L'ÉLOQUENCE CANADIENNE
es fêtes nationales que l'on a célébrées à Québec à la fin du mois de juin dernier (1) ont donné quelque actualité à une question intéressante de notre littérature. Jamais peut-être on n'a multiplié les discours avec autant de profusion ; jamais on n'a fait vibrer avec autant d'entrain et de
persévérance la fibre patriotique que nous portons en nous ; si bien qu'il a été de mode pendant huit jours de ne plus guère parkr que de l'éloquence canadienne, et, comme on dit ici, des orateurs de la Saint- Jean- Baptiste.
Disons-le tout de suite : les éloges que l'on a faits des discours prononcés les vingt-trois et vingt quatre juin dernier ont été suffisants, et plutôt hyperboliques. Et, certes, l'on devait s'y attendre. On ne remue pas en vain pendant quarante-huit heures le feu sacré du patriotisme. L'âme canadienne s'exalte facilement au souvenir des choses du passé, en en face de brillants espoirs de l'avenir, et elle sait gré aux orateurs qui évoquent à son regard ces magiques visions. Et donc,- on a décerné à nos orateurs des louanges qu'eussent enviées Lacordaire et Berryer, qui auraient fait pâmer d'aise le vaniteux Cicéron.
Il y a bien eu quelques voix discordantes, une seule même peutêtre, dans ce concert d'éloges ; mais c'était la voix d'une critique plutôt mesquine, qui s'acharne à ne vouloir pas comprendre la pensée des autres, et qui s'év.rtue à dénigrer tout ce qui ne s'accorde pas avec des convictions toutes personnelles.
Nous avouons n'avoir partagé ni l'optimisme des uns, ni le pessimisme des autres. Et comme il arrive souvent qu'il vaut mieux se tenir à une certaine distance des extrêmes, peut-être est-ce dans un juste milieu qu'il faut ici se réfugier. Si nous prenons occasion des derniers discours qu'on nous a faits pour entretenir les lecteurs de la Nouvelle-France de notre éloquence canadienne, on pensera bien que nous ne voulons ici ni rafraîchir les louanges que distribue la presse quotidienne, ni surtout justifier la malveillance dont en certain quartier on a fait preuve.
(1) Le 23 et le 24 juin 1902, à Toceasion de la fête nationale des Canadiens-fran» çais, on a célébré à Québec, par des démonstrations vraiment inoubliables, les noces de diamant de la Société nationale Saint-Jean-Baptiste, et les noces d'or de l'Université Laval,
Nous ne voulons pas même, d'ailleurs, entrer dans l'étude des discours que tout le monde a lus ou entendus. Les orateurs qui les ont prononcés sont trop près de nous pour que nous puissions les apprécier avec toute la liberté qui convient, et nous n'avons pas l'autorité qu'il faudrait pour les bien juger. Rappelons seulement qu'ils ont largement mérité une grande partie des éloges qu'on leur a décernés. Quelquesuns dont les noms sont sur toutes les lèvres se sont particulièrement bien aquittés de leur tâche difficile (1). Leur éloquence s'e st alimentée à deux sources fécondes : notie foi religieuse, et notre f'. rme croyance en la mission providentielle de la race française en Amérique. Aussi leurs discours présentaient-ils un fond d'idées générales, solides et intéressantes, sur lesquelles ils ont appuyé avec force et souvent avec éclat les suggestives observations dont ils nous ont fait part, les vœux qu'ils ont exprimés pour qu'ici se développent dans la paix et avec harmonie toutes nos énergies nationales.
A-t-on remarqué que de tous les genres littéraires cultivés au Canada, l'éloquence est peut-être le plus en vogue ? Les recueils de discours et de conférences sont déjà assez nombreux dans notre bibliothèque canadienne, et il y a quelques semaines encore M. Bdlcrive compilait et éditait chez Brousseau les discours prononcés pendant ces dernières années, en France, par nos hommes publics. Et qui peut dire le nombre incalculable de harangues qui sont débitées annuellement du haut de nos tribunes politiques ? Bref ! pendant que parrri nous ceux qui écrivent sont trop rares, ceux qui parknt en public sont légion. De quoi il ne faut pas trop s'étonner pourtant. La vie politique des peuples modernes, et aussi leur vie religieuse ne vont pas sans beaucoup de discours. Il faut que le prédicateur ne cesse d'enseigner le dogme et la morale ; il faut que le ministre publie sans relâche h s bienfaits de son gouvernement ; il faut que le député s'escrime à justifkr Ls actes de sa vie publique, et que sans se lasser il attaque ou approuve le ministère ; il faut que l'avocat défende son client, et fasse respecter la justice. Et tout cela fait bien des thèmes sur quoi la rhétorique brode ses plus graves dessins ou ses plus capricieuses fantaisies.
