‹ Essais sur la litterature canadienne. --Chapitre 13 sur 21 · M. WILLIAM CHAPMAN · texte numérisé non relu

M. WILLIAM CHAPMAN

oici un livre et un recueil de poésies canadiennes qui à provoqué de vifs applaudissements. Les Aspirations (1) de M. Chapman ont eu une bonne presse, une presse excellente qui a publié en France et au Canada le nom et le mérite incontestable de l'auteur. M. Chapman avait, d'ailLurs, entouré lui-même des plus paternelles' sollicitudes la naissance et le berceau de ce dernier né. C'est au bord de la Seine, et sous le bon et gai soleil de Paris qu'il a voulu faire éclore cette fleur de poésie. Pendant L s d( rnie rs mois de sa féconde gestation, son imagination frileuse a fui nos climats hyp, rboréens, et elle s'en est allée dans les bosquets du Luxembourg ou sons les maronniers des TuiLries parfaire sa bienfaisante création. Nous ne savons pas s'il faut de tant de soins féliciter M. Chapman. Pourquoi le soleil canadien, qui brille si clair sur les neiges blanches et poudreuses, ne conviendrait -il pas le mieux à l'épanouissement des œuvres de chez nous ?

Mais la France n'a pas laissé de bien récompenser ce grand dérangement du poète, et le zèle très louable et la grâce harmonieuse avec lesquels il a chanté ses « a pirations » ; et tous nous avons approuvé et applaudi sincèrement quand nous avons vu l'Académie déposer sur le front du lauréat cette couronne symbolique, dont les rame aux souples et verdoyants s'étaient tant de fois entrelacés dans les rêves du barde canadien.

C'est d'ailleurs une piété toute filiale qui a inspiré le dessein et les démarches de M. Chapman, et qui l'a fait dédier à ses deux mères, à celle qui dort au cimetière sous « le sol que mai parfume », et à celle qui vit et se souvient sur la terre des Gaules, l'œuvre qu'il avait si labo-

(1) Lêa Aspirations, poésies canadiennes, par W. Cnapmau, Paris, 1904.

rieusement préparée. Et il y a dans cette œuvre des strophes qui doivent sonner si agréablement à l'oreille de nos cousins d'outre-mer I M. Chapman aime la France. Et il convient de l'en remercier à une heure où un trop grand nombre des nôtres ne savent plus apercevoir que le mal que fait à notre ancienne mère-patrie l'intolérance d'une politique antireligieuse et antinationale ; à une heure où parmi nous des esprits, dont le regard ne porte pas au delà de l'heure présente, verraient sans peine se rompre toutes relations intellectuelles ou cordiales avec cette France qu'il faut toujours aimer pourtant, à laquelle il faudra toujours nous attacher par l'esprit et par le cœur si nous voulons rester sur ce continent les missionnaires de l'idéal traditionnel, si nous ne voulons pas nous laisser absorber tout à fait par les influences étrangères qui se substitueraient bien vite à l'influence française : influences nouvelles et trop exclusivement utilitaires qui déjà sont en train de déformer notre âme canadienne. C'est ignorer la France ou ne la connaître que par les dépêches des journaux, que de ne pas vouloir comprendre tout ce qu'il y a encore d'éminemment fécond et sain dans sa littérature, dans ses arts, et même dans sa foi religieuse. Et ce serait compromettre le développement de notre formation intellectuelle, pour laquelle nous sommes encore trop peu outillés, que de supprimer les contracts que notre esprit doit prendre avec l'esprit français. Et ce serait volontairement laisser encore se refroidir notre cœur, aujourd'hui si incliné vers l'égoïsme, que de ne vouloir pas le faire r< poser souvent sur le cœur même de la vraie France. M. Chapman l'a dit en vers excellents :

La France ! C'est pour nous la mamelle féconde Où, dans sa soif sans fin, boit la lèvre du monde ; L'œil qui dans les brouillards du temps voit tout venir, Le bras qui guide au port la nef de l'avenir, Le doigt qui fait tourner les feuillets du grand livre Où, cherchant l'idéal, l'esprit humain s'enivre (1).

Ailleurs, le poète s'est plu à représenter la France comme un grand navire qui accomplit sur les eaux sa course hardie, et qui porte vers tous les rivages l'évangile de la plus merveilleuse civilisation (2). Cette pièce enferme, à côté de strophes un peu lourdes, des couplets où s'exprime avec aisance la piété de l'âme canadienne.

La France est un vaisseau qui porte la science, La gloire, la raison, le droit, l'équité, Qui, chargé pour le ciel des plus riches offrandes, Tendant à l'idéal ses voiles toutes grandes, Marche vers la justice et vers la vérité.

(1) La Mère et FÊnfant, page 40.

(2) Navis patriœ, pp. 14S-155.

LES ASPIRATIONS

Tous les reflets du Pinde, ode, drame, épopée, Tous les éclairs de l'âme et tous ceux de l'épée Se mêlent sur son pont aux rayons printaniers. Il abrite en ses flancs le bien, le beau, l'utile, Et le souffle des chants d'Homère et de Virgile Caresse ses haubans et gonfle ses huniers.

