LES « POESIES )> D'ALFRED GARNEAU
[l y a quelques semaines paraissait à Montréal un recueil de poésies d'Alfred Garncau (1). Le poète est mort depuis deux ans déjà, et c'est la piété du fils qui a recueilli et mis au jour ces feuilles volantes que la modestie de l'auteur avait * repliées et enfermées dans les tiroirs. De cette publication posthume il faudra savoir gré à M. Hector Garneau. Ces poésies qui nous viennent, en quelque sorte, du champ de la mort, et qui paraissent avoir poussé sur un tertre comme des fleurs d'outre-tombe, valaient la peine qu'on en fit cette gerbe dont nous pouvons aujourd'hui goûter le parfum. Non pas que toutes ces pièces qui remplissent le livre soient des chefs-d'œuvre ; il y en a même qui sont plutôt faibles, et il est rare qu'on en trouve qui soient d'un bout à l'autre d'une perfection suffisamment soutenue. Mais toutes ces pièces nous révèlent une âme que nous ne connaissions pas, qui ne se souciait pas d'être connue, et qui se protégeait contre la renonmée comme d'autres s'acharnent à solliciter la gloire.
Et pourtant cette âme fut l'une des plus sensibLs et des plus délicates qui se puissent rencontrer, et l'une des plus capabLs de rayonner d'un bon et durable éclat sur Ls lettres canadiennes. Fils de notre historien national, François-Xavier Garneau, né à la Canardière (2), près de Québec, dans ce paysage grandiose et pittoresque où les pentes laurentiennes viennent doucement s'étendre et se confondre avec les grèves du fleuve, Alfred Garneau reçut à la fois toutes les influences de l'éducation et de la nature qui pouvaient affirmer son âme, l'emplir de belles visions, lui inspirer le goût des œuvres de l'art, et l'ouvrir elle-même aux plus louables ambitions littéraires. Ainsi n'est-il pas étonnant qu'on l'ait surpris, à dix ans, griffonnant des vers sur ses cahiers de classe, et si, à quatorze ans, le poète enfant a publié dans un journal de Québec, le Courrier du Canada, sur la recommandation et les instances de Crémazie, sa première pièce.
C'est à Québec même qu'Alfred Garneau vécut les premières an-
(1) Poésies, Alfred Garneau, chez Beauchemin, Montréal, 1906.
(2) Né en 1836 ; mort à Montréal en 1904.
nées de sa jeunesse, et qu'il développa si hâtivement les germes de cette vocation artistique que la nature avait en lui déposés. Élève du Petit Séminaire, il y prit sans doute le premi r contact avec ces classiques, dont il a gardé, à son insu, je ne sais quelle sobriété, mesure et atticisme. Collaborateur au Canadien, où il travaille sous l'œil de cet Étienne Parent, que l'on a appelé le Victor Cousin du Canada, sous-rédacteur au Courrier du Canada, puis étudiant en droit, et avocat au barreau, après des examens où son esprit délié et réfléchi lui conquit, avec la note maxima et une mention spéciale, l'admiration de ses juges, Alfred Garneau ne traversa toutes ces occupations de jeunesse que pour y porter en passant l'activité de son esprit laborieux. Il ne réussit pas à s'y éprendre de la vie publique, et à y briser cette incurable timidité qui sans cesse l'éloignait du monde, et de toute bruyante carrière.
Au lieu donc de se fixer au barreau où déjà l'on se disputait son concours, il accepta un emploi dans le service public, et s'en alla tout doucement s'asseoir dans un de ces fauteuils où les loisirs du fonctionnaire sont parfois mêlés à de si utiles travaux.
