‹ Essais sur la litterature canadienne. --Chapitre 16 sur 21 · ÉLOQUENCE CANADIENNE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE CANADIENNE

eux que nous devons d'avoir conquis pied à pied l'influence qui nous revient aujourd'hui, et arraché lambeaux par lambeaux les libertés politiques dont nous jouissons. Peu importe que toutes ces victoires soient ou non le prix de phrases harmonieuses et cadencées I « La véritable éloquence se moque de l'éloquence », écrivait Pascal ; et il pourrait bien se faire que nos premiers tribuns, qui firent trembler et fléchir leurs adversaires, fussent de véritables orateurs.

Ces temps héroïques de notre vie parlementaire sont déjà assez éloignés de nous. Et l'éloquence canadienne n'a cessé depuis de s'exprimer par des voix de plus en plus nombreuses. Les journaux officiels conservent aujourd'hui avec un soin jaloux la prose de nos députés ; la presse renvoie aux quatre coins du pays l'écho des discours religieux, académiques et patriotiques que l'on croit avoir quelque valeur ; et certes, ce ne sont pas les documents qui manqueront à celui qui voudra faire l'histoire de notre éloquence contemporaine.

Et la comparaison serait sans doute intéressante à établir, si elle le pouvait être, entre nos discours d'aujourd'hui et ceux d'il y a cent ans.

Incontestablement, des progrès véritables ont été réalisés. L'éloquence modeste et austère des premiers orateurs a fait place à un art plus soigné. Grâce aux nombreux collèges qui depuis plus de cinquante ans ont été multipliés dans la province française de Québec, la culture classique est plus répandue parmi nous, la rhétorique a livré ses secrets à un plus grand nombre de nos compatriotes, et notre éloquence s'est haussée de plusieurs degrés.

Nous ne croyons pas, certes, qu'elle ait atteint ses plus hauts sommets. Il est possible d'entrevoir une perfection plus grande que celle que nous lui connaissons ; la marge laissée encore au progrès est bien propre à stimuler les plus louables ambitions. Au reste, il ne faut pas s'étonner, ni s'impatienter, ni surtout maugréer si nous ne présentons pas à l'admiration du monde un groupe d'orateurs aussi nombreux et aussi éloquent que ceux d'autres pays plus vieux que le nôtre et mieux pourvus de tous les moyens de former le goût. Il est plus convenable de rendre justice aux laborieux efforts de ceux qui travaillent, et d'attendre que peu à peu notre éloquence canadienne se débarrasse de certains défauts dans lesquels elle paraît s'attarder. Ne demandons pas à une province qui ne compte pas deux millions de Canadiens français, des hommes éminents aussi nombreux que l'on en pourrait trouver dans un pays de trente millions ; n'exigeons pas même de nos compatriotes instruits une culture aussi parfaite que celle qu'ont reçue en France la plupart des hommes publics dont nous lisons des discours, et n'allons pas crier haro sur nos éducateurs, parce que les collèges qu'ils dirigent ne sont pas des Facultés d'enseignement supérieur. Quand on est né dans un pays comme le nôtre, ou quand on y émigré; quand on vit dans une colonie où les ressources sont si peu développées, et où les questions économiques absorbent la plus grande part de l'activité politique et sociale, il faut savoir être patient, et se résigner à attendre.

Que si nous écrivons ces choses, ce n'est pas, certes, que nous ne veuillons hâter le plus possible le progrès de notre cullture littéraire. Le temps est venu même où cette question de l'enseignement classique

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et de l'enseignement supérieur doit entrer dans une phase nouvelle ; et nul doute que l'éloquence canadienne bénéficiera de tous les avantages nouveaux que l'on se propose d'offrir bientôt à ceux qui étudient. Nous sommes persuadés qu'une formation plus complète et plus sûrement dirigée fera disparaître cet excès de rhétorique dont souffre surtout notre éloquence. Chose curieuse, c'est de la rhétorique, nous voulons dire de la rhétorique artificielle, fade et solennelle, qu'elle paraît en effet souffrir. Ce qui manque trop souvent à nos orateurs, et nous parlons ici d'un certain nombre et assez grand hors duquel chacun est 1 bre de se placer, c'est cette forte simplicité que l'on aime tant retrouver dans le discours. On dirait parfois, à l'entendre, que l'âme canadienne a perdu ce sens de la mesure qui est si propre à l'esprit français, et qu'elle s'est faite espagnole ou italienne. Ou encore, il semble que nous avons conservé ici et trop développé ce goût littéraire qui en France même prévalait à l'époque où Lamartine déroulait du haut de la tribune de si sonore périodes. Notre éloquence, celle surtout que l'on entend dans les grandes circonstances de notre vie publique, est peut-être trop gourmée et trop pompeuse. La forme qu'elle revêt et le ton avec lequel on s'adresse à l'auditoire manquent trop souvent peut-être de ce naturel séduisant, de cette spontanéité apparente qui intéressent, captivent et ne fatiguent jamais. Rien ne lasse plus vite que les phrases touffues et emphatiques.

Avouons encore que la rhétorique, celle qui est factice, exerce souvent sa néfaste influence sur le fond même dont vit notre éloquence. Cette rhétorique apprend à développer surtout les idées générales, et, il faut le dire, banales, qui sont le thème trop habituel des amplifications faites en clause. Or, précisément le lieu commun est peut-être le répertoire trop exploité où vont s'approvisionner les orateurs dont nous parlons. Et nous entendons ici le lieu commun dans le sens péjoratif qu'on lui prête souvent. Sans doute nous ne parlons et n'écrivons guère que pour répéter ce qui a été dit avant nous ; mais encore y a-t-il une certaine manière de féconder le lieu commun, de le faire sien et nouveau que l'on pourrait ici davantage pratiquer. Notre histoire, par exemple, est une mine où puisent largement nos orateurs patriotes. C'est une épopée, et chacun à l'envi s'avise de le redire à son tour et sur tous les tons, sans peut-être suffisamment dégager de ce sujet des considérations originales. Non pas certes qu'il faille blâmer ceux qui demandent à notre histoire les leçons de l'heure présente ; il ne faut jamais renoncer au patrimoine sacré des gloires ou des souffrances du passé, ni sacrifier quoi que ce soit de ce qui fut notre vie nationale. Mais encore pourrait-on sans doute renouveler ce thème en le pénétrant d'idées plus personnelles.

Que si la rhétorique est le mal dont souffre notre éloquence, la cause en est probablement, et nous le pensons du moins, dans les méthodes mêmes de notre enseignement littéraire. Nos exercices de rhétorique sont trop exclusivement oratoires, et enferment trop étroitement l'élève dans le cercle banal du lieu commun, patriotique ou religieux. Sous le prétexte que l'élève ne peut encore manier que des idées très générales, on ne l'applique guère qu'à des sujets où l'imagination, bien plutôt que l'esprit scientifique et la réflexion, se donne libre car-

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