MADELEINE
ontréal est la capitale du féminisme au Canada. C'est là que se fixent le plus volontiers, et qu'aiguisent chaque semaine leurs pluims les femmes écrivains, les femmes apôtres des droits de leur sexe ; et c'est donc de là surtout que rayonne leur influence, et que s'échappe tour à tour, le fleuve ou le ruisseau de leur éloquence. Cette ville du commerce et des plus masculines agitations, est aussi le centre des moins « viriles » entreprises ; elle attire vers elle les âmes les plus sensibles, et ks plus sensitives ; dans le mouvement colossal de ses affaires elle fait tourbillonner toutes espèces de têtes, et toutes sortes d'esprits. Si elle n'est pas toujours la patrie natale et la mère des cousines qui y écrivent kurs chroniques, elle sait du moins ks app.l r, ks faire venir, leur donner une généreuse hospitalité ; et cette ville des puissantes compagnies financières fait donc aussi le trust des femmes qui ont du talent littéraire, et qui y vont chercher du pain, quelques idées, beaucoup d'assurance, et quelquefois un mari.
Françoise, Madeleine, Colombine, Gaétane sont les plus connues des journalistes en robes qui ont causé ou qui causent encore dans les revues et dans les quotidiens à vingt-quatre pages, dans les journaux forts en herbe de Montréal. Nous ne voulons pas aujourd'hui parler d'elles toutes : ce serait assurément un trop vaste sujet, et pour le traiter suffisamment il nous faudrait — de quoi nous sommes privé — une agilité verbale dont le monopole n'est pas à Québec. Nous choisirons donc parmi elles, non pas la plus active, qui est probablement Françoise, mais une des plus agréables à lire, et qu'un récent hymne n'a pu arracher à sa table de travail : nous voulons dire la très bonne Madeleine.
Madeleine fait chaque semaine son bout de prose dans la Patrie, et, si nous sommes bien informé, elle n'est pas étrangère à cette Myrto qui règne au Nationaliste. Elle rédige, au fur et à mesure que se présente l'occasion et selon que le lui dicte l'inspiration du moment, son article, et il lui est arrivé un jour, il y a de cela deux ans déjà, de réunir en un volume ses Nouvelles et ses Chroniques, et d'en composer son Premier Péché.
Premier Péché ! Le titre est bien un peu risqué, et sonne mal à l'oreille des prudes dont nous sommes. Faillait-il donc tant compter sur l'humaine curiosité pour éveiller l'attention du lecteur et gagner au livre des sympathies ? Certes, Madeleine n'avait pas besoin de mettre sur sa prose ce vocable pour la faire circuler ; nous nous étonnons qu'elle s'en soit servi, et elle voudra bien nous pardonner notre ingénuité. Assurément, et bien que nous ne soyons pas jésuite, nous sommes autant que le Père Louis Lalande — qui a écrit pour ce Premier Péché un mot de préface — pitoyable à Madeleine ; mais, dussions-nous paraître sortir de Port -Royal, nous lui reprocherons le titre dont elle a marqué son livre ; et au lieu que l'excellent jésuite termine ainsi sa bénigne remontrance : « Allez en paix, et recommencez bientôt », nous oserions dire, avec onction, à l'auteur du Premier Péché : « Allez en paix I oh ! oui, Madeleine, goûtez la très bonne, la très douce paix qu'en votre âme si tendre vous souhaitez aux autres ; recommencez même si vous le voulez, mais, de grâce, sur le carton vert qui couvre et enveloppe vos pensées, effacez avec des larmes la trace rutilante de ce « premier péché ».
D'ailleurs, sous ce carton vert et sous ce titre rouge il y a tout ce qu'il faut pour intéresser ceux qui lisent et que ne découragera pas le texte trop fin de ces articles et de ces chroniques. Il y a là, en effet, les choses les plus variées, les plus diverses, les plus graves, les plus légères, les plus utiles, les plus indifférentes, les plus mêlées qui se puissent rencontrer. Un tel livre échappe à toute définition. C'est un recueil : et vous savez tout ce qu'on l'on peut mettre en un recueil. C'est une série interminable de petits articles que d'une main toute féminine et fort délicate l'auteur a égrenés tout le long de cent soixantedeux pages ; qui se suivent sans qu'ils s'appellent, et donc sans qu'on sache pourquoi ; qui se dispersent comme en se jouant et avec grande aisance à travers tout ce volume, mais qui disparaissent, quelques-uns du moins, dès qu'on les touche, et qui fuient dès qu'on les aperçoit : bluettes légères, brillantes ou ternes; souvent gracieuses, pleines de larmes ou de sourires ; bulles éphémères qui réflètent d'ordinaire les plus chatoyantes couleurs, mais dont quelques-unes, dont plusieurs se fondent trop tôt ou crèvent trop vite sous le regard.
Si du moins une table nous permettait de noter au crayon et de retrouver facilement telle fantaisie, tel petit conte, ou tel récit que l'on voudrait relire ! Mais de table des matières Madeleine n'a pas eu cure. 0 les livres sans table ! ô les auteurs qui ne font pas de table !
Peut-être Madeleine a-t-elle eu peur de dress.r elL -même la longue liste de tant de choses si courtes, et de faire ainsi mieux saisir au lecteur toute la variété incohérente de son œuvre. Il lui était sans doute agréable de réunir les petits articles que chaque semaine elle écrit pour le journal, de recueillir avec soin Ls fragments épars de sa pensée, toutes ces miettes qu'elle laisse si généreusement tomber de sa table de chroniqueuse ; mais à cela il y a aussi des inconvénients, puisque parmi les choses que nous écrivons pour le journal ou pour la revue, il y en a beaucoup qu'il ne faut pas déplacer de ce cadre qui leur était tout d'abord destiné et qui seul leur convient. Et Madeleine nous permettra bien de lui dire qu'elle aurait pu faire un choix plus rigoureux parmi les
PREMIER PÉCHÉ
nouvelles et chroniques du Premier Péché; qu'elle a attaché à de certaines miettes trop d'importance, et que plus d'un fragment aurait dû rester dans la première corbeille. Il y a certaines choses, certains articles qui sont bien à leur place, et qui nous intéressent dans ces feuilles quotidiennes que chaque soir emporte dans l'oubli : chroniques ou causeries très agréables qui amusent un moment les lectrices oisives. Mais ces choses fragiles ne supportent pas qu'on les assemble, qu'on les groupes, qu'on en fasse des volumes. Feuilles volantes, elles avaient leur grâce légère et ailée ; reliées ou brochées, elles prennent des allures qui ne leur conviennent plus, elles ont des prétentions que ne soutient plus leur valeur.
Au reste, n'y a-t-il pas dans le livre de Madeleine assez de bons, de très satisfaisants articles pour que l'esprit et le cœur de la chroniqueuse s'y découvrent tout entiers ? Car, il est temps de le dire, et de le proclamer, il y a beaucoup d'esprit, il y a surtout beaucoup de cœur dans ce livre ; et Madeleine y laisse paraître tour à tour, et avec une grâce variable et inégale, ses instincts de moraliste, sa tendresse et sa pitié de femme, sa foi patriotique, ses enthousiasmes de touriste, et son imagination de poète qui aime la nature.
Madeleine est moraliste, et, nous l'osons répéter, elle l'est par instinct. Elle est moraliste parce qu'elle est femme, c'est-à-dire parce qu'elle est née pour entretenir en l'humaine société les vertus de respect et de dignité, et parce que encore, étant femme, elle est aussi, et au meilleur sens des mots, spiritualiste et chrétienne. Non pas, certes, que Madeleine soit moraliste à la façon des professeurs de philosophie qui énoncent beaucoup de principes et qui remuent beaucoup de théories. La morale de Madeleine est une morale toute pratique, une morale en action, qui se dégage sans doute, et tout d'abord, de sa vie personnelle, mais que l'on peut déduire aussi, — et c'est cela seulement que nous voulons ici faire, — de ses nouvelles et chroniques, de ses récits et de ses tableaux.
Et parce que la morale, pour être saine et efficace, doit reposer sur une juste conception de la vie, Madeleine s'applique et s'acharne, et s'évertue à démontrer, à prouver, à crier sur les toits que la vie n'est pas un vain jeu, ni un frivole amusement, mais bien plutôt qu'elle est un devoir, et que ceux-là seuls sont dignes de la vie qui comprennent et qui pratiquent ce devoir.
Or, tout devoir suppose et exige le travail, et ne s'explique et ne se réalise que par lui. La loi du travail, telle est donc la loi de la vie. Cette loi fut gravée par Dieu dans toutes les consciences humaines, mais on sait comme il importe que l'homme la rappelle souvent à l'homme; elle fut imposée une conséquence et un châtiment du péché, mais on sait encore qu'elle doit être acceptée avec empressement et comme la plus sûre sauvegarde de la vertu. Et c'est parce que l'homme ou la femme oublient trop souvent, dans certaines classes bourgeoises et de notre société canadienne, cette loi du travail, et c'est parce que, sans cette loi observée et amoureusement pratiquée, il est impossible de mettre dans la vie des joies saines et dans les foyers des bonheurs constants, que Madeleine prêche à ses lectrices, à ses amies, à se «^anciennes camarades de couvent l'obligation et le devoir de travailler.
Oui, la femme elle-même doit travailler. Et quand surtout elle est placée sans soutien et sans secours au milieu du monde, et ne peut compter que sur son activité personnelle, elle doit avec courage se frayer à elle même sa route dans la vie, et condamner ses meilleures énergies à l'inéluctable loi du travail. Au fond qu'y a-t-il de plus noble, et de plus louable? Et la femme travailleuse que l'on rencontre dans tous les domaines de l'action, dès lors qu'on l'y trouve appliqué à gagner le pain qui alimente sa vie, et à se dépenser pour le plus grand bien de ses semblables, cette femme n'est-elle pas digne de tous les hommages et de tous les respects^? Et si cette femme, au lieu de prendre l'aiguille ou de pédaler sur le métier à tisser, se sert de la plume pour écrire à ses sœurs, dans le journal ou la revue, de sages conseils, et répandre par ce moyen une salutaire influence, quel blâme lui peut-on adresser? Et lui faut-il vraiment jeter toujours au visage ce bas-bleu que très maladroitement on lui a quelquefois lancé ? Et dès lors que cette femme ne sacrifie pas à ce ministère de la plume ses devoirs plus graves et primordiaux de fille, d'épouse ou de mère, et dès lors aussi que l'on me laisse la permission de critiquer sa prose, et de lui déclarer franchement, tout comme à un auteur masculin, qu'elle m'ennuie ou qu'elle m'intéresse, que sa tête est vide ou bien meublée, qu'elle écrit mal ou bien, qu'elle met trop peu de choses dans ses phrases ou qu'elle les y place de trop gauche façon, que voulez-vous que je lui dise, et que désire-t-on que je lui reproche encore ? Le féminisme ainsi entendu est-il donc si condamnable ? Et le peut-on absolument condamner quand on sait, par exemple, pourquoi Madeleine a écrit, et comment et en quelle manière il lui est souvent arrivé d'écrire ?