Alfred Garneau ne se retirait, d'ailleurs, de la vie extérieure et troublante que pour faire plus intense et plus recueillie sa vie d'étude. Tout entier, d'abord, à ses devoirs de traducteur officiel au Sénat, il s'absorbait ensuite dans la lecture des auteurs préférés. Quand il avait vécu quelques heures dans le commerce des prosateurs du dixseptième siècle, qu'il fréquenta toujours, il revenait à la poésie, et à cet Alfred de Musset qu'il ne se lassait pas de relire. Aussi bien, la muse, celle qui avait visité son berceau de la Canardière, revenait-elle souvent effleurer de son aile le front du studieux solitaire. Et il arrivait alors à Alfred Garneau de s'abandonner au rêve et à l'inspiration qui le sollicitaient.
Alfred Garneau était donc né, et il restait poète. Et poète, il l'était surtout, comme il convient, avec son imagination et avec son cœur. Il y en a qui font des vers avec leur esprit chercheur, travailleur et raisonneur ; Alfred Garneau faisait les siens avec sa sensibilité si vive, et toujours en émoi. Et c'est pourquoi l'on aime à pénétrer dans ses strophes et à les méditer, et à essayer d'accorder son âme avec celle du poète ; et il faut pour exprimer de cette poésie toute sa saveur, se bien recueillir et essayer de revivre l'émotion de l'artiste. Cette façon de faire des vers est, en vérité, la bonne ; et comme elle vaut mieux qu'une autre dont on voit des traces dans nos recueils canadiens, et qui est plutôt l'effort de la tête, le triomphe tapageur de la rhétorique. Nous aimons par -dessus tout ces âmes ardentes d'où la poésie s'échappe comme le flot de sa source, et comme le rayon du foyer.
Chose curieuse, tout de même : Garneau qui avait dans une si grande mesure le tempérament du poète, ne fit que très peu de vers. Le recueil que nous étudions, et qui doit contenir à peu près toute l'œuvre poétique qu'il a laissée dans ses cartons, n'enferme que quarante-cinq pièces qui correspondent, dans la vie de l'auteur, à une période de cinquante ans. Les préoccupations de la vie familiale, les travaux arides du service public, suffisent-ils à expliquer cette extrême sobriété et pénurie ? Garneau n'aurait-il pas eu le temps d'exciter et
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d'alimenter en lui la flamme divine ? Ou bien, ce poète, comme il est arrivé à tant d'autres, aurait -il désespéré de pouvoir suffisamment exprimer, extérioriser son rêve ? Et devant la difficulté de la tâche aurait-il renoncé à dire plus souvent le dhant qui montait à ses lèvres ?
Dans la première pièce de son recueil, nous croyons trouver la révélation de ce sentiment de pudeur exagérée, de crainte excessive qui a paralysé plus d'une fois l'effort du poète. A ses amis (1) qui l'invitent à ne pas suspendre sa lyre, il répond :
Non, non, qu'elle reste muette !
Je briserais ce luth sacré.
Si j'ai dit que j'étais poète, Muse, tu m'avais enivré I-
Et il regrette de n'être pas vraiment le poète qu'il voudrait être.
Ah 1 chanter, chanter... Dieu, que n'ai-je L'ivresse du cygne un moment ; Il chante, et tout son corps de neige Résonne sur l'eau doucement.
Ou que n'ai-je, don plus céleste, L'aile et la voix du rossignol ; Je suivrais au vallon agreste Vos pas en chantant dans mon vol.
Oui, — barde ailé de la nature — La nuit, dans le calme des bois Tout pénétré de lune pure, Je voudrais élever la voix.
Tantôt molle, enchantant l'oreille Comme une flûte de métal, Ou tantôt bruyante et pareille A des flots roulants de cristal.
Elle flotterait sur la plaine Et les ondes et les coteaux, Mêlée à la nocturne haleine Des feuilles vertes et des eaux.
Tantôt le poète se désole de ce que résistent à ses doigts les cordes de l'instrument, et de ce que son âme, comme la mer harmonieuse, ne peut que se plaindre.
Ah I pourquoi dans mes doigts la lyre Est-elle sans vibration ?
Et ma lèvre, où le souffle expire, Pourquoi ne rend-elle aucun son ?
(1) À wâs omis, p. i,
Pourquoi sur sa rive infinie La mer, qui pourtant sent frémir En elle une étrange harmonie, Ne sait-elle encor que gémir ?