Au reste, personne n'ignore combien le Canadien se plaît à parler lui-même, et qu'il lui est infiniment agréable d'entendre discourir les autres. Et ceci est une qualité, disons une habitude de race. Quoi qu'on en dise, et quoi qu'il paraisce quelquefois, nous sommes bien restés français ; français nous sommes par le cœur sans doute, mais aussi par le sang, et donc par le tempérament, et par tout cet ensemble d'aptitudes qui caractérisent chaque peuple. Or, le Français, on le sait bien, aime à dire tout haut ce qu'il pense. Il a même dans les veines du sang romain et aussi quelques gouttes de sang hellénique, et il ne se déplaît pas dans les bruyantes assemblées du forum et du pnyx.
(1) Nous devons ici mentionner les noms de Mgr L.-A. Paquet, professeur à la Faculté de théologie de l'Université Laval, et de M. Thomas Chapais, président général de la Société Saint-Jean-Baptiste. Après la messe qui fut dite, le 23 juin, sur la terrasse Dufferin, par Mgr Bégin, archevêque de Québec, entouré de S. E. Mgr Falconio, délégué apostolique, et de quinze autres archevêques et évêques du Canada, Mgr Paquet fit à la foule, en plein air, un discours sur la Vocation de la Race française en Amérique. Le soir du même jour, à la fin du banquet de la salle Jacques-Cartier, M. Chapais répondit au toast traditionnel, le Jour que nous célébrons.
l'éloquence canadienne
Est-il dont étonnant que le Canadien soit lui aussi un peu bavard ? Oh ! sans doute il y a loin de Québec à Paris ou à Rome ; il y a aussi tout un monde entre le Saint-Laurent et l'Illissus ; l'Acropole et le rocher de Stadaconé se dressent dans une lumière et sous un ciel bien différents. Et aussi notre éloquence se joue, et se déroule, et s'étale, et s'élève avec moins de grâce et d'harmonie, avec moins de souplesse et d'agilité que celle de Lysias et de Crassus, de Montalembert et deMun. La faute en est à des causes multiples dont nous ne sommes pas toujours les maîtres, et que tout le monde devine, et qu'il serait trop long d'étudier dans cette causerie qui doit être courte ; mais tout de même est-il intéressant de constater combien et jusqu'à quel point nous avons conservé ce tempérament si propre à l'éloquence que nos pères ont ici apporté.
C'est même, pensons-nous, un problème de savoir quel genre littéraire fut ici cultivé le premier : l'éloquence ou la poésie ? On a dit sans doute que l'homme chanta d'abord et qu'il parla ensuite. Et ceci signifie qu'en littérature la poésie vient toujours avant la prose. Mais si ce principe est généralement applicable à la littérature des peuples anciens où la vie intellectuelle, où les facultés littéraires ne se sont que par degré et lentement épanouies, et où la littérature a dû suivre de* phases successives et correspondant à divers états de civilisation, le peut-il bien être à la littérature de ces peuples colons qui se sont créé, à une époque de civilisation très avancée, une patrie nouvelle ? Il pourrait se faire, et il arrive en effet que des lois toutes différentes président aux origines et aux pogrès des littératures anciennes et des littératures coloniales modernes. Et le Canadien, en particulier, pourrait bien avoir parlé avant d'avoir chanté.
Sans compter le sermon qui depuis nos origines est ici un genre permanent, et qu'appelle l'organisation de notre vie religieuse, le discours politique et certainement une des premières formes qu'ait revêtues notre pensée littéraire.