La femme doit travaille r. Lisez plutôt, pour vous en convaincre, ce petit chapitre que Madeleine a justement intitulé Morte- Vivante (1). Comme elle est à plaindre cette femme qui vit, oisive et dégoûtée, dans cette maison somptueuse, dans ce boudoir parfumé, dans ce nid à rêves où s'étiole, sans joie et sans amour, une existence inutile ! « Et comme l'on comprend bien, conclut Madeleine, devant ces ruines vivantes, que le travail est nécessaire : il indique des devoirs, il fortifie les sentiments, il vivifie l'intell gence, donne la force à l'âme ; et au cœur il dicte le moyen de jouir du bonheur que l'on donne aux autres ».
Le travail est nécessaire, et il est honorable : et rien ne le prouve encore avec plus d'énergique assurance que cette harangue qui a pour titre les Vaillantes et les Lâches (2). Avec quel dédain Madeleine regarde du coin de l'œil des deux jolies péronnelles qui viennent de lui apprendre avec de petits airs scandalisés que Marie X « gagne sa vie », et qu'elle est reçue tout de même dans la meilleure société de Québec ! Lisez plutôt ces phrases où l'apôtre féministe se montre à découvert, et avec quelque satisfaite complaisance :
t D'où venez-vous donc, vous qui ne savez pas encore qu'un préjugé sot et ridicule a été banni de chez nous, et que nous sommes loin du temps où une femme ne
(1) Morte- Vivante, p. 50.
(2) Les Vaillantes et les Lâches, p. 40.
PREMIER PÉCHÉ
pouvait sans déchoir, demander au travail le pain libre : celui sur lequel ne pèse aucun impôt, celui de l'indépendance, pétri de nos mains, arrosé de nos sueurs souvent, mais toujours si bon, si réconfortant ?...
» Gagner sa vie ! ! ! Mais, est-il titre plus glorieux que cette noblesse acquise par notre intelligence, notre force, notre courage ?... Ayez le courage, (ô femmes) de renier les derniers préjugés ; voyez dans la vaillante qui lutte pour la vie une sœur plus digne que vous, puisqu'elle a eu le sublime courage de descendre dans l'arène où se livre la lutte journalière et d'y combattre jusqu'à la victoire.
» Certes, elles sont heureuses, celles que l'existence gâte assez pour leur épargner les horreurs de la lutte : qu'elles savourent leur bonheur, sans insulter au sort d' autrui ».
Et Madeleine, qui est aussi éloquente que Tiberius Gracchus quand il prêche la révolution économique et sociale, exprime tout son mépris pour la sotte vaniteuse, et toute son exaspération, dans cette formule plébéienne qui est son dernier mot : de la bêtise, délivrez-nous !
Que si Madeleine proclame si hardiment la loi du travail, ce n'est pas, d'ailleurs, qu'elle le veuille faire servir, ce travail, à des fins égoïstes et toutes personnelles. Il est rare que chez les femmes les idées ne se tournent pas très vite en sentiments, et il est plus rare que la femme, qui est une créature de dévouement, ne songe qu'à elle-même. C'est donc d'un très beau mouvement du cœur que procède le discours de Madeleine ; et celle-ci estime que si la vie est un devoir, que si la vie doit être purifiée et agrandie par le travail, elle est aussi et surtout le devoir de se donner à autrui, elle est la très grave obligation de se dépenser pour les autres.
Et parce que, de toutes les formes de l'égoïsme, le célibat, quand il n'est pas une vocation sainte ou une nécessité, est une des plus odieuses, et parce que de tous les égoïstes ce sont les vieux garçons qui sont les plus méprisables, Madeleine s'attaque avec âpreté à cette classe de gens contre laquelle s'emportaient déjà les empereurs romains ; elle leur reproche d'avoir fermé leur porte et leur cœur aux généreuses affections, de s'isoler dans leur foyer ; elle décrit avec une fine moquerie la solitude de leur cinquante ans, leurs rêves évanouis, leur vie stérile, et leur cœur sans joie. Ce sont des vies manquées que ces vies incomplètes, et ce sont des vies qui se terminent dans les désenchantements que prépare et qu'entraîne le culte exclusif de soi-même.
«Vous qui avez fui le bonheur, sa vision vous poursuivra toujours de son éternel reproche, ce sera la funeste hantise de vos soirées désertes, de vos nuits sans sommeil. Nous, qui ne savons pas toujours vous donner la joie — nous vous refusons le droit d'être heureux sans nous ! C'est la vengeance de vos ironies, de vos dédains, de vos délaissements, de vos craintes !...
«Vous voyant seuls, on vous laisse seuls... votre égoïsme est puni par d'autres égoïsmes : tout est manqué dans vos vies, même vos plus sublimes charités (1) ».
Si vraiment il reste encore, dans le monde, des garçons qui sont vieux, et s'il s'en prépare quelques autces qui le deviendront, c'est qu'ils n'ont pas lu, et c'est que tous ne lisent pas cette page qu'Auguste eût fait afficher au forum, ou accroché à l'éperon des rostres de la tribune aux harangues.
Madeleine est dure pour les hommes inutiles, incomplets, pour
(1) Vies manquées, p. 109-112.
les égoïstes : que sera-t-dle, et que pourra-t-elle bien écrire po r et contre les méchants? Q 'est-ce donc qui peut toucher le cœur des méchants, et le convertir ? Madeleine, qui a plus d'un grain de psychologie, le sait à mtrveille, et elle raconte l'histoire la plus navrante, l'allégorie la plus attendrissante qui se puisse lire, et qui est bien une des meilleures pages de son livre. Voyez vous-mêmes cette Fantaisie sur le thème Moinerie (1), et vous sentirez comme c'est mal d'être cruel et vous le comprendrez, et vous haïrez ce vice, et vous détesterez ces moineaux qui, un matin d'automne, dans le jardin planté d'arbres canadiens, ont détruit sur la branche du poirier le nid des fauvettes. Mais entendez seulement comme maman fauvette, toute meurtrie et déjà mourante, explique à l'enfant que chaque jour revenait visiter le nid rempli d'oiseaux, la mort de ses tout pttits.
t Ah 1 c'est que tu ne sais pas, toi, petite, qu'il y a des êtres méchants, mais tu l'apprendras plus tard. Il y a des êtres à qui le sourire déplaît, et qui ne peuvent souffrir la joie — il y a des oiseaux traîtres, comme il y a des hommes fourbes. Jadis, au Canada, nos mères grands le racontent, les oiseaux vivaient bien heureux, tous s'aimaient et se protégeaient ; c'était l'âge d'or. Mais voilà qu'un homme qui devait être l'ennemi de la gent ailée fit venir de bien loin toute une troupe de barbares, et la lança contre nous. Cela s'appelait des moineaux ; le nom est doux, mais l'oiseau est cruel et méchant. Depuis cette heure néfaste, il y a guerre chez nous, et si les nids ne sont pas barricadés, le vilain y pénètre, prend tout et tue. Il ne m'a même pas laissé les cadavres de mes petit... N'est-ce pas horrible, cela ? fit la pauvrette dont la voix se faisait plus saccadée, plus mourante... Le moineau est un diplomate, sa robuste constitution lui permet d'affronter vos neiges, alors que nous, oiselets tout frêles, émigrons vers des cieux plus chauds ; pendant notre absence, M. le Moineau et Madame la Moinelle font des complots contre nos frêles nids ; notre grâce et nos chants excitent leur jalousie. Pour mieux ressembler au loyal Baptiste, le moineau s'est embougriné d'étoffe du pays ; c'est encore une ruse, et preuve qu'il n'aime pas «Baptiste », c'est qu'il s'acharne à sa moisson, comme il s'acharne à nous. C'est un traître, c'est l'Iroquois des nations oiseaux, c'est lui qui m'a tué mes petits, c'est lui qui m'a tuée... Venge-moi 1...
» Puis la pauvrette ferma ses petits yeux, l'enfant lui fit une tombe de ses deux mains, et pleura, pleura longtemps sur la fauvette tuée par le moineau ».
N'est-ce pas que tout cela est bien raconté, douloureux et convertissant ? Qui de nous, après avoir lu cette page, voudrait être encore persécuteur et cruel pour les faibles, un méchant fourvoyé à travers les bons, un moineau parmi les hommes ?
Pour écrire des choses si simplement et si profondément saines et bonnes, il faut être bon soi-même. Et la bonté est précisément ce qui déborde sans cesse du cœur et du livre de Madeleine. Cette femme est toute charité, et elL pénètre de cette vertu, de ce parfum 1 s pages qu'tlîe écrit. Bonté, charité, amour, dévouement, sont pour elles des mots préférés, parce que sans doute ils expriment le mieux tout le fond de son âme, et tout l'idéal de sa vie.
Mais cet idéal, c'est au foyer domestique que la femme le doit surtout faire rayonner; elle est destinée et vouée aux affections et aux sacrifices de la famille, et c'est pour cela, assurément, que Madeleine a si bien parlé de ce rôle et de cette mission.
(1) Cf. p. 137-140.
PREMIER PÉCHÉ
« La mère est une esclave, et elle bénit la. chaîne qui la retient au berceau... Tout se concentre là pour elle, et chaque enfant est à la vraie mère tout un monde (1) » !
Jusqu'au dernier soir de leur vie, les vieux parents vont chercher dans les berceaux la joie qui rayonne sous leurs cheveux blancs.
« C'est leur vie qu'ils revivent alors : ils se rajeunissent de la fraîcheur de ces printemps, ils aiment avec eux, et quant les petits, devenus grands, leur mettront dans les bras de légers paquets ficelés dans les dentelles et les rubans, d'où émergera une petite fête, ils pleureront leurs dernières larmes joyeuses devant cette triple vie ; ks enfants de leurs enfants (2) » !
L'amour du foy. r est un des liens les plus forts qui nous retiennent au sol de la patrie, et la femme ne peut donc ne pas mêLr en sa conscience ces deux choses très belles qui sont la piété familiale et la foi patriotique. Elle qui a le cœur si large pour tant aimtr, y grav ra près du souvenir de ses frères et de ses fils l'image de son pays. Le sentiment qui est le fond mouvant, et malgré cela très solide, de son existence, ne peut pas, certains jours, ne pas se transformer en l'amour du drapeau, en l'hommage de la vie à la grandeur et à la gloire de la nation. Les fêtes patriotiques émeuvent donc l'âme de Madeleine, et celle-ci s'en ouvre au le cteur. Il y a bien qu< lques tirades un peu déclamatoires et vides dans l'expression de sa foi canadienne, mais le peut-on bien reprocher à une Lmme quand les hommes, parmi nous, chaque vingt-quatre juin, tombent si périodiquement et si lourdement dans ce défaut ? Et puis, n'est-ce pas qu'il est vaillant le patriotisme de cette femme confiante dans « ks espérances d'un avenir que nous bâtirons nous-mêmes, y mettant toute la fierté des traditions ance straL s (3) ».
Et c'est parce que Madekine a tout l'orgueil de ces traditions, qu'elle veut clouer au pilori du ridicule des jeunes filles canadiennes-français s, cell s qui appartiennent non pas à notre élite intellectuelle-, mais à notre élite sociale, et qui s'imaginent qu'il est du dernier chic, du chic suprême, de renier leur langue et de parler l'anglais dans les salons ou dans la rue.
