Traduction de Henri Lichtenberger
la forêt; près d'un roc puissant qui se dressait en pyramide, non loin de Surlej, je fis halte : c'est là que ridée vint à moi. » Cette idée sera désormais le dernier mot de Zarathustra, le héros par la bouche duquel Nietzsche a fait ses révélations à ses contemporains ; « Je reviendrai, avec ce soleil, avec cette terre, non pour une vie nouvelle, ou meilleure, ou semblable, mais pour cette même vie, identique dans les plus grandes comme dans les plus petites choses; et j'enseignerai encore une fois le Retour éternel. »
Qu'était-ce, au fond, que le Retour éternel? Ce n'était ni un fait d'observation, ni la conclusion d'un raisonnement. Ce n'était même pas une hypothèse, une explication anticipée d'une série de faits sous bénéfice d'inventaire. C'était une vision poétique, une révélation au sens propre, une apocalypse. Or une apocalypse se passe de preuves ; elle s'impose par elle-même, ou elle tombe à néant. Nietzsche essaya cependant de démontrer la sienne ; il pensa môme, dit-on, à s'établir pendant quelques années dans un grand centre universitaire, pour s'instruire dans les sciences naturelles. Puis il abandonna son projet, comprenant sans doute l'impossibilité de démontrer ce qui est indémontrable.
Il fallait pourtant, à défaut d'une démonstration, donner un air de vérité à l'oracle, en l'accompagnant de quelques considérations d'ordre ou d'apparence scientifique. Le D"" Gustave Le Bon, qui avait eu
l'idée du « RETOUR ÉTERNEL » DE NIETZSCHE. 299
ridée du Retour éternel quelques années avant Nietzsche, Tappuyait sur la théorie atomique. « Les combinaisons que peuvent former un nombre donné d'atomes étant limitées, dit-il, et le temps ne Tétant pas, toutes les formes possibles de développement ont été nécessairement réalisées depuis longtemps, et nous ne pouvons que répéter les combinaisons déjà atteintes. Bien des fois sans doute des civilisations semblables aux nôtres, des œuvres identiques aux nôtres, ont dû précéder notre univers. Comme Sisyphe roulant toujours le même rocher, nous répétons sans cesse la même tâche, sans que rien puisse mettre un terme à ce fatal toujours*. »
Mais qui saurait déterminer le nombre des atomes dont se compose runivers?Qui saurait calculer, par conséquent, le nombre des combinaisons qui peuvent résulter de leur rencontre? A quel signe reconnaît-on que toutes les combinaisons possibles ont déjà été réalisées, que le temps infini ne pourra plus ramener devant nos yeux d'autres spectacles? C'est plutôt le contraire qui est vraisemblable, et ici, à défaut de vérité certaine, il ne peut être question que de vraisemblance. Tout se renouvelle autour de nous, tout change incessamment d'aspect. Le soleil ne se couche pas deux fois de la même manière, et la terre n'occupe pas deux fois le même
1. Gustave Le Bon, V Homme et les Sociéte's, II« partie, Résuméy p. 420.
point de Tespace. Que la nature s'épuise à force de produire, cela peut être dans la logique des choses ; mais qu'elle s'use en contrefaçons inutiles, rien n'autorise à le croire.
Nietzsche avait pensé d'abord, lui aussi, à se fonder sur la théorie atomique; il finit par s'arrêter à des considérations dynamiques, qui ne sont pas plus concluantes. La force esl substituée à l'atome. Nietzsche parle tantôt d'une force unique qui anime l'univers, tantôt de forces multiples ; mais les combinaisons sont toujours limitées, et la durée, quelque prolongée qu'elle soit, doit finir par les épuiser. Dans un traité spécial qu'il esquissa dans l'été de 1881, et qui ne fut jamais achevé, il dit : u La mesure de la force totale est déterminée ; cette mesure n'a rien d'infini : gardons-nous de lui donner cette extension démesurée! Il s'ensuit que le nombre des situations, des changements, des combinaisons et des développements de cette force a beau être énormément grand et pratiquement « incommensurable », il n'en est pas moins déterminé, il n'est pas infini. Il est vrai que le temps, dans lequel le tout exerce sa force, est infini, c'està-dire que la force est éternellement égale et éternellement active. Jusqu'au moment actuel, une infinité s'est déjà écoulée, c'est-à-dire qu'il faut que tous les développements possibles aient déjà eu lieu. Il faut, par conséquent, que le développement actuel soit une répétition, ainsi que celui qui l'a engendré
l'idée du « RETOUR ÉTERNEL » DE NIETZSCHE. 301
et celui qui en sortira, et ainsi de suite, en avant et en arrière. Tout a déjà existé un nombre incalculable de fois, attendu que la situation générale de toutes les forces revient toujours.... Autrefois, on pensait que l'activité infinie dans le temps supposait une force infinie, qui ne serait épuisée par aucune usure. Maintenant on se représente la force comme constante; elle n'a plus besoin de grandir à l'infini. Elle est éternellement active, mais elle ne peut pas créer un nombre infini de cas; il faut qu'elle se répète : c'est ma conclusion.... Homme! toute ta vie, comme un sablier, sera toujours à nouveau retournée et s'écoulera toujours à nouveau, chacune de tes existences n'étant séparée de l'autre que par la grande minute de temps nécessaire pour que toutes les conditions qui l'ont fait naître se reproduisent dans le cycle universel. Et alors tu retrouveras chaque douleur et chaque joie, chaque ami et chaque ennemi, et chaque espoir et chaque erreur, et chaque brin d'herbe et chaque rayon de soleil, et toute l'ordonnance de toutes choses *. »
Nietzsche nous apprend que cette conception le remplit d'épouvante, qu'il fut pris d'une horreur sacrée, lorsqu'elle entra dans son esprit. Il dut lui sembler, en effet, que tous les cercles de l'enfer s'enroulaient en une spirale infinie autour de la pauvre humanité. Que restait-il désormais aux déshérités
1. Die Wiederkunft des Gleichen. Entwurf {Sommer 1881), liv. V.
de ce monde, à ceux chez qui la somme des maux remporte « réellement » sur la somme des biens, ou à rtiomme que la sympathie émeut et qui, selon l'expression de Schopenhauer, « a fait sienne la misère du monde entier », que leur restait-il, sinon de voir leur souffrance rendue plus aiguë par la perspective des souffrances fatalement identiques que leur réservait l'avenir ?
La doctrine du Retour éternel serait encore plus désespérante, si elle n'était si évidemment paradoxale. Elle se détruit elle-même par les affirmations contraires qu'elle contient. Nietzsche veut que la force soit éternellement active, et en même temps il la frappe de stérilité, on pourrait dire qu'il la condamne à l'immobilité. Un monde qui tourne dans un cercle équivaut à un monde stagnant.
Qu'est-ce, en regard de la durée infinie, que « la minute de temps », quelque grande qu'elle soit, qui sépare deux états pareils? Revenir sans cesse sur ses pas, est-ce autre chose que de demeurer, en place? Se repaître à perpétuité des mêmes illusions et des mêmes déboires, est-ce vivre ? Autant vaudrait, comme dit Faust, le vide éternel.
« Autrefois, conclut Nietzsche, on croyait qu'à une activité infinie devait correspondre une force infinie : aujourd'hui, on considère la force comme limitée, quoique son activité soit infinie. » En réalité, les deux opinions peuvent se soutenir. Nous ne connaissons la force que par ses manifestations;