Tantôt pourtant il avoue que c'est en vain qu'il veut retenir l'élan de son rêve ; au moindre souffle, et malgré le poète, le rêve monte et s'épanouit dans la lumière.
En vain je brise à ma pensée Les ailes ; sitôt que le vent Soupire, la pauvre blessée Volète et crie en s'élevant.
Elle fuit alors loin de terre, Triste, de soleils en soleils, Et baigne sa blessure amère A tous ces océans vermeils.
Il se compare enfin à l'hirondelle qui sait bien courir dans les rayons de lumière, mais qui ne peut pas chanter.
Amis, je suis cette hirondelle Qui s'est attachée à vos toits :
Voyez, je voltige, j'ai l'aile, Mais, hélas 1 je n'ai pas la voix.
Pourtant, Alfred Garneau savait chanter ; ces strophes le prouvent. Il avait la voix : non pas, il est vrai, une voix forte et puissante, ni une voix qui pouvait longtemps se faire entendre. Sa voix est plutôt courte, et le souffle bref expire bien vite. Et aussi, pendant qu'elle chante, cette voix ne se tient pas toujours au diapason du sujet; elle est inégale, monte et descend suivant une ligne qui ne représente pas toujours la notation artistique. Dans cette pièce même d'où nous avons extrait des strophes si gracieuses, il y en a d'autres qui sont ternes et où se trahit la fatigue du cygne, de l'hirondelle ou du rossignol, la lassitude du poète.
Mais l'on n'a qu'à parcourir attentivement le livre de Garneau pour trouver presque à chaque page des frangments qui nous retiennent, nous émeuvent et nous donnent l'impression de la beauté. Le poète, d'ailleurs, ne chante guère que ces choses infiniment délicates qui forment le cadre de notre vie, ou qui tiennent à notre humanité par toutes les fibres de l'âme. Il est le poète de la vie. La vie dans la nature qui étale autour de nous ses spectacles, la vie dans l'homme où sous les formes de jeunesse et d'amitié elle enchante nos existences : tel est le thème habituel de »es méditations et de son ljsrisme.
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C'est à la nature, d'abord, que vont les chants d'Alfred Garneau, à ses forêts et à ses lacs.
Toi, d'abord, ô mer de feuillages, Mer glauque aux fraîches profondeurs, Forêt, forêt que les orages Jettent dans de blanches fureurs.
Comme il fait beau sous tes grands arbres Quand l'été brûle les halliers ; Tes bouleaux, aux longs fûts de marbre, A l'aube ont l'odeur des rosiers.
Puis le lac, que rasent folâtres Mille oiseaux, légers tourbillons ; Le lac, vaste urne aux bords bleuâtres Tout semés d'incrustations ;
Le lac peint de mirages calmes Que l'on va voir le long des eaux, Le soir en écartant les palmes Des fougères, — ou les roseaux (1).
Ce que l'on peut voir et admirer dans ses strophes c'est la précision du vers, la vision nette et harmonieuse, et je ne sais quelle simplicité attique et quelle souplesse de forme qui rappellent quelques-uns des plus beaux vers de la poésie parnassienne.
Garneau a dessiné ailleurs quelques petits tableaux, des morceaux de paysage qui sont des chefs-d'œuvre de grâce et de simplicité. C'est dans un sonnet qu'il a ramassé et parfait l'un de ces croquis. Et si l'une des qualités de cette sorte de poème très court est de suggestionner le lecteur, de condenser le sujet pour laisser entendre et supposer plus qu'il ne dit, de finir par un vers qui fixe le regard sur une vision qui repose, se prolonge et s'agrandit, ne retrouve-t-on pas ici cette vertu précieuse ? Le poète court aux champs, cherchant quelque fleur rare, lorsqu'il rencontre un petit ruisseau qui coule en cascade murmurante.
0 fraîche cascatelle ! En légers écheveaux Son onde s'effilait, blanche, à la roche nue, Puis, sous un rayon d'or un moment retenue, Elle riait au ciel entre ses bruns roseaux !