« Ont-elles du cœur, de la fierté, de l'honneur patriotique, ces donz 11 s qui sacrifient, avec un sourire niais, les intérêts de leur nationalité ? Est-ce qu'elles soupçonnent la lâcheté de leur trahison, est-ce qu'elles comprennent qu'en reniant leur langue, elles dédaignent le plus bel apanage de leur race (4) » ?
Et Madelaine déplore, avec mille fois raison, que ce soit dans la meilleure société canadienne-française que le microbe anglicisateur fasse s s ravages ; elle s'afflige que « des jeunes filLs, (et, nous ajouterons, que des jeunes gens), qui ont appris dans nos maisons d'éducation au prix de quels héroïsmes fut fondée cette colonie, soient emportées le lendemain dans un courant néfaste, et oublient ce qu'une fille (ou un fils) doit de respect à sa mère, ce qu'une Canadienne (ou un Canadien) doit d'amour à la France ».
(1) Dernières Fleurs, p. 107.
(2) L'Aïeule, p. 80.
(3) La Fête nationale, p. 7.
(4) Les Dangereuses, p. 42.
Pour ces courageuses admonestations Madeleine mérite beaucoup de la Société du Parler Français, et elle nous permettra de lui en exprimer ici toute notre gratitude. Aussi bien, le bon exemple et les conseils qu'elle donne ont-ils une autorité d'autant plus grande que par le sang elle ne nous appartient pas tout entière, et que la moitié des figures de son cœur la rattache à l'Irlande.
D'ailleurs, si Madekine a épousé toutes nos saintes causes, elle n'a pas oublié, — de quoi nous lui demandons de la féliciter encore, — ce qu'elle doit elle-même à son autre patrie. L'âme de l'Irlande vit en son large cœur. Elle aime cette « terre de poésie », la terre verte « où sourit l'éternelle espérance » ! Elle se demande avec admiration « comment sous tant de sang versé le trè.le irlandais n'a pas perdu sa teinte splendide « ? C'est que « l'espoir, en ce pays, monte de chaque brin d'herbe, et qu'il vient de chaque écho ». Au surplus :
« L'âme de ce peuple a passé dans les yeux des femmes de là-bas ; ces yeux-là, beaux entre tous, ces yeux-là, eux aussi, sont verts ! Voilà pourquoi l'espérance ne mourra jamais au cœur irlandais, puisqu'il la retrouve sans cesse dans ce qu'il aime...
Et pourtant l'Irlande est triste. Même au jour de la fête nationale,
dans sa joie manque la gaieté... Les ais irrlandais sont une plainte... On les écoute et il semble entendre une mélopée lointaine qui, le soir, s'élève des eaux, et qu'au rivage nous recueillons — désespérance confiée à l'infini, et qui tombe dans nos âmes.
» Et vous revoyez dans ce rêve musical une verte forêt, où, couronnée de trèfle, la fille de l'Irlande tient sa harpe, pendant qu'à ses pieds sanglote la patrie, humiliée, vaincue, mais fière toujours 1 L'Érin est toute une poésie, poésie, où chaque vers est un pleur, poésie touchante qui est écrite sur des pages vertes, avec la pluie du martyre ; poésie que j'aime, et dont je baise chaque strophe, parce que de là, peut-être, est tombée une goutte du sang que j'ai au cœur » (1).
Décidément l'on ne saurait mieux dire, ni mieux exprimer son culte pour la patrie. Et Madeleine ne pouvait en même temps nous mieux aider à comprendre et à expliquer son œuvre. Il n'est pas indifférent, en effet, pour la bien juger, que l'on sache qu'elle est, par une large part d'elle-même, fille d'Irlande, et qu'en elle doit donc revivre le tempérament ou l'esprit des habitants d'Érin. C'est Villemain, croyons-nous, qui a rapproché un jour l'imagination celtique de l'imagination des grecs asiatiques, et. qui les a montrées toutes deux vivement allumées et enflammée par l'enthousiasme, et attirées aussi vers les brillantes couleurs et vers la poésie de la nature. Que Madeleine ait hérité de ces dons et de ces tendances, et qu'elles les ait ingénieusement mêlés aux vertus de l'esprit français, son livre le révèle bien assez. Cette femme aime les idées, elle les cherche, elle en veut trouver. Or, ceci même est chez elle déterminé par tout ce qu'elle a de français au cerveau. Bien ou mal il faut que nous, Français, nous raisonnions,
(1) Cf. Erin go bragh ! p. 141-142.
PREMIER PÉCHÉ
que nous, discutions, que nous contestions, que nous nous donnions le spectacle de quelqu'un qui paraît réfléchir. D'autre part, il suffît de se rappeler quelques-unes des citations que nous avons faites déjà pour se convaincre qu'une très ardente flamme d'enthousiasme, et je ne sais quoi d'oratoire, et d'éloquent, et par conséquent d'irlandais, s'agite et s'excite en l'âme de Madeleine. Qu'il y ait, en plus, chez elle, le goût de la poésie et l'adoration de la nature, c'est ce que prouvent surabondamment les chapitres que dans son livre elle a consacrés à décrire la Malbaie, Tadoussac, le Saguenay, la Pointe de la Rivièredu-Loup, Cacouna, et bien d'autres paysages du nord et du sud.
Au reste, MadeLine est née à Rimouski ; et tout enfant elle emplissait déjà son regard de la vision gracieuse et grandiose qu'offre tout ensemble à ses enfants cette coquette petite ville située au bord de ce si large fleuve. Et Madeleine a rapporté de ce contact avec le rivage natal un amour sincère et très délicat des spectacles de la nature. Comme la mouette qui n'est jamais si heureuse que lorsqu'elle se sent bercée par la grande vague, Madeleine revient toujours, fidèle touriste, à la m.r qui a enchanté s. s premières années, à tous nos nos Biarritz canadiens, à ces pays d'en bas qu'elle ne peut oublier.
Elle escalade la Pointe-à-Pic, « succession de jolies villas, nichées au bord du chemin, dans un cadre verdoyant, ou enfouies dans des nids d'arbres, belles qui jouent à cache-cache, et nous découvrent soudain le sourire de leur toit rouge ou de leurs volets verts (1) ».
Et puis c'est «le Cap-à-l'Aigle qui regarde la Pointe-à-Pic, en face, avec un air d'assurance et de défi, comme pour dire à la coquette plage : « tu es plus mignonne, plus aimée, peut-être plus jolie ; je suis beau de ma grâce rustique et fière, et dans une lutte, je te vaincrais ». Il l'écraserait même si l'Aigle furieux lançait les rochers de son cap énorme sur sa fine et gracieuse vis-à-vis (2) ».
Certes, nous ne pouvons suivre Madeleine promenant sa palette le long du Saint-Laurent, et trempant parfois son pinceau dans les eaux trop grises du fleuve. Mais, on le voit déjà, c'est un tour ingénieux et délicat que cette artiste veut donner à ses descriptions : de quoi nous ne pourrions que la louer, s'il ne lui arrivait pas de se porter souvent jusqu'aux excès de cette dangereuse qualité. Elle raffine quelquefois avec les mots et avec les impressions qu'elle éprouve ; et elle en arrive à cette extrémité qui est de décrire sans ne plus rien laisser voir. Comme dirait M. Étienne Lamy, qui a beaucoup parlé des femmes elle remplit alors par un flux de paroles le vide de ses pensées.
« Tout ce que le pittoresque invente (comme si le pittoresque pouvait inventer quelque chose !) de merveilleux a été jeté là (à la Malbaie), dans une prodigalité folle, et l'on avance, ravi de ces joliesses qui se laissent admirer avec une grâce non dépourvue de cette coquetterie qui ajoute aux charmes, un charme nouveau (3) ».
Et il y a souvent, trop souvent, hélas ! dans le Premier Péché, de ces phrases vraiment agaçantes, qui ne disent rien à l'esprit, qui veu-
(1) Un Eden, p. 14.
(2) Idem, p. 16.
(3) Idem, p. 14.
lent amuser l'imagination, et qui ne réussissent qu'à impatienter le lecteur.
Souvent aussi Madeleine se p:rd, et avec elle nous égare, dans le dédale des infiniment petits détails ; elle a l'œil bon et p.rçant, elle voit minutieusement, elle veut raconter tout ce qu'elle voit, mais il nous paraît qu'elle ne sait pas toujours suffisamment ramasser en un tableau bien net et en des compositions bien groupées, les traits et les couleurs, 1 s impressions et les choses, et l'on va après elle, sans trop savoir où elle nous peut conduire. Et il y a donc en quelques-unes de ces pages quelque chose d'abondant et aussi d'incohérent et d'inconsistant qui lasse beaucoup plutôt qu'il ne retient l'attention.
Au surplus, la phrase descriptive ou narrative de Madeleine y gagnerait parfois à être déchargée d'épithètes qui l'embarrassent et l'encombrent, de certains adjectifs qui reviennent sans cesse et montent inévitablement la garde autour des substantifs. Madeleine aime le joli, et elle rencontre beaucoup de choses qui sont jolies, et elle n'a trop souvent que le mot joli pour nous en avertir. Cacouna, parexemple, est une « jolie radieuse en joie d'être belle » ; « ses bosquets sont des nids où chantent les jolis habitants du ciel » ; et Madeleine qui ne voit qu'en passant ce joli village trouve que « tout y est délicieusement joli (1) ». Heureux sommes-nous quand nous ne rencontrons pas alors, en quelque phrase subtile, le mièvre et détt stable et infâme joliesse, néologisme ou barbarisme, mais vocable dont elle use à propos de tout, dont elle abuse encore en ses toutes récentes chroniques, et qu'elle réussit à nous faire exécrer.
Et peut-être est-ce bien le temps de dire aussi à Madeleine, de lui soumettre respectueusement que sa langue française n'a pas toujours toute la pureté, et toute la simplicité robuste et saine qu'on lui pourrait souhaiter. Oh ! elle le connaît bien notre doux parler de France, elle l'écrit parfois avec une précision et une force toutes classiques ; mais il nous semble que ce « mâle outil », elle le manie souvent d'une main trop féminine, nous voulons dire trop délicate, trop molle, et trop parfumée. Et pour reprendre un mot que tout à l'heure nous avons employé, il y a de la mièvrerie dans ce style.
Elle attendait, la blonde Valérie, idéalisée par le rêve doux qui mélancolisait le brun pâle de sa prunelle, et attendrissait le fin rosé de ses joues... Prise du besoin d'exaler un peu de l'allégresse imprécise qui chantonnait en son âme, elle joua des mélodies écloses d'un rêve, romances fines, dont chaque note rendait une étincelle douce, et toute la flamme rayonna dans des accords timides, suppliants, passionnés. Elle frissonnait maintenant... (2).
