepté du public allemand. Une suite indéterminée de distiques retombent régulièrement sur une même rime allongée. Quand la rime porte sur le mot essentiel, qu'elle met en relief, il en résulte une cadence heureuse, et l'harmonie de la phrase répond à l'harmonie de la pensée. Strauss aborda aussi ce genre délicat, où il faut atteindre à la perfection, si l'on ne veut se borner à un vain cliquetis de paroles. Nous citerons un seul de ses gasels, bien que la traduction soit impuissante à reproduire le tour de l'original; mais elle montrera peut-être que chez Strauss la pensée est toujours assez riche pour pouvoir se passer au besoin des embellissements du vers :
Autrefois je voulais savoir ce que disent les hirondelles, Savoir de quoi les rossignols se plaignent entre eux.
Dièse Haube, liebes WciôcAen, Làsat dem Kopfe zu viel Baum.
Halte doch durch eng're Hàuhchen Besser sein Talent im Zaum l Aussicht ist in diesen Zeiten Nur fur Mittelmâssigkeiten.
Je voulais, à Theure où le jour et la nuit se rencontrent, Savoir ce qu'ils se demandent Tun à l'autre.
Et les soupirs des amoureux, je voulais savoir A quelle hauteur les emportent les vents du ciel.
J'étais jeune alors, et heureux. Aujourd'hui je voudrais Savoir un baume pour les douleurs de la vie.
Sur la nuit chagrine où je marche, je voudrais savoir Si une aurore doit luire un jour *.
On se tromperait si Ton ne voyait dans ces vers qu'un contraste poétique entre les libres élans de la jeunesse et les graves préoccupations de l'âge mûr. Pour qui connaît la sincérité habituelle de la plume de Strauss, il est hors de doute que l'imagination n'entrait que pour une faible part dans ses eflusions les plus lyriques. Quelque achevée que soit la forme de certaines poésies de l'Album, elles intéressent surtout, lorsqu'on les lit dans l'ensemble, par les dispositions morales qu'elles manifestent chez l'auteur, par le jour imprévu qu'elles jettent sur certains côtés de sa vie. On connaît assez les âpres discussions où Strauss fut engagé de bonne heure, qui l'irritèrent d'abord et lui arrachèrent des répliques violentes, mais où il finit presque par se
1. Einat wollf ich^ was die Schwalben sagen^ wisteiiy Waa sich die Nachtigallen klagen, wissen.
Ich wollte^ wenn aich Tag und Naeht begegneiij Was beide dann einander fragen^ wissen.
Von zarter Herzen Liebesseufzem woUf ich, Wie hoch die Lûfte wohl aie tragen, wissen.
Jung war ich da und glûcklich. Heule môchV ich Ein Heilkraut fur des Lebens Plagen wisaen,
Und ob der Kummernacht^ in der ich wandle, Einmal noch wird ein Morgen tagen, wissen.
complaire, où son talent s'exerça et mûrit. Ce qui est moins connu, ce sont les difficultés qu'il rencontra plus près de lui, contre lesquelles il lutta pendant des années et qui jetèrent plus d'une fois le découragement dans son âme.
Strauss rapporte, dans ses Mémoires, que deux événements eurent une influence fatale sur sa vie : la première opposition qui lui ferma les portes de l'enseignement, et son mariage. Il avait renoncé, depuis plusieurs années, à une carrière pour laquelle il s'était préparé de longue main, lorsqu'en 1839 une chaire lui fut offerte à l'École de théologie de Zurich. Mais la seule nouvelle de son arrivée excita un soulèvement dans la population rurale ; le parti libéral fut chassé du gouvernement, et le professeur ne fit même pas sa première leçon. Dans la même ville où Strauss devenait la cause involontaire d'une révolution, une cantatrice viennoise, nommée Agnès Schebest, donnait des représentations dramatiques. Voici comment elle parla plus tard des événements dont elle fut témoin : « Pendant que je jouais mes rôles, une révolte éclata, non point à cause de moi, mais pour la sainte foi chrétienne. Des gens prétendaient qu'on voulait leur enlever le bon Dieu, et ils se défendirent avec acharnement. Mais le bon Dieu est toujours là; il est là depuis l'origine du monde, et ces pauvres gens auraient senti qu'il habite toujours dans les âmes paisibles, si, au lieu de marcher les uns contre les autres avec des fléaux et des massues, ils avaient
voulu rentrer honnêtement en eux-mêmes et se retirer dans le tranquille asile de leur cœur. » Elle songea d'abord à partir; mais la crainte de tomber entre les mains des paysans armés la fît rester ; elle espéra même, comme elle nous Tassure, calmer les passions sauvages par le pouvoir de la musique, Strauss Tentendit et fut charmé par son talent. Agnès Schebest avait de Tesprit, une imagination fort vive, une sensibilité exaltée, un penchant à Toriginalité ; c'était une nature noble et quelque peu chimérique. Elle prit, dans sa conduite vis-à-vis de Strauss, juste le contre-pied du préjugé vulgaire; elle loua chez lui le sens profond, l'esprit religieux. Le critique fut flatté d'être pris pour un apôtre. Ils se marièrent l'année suivante; mais leur sympathie ne se fondait que sur une illusion, et il leur suffit de se connaître pour sentir qu'ils étaient peu faits pour vivre ensemble.