Et comme j'inclinais quelques tiges mutines,
Sans bruit, l'oreille ouverte aux rumeurs argentin»»
Pareilles aux soupirs d'un luth mystérieux,
Soudain, glissant vers moi sur son aile inquiète A travers les rameaux, doux et penchant sa tête, U» rossignol vint boire au flot harmonieux (2).
(1) A mes Amis, pp. 7-8.
(2) Dêux Croquis, p, 35.
De telles esquisses sont d'un artiste, et révèlent une âme capable de surprendre autour de soi les plus discrètes et les plus délicates manifestations du beau. On dirait, d'ailleurs, que Garneau se plaît à exercer son œil sur les détails, sur les nuances où tout ensemble se dissimule et apparaît la beauté. Aussi bien, est-ce le propre des artistes de la rechercher jusque dans ces replis discrets, et de la fixer ensuite avec une grâce pareille dans leurs œuvres.
C'est ce goût très sûr, et ce sentiment très vif des harmonies de la nature qui fait encore écrire à Alfred Garneau quelques-unes des strophes de la pièce intitulée : Allons sur Vonde (1).
Voici l'heure où sur toute chose,
— Onde, herbe pâle ou rameau noir, —
La lumière tombe plus rose
De l'urne vermeille du soir.
Vois, vois les mésanges lassées Frôler l'eau de l'ail en courant, Et dans les branches balancées Suspendre leur vol murmurant.
Allons, avant que l'ombre emplisse Le lac, tout rougissant encor, Allons errer sur l'onde lisse Et cueillir des nénuphars d'or.
S'il s'agit de décrire un spectacle plus large, comme, par exemple, ]e.c terds du Rideau, à Wright's Grove, près d'Ottawa, le poète mêle encore au dessin général du tabkau, des détails pittoresques et finement observés.
C'est une forte berge, au large flanc de glaise,
Abrupt ement taillée ainsi qu'une falaise !
Le Rideau passe au bas, riant sous son flot noir.
D'ici le long des eaux je puis apercevoir
Les roseaux alignés comme une palissade,
Où crie, à pointe d'aube, un grand héron maussade.
Étroite, la rivière a du moins son attrait
D'onde mouvante, avec, entrant sous la forêt,
Tous ces enfoncements, pareils à des alcôves,
Qu'achèvent de fleurir, au bord, les glaïeuls mauves (2).
A Wright's Grove, il y a un bois, un bocage près et à l'ombre duquel est assise une maison. C'est là que le pcète a vécu quelques mois de la saison d'été. Et il nous dit la saveur et la fraîcheur de ce paysage :
La maison touche au bois, je respire à ma porte Un air ayant gardé le goût de feuille morte.
(1) Page 81.
(2) A Wright's Grove. La Rivière.
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Or, telle est sa fraîcheur, que j'ai senti souvent, Quand là-haut le ciel flambe en un long jour sans vent Et que quelque nuée au loin lourdement tonne, Voltiger sur ma chair comme un frisson d'automne.
Or, savez-vous ce que devient cette petite forêt quand le soir, à travers les fûts et ks branches, se glisse comme à travers un grillage dense, la lumière vive du soleil couchant ? Le poète la voit alors s'étakr comme une façade gothique où se fondent et s'harmonisent les vives couleurs des rosaces rutilantes. Lisez plutôt :
Bois d'ombre le midi, pleine de flammes le soir. A peine est-il d'abord devenu presque noir Qu'entre ses fûts, grillant l'astre à son crépuscule, L'on voit étinceler des ors de renoncule. Au-dessus, jusqu'en haut de l'énorme couvent, Les transparences rient dans tous les tons du vent. O fête des yeux !... Tel, à l'heure vespérale, Un vitrail flamboyant d'antique cathédrale.