Et nous, nous nous impatientons de ne rien voir en cette vaine phraséologie. N'est-ce pas qu'un pareil style n'a pas la bonne santé française ? Sant doute, il y a en France des écrivains, des chroniqueuses dont peut se réclamer Madeleine, et dont peut-être elle exagère les défauts ; mais est-ce bien ces maniérés, ces attendris et ces vaporeux qu'il faut imiter ? Ce serait dommage que Madeleine n'empruntât pas
(1) Au Pays natal, p. 28.
(2) Folie, p. 94.
PREMIER PÉCHÉ
aux auteurs d'outre-mer que leurs qualités, et elle nous permettra sans doute de lui rappcLr comment ici il faut nous préserver de toute dangereuse influence exotique, et travailler à développer en un sens qui soit original, c'est-à-dire tout ensemble traditionnel et spontané, notre langue et nos lettres canadiennes.
Si donc il nous e st permis de contribuer nous-mêmes à l'évolution et à l'enrichissement de notre langue, s'il nous est permis de créer des néologismes, d'inventer des tours nouveaux, encore faut-il le faire avec réserve et grande prudence, et ne rien commettre qui puisse gâter la langue au lieu de la perfectionner. Et, en vérité, Madeleine s'en estelle toujours suffisamment souvenue ? Des yeux qui s'embuent de la plaie fine de Vâme(l); des étoiles qui piquent dans la sombreur leurs joyaux scintillants (2); des yeux enazurés qui regardent le ciel (3); un petit corps qui frisonne des sanglots (4) ; des vagues qui gémissent leur plainte (5) ; une chute qui bouillonne ses blanches cascades (6) ; une fée qui sourit un regard de jeunesse (7) ; des villas qui se charment de nos surprises ravies (8) ; fermer les yeux pour recueillir son âme de toute la joie qui est en soi (9) ; vibrer de sublimes frissons (10) ; une causeuse qui est un nid douilleté de coussins (11) ; une chute qui est surgie d'on ne sait où (12); mon souffle qui se fait doux pour ne rien laisser échapper de ce très plein du cœur (13); etc.,etc.,nesont-ce pas là des phra es, et combien d'autres nous pourrions citer, qui heurtent à la fois et très sûrement la syntaxe et le bon goût ? et doit-on souhaiter qu'à la suite de Madeleine nos écrivains et nos journalistes s'enfoncent en ce genre alambiqué et hasardeux? Évitons plutôt d'habituer le Lcteur à ces façons de s'exprimer, et bannissons ausd avec zèle cette préciosité d'un autre âge à laquelle n'échapp. pas MadeLine quand elle t'ait les feuilles légères de la forêt vous caresser de leurs joues humides (14) ; ou quand, faisant allii; ion à l'universelle sympathie qui s'établit entre les choses, elle déclare que l'amour vrai se fait toujours entendre au cœur des eaux (15).
Il serait sans doute fastidieux d'insister davantage sur ces menus défauts de composition, de style et de grammaire ; nous mettrons donc fin à ces observations de détails en signalant à l'auteur du Premier Péché, les nombreuses et presque innombrable s irrégularités de ponctuation qui, à chaque page, déconcertent et déroutent le lecteur, et nous nous permettrons encore de lui déclarer sincèrement qu'il nous semble que la plupart de ses défauts lui viennent le plus souvent d'une certaine pénurie et indigence de la pensée, que plus elle se préoccup.ra d'acquérir et d'exprimer des ioées, que plus elle cherchera à établir chez elle l'équilibre entre l'esprit qui conçoit et la sensibilité qui s'émeut, et plus sûrement aussi elle écrira des pages qui seront substantielles et pleines, et correctes.
Il nous eût été agréable d'accorder une longue et bienveillante attention à ï Adieu du Poète, pièce en un acte, qui termine le recueil.
(1) p. 12. (6) p. 21. (il) p. 50.
C'est l'hommage de Madeleine à Crémazie, et dont on a fait partout beaucoup d'éloges. Quoique le Crémazie amoureux que nous présente Madeleine ne soit guère celui de l'histoire, et donc celui que nous connaissions, il y aurait lieu de féliciter ici l'auteur de ses louables intentions et de sa petite excursion dans le domaine du drame : nous le ferons bientôt ailleurs, ne pouvant allonger davantage le fil de cette causerie.
Madeleine ne nous a pas donné un livre qui soit de tous points parfait, et personne ne s'en étonnera. Soyons-lui du moins reconnaissants pour les pages agréables qu'elle a ajoutées à notre littérature féminine, et avant de finir saluons avec respect cette vaillante de l'armée des travailleuses. Les femmes qui étudient et qui s'instruisent et qui veulent sous leur abondante chevelure faire germer des idées sont trop rares dans la société oisive de nos villes canadiennes, pour que nous n'invitions pas à imiter Madeleine toutes celles qui, à Québec ou à Montréal, ont beaucoup de temps pour penser et qui n'en trouvent guère que pour parler ou s'amuser. S'il n'est pas opportun que la femme, que la jeune fille quitte trop facilement l'aiguille pour la plume, le tourne-broche pour le coupe-papier, et passe inconsidérément de la cuisine à la bibliothèque, il est très désirable que toutes celles qui s'apprêtent à devenir Ls compagnes de nos hommes instruits apportent au foyer où elle rêvent de régner un jour, beaucoup de savoir-faire, sans doute, et ausii beaucoup de cœur, mais encore, et par surcroît, une réelle culture d'esprit. Madeleine aura ce rare mérite d'avoir, par son travail courageux et persévérant, donné à ses compatriotes, avec les plus utiles conseils, la leçon très persuasive d'un bel exemple.
Février 1905.
'LES GOUTTELETTES (1)
PAR
M. PAMPHILE LeMA.Y
e n'est pas l'aurore qui a déposé ses gouttelettes sur tant de feuilles et de fleurs dont le poète vient de se couronner. Monsieur Pamphile LeMay est un ancien déjà, et c'est donc le crépuscule, mais le plus doux et le plus lumineux, qui enveloppe à la fois d'ombres et de discrètes et pénétrantes clartés sa tête toute blanche. Et ces gouttelettes qu'au soir de sa vie il laisse tomber de sa plume comme des perles jolies sont pour cela brillantes encore de couleurs et de reflets. Le livre qui les enferme est donc un véritable écrin, dont l'auteur vient d'enrichir le trésor des lettres canadiennes.
Les dernières poésies de M. LeMay sont, au surplus, une page nouvelle, et l'une des plus précieuses, ajoutée à l'histoire du sonnet. Certes, depuis que la Renaissance lyonnaise essaya d'acclimater en France ce genre qu'elle empruntait à l'Italie, depuis que DuBellay recommanda aux poètes français de « sonner ces beaux Sonnets, non moins docte que plaisante invention », et que lui-même s'en servit à Rome pour exprimer ses Regrets, sa nostalgie, et la douceur de son petit Liré, depuis surtout que les Parnassiens ont remis en honneur cette forms de poésie qu'avaient dédaignée le dix-septième et le dix-huitième siècle, bien des recueils ont paru qui sont rempli de ces petits poèmes d'une architecture invariable, où il faut dans quatorze vers, deux quatrains suivis de deux tercets, enfermer et condenser et faire saillir toute la poésie d'un sujet. Nous n'aurons pas l'indiscrétion de penser et d'affirmer que les Gouttelettes sont à l'égal des plus parfaits recueils de ce genre, et que M. LeMay s'élève toujours jusque-là où sont allés chanter Lecomte de Lisle, de Heredia, Sully Prudhomme ; mais nous croyons bien que beaucoup des sonnets du poète canadien ne dépareraient pas les meilleures anthologies, qu'ils sont tous fort agréables, et que quelques-uns sont tout simplement des petits chefs-d'œuvre. M. LeMay aura désormais cet honneur et cette gloire d'avoir composé au Canada
(1) Les Gouttelettes, sonnets par Pamphile LeMay, chez Beauchemin, Montréal,
français le premier recueil de sonnets, et d'avoir tout de suite, parmi nous, porté ce genre de poésie à un très haut degré de perfection.
Aussi bien, M. LeMay est-il un poète bien authentique, dont la première jeunesse fut bercée par la muse. Lui-même, il nous confie qu'il courtisa de très bonne heure cette dame, au « front ceint de feuillage », qu'il rencontrait toujours sur sa route, et dont le regard caressant, la grâce harmonieuse enchantaient son printemps.
Quand vers les bois épais je m'en allais, rêveur, Le front ceint de feuillage, elle était à l'orée, Pour verser un dictame à mon âme éplorée Et me dire des mots d'une étrange saveur.
Son œil tombait sur moi comme un reflet de perle. Le flot bleu qui se berce et mollement déferle Était comme l'écho de son pas gracieux (1).
Et la poésie fut fidèle à ce rêveur, et jusqu'en ces années où la vieilLsse, d'creiinaire, apaise les sens et ferme l'oreille aux chants capricieux de l inspiration, elle l'enflamme encore, et elle lui murmure les accents les plus b^aux et les plus variés.
Le sonnet, que M. LeMay a choisi pour épancher son âme, se prête d'a,lleurs aux effu: ions lyriques de toutes sortes. Subjectif et sentimental comme une ode, réaliste comme une peinture, il est susceptible de contenir Ls fortes conceptions de la pensée, l'émotion des sens, et de recevoir aussi et de garaer l'empreinte des choses. Et c'est pourquoi Ls Gouttelettes enferment, d'après un plan et sous des titres qui ne sont pas toujours bien distribués, Ls thèmes Ls plus nombreux et Ls plus aisparates. L'histoire, la nature, Ls choses du pays natal, le foyer, et tous Ls mouvements Ls plus envers de la conscience humaine s'expriment tour à tour dans ces pagts où vibre sans cesse la plus inquiète sensibilité.
M. LeMay laisse d'abord son imagination l'emporter vers le passé lointain, et remonter jusques aux premiers jours de l'humanité. Son esprit se pose sur quvlques sommets de l'histoire et il essaie de rendre en strophe s bien nettes la vision qui emplit son regard. Chose curieuse, ce poète qui est si tenore et si expan: if, et qui est peut-être, de tous nos poètes canadiens, le moins capable de s'ignorer lui-même, de s'abstraire tout à fait et sans se mêLr, se confondre, s'identifier avec Ls choses, essaie a'aberd d'être impersonnel, et de raconter seulement quelques-unes des scènes que l'on voit élans la longue suite des siècles écoulés. Depuis Ève, qui connaît la rotation de la terre, jusqu'à M. Laurier, notre premier ministre, il promène son regard et sa pensée, et il s'arrête av^c une satisfaction bien visible sur les hommes et les choses des temps bibliques et évangéliques. Évidemment, son inspiration s'accommode aux récits de l'antiquité beaucoup mieux qu'elle ne se complaît dans le rappel des souvenirs contemporains. Le recul des années favorise de tous ses mirages brillants la vision poétique, et
(1) Fidèle, p. 197.
LES GOUTTELETTES
c'est donc, sans doute, pourquoi M. LeMay construit la petite épopée qui sert da portique à son recueil, avec ks matériaux que lui fournissent nos livres sacrés. La piété du poète trouve, d'ailleurs, un charme particulier à revoir et raconter Ls principal, s étapes de la vie de l'homme s 'acheminant sur les voies du ciel.