Sur cette onde où parfois plus d'un peuple chavire, Nul ouragan ne peut renverser ce navire, Et lorsque ses couleurs ne sont plus qu'un lambeau, Quand ses mâts sont rompus et ses vergues brisées, C'est qu'il doit aussitôt sur des eaux apaisées Apparaître plus fort, plus brillant et plus beau.

Le vaste voilier suit un vaste itinéraire ;

Et que le vent lui soit favorable ou contraire,

Il traverse sans fin l'espace illimité.

Il est à tous les yeux la joie et l'espérance,

Il est le fier essor, il est l'élan immense

Du progrès souverain et de la liberté.

Dans cette France que célèbre le poète, il est un pays, un coin de terre que nous aimons par-dessus tout. C'est de là que fut un jour arrachée la tige qui fut plantée et qui fleurit maintenant en plein sol canadien. M. Chapman a consacré à cette terre de Bretagne l'un des rares sonnets qu'il y ait dans son recueil ; et il y a bien dit son attachement aux falaises et aux landes du « vieux pays de l'Armor (1) ».

Je n'ai jamais foulé tes falaises hautaines, Je n'ai pas vu tes pins verser leurs larmes d'or, Je n'ai pas vu tes nefs balancer leurs antennes, Pourtant, je te chéris, vieux pays de l'Armor.

Je t'aime d'un amour fort comme tes grands chênes, Vers lesquels bien souvent mon cœur prend son essor, Car sur nos bords, vois-tu, nous conservons encore Le sang pur qui toujours gonfla si bien tes veines.

Oui, je t'adore avec tous tes vieux souvenirs, Tes bruyères, tes joncs, ton granit, tes menhirs, Ton rivage farouche et peuplé de légendes.

Et lorsque Floréal revient tout embaumer, Dans la brise de Test, je crois, le soir, humer Comme un vague parfum qui viendrait de tes landes.

Parmi tous les liens qui attachent nos âmes et notre vie à l'âme et à la vie française, il en est un qui est infrangible et que nous ne laisserons jamais briser : c'est celui du doux parler des ancêtres.

(1) À la Bniagrit, p. 65.

Un jour, d'âprês marins, vénérés parmi nous, L'apportèrent du sol des menhirs et des landes, Et nos mères nous ont bercés sur leurs genoux Aux vieux refrains dolents des ballades normandes (1).

M. Chapman a essayé de chanter lui aussi la beauté, l'harmonie, la grâce de cette langue que nous parlons. Tout son livre, d'ailleurs, à été fait pour la glorifier. Et si M. Chapman, qui réussit rarement à composer une pièce où l'on n'aperçoive de nombreuses faiblesses, n'a pas toujours marqué en des vers suffisamment souples son culte pour la langue qu'il écrit et qu'il parle, il a défini parfois avec un rare bonheur d'expression les qualités essentielles du parler français.

Notre langue naquit aux lèvres des Gaulois. Ses mots sont caressants, ses règles sont sévères, Et, faite pour chanter les gloires d'autrefois, Elle a puisé son souffle aux refrains des trouvères.

Elle a le charme exquis du timbre des Latins, Le séduisant brio du parler des Hellènes, Le chaud rayonnement des émaux florentins. Le diaphane et frais poli des porcelaines.

Elle a le son moelleux du luth éonien,

Le doux babil du vent dans les blés et les seigles,

La clarté de l'azur, l'éclair olympien,

Les soupirs du ramier, l'envergure des aigles.

Elle chante partout pour louer Jéhova, Et, dissipant la nuit où l'erreur se dérobe, Elle est la messagère immortelle qui va Porter de la lumière aux limites du globe.

C'est cette langue que nous parlons et voulons conserver avec un soin jaloux. C'est av^c son «doux babil» que nos pères ont chanté les refrains que nous gardons à nos lèvres.

Ils ont, ces vieux refrains, dans leur rusticité, Comme un vague parfum des pins de l'Armonique.

Nous devons les savoir, parce que leurs couplets, Où vibre incessamment une note sereine, Sont comme les anneaux de l'infrangible chaîne Qui, malgré l'Océan, doit lier à jamais Notre jeune patrie à la patrie ancienne (2).

C'est donc le patriotisme le plus pur qui anime et soutient le poète des Aspirations, La poésie, qui vit surtout du sentiment, s'accommode

(1) Notre Langue, p. 61.

(2) A. M. Ernest Gagnon, à l'occasion d'une réédition des Chants populaire, page

LES ASPIRATIONS

bien de ces enthousiasmes que nous mettent au cœur l'amour des choses du pays natal, et le rappe l des grands et pieux souvenirs. M. Chapman a eu raison de s'exercer sur des sujets si féconds. Mais parce que pour nous Canadiens-Français, le patriotisme consiste à aimer le Canada plus encore que la France, M. Chapman a écrit de nombreuses strophes pour célébrer tour à tour quelques-uns des grands événements de notre histoire.

Sur la découverte même du Canada, il compose l'un des plus longs poèmes de son recueil. Terre ! est un fragment d'épopée, où se donne libre carrière l'imagination du poète, et où, d'ailleurs, celle-ci s'élève et s'abaisse d'un vol assez inégal (1). Cartier erre sur les grèves de Saint-Malo, et il prête l'oreille aux rumeurs de découvertes fameuses que lui apportent les flots de la mer. Et toutes ces rumeurs.

qui couraient dans les brises

Éveillaient chez Cartier de nobles convoitises ; Et cet homme, amoureux du large flot grondant , Tenant son œil pensif fixé sur l'Occident,

Brûlait de s'éloigner de la vieille Armorique. Afin d'aller porter à la vierge Amérique Resplendissant au fond de sa pensée en feu Le drapeau de la France et l'étendard de Dieu.