Puis bientôt, c'est la brise du soir qui de la plaine et des champs de blé vient souffler à travers cette forêt, l'emplit de murmures et de jolies tempêtes l
Quel lumineux matin vaut ces soleils couchants 1 loujours, lorsque ces feux sont éteints dans les champs, Là-bas, parmi les blés, les herbes odorantes, Qui doivent avant peu faire au maître des rentes, Un vent se lève ; il vient, ainsi que sur les eaux Accourent les frissons soufflés par les roseaux.
Il vient, il se soulève, il pousse les ramures.
Et feuillée à l'instant de s'emplir de murmures,
Et vent de s'irriter, et branches de crier...
Air mielleux de la plaine, ô suave ouvrier
De tempêtes pour rire, accours, tourmente, affole
Là-haut, d'un délectable émoi, la foule molle
Des feuilles l... Que l'on boive un souffle plus amer I
Et qu'on pense écouter les vagues dans la mer 1...
Ou nous nous trompons, ou il y a là, dans ces poèmes de WrighVs Grove, de très beaux vers, et quelques-uns des plus parfaits qu'ait écrits Garntau. Et ce qui en eux nous ravit et nous satisfait, c'est, et nous ne nous lassons pas de le redire, la finesse si nuancée des observations, l'exquise sensibilité qui dédaigne les grosses émotions pour ne s'attendrir que sous la vision et l'impression très pénétrante des plus délicates réalités.
Nous pourrions rattacher encore à ces poésies où le sentiment de la nature s'exprime en couplets si gracieux, le poème de la Jeune Baigneuse. Toutes ces strophes composent un tableau, plein de lumière
de couleurs et d'onde ruisselante, où se retrouvent les qualités de l'artiste. C'est au pied du cap Percé qu'est située la scène, et c'est le ma in, au sol il Lvant, que la jeune baigneuse vient s j plong r dans l\au lilas. Mais auparavant le poète décrit d'un trait de plume la mer et le rocher.
L'aube sur la baie éclatante
Se joue encor, Et sème au loin l'eau palpitante
D'écaillés d'or.
Déjà le cap Percé rayonne :
\ Sur ses pieds bleus Le flux rejaillissant résonne Harmonieux.
A la fin de la pièce, le soleil qui se lève, et lance par l'arceau de roche ses flèches de lumière, fait sortir du bain la jeune fille.
A peine, sur la marge étroitt
De galets bruns, Effleure-t-elle le jonc moite,
Pleins de parfums...
Pendant ce temps :
Au loin, d'une aile soleilleuse,
Un goéland, Rase au bord la grève écailleuse
En s'envolant.
On l'a remarqué sans doute, Alfred Garneau ne peut, ni ne veut concevoir la nature comme chose morte et inerte. Il ne travaille pas sur elle — paysages, forêts, ruisseaux, fleuves ou mers — comme un naturaliste sur un cadavre, pour n'en donner que la description exacte, simplement objective. Il prête une âme, il communique la vie à tous les êtres qui intéressent et fascinent son regard. La vie circule partout, elle anime' tout. Vents, souffles, couleurs, harmonies, parfums, tout cela a un sens, tout cela a une voix pour le dire, et tout cela le chante à l'oreille du poète. Un oiseau, aigle, rossignol, ou goéland, qui de son vol, puissant, léger, ou tranquille, traverse le ciel ou rase la terre, anime lui aussi le paysage et y décrit en lignes et en courbes gracieuses le sillon et le mouvement de la vie.
Cette vie, c'est l'âme elle-même du poète qui s'attache aux choses, les pénètre, s'unit à elles dans les rencontres et les étreintes du rêve, se prolonge en elles, les habite et les éveille. C'est sa propre vie que l'ar-
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tiste répand donc dans la nature, et dont il recueille ensuite, en ses strophes, les frémissements de joie ou de tristesse.