Mais Ls rapports de l'homme avec Dieu furent, on le sait, bien vite tendus et brisés. Les temps bibliques sont surtout remplis des fautes de l'homme et des colères de Dieu, et c'est donc plutôt cela que M. LeMay a vu et qu'il replace dons nos souvenirs.
Au premier sonnet, c'est Ève coupable qui se sent en proie déjà à toutts ks révoltes de la nature, et qui lance vers Dieu son premier cri d'orgueil :
Un désir inconnu, mystérieux levain, Soulève et fait gémir mon âme émerveillée, Des songes enivrants, quand je suis éveillée, Passent devant mes yeux dans un orbe sans fin.
Obéis, vaste terre, à la loi rigoureuse
Qui te fait, chaque jour, rouler sur ton essieu ;
Moi, je n'obéis pas, car je ressemble à Dieu (1) !
Et le sonnet suivant, qui s'oppose en un vif contraste à celui qui précède, nous apporte ks paroks résignées dont Adam cherche à pallier sa faute, et le mot d'amour qui malgré tout, monte de ses lèvres vers le Maître.
Cependant le mal de l'homme se répand sur la terre, et les malédictions tombent du ciel. Le poète a voulu, parmi celks-ci, décrire cette grande désolation qui a suivi le châtiment des vilks de Sodome et de Gomorrhe, la mer Morte qui couvre comme un linceul de pl mb tant de ruines maudites. Ce paysage qu'il dessine est vraiment rempli de la tristesse morne qui plane là-bas près des monts de Moab et de Judée. C'est, d'ailleurs, la tâche du poète de rendre aussi intense que possible l'impression qui se dégage des choses.
Près des monts de Judée, arides, sans fraîcheurs, Et des monts de Moab aux sèves fécondantes, L'Asphaltite maudit berce ses eaux dormantes, Où jamais ne tomba le filet des pêcheurs.
Les rocs nus sont rayés de sinistres blancheurs, Serait-ce un reste froid de vos cendres ardentes, Impudiques cités ? Les vagues abondantes Ont-elles pu laver le front de vos pécheurs ?
La vie a-t-elle là placé l'ultime borne ?
Nul chant n'y réjouit la solitude morne ;
A ne fleurir jamais ces bords sont condamnés.
Dors en ton gouffre amer, sur ton lit de bitume ; Ta coupe est décevante et pleine d'amertume... N'es-tu pas faite, ô mer I des pleurs de tes damnés (2) ?
(1) Ève, p. 11.
(2) La Mer Morte, p. 15,
Les sonnets évangéliques ont permis au poète de dresser, au-dessus de ces crimes de l'homme et de ces vengeances de Dieu, la croix bienfaisante et divine. Les Juifs, sans doute, ont défié le Christ mourant, et ils l'ont sommé de descendre de cette croix pour prouver sa mission rédemptrice ; mais Jésus n'a pas voulu quitter son lit de souffrance, et c'est tant mieux pour notre foi qui avait besoin d'un pareil spectacle.
Or, sur le Golgotha, le doux crucifié,
Dans un nimbe éclatant, depuis lors se profile.
Et parce qu'il n'est pas descendu de la croix, Depuis lors devant lui l'humanité défile, Fléchissant les genoux et s'écriant : Je crois (1) 1
Toutes les grandes scènes que M. LeMay a choisies et reconstituées sont bien, à elles seules, le plus étonnant merveilleux dont puisse se décorer une épopée. Mais parce qu'il faut autrement encore enchanter l'esprit du Lcteur, et faire briller au regard des merveilles qui déconcertent et ravissent à la fois l'imagination, M. LeMay raconte quelques prodiges dont la légende pieuse a naïvement semé la vie de Jésus. Avec quelle grâce aimable il rappelle comment a été fait ce fil de la Vierge dont l'origine se rattache à la confection miraculeuse de la robe sans couture, fil brillant et ténu qu'un miracle et un sourire de Jésus firent inutile, et qui depuis lors continua de se balancer dans l'air et de voltiger (2).
— Le Sanhédrin ourdit un complot satannique, Et je ne sais comment vous vous garantirez. Ne pensez pas, mon fils, que vous convertirez Nos docteurs si jaloux de leur loi tyrannique.
Ainsi parlait la Vierge à son doux fils unique.
— S'il le faut, reprit-elle, hélas ! vous partirez. J'ai le tissu nouveau que vous revêtirez.
Et moi-même, Jésus, coudrai votre tunique.
Mais j'y songe, comment ? je n'ai fil ni denier. Alors, un fil d'argent qu'un souffle printannier Berçait, vint effleurer la sainte créature.
Elle allait le saisir. Jésus sourit. Déjà
La tunique était faite. Elle était sans couture.
Dans l'air le fil brillant depuis lors voltigea.
Puis M. LeMay quitte à regret ces pages de l'histoire sainte qu'il a traduites en vers excellents ; il ne fait que saluer en passant l'antiquité païenne, la romaine surtout, et il se hâte vers notre histoire où il veut à son tour célébrer quelques héros, et dont il essaie de déduire quelques leçons.
(1) Sur la Croix, p. 37.
(2) Le Fil de la Vierge, p. 35.
LES GOUTTELETTES
Ce lien par lequel nous rattachons aux sonnets bibliques et évangéliques ceux que le poète à composés sur Rome et sur l'histoire canadienne n'est pas, en réalité, celui que l'auteur a établi lui-même ; mais il y a, semble-t-il, quelque confusion dans l'ordre où apparaissent les premiers chants du recueil, et nous pensons qu'il eût mieux valu grouper ensemble tous les sonnets dont l'objet immédiat est pris à l'histoire, sacrée ou profane.
Quoi qu'il en soit. M. LeMay a voulu faire de la poésie patriotique, et mettre dans la lumière intense du sonnet quelques événements de l'histoire du pays. Or, il est difficile d'aborder les sujets vieillis ou usés, et l'on risque de s'échauffer à froid quand on veut célébrer les gloires nationales. Notre poésie aussi bien que notre éloquence patriotiques traînent en leurs amples mouvements bien des oripeaux démodés. M. LeMay, grâce à la forme concise qu'il a choisie pour moukr sa pensée, à su éviter le verbiage banal. Sans doute, l'originalité de ces impressions de patriote eût pu être davantage profonde et caractéristique ; mais au moins l'on n'a pas, en lisant les sonnets où il chante Cartier, Champlain, Wolfe et Montcalm, nos braves soldats et nos vieux remparts, cette impression du déjà vu que l'on rapporte trop souvent de semblables lectures.
Est-ce d'ailleurs un pur hasard ? est-ce plutôt l'effet d'un dessein bien arrêté ? mais la pensée qui circule à travers les strophes du sonnet qui est consacrés au découvreur du Canada, est assez pareille à l'idée qui a inspiré les fameux Conquérants de José-Marie de Heredia. Et certes, l'imitation, si imitation il y a, est très heureuse, et on ne peut plus personnelle. La petite flottille vient de s'aventurer sur les flots, de prendre le large, et tout comme les conquérants de la mer des Tropiques qui interrogent, « penchés à l'avant des blanches caravelles », l'horizon où montent de nouvelles étoiles, Cartier regarde anxieux les flots infinis sur lesquels le dernier vers du poète, très simple et très suggestif, prolonge le regard, et où il semble qu'émerge là-bas, en une vision qui termine et élargit le sonnet, une France nouvelle. Mais voyez aussi la course longue, interminable des trois vaisseaux.
L'aube donne à la voile un reflet vermillon, Les voix meurent. Le bruit de la mer les domine. L'humble flotte, qu'un peu de soleil illumine, Ouvre dans le flot sombre un glorieux sillon.
Le jour après le jour apparaît et s'efface, La mer semble agrandir sa houleuse surface, Et rouler au hasard vers des bords incertains.
Les vents poussent toujours la frêle caravelle. Cartier cherche, anxieux, les horizons lointains Où il doit enfin surgir une France nouvelle (1).
La France nouvelle est conquise à la France ancienne. Et on livre les durs combats qui la protègent et l'affermissent. Mais l'An-
(1) Jacques Cartier, p. 95.
glais vient ravir à sa rivale séculaire cet empire colonial ; la dernière victoire est impuissante autant que glorieuse, et le pcète salue avec une vive et sainte émotion le drapeau qui descend de la citadelle et repasse les mers. L'image dont il se sert pour rendre cette douleureuse vision est aussi belle que significative.
Et l'on eût dit qu'un astre, en ce jour décevant, Pour s'en aller s'éteindre en la mer du levant. Lentement descendait de notre promontoire.
C'était le drapeau blanc qui retournait là-bas, Emportant dans ses plis la poudre des combats Et ta gloire immortelle, ô dernière victoire (1) !
Au reste, la conquête a changé non seulement le drap au, mais aussi les cœurs. Nous avons parfois le spectacle de coupables faibljsses qui ressemblent à des trahirons. L'ambition aveugle plus d'une âme canadienne qui sacrifie à la fortune politique la meilleure part de notre héritage et de nos droits ; et c'est aus i de bien autres scènes que celles de la lutte vaillante, que sont maintenant témoins, pendant les soirs d'été, nos vieux remparts et nos vieux canons. Le poète s'en afflige.
Plus d'un siècle a passé sur les faits accomplis. Le sceptre d'Albion jalousement nous garde. Les nôtres maintenant promènent la cocarde, Sur les hauts parapets... Les dos sont assouplis (2).
C'est, d'ailleurs, à la paix douce et fraternelle que le poète invite nos compatriotes anglais. Leur sang n'est pas le nôtre ; nos tempéraments, aussi bien que notre langue et notre foi, nous divisent ; mais unissons en un faisceau indissoluble nos communs efforts.
Vous ne nous aimez pas ; cela nous le savons. Nous avons nos défauts et vous avez les vôtres. Vous êtes des marchands, nous sommes des apôtres ; Vous achetez la terre, nous, nous la sauvons.
Notre langue est très belle et nous la conservons. Nous sommés tous égaux et vos droits sont les nôtres. Amassez des louis ; disons des patenôtres, Et servons librement le Dieu que nous servons.
Pourquoi donc des soupçons ? pourquoi des mots acerbes ? La paix soit avec nous 1 Nos deux races superbes Doivent s'unir, un jour, dans un fécond hymen (3).
Ainsi le poète patriote fait œuvre saine et bonne en prêchant avec une franche liberté l'œuvre des rapprochements utiles et des sympathies qu'il faut créer.
(1) La dernière Victoire, p. 102.
(2) Nos remparts, p. 104.
(3) A mes Compatriotes anglais, p. 162.
