‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 50 sur 55 · DE NIETZSCHE · texte numérisé non relu

DE NIETZSCHE

NIETZSCHE a fort embarrassé la critique philosophique, qui ne sait encore comment le classer et le définir. Est-il idéaliste ou matérialiste, panthéiste ou athée? Il est tour à tour Tun et Tautre, et nul n'a usé autant que lui de la permission qui est donnée aux philosophes de se contredire. On ne saurait même dire si Nietzsche est plutôt un philosophe, ou un moraliste, ou simplement un poète en prose. Il ne rentre entièrement dans aucun des cadres où Ton range d'ordinaire Jes gens qui écrivent, et c'est du moins chez lui une preuve d'originalité. Nietzsche n'a aucune place dans la classification générale des écoles philosophiques; il a rompu de bonne heure ses liens avec le passé. Comme tout esprit, quelque original qu'il soit, il a eu des prédécesseurs ou des contemporains sur lesquels il s'est formé; il a subi des influences; mais il s'en est affranchi presque aussitôt. Il y a deux manières de se comporter vis-à-vis d'une influence étrangère : c'est de se laisser déterminer par elle, ou de réagir contre elle. La manière de Nietzsche a toujours été la dernière ; la plupart de ses idées lui ont été sug-

gérées par contraste. Il reconnaît avoir eu deux maîtres, Schopenhauer et Richard Wagner; mais il dit aussi avoir surtout appris d'eux à se comprendre lui-môme. Il pense, du reste, que ce qu'il y a de meilleur dans une philosophie c'est le philosophe, c'est-à-dire un génie d'ordre supérieur, dont la seule fréquentation est le plus fécond des enseignements. , La méthode philosophique se forme d'ordinaire de deux procédés qui se complètent l'un l'autre, l'observation et le raisonnement. L'observation, chez Nietzsche, est rapide et sommaire ; son raisonnement est court et tranchant; ses conclusions ne souffrent pas de réplique. Il vit dans la solitude de sa pensée personnelle; il tire tout de lui-même. Ne veutTil pas que l'histoire elle-même soit subjective^ qu'elle s'accommode au génie de l'historien, qui n'est vraiment un historien que s'il est en même temps un homme de génie, un précepteur de l'humanité? Au fond, pense-t-il, l'histoire des grands hommes est seule digne d'être transmise aux siècles à venir, pour leur servir d'exemple. S'il fallait chercher pour Nietzsche un terme de comparaison dans le passé, il faudrait remonter jusqu'aux prophètes d'Israël. Tantôt il fulmine en tirades enflammées contre la dégénérescence du siècle, tantôt il annonce l'homme futur, le Surhomme^ grand et beau comme un dieu grec, ou le Retour éternel^ qui remettra toutes choses dans l'état présent et garantira à l'humanité l'immortalité sur la terre.

l'idée du « RETOUR ÉTERNEL » DE NIETZSCHE. 297

Ce fut au mois d'août de Tannée 1881, dans la Haute-Engadine, « à six mille pieds au-dessus de la mer, et bien plus haut au-dessus de toutes les choses humaines », que Tidée du Retour éternel s'éleva dans Tesprit de Nietzsche. Il en fut d'abord atterré, comme devant une apparition surnaturelle; il crut sentir l'approche d'un dieu. « Quelqu'un a-t-il, en cette fin du xix* siècle, la notion claire de ce que les poètes, aux grandes époques de l'humanité, appelaient l'inspiration? Si nul ne le sait, je vais dire ce qu'est l'inspiré. Pour peu qu'on ait gardé en soi la moindre parcelle de superstition, on ne saurait en vérité se défendre de l'idée qu'on n'est que l'incarnation, le porte-voix, le médium de puissances supérieures. Le mot de révélation — entendu dans ce sens que tout à coup « quelque chose » se révèle à notre vue ou à notre ouïe avec une indicible précision, une ineffable délicatesse, « quelque chose » qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu'au plus intime de notre être — est l'expression de l'exacte vérité. On n'entend, on ne. cherche pas; on prend, sans se demander d'où vient le don ; la pensée jaillit soudain comme un éclair, avec nécessité, sans hésitation, ni retouche *. »

La marque d'une impression forte est qu'on se rappelle dans le plus grand détail les circonstances de temps et de lieu où elle s'est produite. « J'allais en ces jours le long du lac de Silvaplana, à travers

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