Mais ce poète de la vie devait aussi, et volontiers, se replier sur luimême, sur l'humaine nature, pour entendre, surtout en son cœur, battre et palpiter le rythme de la vie. Nulle part ici-bas, en effet, la vie n'est plus belle, plus riche, plus féconde qu'en l'homme. Source jaillissante qui tour à tour s'épanche en flots chanteurs ou plaintifs 1 Et à nul moment de notre existence, la vie n'est plus attachante ni plus parfumée qu'aux heures d'exubérante jeunesse. C'est cet instant unique et fugitif que se plaît à évoquer Alfred Garneau. Il enguirlande ce printemps de toutes les fleurs du souvenir (1). Il y remonte par la pensée, il veut s'y fixer encore, et il raconte les naïves ou suaves émotions qu'y éprouve son âme toute tendre. Il dit son hymne à la jeunesse :
O prime jeunesse, on admire Sur tes lèvres, fleurs de beauté.
Les ailes du rire enchanté (2).
Ou bien encore :
O soleils d'or ! jeunesse pure I Comme alors les sentiers sont verts 1 Les heures que cet âge azuré Ont le chant léger des flots clairs (3).
Mais rire et joie sont choses qui passent. Ils ne peuvent qu'effleurer notre existence, ceux-là surtout, si gais et si purs, qui ont séduit notre premier âge. Les années s'en vont, etknous emportent dans leurs cours qu'on ne peut remonter.
Ah 1 cruelles toujours seront nos destinées !
Si fort qu'on ait noué ses doigts Aux belles grappes d'or de ses jeunes années,
Les lèvres n'y vont qu'une fois... (4).
Heureusement que la jeunesse n'entraîne pas dans sa fuite rapide tous nos bonheurs. La vie a des vertus et des présents durables. Si la jeunesse passe vite, l'amitié reste. C'est une fleur qui ne se peut détacher de l'arbre de vie. Elle nous est laissée pour mettre quelque parfum sur nos plaies, et pour ranimer nos courages. L'amitié, c'est à la fois l'efïlorescence et le charme de nos humaines existences.
(1) Premières pages de la Vie, p. 41.
(2) Où voltige mieux tous les ans..., p. 109.
(3) Aimer, p. 65.
Et Garneau, précisément parce qu'il était doué d'une exquise sensibilité, appréciait comme il convient le don de l'amitié.
C'tst l'amitié qui remplit de sa grâce et de son sourire quelquesunes de ses meilleures strophes. Il en dit à la fois l'agrément et le besoin que nous en avons.
Toute chose en ce monde a besoin d'un appui :
Le pétrel bleu s'attache à l'algue qui surnage ;
La vigne qui fléchit se suspend au treillage.
Et la nuée en feu, noir groupe de démons,
Va s'abattre en tournant sur la pointe des monts.
Je voudrais reposer aussi mon front qui penche ;
Oui, j'ai besoin d'une âme où la mienne s'épanche (1)*
Cette amitié bonne, il la trouve au foyer familial, il la rencontre dans le cercle de ceux qui vivent près de lui. Et comme il fut jeune aussi, et qu'il eut l'âme ardente, il alla plus outre et poussa jusqu'à l'amour. De la passion, il exprime donc parfois des accents qui sont profonds, sincères, et qui, d'ailkurs, ne troublent pas. Il célèbre volontiers la loi d'amour qui enveloppe la vie universelle. Chaque chose n'a-t-elle pas son objet aimé ?
La montagne a le chant des pâtres, L'océan vert, les goélands, La grève, les galets bleuâtres, Et cette vie a son printemps (2) !
Et encore :
Le papillon à l'asphodèle Sais-tu ce qu'il dit ? — Aimons-nous !... Et la blanche fleur, sur son aile, Répand son parfum le plus doux (3).
Mais Alfred Garneau ne dit jamais de la passion que ce que tout brave lecteur peut en penser ; sa poésie n'a rien de lascif, et les petits poèmes Aimer, Allons sur ronde (4), Promenade en Gondole (5), qui représentent le mieux, dans l'œuvre de Garneau, les chants d'amour, n'ont rien qui puisse mettre en émoi.
C'est, d'ailleurs, que le poète est chrétien. Non pas qu'il ait pénétré sa poésie de pensées ou de sentiments religieux, et qu'il se soit fait, dans ses poèmes, prédicateur ou moraliste de profession. Au reste,
(1) Premières Pages de la Vie, p. 42.