LES GOUTTELETTES
De tous les thèmes lyrique s, l'histoire n'est peut-être pas le plus facile, ni non plus le plus fécond. Le fait brutal constitue une ligne rigide sur laquelle ne peut broder qu'avec grande circonspection la fantaisie du poète. Plus souples et plus attrayants sont les sujets que la grande nature étale sous nos regards, et qu'elle propose à l'inspiration. Les impressions que nous procure le spectacle des paysages et des mondes mystérieux qui nous entourent sont moins rigoureuses, et en quelque sorte plus soumis s aux caprices de la s an ibilité personnell , et le poète lyrique peut donc sur elles, av^c plus de liberté, exercer son art, Et ceci nous paraît incontestable, surtout quand une âme aussi vibrante que celle de M. LeMay se trouve mise en contact, non plus avec les événements de l'histoire, mais avec la beauté des choses extérieures et les réalités enchanteresses de la nature. N'est-ce pas lui qui, pendant la prière que chaque dimanche d'été l'on allait faire sur le coteau, près du calvaire qui y était dressé, laissait aux oiseaux le soin de répondre, et devant la primevère oubliait Vamen (1) ?
M. LeMay aime donc la nature ; il oublie toute autre chose quand il contemple une fleur, et c'est pourquoi il voit si bien et de façon si nette les obj As, et c'est pourquoi il décrit avec une précision qui l'empêche d'être banal.
Si parfois, au lieu de décrire, il veut seulement créer en nous l'état d'âme où nous j.ttc rait la vision du spectacle lui-même, ou s'il veut éveiller une sensation plutôt que peindre un tableau, il trouve encore les mots justes et expressifs. Il lui suffit de deux vers pour nous situer en pLin ciel oriental, et nous faire éprouver les brûlantes ardeurs du midi.
Et c'était l'heure chaude où la brise charrie, Sur son aile de feu, le parfum des dattiers (1).
Grâce à cette puissance évocatrice qui permet au poète de faire sortir des choses les impressions dont elles nous peuvent pénétrer, grâce aussi à cette sensibilité qui fait le poète communier si intimement avec ce que la nature enferme de plus discret et de plus exquis, M. LeMay renouvelle parfois de la façon la plus heureuse Ls thèmes qui semblent les plus rabattus. Voy^z, par exemple, cette description du printemps qu'il faut citer tout entière :
Laissons l'âtre mourir ; courrons à l'aventure. Le brouillard qui s'élève est largement troué ; La fontaine reprend son murmure enjoué ; La clématite grimpe à chaque devanture.
Le ciel fait ondoyer les plis de sa tenture ; Une tiède vapeur monte du sol houé ; L'air doux est plein de bruits ; les bois ont renoué, Dans les effluves chauds, leur discrète ceinture.
L'aile gaîment s'envole à l'arbre où pend le nid ; L'enfant rit ; le vieillard n'a plus de tons acerbes ; Les insectes émus s'appellent sous les herbes..
(1) Le Calvaire, p. 57.
(2) Le Garizim, p. 32.
O le joyeux réveil ! tout chante, aime, bénit ! Un élan pousse à Dieu la nature féconde, Et le rire du ciel s'égrène sur le monde (1).
Ainsi M. LeMay sait décrire, non pas avec la brutalité du photographe qui copie les objets, mais avec l'âme de l'artiste qui sait tout ensemble donner aux choses des contours exacts et leur prêter le mouvement de la vie. Tout s'anime dans les spectacles qu'il reproduit, et nul n'a moins que M. LeMay décrit pour décrire. Il est le moins possible le disciple de l'abbé Delille (2).
Aussi bien, la nature n'apparaît pas aux regards de M. LeMay comme une réalité purement objective et froide, comme un ensemble de choses qui sont là placées devant nous comme les pièces d'un curieux musée. La nature garde et retient en ses formes une âme qui est en perpétuel mouvement, et qui peut-être circule à travers le monde comme le principe vivant des incessantes métamorphoses. Théophile Gauthier à écrit les Affinités secrètes où il raconte comment les êtres vont se transformant sans cesse et une évolution qui ne finit jamais, emportés par une âme qui sous des formes nouvelles et diverses se montrent toujours la même. M. LeMay a voulu composer lui aussi une sorte de « madrigal panthéiste », non pas certes pour y exprimer sa pensée philosophique, mais pour traduire plutôt l'impression qui l'obsède et lui fait apercevoir partout dans la nature les manifestations de la vie.
Qui sait de notre Dieu le merveilleux dessein ? D'où vient, beau papillon, la pourpre de ton aile ? Givre de mon carreau, feuille de ma tonnelle, D'où vient, le savez-vous, votre savant dessin ?
Quand la mort te flétrit de son baiser "malsain, Homme, où s'envole donc l'éclair de ta prunelle ? Où s'en vont les beautés de ta forme charnelle, Et les vives ardeurs qui dévoraient ton sein ?
Ta poussière est féconde. Elle devient la feuille, L'insecte qui murmure ou la fleur que l'on cueille, L'herbe de la prairie ou le grain de froment.
Et toute âme qui naît prend de brillants atomes
Aux feuilles comme aux fleurs, aux fruits comme aux arômes,
Afin de s'en couvrir comme d'un vêtement (3).
Non seulement la nature est partout vivante, et condamnée à un échange perpétuel d'énergies et de formes, mais cette vie n'est en quelque façon qu'un dédoublement de la vie humaine, et elle présente sans cesse à notre regard attentif des vicissitudes qui sont semblables
(1) Le Réveil, p. 125.
(2) Lire encore, à ce propos, la Danse des feuilles , p. 149. On y voit à merveille comment le poète sait mettre de la vie dans les choses.
(3) Évolution, p. 110.
LES GOUTETLETTES
aux nôtres. La vie universelle, celle qui fait palpiter tout ce qui existe en notre monde, se partage donc en deux courants qui vont parallèles, et reflètent des spectacles analogues. La vie de l'homme ressemble à la vie des choses : et celle-ci n'est que l'image ou le symbole de l'autre. Et, dès lors, tout ce qui est extérieur à l'homme devient pour l'homme un enseignement précieux, et se prête aux rapprochements les plus instructifs. M. LeMay excelle à voir dans les choses la leçon qui convient, et la morale qui s'en dégage. Non pas certes qu'il atttibue aux choses une vie consciente et une prédication voulue, mais par d'heureuses fictions, il établit entre la vie de l'homme et le destin des autres êtres créés les rapports les plus ingénieux, et les relations les plus vraisemblables. Un vaste symbolisme enveloppe et harmonise tout, et il est rare que M. LeMay chante la nature sans que le dernier tercet de son poème soit tout rempli de pensées qu'éveillent en son esprit les ressemblances mystérieuses. Et ceci lui est souvent une occasion de manifester, en même temps que l'acuité de sa vision, la sensibilité ardente, complexe et délicate de son âme d'artiste, i Lisez, pour les constater vous-mêmes, les petites pièces intitulées Vieux Arbres et vieux Hommes (1), Vieux Nid (2), Ames et Feuilles (3) Cœurs et Nids (4), et celle-ci, Source et Cœur, glanée parmi les Grains de philosophie (5) :
Sous les saules qu'on voit là-bas, plantés en talle; Une source jaillit comme un rayonnement. L'oiseau vient du ciel y puiser pleinement, La fleur mouille à ce bain son grâcieux pétale*
Le cœur est une source où maint nouveau Tantale, Pour apaiser sa soif se penche vainement. Le rêve autour de lui voltige ingénûment ; Il se trouble au toucher d'une haleine brutale.
La source va chantant par la friche et les blés, Et les cœurs que le ciel a largement comblés, Les cœurs tout pleins d'amour semblent intarissables.
N'allez pas, source ou cœur, loin des souples roseaux,
Égarer vos chemins sur les arides sables,
Car les sables boiront, cœur ou source, vos eaux.
Si le poète décrit dans ses sonnets les travaux rustiques, il rapproche encore par d'aimables comparaisons, la nature et les nommes. Il nous parle de fenaison, et il nous fait respirer l'air qu'embaume le parfum des foins coupés ; mais il songe aussi que l'âme résignée des malheureux, lorsque l'épreuve fauche ses espérances, répand autour d'elle de plus suaves odeurs (6).
Ce langage et ce style sont très doux ; ils fleurent bon comme les chaumes, les buissons et les prés. Ils rappellent souvent, par les images et les pensées dont ils débordent, le tour d'esprit et la grâce de François de Sales.
Mais cette poésie devient plus abondante encore et coule en un flot plus pur, lorsque M. LeMay concentre sur ce coin de nature qui est le sol natal sa très studieuse et vigilante attention. Le sol natal est bien, d'ailleurs, ce qu'il aime le plus dans la nature, et c'est pourquoi il le chante d'un rythme si attendri et si suave dans ses Sonnets rustiques. Ceux-ci sont, croyons-nous, L s plus beaux du livre, et ceux où l'âme du poète se révèle avec le plus d'originalité.
C'est au sol que doit s'attach.r le peuple canadien, et c'est lui, le sol vierge, qu'il faut alltr conquérir sous le ciel de feuilles vertes dont le couvre la forêt. Nos vrais pionniers ce sont les colons, puisque ce sont eux qui ont fait et qui chaque jour agrandissent la patrie. M. LeMay consacre à ces infatigables travailleurs un sonnet où se mêlent l'admiration du patriote et la sensibilité du poète. Chaque strophe est, à elle seule, un poème à part, et toutes se suivent dans la plus harmonieuse gradation. Les trois premières feraient le plus joli triptyque, et la dernière résume avec force et dans une fière pensée toute l'œuvre du défricheur. Ce sonnet est, par excellence, le pcème du colon.
Entendez-vous chanter les bois où nous allons ? Sur les pins droits et hauts comme des colonnades, Les oiseaux amoureux donnent des sérénades, Que troubleront, demain, les vigoureux colons.
Entendez-vous gémir les bois ? Dans ces vallons Qui nous offraient, hier, leurs calmes promenades, Les coups de hache, durs comme des canonnades, Renversent bien des nids avec les arbres longs.
Mais dans les défrichés où tombe la lumière, L'été fera mûrir, autour d'une chaumière. Le blé de la famille et le foin du troupeau.
L'âme de la forêt fait place à l'âme humaine, Et l'humble défricheur taille ici son domaine, Comme dans une étoffe on taille un fier drapeau (1).
Sur ce sol canadien qu'il arrose de ces sueurs, le colon verse la semence féconde, il répand comme une bénédiction le grain qui se multipliera au centuple, et M. LeMay a voulu dessiner lui aussi ce geste auguste et saint du semeur.
Il puise le grain d'ambre au sac de toile fauve, Et d'un geste rythmé, le répand au sillon, Comme un prêtre l'eau sainte avec le goupillon (2).
Au reste, M. LeMay se plaît à décrire tout le travail des champs, et les industries de nos braves cultivateurs. Parcourez la liste des
(1) Les Colons, p. 122.
(2) Le Semeur , p. 131.
LES GOUTTELETTES
sonnets rustiques : La Sucrerie, le Levage, le Labourage, Fenaison, VEngerbage, le Broyage, le Fossoyage, le Batteur de grain, la Fileuse, sont parmi vingt autr, s, Ls sujets préférés de cette muse si canadienne. Et M. LeMay se rattache donc bien, par tous ces efforts et par tant d'excellentes petites pièces, à cette école de poètes qui, en France, depuis quelques années, ont essayé de secouer le joug du lyrisme trop souvent convenu et factice des poètes de ville pour chanter la bonne terre de province. Il mérite que son nom soit placé à côté des noms plus connus et déjà illustres de François Fabié, de Paul Harel, d'Achille Millien, de Louis Mercier, d'Arsène Vermenouze. Il chante ici ce qu'ils célèbrent là-bas, et sa poésie est toute pleine, comme la leur, de ce parfum du sol, de ces agrestes et fraîches odeurs du terroir, de ces soufïks tièdes et embaumés qu'on ne se lasse jamais de respirer et de goût.r.