Il est étrange qu'Agnès Schebest, dans les confidences qu'elle publia en 1857, sous le titre.de Récits de la vie d'une artiste^ et qu'elle dédia à ses deux enfants, soit absolument muette sur les circonstances de son mariage. Quant à Strauss, il regretta bientôt sa tranquillité perdue, ses traveaux interrompus : « Pendant quatre ans, je n'écrivis pas le moindre article. Menacé dans mon existence personnelle, je ne pus m'occuper de problèmes scientifiques. Le naufragé, à qui l'eau monte jusqu'au cou pense-t-il encore à l'administration de ses biens? »
Les conditions de la séparation ne furent réglées qu'en 1847. La même année, Strauss reparut dans le monde littéraire avec une notice sur le poète Louis Bauer, production peu importante, mais qui lui resta toujours chère, dit-il, parce qu'elle fut le premier signe de sa délivrance.
Il- y a, en eflfet, toute une période de la vie de Strauss qui fut à peu près stérile pour la critique historique et littéraire. Mais elle fournit à TAlbum un assez grand nombre de poésies, et non les moins belles. La séparation prononcée, Agnès Schebest continua de demeurer à Stuttgart, avec les deux enfants, tout jeunes. Strauss essaya de se fixer tour à tour à Munich, à Weimar, à Cologne, et enfin à Heidelberg. Quelques amis ayant voulu le décider à revoir Stuttgart et la ville voisine, Ludwigsbourg, où il était né, il leur envoya ces vers :
A la maison ! à la maison ! c*est Tappel Qui netentit vers moi, de mon pays natal.
Il chasse les dernières joies qui me restaient, Et assombrit encore mon humeur sombre.
Ainsi la gelée matinale d'automne Courbe la tète des fleurs tardives :
En vain l'orient se colore d'une teinte chaude, Les fleurs ne reprennent pas leurs couleurs.
Comme cette parole, hélas!
Vibrait autrement dans mon âme, Lorsque auprès du foyer natal Je retrouvais un père, une mère!
Le jeune homme accourait, échappé A la réclusion du sombre couvent,
Et partageait avec un frère La joie des jeux enfantins.
Ensuite le frère s'éloigna;
Les parents trouvèrent le repos final ;
Et je cherchai un lieu tranquille,
Je vécus caché dans mon étroite cellule.
Ma chère maisonnette, au fond du jardin.
Quelle solitude intime elle m'offrait!
Mais quel homme, dans la pleine vigueur de l'âge,
Supporterait longtemps une existence solitaire?
Une femme belle voulut, avec moi,
Porter les joies et les peines de la vie.
Je l'aimais, elle m'aimait;
Et cependant, cruelle destinée!
Elle me fit, dans sa manie aveugle,
De ma maison, la plus triste prison.
J'ai repris ma liberté :
Je ne suis pas né pour la contrainte.
Mais maintenant que j'ai perdu ma femme.
Je n'ai plus ni maison ni foyer.
Et voilà que des voix connues
Me crient : A la maison ! reviens I
Cruels, comment pouvez-vous ainsi
Railler un homme sans asile?
Les enfants, mon propre sang, Je les recevrais chez moi comme des hôtes !
Celle qui m'a fait reposer sur son sein Passerait devant moi comme une étrangère !
L'homme affamé, devant le flot de la vie, S'arrêterait, sans y tremper sa lèvre !
Et s'il se laisse amorcer par la jouissance, Hélas! il est sept fois perdu *.
Nach Hausl nack Hausl so schallt das Wort Au8 meiner Beimath mir herûber.
Es scheucht die letzten Freuden fort, Macht mir den trûben Sinn noch trûber.