(2) Aimer, p. 65.
(3) Aimer, p. 64.
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la poésie de Garneau se fonde sur l'émotion plus encore que sur la pensée ou sur les doctrines. Jamais donc il ne prêche, et la morale, la bonne et sainte morale, se dégage toute seule de la poésie sainte et bonne. Une fois cependant, Garneau a laissé entrevoir dans ses strophes la figure du Christ, et il a rappelé ses enseignements. C'est dans ce chant de résignation sublime qui est intitulé : Le bon Pauvre.
Ah ! je sais que la vie est un banquet suave,
Une longue fête pour vous ; Vos chants toutes les nuits m'éveillent dans ma cave :
Frères je ne suis pas jaloux.
Dieu n'a-t-il pas placé sur les cimes sereines
Le beau cèdre au riche manteau ; Et le long des torrents, courbé sous leurs haleines,
Le pâle et frissonnant roseau 1
0 Christ ! devant ton front que les épines ceignent
Je bénis mon sort et ta loi.
N'as-tu pas dit : « Heureux celui dont les pieds saignent
Sur les ronces, derrière moi ? »
Mon pauvre cœur, semblable à l'épi qu'on flagelle,
Reste vide après tant de coups...
Mais que j'aie une larme à mon heure mortelle,
O Christ, à verser sur tes clous.
Toutes ces strophes que nous avons citées, et nous avons tenu à laisser l'auteur se faire connaître lui-même, attestent bien qu'il y avait en Alfred Garneau les inspirations heureuses, les souffles légers et caressants qui composent l'âme du poète. Et l'on aura aussi remarqué le ton très doux et suave qui est l'accent ordinaire de cet artiste. C'est une poésie calme, sereine, quelquefois intense, presque jamais ambitieuse, qui s'échappe comme à son insu d'un cœur qui en déborde.
Une fois seulement, croyons-nous, Alfred Garneau a voulu prouver qu'il était capable d'accents plus énergiques^ d'un ton violent, de spasmes enfiévrés. La pièce a pour titre Folles Terreurs (1) ; elle est dédiée à l'abbé Casgrain, et elle fut écrite dans le demi délire de la maladie. Le poète souffre, et il exprime sa douleur avec des mots, des cris, des plaintes, des rires affolés, qui éclatent comme une stupide démence à travers les gémissements.
Abbé, ce mal terrible Jour et nuit, sans repos,
Me crible De frissons jusqu'aux os.
Vainement je recueille Mes esprits aux abois.
La feuille Palpite moins au bois,
(1) Page 169.
Quand la tempête ploie Chaque arbre ainsi qu'un jonc
Et broie Les branches sur son tronc.
Je ne vois que ténèbres Et je n'entends que cris
Funèbres 1 Ha ! ha !... je ris, je ris.
Le rire étreint mes joues Et je sens de nouveau
Des roues Tourner dans mon cerveau.
Quels fantômes m'obsèdent ?
Arrière ! je vous vois.
Ils cèdent Aux éclats de ma voix.
Non, non, non, ils reviennent, Sur mes yeux, deux yeux gris Se tiennent.
Ha I ha ! je ris, je ris.
Cette arraignée ardente A me couvrir de fils
Qui tente D'emmener tous mes cils.
Arrière, arrière, louve 1 Comme son œil fatal
Me couve I Arrière, esprit du mal 1
A la fin du poème, où le malade a raconté sa souffrance, et le ravage que fit sur d'autres son mal, il conclue dans un mouvement de colère :
O mal qui désespères Tant d'êtres chers et doux,
Sœurs, pères, Épouses à genoux,
Ma lèvre violette Où saigne ton sillon
Te jette La malédiction 1
Mais bien rares sont ces sursauts de douleur dans l'œuvre de Garneau, comme bien rares sont aussi ces strophes malades dans la poésie canadienne. Émile Nelligan a plus d'une fois pratiqué ce genre, et l'on
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sait que trop souvent il a réussi à nous faire pénétrer dans ses tourments et dans son navrant désespoir.