Et cette poésie est saine non seulement parce qu'elle s'élève du sol, mais aussi parce qu'elle révèle au rude travailleur des champs sa dignité, parce qu'elle s'applique à faire voir tout ce qui peut rayonner de bonne humeur et de joies sur ces robustes et obscures besognes.
Il pleut de la gaîté sur ces rustiques travaux : L'un siffle une romance en creusant sa mortaise, L'autre ajuste un tenon et formule une thèse, Et comme des refrains s'élancent les bravos (1).
Cette gaîté, le poète la voudrait répandre sur toutes les cevres rustiques. Ne l'a-t-il pas rencontrée lui-même dans ces champs de Lotbinière où son enfance s'est développée en pleine verdure et en plein soleil ? Il n'a donc qu'à se souvenir pour la chanter. Aussi M. LeMay, qui vieillit, regrette souvent que toute la mécanique moderne •n substituant aux bras la machine, en bouleversant et détruisant nos vieilles et joyeuses traditions, déflore le travail des champs, lui enlève sa poésie, et avec elle une bonne part des naïfs et des faciles plaisirs du temps passé.
S'il fallait engerber les grains laissés épars, Aux jours déjà lointains de mes jeunes années, Nous portions au lieur les javelles fanées, Et les gerbes criaient sous l'étreinte des harts.
Vous avez, aujourd'hui, l'industrie et les arts ; Tout se faite vite. Et puis, vos machines damnées Travaillent mieux que l'homme avec ses mains tannées. Les choses du vieux temps font sourire les gars.
Mais le soleil joyeux qui mûrissait les orges, Bronzait nos fronts sereins et les vaillants gorges Des filles qui chantaient en revenant du clos.
(1) Le Levage, p. 126.
Et dans nos cœurs aimants, paysans, paysannes,
Nous sentions s'infiltrer des rayons diaphanes
Qui formaient comme un nimbe au dernier rêve éclos (1).
Il est pourtant une joie que le machinisme ne peut enlever aux paysans, et qui, d'ailleurs, plus que tout autre, console et honore leur vie : c'est la joie bonne et sainte qu'ils goûtent en leurs foyers. Cette joie, M. LeMay l'a bien mise et concentrée aux cœurs de ces jeunes époux qu'il a si doucement célébrés. Ils ont travaillé tout le jour, et, le soir, pendant que la femme, assise près de son homme qui fume, ravaude des bas, ils causent ensemble du jardin des agneaux, des lianes qu'elle tisse, puis ensemble ils vont au berceau voir le marmot qui sommeille, « l'ange qui dort sous un voile de lin (2) »
Cette petite scène de vie intérieure ferait le plus joli tableau ; et si un artiste canadien le voulait peindre, il faudrait, assurément, le suspendre au mur de toutes nos chaumières. Il n'aurait d'égal, pour la bk auté et la noblesse de l'inspiration, que cette toile de Charles Huot que M. LeMay a imprimée en des vers qui rendent à merveille la simplicité éloquente du sujet. C'est l'heure de la messe ; dans une modeste maison de campagne, une jeune fille garde, et vaque aux soins du ménage.
Une croix noire prend à la blanche cloison. Dans son corsage neuf l'enfant est bien gentille. L'eau bout, la vapeur monte. Un chat luisant se grille Au poêle d'où s'échappe un reflet de tison.
Mais voici que l'airain tinte dans le ciel rose.
Sanctus ! Sanctus ! Sanctus !».. La jeune fille pose
Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet.
Sanctus 1 Sanctus I... Avant que la cloche se taise, Elle tombe à genoux, et, les bras sur sa chaise, Elle incline la tête et dit son chapelet (3).
Ce dernier vers, d'un' mouvement calme et doux, fixe dans sa piété religieuse la jeune gardienne ; il ramasse bien tout le sens de la pièce, et il en prolonge indéfininiment l'harmonie.
Aussi bien, M. LeMay est-il le poète du foyer comme il l'est de nos champs et de notre sol canadiens. Doué d'une nature plutôt recueillie et silencieuse, il aime ces joies calmes et douces que seul procure l'intimité de la vie domestique.
Heureux qui naît et meurt au rustique foyer Où l'aïeul a laissé son souvenir 1 Quel charme
(1) L'Engerbage, p. 143.
(2) Jeunes Époux, p. 130.
(3) Le Sanctus à la maison, p. 157.
LES GOUTTELETTES
Dans les murs blancs de chaux où pend une vieille arme ! Dans l'âtre où l'on verra les bûches flamboyer (1) 1
Un jour il a voulu revoir le toit paternel dont la vie l'a depuis si longtemps éloigné, et il raconte les émotions de ce dévot pèlerinage.
Depuis que mes cheveux sont blancs, que je suis vieux,
Une fois j'ai revu notre maison rustique,
Et le peuplier long comme un clocher gothique,
Et le petit jardin tout entouré de pieux.
Une part de mon âme est restée en ces lieux, Où ma calme jeunesse a chanté son cantique. J'ai remué la cendre au fond de l'âtre antique, Et des souvenirs morts ont jailli radieux (2).
M. LeMay n'a donc pas vieilli sous le toit des ancêtres, et il n'y peut entendre souvent la voix des souvenirs, l'écho de l'amusant vacarme, qui vient encore ondoyer sous le plafond noirci (3), mais il s'est fait à lui-même un foyer qu'égaie maintenant le babil des petits enfants. M. LeMay est devenu grand-père ; il n'a pas eu besoin de lire Victor Hugo pour apprendre son art, et vers les têtes blondes de Jean -Marcel et d'Irène il incline avec tendresse ses longs cheveux blancs. Il accompagne de ses refrains la cadence de leurs berceaux.
Volez, douces chansons, autour de son berceau. Plein de molles lueurs, son œil vient de se clore. Que nul souffle mauvais n'agite ou ne déflore La vertu de l'enfant, la fleur de l'arbrisseau (4).
Le grand-papa sait aussi se faire tout petit ; il s'amuse avec Jeanne- Marcelle, et il nous répète en vers rapides ce qu'il lui dit tout bonnement quand elle joue avec sa barbe.
Que ta main rose joue avec ma barbe blanche, Je te tiens sur mon cœur, tu n'échapperas pas. Et puis, ferais-tu bien toute seule deux pas? Reste comme une fleur sur une vieille branche.
Menace si tu veux, mets le poing sur la hanche ; On ne peut effrayer un grand-prêtre. En tout cas Je puis lutter encore, et je ne suis point las De voir luire en tes yeux ta petite âme franche (5).
Et comme tous les grands-papas, M. LeMay se fait moraliste. Il sermonne son petit monde, et il lui distribue force conseils. Il aime
(1) Le Foyer t p. 81.
(2) Vu Souvenir, p. 91.
(3) Le Foyer, p. 81.
(4) A Jean-Marcel LeMay, p. 85.
(5) A Jeanne-Marcelle St-Jorre, p. 86.
tant ces petits êtres, et il les voudrait toujours si purs et si heureux 1 Irène vient de communier pour la première fois ; elle ressemble aux anges, et elle est belle comme un printemps dans sa toilette blanche, et sous sa couronne de fleurs.
Dans ton voile de neige, oh ! comme tu te drapes I Par ce rose matin d'où viens-tu, rose aussi ? Ta joue a des rayons. Le printemps que voici A-t-il donc secoué sur ta tête ses grappes ?
Mais cette beauté peut se flétrir, et l'enfant peut s'éloigner du Dieu qui est venu jusqu'à elle ; et le vieillard s'attriste à cette pensée, et il termine par cette pieuse leçon :
Pour te voir, lui si beau, dans son ciel azuré, Sur ton épaule, enfant, garde ta blanche robe, Et garde dans ton cœur le tendre amour juré (1).
M. LeMay a, d'ailleurs, résumé dans un sonnet adressé à ses enfants tous ses avis et toutes ses sollicitudes ; et ces paroles sont bien quelques-unes des plus austères que lui aient suggérées son dévouement et ses craintes paternels.
Vivre, enfants, c'est aimer et souffrir un instant. Vous cherchez le plaisir et le plaisir vous lasse ; De ses mailles de fer la douleur vous enlace ; L'esprit est curieux et le cœur, inconstant.
Le spectacle du monde est souvent attristant. Mainte fois le cœur chaud se heurte au cœur de glace. L'intrigant mainte fois s'assied à votre place ; L'un se grave au banquet, l'autre n'a qu'un restant.
Mais le travail est bon. Penchez votre front blême Sur la glèbe maudite ou l'aride problème ; Le travail est un bien et non un déshonneur.
Le succès vient toujours lorsque l'on persévère. Enfants, n'ayez point peur de monter au calvaire, L'épreuve fortifie... Ayez peur du bonheur (2).
Et souvent à l'esprit et sur les lèvres de ce poète revient cette pensée que la vie ne peut être bonne que si elle est mêlée d'épreuves. La douleur et la mort sont nécessaires et fécondes. Les fleurs et les insectes meurent sous le sillon fumant, et c'est le prix des moissons que va mûrir l'été (3). Nous ne pouvons échapper à cette loi dure : l'homme doit s'y résigner, et l'enfant s'y préparer.
Au surplus, il y a en M. LeMay, non plus seulement grand-père,
(1) A ma petite Irène, p. 89.
(2) A mes enfants, p. 84.
(3) Le labourage, p. 129.
LES GOUTTELETTES
mais homme et philosophe, un moraliste que croit à la souffrance et aux déceptions beaucoup plus qu'au bonheur et aux rêves réalisés.
Le vieillard incliné sur la glèbe flétrie Regarde, épars et morts en son âme meurtrie, ', Les rêves arrangés avec un si grand soin.
Et le jeune homme en vain, l'éclair dans la paupière, Debout sur les sommets des collines de pierre, Recule l'horizon... Le bonheur est plus loin (1).
La vie est donc une course vers la joie et les illusions décevantes, et M. LeMay l'a comparée, avec assez de raison, à cette marche de la caravane que fascine, à travtrs le désert, le mirage trompeur. Longtemps on a fatigué sous un ciel de feu, et l'on n'a rencontré que des sources sans eaux. Mais voici que, soudain, des frissons d'espoir raniment et exaltent tous les courages.
Devant elle, là-bas, dans les sables houleux, Elle a vu tout à coup resplendir des flots bleus. Sa soif brûlante enfin sera donc assouvie.
Haletante, elle court secouant sa torpeur,
Vers l'horizon de flamme où luit ce lac trompeur...
