DES PROGRÈS DU JOURNALISME CANADIEN-FRANÇAIS
rôfl§£) os deux quotidiens québécois viennent de faire toilette neuve* ke. Soleil étrenne aujourd'hui sa parure, et tout l[V&mrï naturellement donc se pose à l'esprit des lecteurs la question ■lOM\ ^es développements, transformations et progrès de notre i MSssrwù journalisme canadien -français. Qu'on nous permette aujourd'hui de causer un peu rapidement de ce grave sujet.
Il est incontestable que le journalisme canadien a réalisé depuis la fin du dix-huitième siècle, où il naquit, les plus considérables progrès matériels. Nos machines d'imprimerie sont aujourd'hui si perfectionnées que leur mécanisme savant, compliqué, intelligent, fait apparaître comme des enfantillages de l'industrie ces instruments très primitifs et si misérables dont se servaient Brown et Gilmore pour imprimer, en 1764, notre premier journal, la Gazette de Québec. Comme la pensée des rédacteurs est prompte aujourd'hui à prendre sa forme définitive, et à se fixer sur le papier, et comme elle va dans une course effrénée vers la curiosité avide du lecteur ! Québec est extrêmement mieux outillé qu'il ne l'était il y a cent, cinquante, et même dix ans, et l'on sait que Montréal rivalise, pour la perfection de ces presses, avec les grandes capitales du journalisme américain.
Il y a donc progrès dans l'art d'imprimer ce qu'on appelait au commencement du siècle dernier nos « papiers-nouvelles », et les journaux à vingt-quatre, trente-six et quarante-huit pages, qui sortent des ateliers de la Presse et de la Patrie, le prouvent avec une indéniable et trop durable persistance. Il faut pour publier de si volumineux quotidiens, outre l'esprit barnumesque de la direction, tout le secours du machinisme le plus moderne.
Et c'est justement grâce à la grande facilité et rapidité du travail d'impression, que notre journalisme est devenu beaucoup plus abondant et copieux qu'il ne l'était autrefois.
Mais l'on va si loin en ce sens qu'il semble que l'on pense, en certains bureaux de direction, que le progrès du journal est en raison directe du nombre de pages qu'il emporte chaque jour dans la circulation. Ce qui est certain, c'est que les fondateurs du journalisme canadienfrançais ne concevaient guère un journal aux fascicules épais comme ceux que publient les propriétaires des quotidiens de Montréal. Nos
premiers journaux ne dépassaient pas quatre pages, et encore était-ce les formats in-quarto et in-octavo qu'avaient adaptés le Canadien, en 1806, et le Courrier de Québec, en 1807 ; lesquels sont, en réalité, les aînés de nos journaux politiques publiés en langue française.
Aujourd'hui, on se livre avec une sorte d'intempérance à l'œuvre de l'agrandissement des journaux. Sans trop calculer les forces intellectuelles dont on dispose, on augmente, on multiplie le nombre des pages à couvrir, et ce sont des liasses de papier que chaque samedi l'on envoie par bottes jusqu'aux extrémités du pays, et au delà de nos frontières. Nous ne croyons pourtant pas que ceci même, le fait brutal d'établir un record quant au nombre des pages imprimées, puisse constituer, comme l'insinuait il y a quelques mois le directeur d'un grand journal de Montréal, un véritable progrès. N'est-il pas constant, d'ailleurs, que très souvent ce sont précisément ces numéros touffus et échevelés du samedi qui sont les plus vides, ou qui enferment le moins de matières originales à lire. On y trouve surtout beaucoup d'annonces et beaucoup d'images, et s'ils se remplissent d'une certaine littérature, c'est aux dépens, le plus souvent, des revues et journaux français ; et ces articles pris ici et là, sans aucun respect de la propriété littéraire, n'ajoutent rien, évidemment, à la gloire de notre journalisme national.
Certes, ces journaux du samedi sont un objet de curiosité pour les Européens qui visitent notre pays. Les touristes de France les envoient à leurs familles et à leurs amis comme de parfaits échantillons de l'extravagance américaine, et des exemplaires certains d'un journalisme mal équilibré. Au surplus, rien ne déconcerte autant le Français économe qu'un tel abus et gaspillage de papier ! Il oublie sans doute les sommes énormes que Ls propriétaires de ces journaux peuvent prélever sur l'avidité naïve de leurs concitoyens.
Québec n'est pas encore rendu à ces excès d'un journalisme commercial, où la question d'argent semble primer toutes les autres, et nous espérons qu'il s'en tkndra longtemps encore éloigné. Notre journalisme québécois est plus sobre en ses manières que le montréalais, et c'est aéjà pour lui une grande supériorité sur l'autre. Surtout il n'étale pas autant les couleurs criardes et les impudentes réclames.
Nous savons bien que Ls journaux ne sont pas des revues littéraires, qu'ils doivent sacrifier beaucoup aux exigences du commerce et de la concurrence industrielle. La réclame, par exemple, est devenue, un agent nécessaire de publicité, et il importe qu'elle soit bien faite, active et un peu bruyante, et c'est par le journal qu'elle peut atteindre le plus grand nombre de lecteurs. Mais encore doit-il y avoir quelques limites à ce besoin de réclame, et doit-on observer quelque décence dans la façon dont on offre son ours et sa marchandise. Or, non seulement les annonces, que jadis on parquait dans des colonnes spéciales, se sont aujourd'hui un peu partout faufilées et introduites à travers les pages du journal ; non seulément elles se haussent jusqu'au titre qu'elles menacent d'étreindre, d'étouffer, et de supplanter, non seulement elles semblent vouloir prendre le pas sur les articles de rédaction, jusqu'à les couper et morceler par l'encombrant étalage de leurs grosses lettres, et par le procédé d'une mise en page qui paraît être plutôt l'effet d'un art algonquin, mais encore voici qu'à Montréal elles veulent par d 'autres