Un jour, enfin, pour réaliser son rêve, et pour être utile à son roi, Cartier s'embarque et vogue vers cette prestigieuse Amérique. Avant de partir il est allé s'agenouiller avec ses compagnons d'aventure dans la vieille cathédrale de Saint-Malo. L' Émérillon, la Grande-Hermine et de Courlieu s'en vont maintenant sur la haute mer.

Et si quelqu'un, le soir de ce départ béni, Se fut attardé, l'œil plongé dans l'infini, Au bord de l'Océan qui réprimait ses vagues, Il aurait entendu vibrer les lambeaux vagues D'un vieil Ave dolent que la brise de mai Apportait, par moments, du lointain embrumé, Où Cartier, entraîné vers des plages nouvelles. Venait de disparaître avec ses caravelles.

Les rudes matelots de Cartier luttent^contre les fureurs de l'Océan qui se déchaîne, jusqu'à ce que

muselant ses flots écumeux et mordants,

Étouffant par degrés leur râlement farouche, La mer languissamment retomba sur sa couche Où semblaient brasiller des volutes de feu ; Et le ciel, un matin, brusquement se fit bleu.

(iy Terre ! pp. 20-32»

La vigie fait entendre enfin le cri tant espéré : Terre I Terre 1

Et la terre monta dans la sérénité De l'espace inondé des rayons de l'été, Dessinant des forêts et des grèves d'opale Pleines d'une fraîcheur suave et virginale. Et quand le couchant d'or sombra dans l'Océan,

— Lent, calme et solennel, un cantique géant Annonçait aux échos du Canada sauvage, Que des braves venaient de fouler son rivage, Apportant avec eux — signe de liberté — L'étendard de la France et de la Chrétienté.

Rien n'est plus difficile à enfermer dans une poésie neuve et originale que le sentiment patriotique. Et c'est sans doute parce que nul thème n'a été plus souvent enguirlandé par les poètes. Il faut donc, pour renouveler ces sujets ou se complaît une âme éprise des grandes œuvres de l'histoire nationale, le don rare d'une émotion intense, et aussi cette faculté non moins précieuse d'un esprit qui sait déduire des événements et des choses des conclusions et des leçons toujours nouv 1les. La poésie ne s'alimente pas seulement aux sources de la sensibilité et de l'imagination ; il sera toujours fort utile à un poète qui s'exerce à voler et à planer sur les sommets de l'histoire, d'emporter en ses élans hardis une âme habituée aux méditations du philosophe, affinée par une culture très intense et capable de fortes conceptions. M. Chapman réalise sans doute souvent ces conditions essentielles d'une grande et belle poésie, mais ce qui domine dans ses chants qui sont consacrés à quelques-uns des épisodes de notre vie historique, c'est un sentiment plutôt délicat que profond des réalités, et c'est une imagination qui se joue surtout à la surface même des choses.

Il racontera, par exemple, avec un visible attendrissement l'héroïque exploit des invincibles de Sorel (1), mais souvent, pendant ce long poème où s'agitent des braves, h sentiment et l'imagination, qui ne s'enfoncent ni ne s'élèvent profondément, sont impuissants à pénétrer les vers d'un souffle suffisant, et la prose traîne alors à travers les strophes les débris un peu ternes de sa phraséologie.

A l'occasion du vingt-quatre juin (2), M. Chapman fait une large revue du passé. C'est toute notre histoire qui vient se concentrer et se distribuer dans ces pages où le poète dessine les mouvements essentiels de notre vie nationale : le premier jour de notre existence, et ceux-là, pleins d'alarmes, qui ont suivi ; la lutte pour la vie, et la guerre contre l'Anglais :

Cent ans le sang rougit coteaux, vallons et plaines,

Cent ans on vit, au bord de nos ondes sereines

Le noble acharnement de l'aigle et du lion,

Et Monongahéla, Carillon, Sainte-Foye,

Sont des noms dont l'éclat superbement flamboie

A la voûte d'azur de notre Panthéon.

(1) Les Invincibles, pp. 42-60.

(2) Le vingt-quatre juin, pp. 86-94.

LES ASPIRATIONS

Mais le nombre devait écraser la vaillance, Et nos remparts croulants subirent l'insolence Des drapeaux arborrés par la main des vainqueurs. Lévis avait en vain montré tous les courages, Et le vieux drapeau blanc disparut de nos plages, Emportant dans ses plis des lambeaux de nos cœurs.

Après la défaite et la cession, M. Chapman rappelle les combats de la justice et du droit méconnus, puis enfin l'union des esprits dans une commune liberté. Mais ici encore le verbe du poète a des sonorités qui s'enflent d'un enthousiasme insuffisamment soutenu, et il a des accents qui sont trop évidemment empruntés à la rhétorique un peu usée de nos orateurs du vingt-quatre juin.