C'est, d'ailleurs, le seul rapprochement que l'on puisse faire, et combien rapide, entre Alfred Garneau et l'infortuné pcète de vingt ans. A moins que l'on puisse dire encore, et ceci est honorable à tous deux, que tous deux ils ont aimé la poésie pour elle-même, et que de leurs deux âmes la poésie personnelle, intime, la poésie de l'imagination et du sentiment, la meilleure et la vraie poésie, montait d'un mouvement irrésistible et spontané. Et par là encore, ces deux pcètes sont frères de notre Pamphile LeMay. D'autres ont aimé faire servir leur inspiration à l'histoire ; ou bien ils ont raconté sans fin, et ils ont péroré, et ils ont disserté ; et certes, parfois, et souvent leur poésie s'est élevée jusqu'à une belle éloquence. LeMay, Nelligan, Alfred Garneau ne se soucient guère de s'abandonner à ces développements et de se livrer à une pareille rhétorique. Ils sont poètes tout court, moins canadiens peutêtre par les sujets qu'ils traitent, — si l'on excepte toutefois M. LeMay — que MM. Fréchette et Chapman, mais à coup sûr très humains, largement et profondément humains. Et d'être humain suffit bien à la gloire d'un poète, s'il est vrai que la poésie véritable est celle-là même qui s'alimente aux sources vives et intimes de la conscience.
Il peut paraître étrange que le fils de l'historien du Canada n'ait pas davantage songé à découper dans nos annales la matière de ses poèmes. Alfred Garneau a pourtant lui-même feuilleté d'une main diligente, et étudié d'un esprit attentif l'histoire que son père avait célébrée. Mais ce patriote méditatif craignait peut-être de s'abandonner à des développements parfois trop faciles, et pour cela souvent trop abondants et trop diffus sur les grandes actions de notre histoire. Héritier de ce don très rare d'émotion intense qui fit chanter François -Xavier Garneau avant qu'il entreprit de raconter notre passé, il ne voulut prolonger en son œuvre que l'écho qui lui apportait le chant lointain du Voyageur, des Oiseaux blancs, du Papillon et du Vieux Chêne (1). C'est le poète délicat, quoique assez inégal, qu'était François-Xavier Garneau, qui a survécu en son fils, et c'est d'ailleurs, en son père, surtout cet homme-là que le fils a voulu continuer. Il l'a continué, en effet, et il l'a perfectionné, et il l'a dépassé, et la gloire du fils ajoute donc aujourd'hui à celle du père un rayon nouveau qui l'illumine et la fait plus complète.
Cette gloire d'Alfred Garneau ne brille sans doute pas d'un éclat qui soit pur. On peut reprocher au poète de n'être pas toujours assez semblable à lui-même, et de n'enfermer pas en ses vers une somme assez forte de pensées. Il y a aussi parfois dans son œuvre des lourdeurs, des longueurs et des tiédeurs qui font certaines pièces un peu pesantes ou fades. Et des vers comme ceux-ci :
Vos pas en chantant dans mon vol...
Comme vite au jour pâle vont...
sont plutôt durs. Quelques fautes de ponctuation qui ont échap- (1) Ct sent quelques-unes des meilleures pièces de F.-X. Garneau.
pé au correcteur d'épreuves rendent la lecture de certaines strophes un peu difficile et désagréable. Il est probable ausd que l'auteur n'a pas pu donner à quelques-unes de s.s dernières piècts tout le poli qu'il leur souhaitait.
Mais il n'en reste pas moins que l'œuvre devait être recueillie, et publiée, et il faut remercier M. Hector Garneau d'avoir accompli ce devoir. Qu'importe que cette œuvre soit incomplète, inachevée, défectueuse, si parmi tous ces fragments épars qui la composent et que l'on a rassemblés, il s'en trouve que l'on croirait détachés d'un fronton ou d'une frise de marbre grec !
Février 1907.
'ill!1