So beugt im Herbst ein Morgenfrost Der spCiten Blumen Hùupter nieder :
ErwCirmend rôthet sich der Ost, Die Blumen rôthen sich nicht wieder
L'une des causes de la mésintelligence de Strauss avec une femme qu'il ne cessa de regretter, ce fut sans doute cet absolu besoin de liberté qu'attestent un grand nombre de ses poésies, et qui le rendait
Wie anders diète Losung dock Mir damais durch die Nerven bebie, AU an dem Beimathherde noeh Der Vater mirt die Afutter lebtel Der Jûngling dann aiu dem Verschluss Des emsten Klosters heimw&rts eilte, Und mit dem Brider den Genuss Der Knabenspiele wieder theilte.
Der Bruder sog in's Weite fort.
Die Eltern ruhten an dem Ziele :
Da suchf ich einen stillen Ort Mit meinen Bûchern, meinem Kiele.
In stetem Fleisse manches Jahr Lebt' ich versteekt in enger Klause ; Ach, wie es einsam traulich war In meinem lieben Gartenhause!
Doch wer, mit jungem frischem Leib, Ertrûg* es lang, allein su toeilen?
So nahm ich mir ein schônes Weib, Des Lebens Lust und Last zu theilen.
Sie war mir gut, ich war es lAr, Und doch — o grausames Verhdngniss!
In krankem Wahne macht sie mir Das Naus zum traurigsten Gefdngniss.
In Freiheit hab' ich mich gesetst, Zur Knechtschaft bin ich nicht geboren.
Doch hab' ich mit dem Weibe jetzt Heimath und Haus zugleich verloren.
Da ruft es nun : nach Hause ! mir, Komm heiml in wohlbekannten Tônen :
Grausame ! wie doch môgët ihr Den Heimathlosen so verhôhnen ?
Die Kinder dort, das eigne Blut^ Soll ich als Gâste bei mir sehen; An deren Busen ich geruht, Sie soll ich fremd vorûbergehen.
Der DursVge soll am vollen Fluss Entsagend stehn mit trocknem Afunde ; AchI und verlockt ihn der Genuss y So geht er siebenfach zu Crundel
incapable de subir la moindre contrainte. Il serait injuste d'en faire tomber là responsabilité entière sur Agnès Schebest, bien qu'elle-même, par son silence, ait assumé d'avance tous les torts. Q^iï^ze ans plus tôt, Strauss aurait pu accepter un genre de vie où le repos s'achète par quelques sacrifices; mais à l'époque où il eut à défendre ses convictions, sa réputation même, contre des attaques incessantes, le sentiment de la personnalité s'était exagéré en lui. Ce qui ne le détournait qu'un instant de son but suprême le froissait ; le moindre obstacle paralysait ses forces. Ses enfants ayant grandi, il les rappelle auprès de lui ; mais aussitôt les mêmes plaintes reviennent dans les Mémoires : aucun travail ne s'achève, aucun autre ne se prépare. Singulière destinée de cet homme, qui essaya plusieurs fois de se reprendre à la vie, mais que la nature avait fait pour la pensée solitaire, et qui ne pouvait trouver que dans les hautes recherches le bonheur, ou du moins cette sorte de satisfaction que donne l'emploi d'une faculté impérieuse !
V Album poétique^ expliqué et complété par les Mémoires littéraires^ n'ajoute aucun trait nouveau à la figure de Strauss, telle qu'on pouvait se la représenter d'après ses anciens écrits ; mais il peut servir à mieux fixer l'ensemble, à y mettre la couleur et la vie. Ce qui frappe d'abord dans la physionomie, c'est une forte individualité, une pensée rigoureuse et opiniâtre. Strauss a été attaqué avec aigreur, et
même calomnié ; mais il ripostait avec une animosité tranchante. On dit que les jugements qu'il adoucissait dans ses écrits, et auxquels il apportait certains tempéraments d'artiste, reprenaient leur pointe agressive dans sa conversation. Souvent aussi la plume traduisait sa pensée dans sa verdeur première. La dernière fois que Strauss parla au public, au milieu du conflit de 1870, il eut des paroles dures pour la France. Dans les deux lettres qu'il écrivit à Renan, et dont certaines pages sont empreintes d'une grande philosophie de l'histoire, il insiste à plusieurs reprises sur ce qu'il appelle nos habitudes de brigandage {Raublust). Était-ce bien le moment de nous jeter à la face de si gros mots? Il est si facile d'accuser de rapine l'homme dont on vient piller la maison ! Les mœurs littéraires de l'Allemagne, moins conciliantes et moins douces que les nôtres, avaient entretenu chez Strauss l'âpreté naturelle du génie. L'avenir le jugera avec plus d'impartialité que ne pouvaient le faire des contemporains. Certains traits de sa physionomie, d'une marque trop dure, s'effaceront dans le lointain; on ne verra que les grands côtés de son œuvre, qui aura été l'une des plus considérables dans le mouvement philosophique du xix® siècle.