Cependant, M. Chapman se lasse difficilement de célébrer son pays, son sang et sa race : et soit qu'il raconte la dispersion des Acadiens (1), voués à la ruine, entassés pêle-mêle

Dans les cercueils géants balancés sur les eaux,

soit qu'il dise son hommage aux Canadiens (2) qui ont porté par delà la frontière leur activité, leurs ambitions et leur fidélité aux parler des ancêtres, frères exilés qu'il compare à des oiseaux envolés qui

Gardent sous d'autres cieux leur suave ramage, Savent se rappeler l'arbre au mouvant ombrage Qui berça le doux nid abritant leurs amours,

il exécute sur tous ces thèmes des variations inégales où plus d'une fois notre âme est prise et enchantée par la virtuosité de l'artiste.

Au surplus, le patriotisme de M. Chapman s'attache à chanter encore et à peindre de bonnes couleurs les choses de la vie canadienne. Et il vaut mieux, peut-être, pour le poète s'appliquer à enca rer dans ses vers des tableaux et des scènes qu'il peut chaque jour voir et contempler. Il lui est alors plus facile d'être lui-même et vraiment original que lorsqu'il s'escrime sur des canevas de discours dont la matière a été mille fois reprise et remaniée. La vision immédiate et le contact même des choses éveillent nécessairement dans la sensibilité du poète des émotions plus fraîches et plus personnelles. Aussi bien, M. Chapman a-t-il trouvé parfois des strophes toutes pleines d'impressions nouvelles et de pensées gracieuses pour décrire nos plaisirs d'hiver, le carnaval, les palais de glace, la chasse dans la forêt, la sucrerie et la descente en radeau de nos coureurs de bois.

Lisez, par exemple, ces jolis vers à travers lesquels brille et s'illumine le palais de glace (3) :

(1) A. M. le sénateur Pascal Poirier, pp. 95-105.

(2) Aux Canadiens des États-Unis, pp. 105-109.

(3) Le Palais de glace, pp. 236-237.

L'édifice a des tons d'agate ciselée,

Il se rit des assauts que lui livre le vent ;

Il nargue le soleil, et nulle giboulée

Ne ternit son éclat radieux et mouvant.

Le givre à ses flancs met de folles dentelures ; L'aurore de rubis étoile son cristal, Et lorsque le couchant rougit ses crénelures, On dirait le château d'un conte oriental.

Puis, la nuit, sous le feu des lampes électriques, Le monument se change en un fort de vermeil Dont chaque meurtrière — explosions féériques — Lancerait à l'éther des bribes de soleil.

Et ces strophes où défilent, pendant le carnaval (1), la troupe joyeuse et pittoresque des raquetteurs et des curieux :

De souples raquetteurs, chantant à gorge pleine, Passent deux à deux, fiers comme des fantassins, Portant des justaucorps, des ceintures de laine, Des bonnets phrygiens, de légers mocassins ; En folle ribandelle ils volent vers la plaine, Criblés par les éclairs de beaux yeux assassins.

En gentils capuchons, des essaims de brunettes Papillonnent partout comme de gais lutins : A travers le bruit clair des grelots, des clochettes, On entend leurs caquets et leurs rires mutins Comme le gazouillis enivrant des fauvettes Parmi les trémolos des ruisseaux argentins.

Le spectacle trè> mouvementé des coureurs de bois franchissant sur un énorme et lourd radeau le «saut» des rapides est assez vivement replacé sous nos yeux (2). Ces « trente voyageurs montés sur la cage ».

sont des descendants d'une race choisie

Qu'enivraient les combats, l'art et la poésie : Ils sont les descendants des vieux coureurs de bois Dont Aimard et Cooper ont redit les exploits... i Ils aiment à chanter, et leur chanson naïve

Rythme le mouvement de la rame massive.

Et c'est pendant qu'ils chantent à la Vierge, que le radeau s'engage dans les rapides :

Guetté par les brisants, poursuivi par la houle, Gémissant sous l'effort vertigineux des flots, D'où montent à la fois des rires, des sanglots,

(1) Le Carnaval, pp. 229-235.

(2) Le Radeau, pp. 213-219.

LES ASPIRATIONS

Le radeau fuit toujours sur les eaux effrénées,

Se dressant au sommet des vagues déchaînées,

Ou plongeant brusquement dans des remous sans fond.

Et les fiers voyageurs, en proie à la colère De la vague qui hurle autour du lourd radeau Et les couvre parfois d'une avalanche d'eau, Debout, l'œil en éveil, comme coulés aux rames, Le visage cinglé par le grand fouet des lames, Guident, sans tressaillir sur le gouffre qui bout, A travers les écueils qui se dressent partout, La flottante forêt qu'emporte le rapide...

M. Chapman n'a pu décrire avec autant de facile entrain la course un peu embarrassée du chasseur qui poursuit l'orignal de nos forêts (1), et les scènes pourtant si caractéristiques de la sucrerie (2). Mais, d'autre part, il a si bien chanté l'érable canadien (3) !

Il est plein de sève et de force, L'ouragan ne peut le ployer ; Pourtant les fibres de son torse Sont aussi souples que l'acier.

Son feuillage, à la mi-septembre.

Au souffle du vent boréal,

Se couvrant d'or, de pourpre et d'ambre,

Brille comme un manteau royal.

En avril, le paysan perce Son flanc qu'amollit le dégel : Par sa blessure l'arbre verse, Tout le mois, des larmes de miel.

Il est bon autant que robuste.