Et c'est ainsi, mon Dieu ! qu'on traverse la vie (2) l
Vivre, pour ce pcète, c'est aimer, sans doute, puisqu'il l'a dit, mais c'est donc aussi, et surtout, souffrir. Et nous croyons bien que cette conception de la vie tient à la fois au tempérament du pcète, et à des souvenirs personnels. Non pas que M. LeMay se plaise à prelong.r jusqu'en s^s vers tous les mouvements de sa propre vie : son lyrisme est très discret ; mais la poésie de M. LeMay jaillit trop des sources ks plus profendes de l'âme pour qu'elle n'emporte pas souvent en son flot quelques confidences qui expliquent le chagrin et le pessimisme de l'homme.
Or, le destin et la vieillisse ont fait M. LeMay mélancolique. Nous sommes trop jeune pour savoir s'il fût jamais très gai et très bruyant, mais plus cie soixante années lui ont donné l'expérience des choses, et ces années ont tracé sur son front et dans sa vie des sillons douloureux.
Quand les hommes sont vieux, ils vont, les yeux mouillés... (3)
et le regard du pcète vieillard est donc toujours voilé d'une douce et langoureuse tristesse. Lui-même, il se compare à un vieil arbre
(1) Plus loin, p. m.
(2) Le Mirage, p. 211.
(3) Vieux Arbres et vieux Hommes, p. 109.
dont les feuilles abondantes abritaient jadis l'amour des oiseaux.
Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine,
Et, pour tromper l'ennui dont ma pauvre âme est pleine,
J'aime à me souvenir des nids que j'ai bercés (1).
Mais les rappels du passé ne consolent pas toujours cette âme meurtrie. Et si parfois ils trompent son ennui, parfois aussi ils le font plus cruel. Seulement, ce poète n'a pas de rancunes amères, et il n'entr 'ouvre qu'avec une pudeur tout alarmée quelques-unes des fenêtres par où l'on peut apercevoir sa trop dure existence.
Frappe donc, ô douleur ! frappe donc sans merci 1 Je suis comme un métal soumis au martelage. J'ai traîné mes regrets loin de mon cher village, Et j'ai vu chez les grands plus d'un cœur endurci.
Peut-être qu'on va rire en entendant ceci, Et croire que je fais de mes maux étalage, En se communiquant la peine se soulage ; Dites-moi, cœurs broyés, s'il n'en est pas ainsi ?
L'illusion s'envole et nul mal ne m'étonne. De cheveux blancs déjà ma tête se festonne, Les nœuds les plus étroits doivent se délier.
Je ne jetterai plus ni plaintes ni sarcasmes.
Je veux sourire encore. La terre à des miasmes,
Mais elle a des parfums qui les font oublier (2).
Et ce dernier tercet laisse donc passer à travers la mélancolie et la tristesse du poète un rayon qui l'illumine et la transforme.
La joie est possible, et le bonheur existe. C'est la bonté qui les peut répandre dans le monde, et aussi la divine charité. M. LeMay voudrait qu'une loi d'universelle et indestructible sympathie régnât sur les hommes et les fît s'aimer et se prêter un mutuel appui. Aux puissants, il demande de faire fleurir la paix (3), et d'écarter la guerre qui tue la liberté (4) ; il supplie les laboureurs, les Booz des temps nouveaux, de laisser, dans les champs plantureux qu'ils moissonnent, les indigents glaner quelques épis (5) ; il voudrait que les astres aussi, que toute la nature fût bonne et clémente, et il dit à la lune :
Donne au toit sans lumière un rayon de pitié,
Au rêve du poète une aile audacieuse,
Et sur les nids d'amour plane, silencieuse (6).
(1) Au vieil Arbre, p. 114.
(2) Épanchement, p. 87.
(3) Aux Puissants, p. 161.
(4) Après la guerre, p. 163*
(5) Booz, p. 18.
(6) A la Lune, p. 18«.
LES GOUTTELETTES
II s'inquiète enfin du sort de l'oiseau, de celui de la barque, de la vierge qui regarde vers le ciel, et il fait à Dieu cette prière :
Garde au ciel bleu, Seigneur, l'oiseau qui te bénit ; Garde la barque au vent qui souffle dans ses toiles ; Garde à l'amour l'enfant qui sourit aux étoiles (1).
C'est donc à Dieu que le poète, en définitive, demande le sécurité, la joie, et cette conclusion se déduit encore de ces sentiments de piété tendre et religieuse qui partout, dans ces chants, se traduisent et s'expriment. L'âme de M. LeMay est profondément chrétienne ; elle déborde de foi, elle est donc aussi toute pleine d'espérance et de saint amour. Et cette foi est pratique, ces espérances et cette charité sont sincères. Si, par exemple, M. LeMay a bien chanté la lampe du sanctuaire (2), et la paix délicieuse qu'elle fait descendre en nos âmes quand elle brille sous la voûte endormie, c'est que lui-même il se plaît à prier, le soir, devant « ce rayon de l'hostie », en quelque chapelle obscure où il apporte à Dieu son âme croyante et résignée.
La morale et la philosophie du poète des Gouttelettes n'ont pas, sans doute, la profondeur qui étonne, ni toujours l'ampleur qui satisfait, mais du moins elles ont ce caractère de pitié sensible, de philanthropie généreuse, et par -dessus tout cette délicatesse exquise qui est la fleur de la charité chrétienne.
Avec quel art M. LeMay a su rendre toutes ces choses, ces idées et ces sentiments, comment il peut construire un sonnet, de quelles facultés poétiques il est doué, nous avons assez longuement cité le poète lui-même pour qu'on le sache déjà. Si un sonnet sans défaut vaut un long poème, c'est qu'il n'est pas toujours facile d'ordonner sa pensée, de la conduire à travers quatre petites strophes, et de bien ajuster à ce cadre étroit.
Or, M. LeMay distribue, d'ordinaire, avec une très sage proportion, la matière du sonnet. Le premier quatrain pose le sujet ou situe les choses, chaque strophe enferme une pensée nouvelle, et la pièce va s'élargissant jusqu'au vers final qui, en résumant l'idée générale du poème, ouvre notre regard sur des perspectives indéfinies. Le dernier vers du Fil de la Vierge (3) est, à ce point de vue, absolument typique.
D'autre part, M. LeMay possède un vocabulaire suffisamment varié, et il excelle parfois à grouper ensemble les mots qui peuvent le mieux produire une impression voulue. Sans avoir recours aux procédés bizarres des poètes décadents, il réussit à couvrir d'une teinte bien grise, poussiéreuse, et bien désolée le paysage qu'il décrit dans le sonnet intitulé Sécheresse (4). C'est une symphonie en gris majeur comme dirait Gautier.
Mais M. LeMay se sert surtout de l'image pour décrire et faire voir
(1) Où ? p. 200.
(2) La Lampe du Sanctuaire, p. 49,
aux yeux du lecteur les choses qu'il veut colorer. Parfois ces images sont d'une grande hardiesse, et de la plus haute poésie, comme dans le Déluge (1) et Pompéi (2) ; et parfois elLs sont aussi gracieuses que justes, lorsque, par exemple, il décrit nos chemins d'hiver durcis et glacés, que la lune « montre en des éclairs de glaive (3) », ou lorsqu' « avec un bruit de source », au fond d'une chaudière, il fait tomber des lourdes mamelles un flot de lait (4).
C'est que M. LeMay, et pour un Canadien c'est un très grand mérite, a le sens de la propriété des termes. Il dispose aussi, d'ailleurs, de cet instinct de vision nette ou ardente qui est le don précieux du vrai poète. En lui le rêve crée ou suggère des formes précises : qu'on relise, à ce propos, Y Avenir (5), Fidèle (6), V Infidèle (7).
Nous ne cacherons pas pourtant qu'il arrive parfois que certaines images sont un peu risquées ou banales, ou encore placées dans une insuffisante lumière.
Quant à la versification du poète, elle est de bonne facture. Il faut que le sonnet se développe en des vers de douze pieds, mais les a- Lxandrins de M. LeMay sont d'un rythme varié. La césure se déplace avec une docilité parfaite et une sage liberté ; le mouvement du vers est brisé selon que l'exigent les lois de l'harmonie, ou l'effet que veut produire le poète. Le quatrain où l'on raconte le départ de Cartier est tout pLin des mancevres brusques et rapides de la flottille.
Et M. LeMay cherche ses rimes avec une très scrupuleuse diligence. Il est rare qu'une cheville ou une épithète oiseuse viennent finir la ligne. C'est sur les mots de valeur que s'appuie, d'ordinaire, le dernier hémistiche, un verbe, un substantif, une épithète caractéristique. Rarement aussi M. LeMay se contente de la rime suffisante ; les voyelles indentiques accentuées qui terminent le vers sont presque toujours précédées de la consonne d'appui. Et tout ceci donne aux strophes une plénitude de sens et d'harmonie qui satisfait à la fois l'oreille et l'esprit Comme versificateur, M. LeMay est un parnassien, et il a écrit quelques-unes des strophes les plus parfaites que l'on puisse lire.
Le vers de M. LeMay brille donc du meilleur éclat. Il est par-dessus tout solide, et dense, et d'une grande simplicité. Ces sonnets ne sont pas des hiéroglyphes que ne peuvent comprendre que les érudits; ils ne contiennent pas de ces mots savants et rébarbatifs dont sont trop souvent remplis les sonnets des Trophées, et qui sont la marque de cette poésie aristocratique que certains parnassiens ont voulu pratiquer. Non, la poésie de M. LeMay est belle seulement des grâces naturelles dont elle se pare, et cela vient sans doute de ce que chez ce poète l'inspiration est jaillissante et spontanée. Ajoutons cependant, sans y insister, et pour être moins incomplet, que parfois chez M. LeMay, cette grande simpli-
(3) La Sucrerie, p. 123.
(4) La Laitière, p. 135.
LES GOUTTELETTES
cité est un peu prosaïque, et que l'on rencontre en ses sonnets beaucoup de vers à qui il manque des ailes.
Mais, en dépit des quelques défauts de pensée et de forme que l'on peut, ici et là, relever dans le livre des Gouttelettes, ce livre reste l'un des meilleurs, sinon le meilleur, que nous aient jusqu'ici donné nos poètes canadiens. Et M. LeMay, en le publiant, s'est donc montré très différent du poète aimable mais un peu trop négligé qu'il fut autrefois ; il s'est révélé artiste délicat, patient et subtil.
Nous aimons à lire ces vers, parce qu'ils sont bien faits ; nous nous plaisons à les relire, parce qu'ils sont canadiens, et d'inspiration personnelles et patriotique. C'est une excellente veine que M. LeMay a frappée quand il a composé ces sonnets : puisse-t-il l'exploiter encore. Ces Gouttelettes peuvent, d'ailleurs, longtemps tomber avant que la source soit tarie. Le propre du poète, a-t-on dit, c'est d'être toujours jeune. Or, M. LeMay est un vrai poète, et il ne vieillit pas, en dépit des cheveux blancs qui couronnent sa tête. Il garde au cœur la passion ardente, l'inspiration vive et féconde de sa jeunesse. Que la vie, longtemps encore, lui arrive donc abondante, fraîche, colorée de gracieuses images et qu'il la fasse se répandre et s'imprimer toujours en gouttelettes brillantes sur les pages où s'écrit l'histoire de la poésie canadienne.
Août, 1905.