Ce n'est que quelques années après la conquête, à la fin du XVIIIe siècle, que cette pensée s'est éveillée, et a pris soin de s'exprimer par des œuvres. Or, en 1791, l'Angleterre dotait notre pays d'un gouvernement constitutionnel ; le peuple canadien envoyait au parlement ses premiers députés ; c'est donc à cette date que s'ouvre la liste de nos orateurs politiques, et que commence l'histoire de notre éloquence. Panet et Bédard, nos premiers députés influents, sont tout à fait contemporains de ce Joseph Quesnel, né gai rimeur, dont en 1790 on jouait à Montréal le Colas et Colinette, et que l'on voit inscrit parmi nos poètes canadiens dans le Répertoire national. Mais Joseph Quesnel était un Français de France, et sans doute qu'il faut pour trouver les origines de la vraie poésie canadienne descendre encore de quelques années, et joindre peut-être ce Mermet, venu de France lui aussi, en 1813, mais qui chanta notre vie nationale, la Victoire de Chateauguay et Chambly, et qui semble avoir créé au pays la poésie patriotique.
Je ne sache pas qu'il soit resté beaucoup de fragments des discours qui furent prononcés pendant la première période si agitée pourtant de notre vie parlementaire, je veux dire de 1791 jusqu'à 1840, époque où fut modifiée notre constitution.
C'est le sort commun à tous les premiers orateurs politiques dont s'honore un pays, que leurs œuvres, dont ils n'eurent eux-mêmes aucun souci, disparaissent et que leur nom seul, et aussi leur exemple de courage civique soient pieusement gardés par la postérité. Leur parole frappe l'oreille des contemporains, elle émeut ks âmes, elle exerce une influence considérable et souvent capitale et essentielle, mais l'on n'a pas le soin de recueillir ces sons, de fixer cette parole, et bientôt il ne reste plus du citoyen orateur que l'œuvre politique et sociale qu'il a accomplie. Et si cela suffît pour que la vie d'une nation se développe et que les progrès se réalisent, cela constitue une lacune regrettable dans l'histoire des lettres humaines.
Et il est remarquable que cette lacune soit constatée à l'origine de presque toutes les littératures.
Toute histoire de l'éloquence commence par une série de noms d'orateurs dont les œuvres sont perdues. Et elle atteste ainsi à la fois la force et la fragilité de ce verbe humain, qui fait immortels des hommes dont la voix, devenue sans écho, fut pourtant l'organe et comme le puissant instrument de leur activité patriotique. La Grèce n'a plus rien des harangues de Thémistocle et d'Aristide, ni même de celles de Périclès ; Rome ne peut guère citer que les noms de ses premiers tribuns, et ceux-ci ont laissé à la patrie mieux que leurs œuvres oratoires, une plus grande liberté.
Trouvera-t-on étrange que nous rapprochions de la majesté de ces souvenirs antiques, la mémoire de nos premiers orateurs populaires ? La chose pourtant n'est pas si bizarre qu'on le pourrait penser. Bédard, Panet, Taschercau, Papineau, Neilson furent dans des temps plus rapprochés, et sur une scène moins retentissante, des orateurs habiles, vigoureux et hardis qui firent pour leur pays ce que d'autres, à Athènes ou à Rome, ont fait pour le leur.
Ils ont été les intrépides défenseurs de nos droits méconnus, ils ont revendiqué pour le Canada français les libertés que garantissait l'acte de cession, mais que la diplomatie anglaise tardait tant à nous accorder. Leur éloquence sans doute a été rude, brève, bien positive, sans apprêt. Par quoi, d'ailleurs, elle dut ressembler beaucoup à celle que l'on entendit au forum pendant les premières années de la république romaine. Les parlementaires du régime de 1791 ont vécu à une époque où il était particulièrement difficile de se livrer à ces études longues et pénibles qui sont la condition préalable des œuvres littéraires. Séparés de la France depuis de longues années par la fortune des armes, privés de tout commerce avec elle pendant les guerres de la révolution et de l'empire, et absorbés par des luttes de plus en plus opiniâtres, comment auraient-ils pu alimenter leur vie d'étude et développer dans le sens de l'art ces énergies intellectuelles dont ils ont donné des preuves si manifestes ? Ne demandons donc pas à ces orateurs de la première heure ces artifices du langage, ces ressources de pensée et d'expression qu'on ne peut obtenir que par une longue et sérieuse culture.
! La vertu du citoyen supplée d'ailleurs chez eux aux procédés artificiels de la rhétorique. Ils se soucièrent peu de polir des phrases, et de balancer des périodes ; Us ûreat mieux ou somme, puisque c'est à