Il berce au vent le nid moelleux, Et dépouille de sa tête auguste Pour couvrir le gazon frileux.

Après avoir nargué les trombes, il se laisse mettre en morceaux, Afin qu'on en fasse des tombes Ou qu'on en fasse des berceaux.

Et voici donc que l'on aperçoit ici, et que l'on découvre un autre aspect du talent poétique de M. Chapman. Le sentiment de la nature a lui-même dicté les meilleurs vers de ces couplets ; et le poète laisse entendre déjà suffisamment comme il sait entrer dans le mystère des

(1) La Chasse d'hiver, pp. 220-224.

(2) La Sucrerie, pp. 250-260.

(3) L'Érable, pp. 243-249.

choses infiniment subtiles et cachées que les spectacles des bois, des champs et des cieux révèlent aux âmes attentives à les bien regarder. Déjà, dans les Québecquoises, que M. Chapman publiait, il y a trente ans, et qui furent ses premiers essais en vtrs, l'auteur s'était plu à chanter les soirs de mai, les nuits de juin, les crépuscules, les rayons de soleil, et le printemps ; les Feuilles d'érable, qui suivirent, disent ellesmêmes comme le poète s'attache au symbolisme que l'on peut dégager des choses de la nature. Et dans les Aspirations, il ne pouvait manquer de reprendre ces thèmes inépuisables, et de s'abandonner avec ivresse à l'émotion douce et pénétrante que fait naître ne l'âme des artistes la vision des grandes merveilles dont Dieu a décoré notre univers.

Or, il y a deux façons de célébrer la nature : la première consiste à décrire ses beautés, et à mettre en strophes toutes ses couleurs et tous ses parfums ; l'autre, celle-là qui convient surtout aux âmes lamartiniennes, recherche plutôt entre les spectacles extérieurs et les états de l'âme du poète les secrètes et merveilleuses relation qu'il peut y avoir. Il est rare, d'ailleurs, que ces deux manières ne se retrouvent et ne se confondent dans le même artiste. M. Chapman lui-même passe volontiers de la vision à la méditation, et aprèo être sorti de sa conscience pour regarder au dehors, il s'y enLrme ensuite pour entendre au fond de l'âme les voix mystérieuses qu'y éveillent Ls choses. Voyez, par exemple, comme le printemps lui fait regretter ses vingt ans disparus (1) ;

La sève à jets pressés dans les rameaux bouillonne ; La mousse au bois déroule à longs plis son satin ; Sur le trèfle odorant l'abeille d'or bourdonne ; Sur les roses s'abat le papillon mutin ; Et parmi les ajoncs la source qui rayonne Berce les nids rêveurs d'un murmure argentin.

Et l'on respire un vent doux comme l'ambroisie ; Dans la nuit l'iiorizon garde un reflet du jour ; Chaque être librement poursuit sa fantaisie, L'enfant sous le bosquet, le bouvreuil sur la tour ; Et les bois et les prés, où chacun s'extasie, Débordent de gaieté, de verdeur et d'amour. La nature a repris sa beauté, sa jeunesse ; Partout c'est un réveil qui vient tout redorer, Partout c'est un rayon qui réchauffe et caresse, C'est un luth que la main des zéphjTS fait vibrer... Mais cependant, malgré tant d'éclat, tant d'ivresse, Je ne revois jamais le printemps sans pleurer...

C'est la même ivresse mêlée de mélancolie, c'est le même jeu de lumière et d'ombres que l'on retrouve aans les Rayons de novembre (2). Qui ne s'est senti réjoui et rajeuni pour quelques heures quand à travers les brumes de l'automne et de la vie passent quelques tardives

(1) Renouveau, p. 260.

(2) Les Rayons de novembre, pp. 298-300.

LES ASPIRATIONS

et chaudes caresses du soleil ? et à qui alors n'a-t-il pas semblé qu'en lui et autour de lui renaissait un fugitif printemps ?

Mais parfois le soleil, décnirant les brouillards, Verse des lueurs d'or sur les eaux et les chaumes... Et nous croyons ouir les oiseaux babillards, Nous respirons partout de sauvages arômes.

Ainsi que la saison des fleurs et des amours, Se sont évanouis mes rêves de jeunesse ; Un nuage a passé tout à coup sur mes jours, Dérobant un soleil qui me versait l'ivresse.

Cependant quelquefois à travers mon ciel noir, Un regret radieux glisse à mon front morose... Alors, dans le passé lumineux je crois voir De mes bonheurs enfuis flotter l'image rose.

Quelquefois il arrive que le poète, s 'effaçant lui-même et dissimulant toute émotion personnelle, substitue à ses propres impressions celles d'un personnage qu'il met en scène. Ce qui n'est, d'ailleurs qu'un façon très adroite de nous donner encore du lyrisme subjectif. Et c'est justement dans l'âme du laboureur que M. Chapman a le mieux réussi à transposer la sienne. Il a écrit sur la tâche du laboureur l'un de nos bons sonnets rustiques (1). En voici les trois dernières strophes :

Au pied d'un coteau vert noyé dans les rayons, Les yeux toujours fixés sur la glèbe si chère, Grisé du lourd parfum qu'exhale la jachère, Avec calme et lenteur il trace son sillon.

Et, rêveur, quelquefois il ébauche un sourire : Son oreille déjà croit entendre bruire Une mer d'épis d'or sous un soleil de feu.

Il s'imagine voir le blé gonfler sa grange :

Il songe que ses pas sont comptés par un ange,

Et que le laboureur collabore avec Dieu.

Ces pièces de vers où le sentiment est vif, bien ramassé et délicatement exprimé, sont peu nombreuses dans le livre de M. Chapman. Le poète, quand il est en face de la nature, s'efforce plutôt de peindre et de décrire ; à moins encore qu'il ne se serve des choses comme de prétextes à développer au lieu commun de rhétorique ou de philosophie.

Ainsi, M. Chapman a essayé de fixer dans ses strophes les mouvantes splendeurs de nos aurores boréales (2). Il y a vraiment réussi, et c'est un rare et précieux mérite ; et n'étaient huit ou dix vers qui sont un peu faibles, il aurait écrit sur ce thème bien canadien l'une de

(1) Le Laboureur, p. 271.

(2) L'Aurore boréale, pp. 225-228.

ses meilleures poésies. Après avoir tracé le large cadre, et solennel, des froides nuits d'hiver qui enveloppent la sérénade féérique des marionnettes, il fait monter dans le ciel tranquille l'aurore vive et changeante :

Tout à coup, vers le nord, du vaste horizon pur

Une rose lueur émerge dans l'azur,

Et, fluide clavier dont les étranges touches

Battent de l'aile ainsi que des oiseaux farouches,

Éparpillant pprtout des diamants dans l'air,

Elle envahit le vague océan de l'éther.

Aussitôt ce clavier, zébré d'or et d'agate,

Se change en un rideau dont la blancheur éclate,

Dont les replis moelleux, aussi prompts que l'éclair,

Ondulent follement sur le firmament clair.

Quel est ce voile étrange, ou plutôt ce prodige ?

C'est le panorama que l'esprit du vertigt Déroule à l'infini de la mer et des cieux» Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux, Dans un écroulement d'ombres et de lumières, La voile se déchire, et de larges rivières De perles et d'onyx roulent dans le ciel bleu.

Le voile en un clin d'œil se reforme plus beau,

Lové comme un serpent, flottant comme un drapeau.

Plus rapide cent fois qu'un jet pyrotechnique,

Il fait en pétillant un sabbat fantastique,

Et met en mouvement des milliers de soleils

A travers des brouillards transparents et vermeils

Comme cristallisés dans la plaine éthérée.

Quelquefois on dirait une écharpe nacrée

Qu'un groupe de houris secoûrait en volant

Dans l'incommensurable espace étincelant ;

Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles

Que Prométhée étend pour saisir les étoiles,

Ou pour le tablier sans bornes dans lequel

Les anges vanneraient les roses du ciel.

Il y a dans ces vers des combinaisons de mots et d'images, et sou- > vent une harmonie qui s'ajustent à la mobile et splendide réalité. On voudrait qu'une vision aussi nette des choses, et une pareille précision dans le mouvement et les couleurs se puissent retrouver dans la description de la cataracte de Niagara (1).

Certes, il n'est pas facile de reconstituer avec des mots et des phrases le puissant spectacle qui fait accourir les touristes des deux mondes. Mermet, le poète soldat du régiment de Watteville, qui avait campé près de la cataracte, essaya le premier, en 1814, de décrire

la scène sublime

Où la grandeur de Dieu se peint dans un abîme,

(1) Xi Niagara, pp. 208-212.

LES ASPIRATIONS

et il s'attacha surtout à dessiner par le menu toutes les lignes et tous les mouvements, et tous les tableaux variés que l'on peut apercevoir dans le déploiement gigantesque des torrents, et il réussit souvent avec une rare souplesse et une grâce facile et abondante. M.Chapman a mieux aimé tantôt se servir de comparaisons un peu banales, et tantôt disserter vaguement sur la course éternelle des eaux tumultueuses. Cependant, ici encore, il a retrouvé sur sa palette quelques-unes des couleurs qui convenaient au spectacle, et il a écrit ces beaux vers :

A la fois torrent, puits, trombe, avalanche et piègj, La chute a la blancheur du lait et de la neige. Cependant le soleil, le grand soleil de Dieu, Quand il y met l'éclat de son regard de feu, j Souvent la transfigure et la métamorphose, Quelquefois il la change en une toile rose, Quelquefois il en fait une écharpe d'émail Qu'il étoile d'argent, de saphir, de corail, Et sa flamme, en perçant cette fluide écharpe. Brille comme à travers les cordes d'une harpt.

La nature porte les âmes à Dieu. Elle éveille le sentiment de l'infini, et elle suggère à l'esprit les religieuses pensées. C'est sans doute ce rapport inévitable qui a suggéré à M. Chapman quelques strophes où se mêlent la piété et la poésie, les fleurs du printemps et les parfums d'encensoirs. Nous ne pouvons que signaler en passant quelquesunes de ces pièces où se montre et s'épanouit l'âme chrétienne du poète, La grande Nuit, Le Missionnaire, Les deux Drapeaux, Sur un Tableau de Lauenstein : cette dernière consacrée à la Vierge qui tourne le fuseau près de son enfant endormi, est toute pleine de grâce et de fraîcheur. Et puisque M. Chapman a si bien traité ce thème évangélique, pourquoi a-t-il mis en Vers la légende, assez grotesque, de Jésus qui change en oursons deux petits enfants, victimes de l'impiété de leur mère ? L'Évangile est si fécond en sujet admirables et variés où peut s'exercer l'inspiration du poète ! Et il y a dans la vie de Jésus tant de pardons et de pitié qu'on ne voit pas bien pourquoi la légende lui voudrait prêter ses vengeances.

Il y a donc dans l'œuvre dernière de M. Chapman des beautés réelles et harmonieuses, et comme un plus large essor de son talent d'artiste. Et ce sont ces élans de l'âme et ces trouvailles de l'imagination poétique qui ont valu aux Aspirations de si précieuses louanges.

Faillait-il pour cela s'abstenir de voir et de signaler dans cette œuvre les imperfections inévitables qui s'attachent à toute œuvre humaine ? Évidemment nul ne le croit, et M. Chapman tout le premier, lui qui un jour a si vigoureusement et un peu cruellement manié le scalpel de la critique, ne le saurait penser. N'a-t-il pas écrit que « la critique est nécessaire au développement des lettres comme le soleil l'est à la croissance des végétaux (1) » ?

(1) Le Lturéat, Introduction, VIL

Qu'il y ait des imperfections, et même des défauts dans le recueil de M. Chapman, nul ne s'en peut étonner ; et il ne pourrait être qu'utile d'essayer d'en préciser davantage la nature.

Et d'abord, l'on remarque dans la poésie de M. Chapman ce manque de continuité dans l'inspiration, qui est un mal commun, d'ailleurs, à la plupart des poètes, et qui chez eux souvent ne diffère que par sa gravité ou son intensité. L'inspiration n'est pas continue, chez M. Chapman : et par là nous voulons faire entendre que ses poésies, et que souvent ses meilleurses poésies sont très inégales, laissent aptrcevoir des vides dans la pensée elle-même, ou dans l'expression poétique de la pensée. C'est, quelquefois, lorsque dans un vol de large envergure le poète nous a emporté au sommet de l'art qu'une sorte de fatigue ou d'épuisement le fait tout à coup s'abattre Vers la plaine, où l'aigle vient traîner son aile encore toute frémissante. Et nos yeux éblouis de lumière se résignent mal à ne plus, apercevoir que le terre à terre des prosaïques réalités.

D'où vient chez le poète cette inconstance de l'inspiration ? Et serait-ce mal en définir la cause que de l'attribuer d'abord à une sensibilité qui n'est pas assez profonde ? Il faut au poète le don singulier et surabondant d'être ému. Certes, M. Chapman est pourvu d'une âme sensible et délicate : et ce que nous avons cité de ses vers suffit à le démontrer. Mais cette sensibilité ne descend peut-être pas assez dans les profondeurs de sa conscience ; et ne peut-on pas observer qu'elle tend plutôt sans cesse à monter au cerveau ? L'émotion, chez M. Chapman, est raisonnable ; elle est très raisonnable, et souvent elle l'est trop, puisqu'elle paraît être alors une tension d'esprit plutôt qu'une vibration de la sensibilité. Et il se fait donc qu'il y a dans certaines strophes du poète je ne sais quoi de factice qui vous laisse froids ou indifférents.

C'est vers l'imagination surtout que se réfugie souvent, chez M. Chapman, non plus le don mais l'art d'être ému. L'imagination est une grande puissance chez ceux qu'a touchés l'aile de la poésie. Elle continue parfois, chez les poètes devenus vieux, cette j-unesse et cette fraîcheur d'impression que d'ordinaire procurent seuls les premiers contacts de la vie. Et si M. Chapman confie à son imagination le soin d'entretenir et de nourir en lui de fortes émotions, c'est qu'en effet cette faculté lui est une force précieuse. et secourable. Et si elle ne lui suffit pas toujours à alimenter les délicates et subtiles sensations, elle fournit du moins au poète les comparaisons, les images les plus grandioses ou les plus gracieuses. N'est-ce pas elle qui a trouvé que les grands lacs d'Amérique, que

Les lacs qui sommeillaient dans les déserts sans bornes, Semblaient dans leur grandeur et leur rayonnement D'énormes pans d'azur tombés du firmament (1).

(1) La Liberté éclairant le mondé, p. 10.

LES ASPIRATIONS

et n'est-ce pas elle qui fait dire, par le poète, à une femme pour qui la littérature n'est qu'un apostolat :

Tu portes, Madeleine, un vase de grand prix, Et, souriant avec amour à ton pays, Tu baignes son front nu du parfum de l'idée ; De ton grand cœur penché tu fais couler sans fin A nos foyers ravis le flot de l'art divin (1).

Mais cette imagination elle-même se trouble parfois, et elle fait passer sous le regard du poète, et dans ses vers, des formes, des dessins, des comparaisons que le bon goût ne saurait toujours approuver. Par quels étranges procédés, par exemple,

Franklin et Fulton ont pris de la sueur

Au front des parias, l'ont changée en vapeur,

Et ont fait un géant, dont les mains, toujours pleines,"1

Sur les flots, dans les champs, sur les monts, dans les plaines,

Dans les hameaux étroits, dans les cités sans fin,

Laissent constamment choir du travail et du pain (2).

Et de quelle espèce est donc cet Esprit des bois (3) que fait disparaître du Canada découvert la civilisation nouvelle. Il a sans doute la forme d'un oiseau puisqu'il a des plumes et des ailes ; mais alors pourquoi habitet-il les antres, et pourquoi cette écume à la bouche, et comment étendil ses bras crispés vers la croix ?

L'imagination de M. Chapman ne crée donc pas toujours avec une égale et féconde puissance, et c'est une autre raison qui explique chez le poète la non continuité de l'inspiration.

Faut-il ajouter qu'il y a de ce défaut une troisième cause? M. Chapman est non seulement un pcète, mais il est aussi un orateur ; ou si vous le voulez, il a le tempérament oratoire, ou si vous préférez encore, il aime à fréquenter les lieux communs de la rhétorique. La poésie de M. Chapman est éloquente, et souvent elle s'envole dans un large et beau mouvement où claironnent des voix de tribuns, où se dessinent des gestes de harangues. On sait d'ailleurs le voisinage de la poésie et de la rhétorique, et que les plus grands poètes ont été éloquents, Eschyle, Euripide, Corneille, Victor Hugo, et que le s plus grands orateurs ont été -lyriques, Eschine, Cicéron, Bossuet, Burke, O'Connell et Lacordaire.

Il est donc permis aux poètes de composer des discours en vers, comme il est permis aux orateurs de construire des odes en prose. Et il est aussi loisible aux uns et aux autres de fréquenter les lieux communs de la pensée, « depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent ». Mais la rhétorique est un art dangereux ; et quand l'es-

(1) A Madeleine, p. 342.

(2) La Liberté éclairant le monde, p. 10.

(3) Luce sub ipsa, p. 35.

prit n'est pas pourvu de très fertiles ressources, et ne sait pas suffis animent renouveler les vieux thèmes inévitables, il se laisse si facilement emporter au courant d'une phraséologie creuse et sonore ! Et les oripeaux de l'éloquence couvrent si souvent le vide des déclamations !

M. Chapman échappe quelquefois à ces écueils, et son discours nous entraîne alors en un courant rapide et sûr. Mais, ici encore, il ne pouvait éviter le défaut de sa qualité, et il arrive donc que son goût pour la rhétorique le fait s'épuiser en des efforts artificiels; et en des développements diffus où s'allonge, s'affaiblit, se perd et se noie la pensée. C'est le propre de la pensée poétique d'être bien ramassée, condensée, forte et jaillissante. M. Chapman l'oublie trop souvent surtout quand il s'applique à des sujets que sa méditation ne peut que laborieusement féconder. De là, dans un grand nombre de ses poésies, des longueurs et des strophes languissantes, où la prose se fourvoie dans les vers et les remplit de son verbiage facile. Et de là aussi peut-être ces constructions un peu lourdes, ces périodes qui se déploient en une série de propositions subordonnées où les participes présents les qui, et les dont réussissent mal à alléger le vers, et à lui donner de l'élan. Il y a, à ce propos, chez M. Chapman, un type trop uniforme de strophes où s'essouffle la voix du lecteur (1).

Si, enfin, nous ajoutons à ces observations que le vocabulaire de M. Chapman, généralement précis, juste, et bien classique, ne nous offre pas toujours la vérité d'expressions que l'on souhaiterait voir, et nous laisse entendre trop souvent certaines formules poétiques qui chantent sans cesse à l'oreille du poète, nous aurons défini, avec une suffisante précision, croyons-nous, les plus graves imperfections dont peut être chargée la conscience de l'auteur des Aspirations. \ Et l'on voit donc que si M. Chapman s'appliquait davantage à mettre sa sensibilité en plein contact avec les choses, et à rafraîchir et rajeunir ses impressions ; s'il ouvrait plus largement encore son imagination et sa conscience aux grands souffles qui passent dans son âme d'artiste ; et s'il s'abstenait de violenter la muse quand elle lui refuse ses caresses, et s'il osait enfin tailler, couper et retrancher dans les longues pièces où s'étale souvent une rhétorique trop ingénue, il nous donnerait assurément les meilleurs recueils du monde. Si, pour parler autrement, M. Chapman avait condensé ses Aspirations dans un in-12 de deux cents pages, il aurait fait un livre plus maniable, à coup sûr, et plus portatif que le trop gros volume qui pèse certainement aux mains de ses lectrices, et il aurait aussi donné à la littérature canadienne une œuvre dont aucune partie n'eût pu être entamée par le temps et par la critique.

Quoiqu'il en soit, M. Chapman nous pardonnera la sincérité de nos jugements. Nous l'avons assez copieusement cité pour que le lecteur ait d'abord en lui reconnu les qualités, les vertus intellectuelles des bons poètes. Ces vertus grandissent chaque jour ; chaque jour elles se dé-

fi) Voir, par exemple : A. M. Andrew Carnegie, V strophe, p. 169 ; A M. le tênaleur Poirier, 1" strophe, p. 95.

LES ASPIRATIONS

gagent des imperfections qui en furent les inévitables compagnes, et nous ne pouvons qu'attendre avec impatience le prochain recueil que nous promet M. Chapman. Quant à nos très libres observations, elles constituent l'hommage franc et royal de notre admiration pour le talent de l'un des artistes qui honorent le plus les lettres canadiennes.

Mai 1906.

FLEURS D'OUTRE-TOMBE

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