‹ Essais sur la litterature canadienne. --Chapitre 7 sur 21 · EN DINANT · texte numérisé non relu

EN DINANT

!l existe au Séminaire de Québec une vieille coutume qui est la marque d'une grande volupté. Pour goûter, à un moment donné du jour, la plus grande somme de jouissances possible, et pour associer en un commun : festin les facultés sensibles et les intellectuelles, on fait dîner ensemble le corps et l'esprit. Pendant que l'un reçoit sa pitance et satisfait ses vulgaires appétits, l'autre s'ouvre à la parole du lecteur qui y versa à jet continu des idées, des sentiments, de l'éloquence, de la poésie, et en général toutes les émotions multiple s et variabLs que l'on peut recevoir d'un livre, et que nous peut procurer la prose.

C'est un plaisir renouvelé des dîners du petit Gargantua, lequel ne manquait jamais sans que l'on s'inquiétât de lui apprendre quelque chose, Chaque partie de nous-même court alors à son aliment propre ; et il faut au convive un grand ascendant sur soi pour diriger ces deux activités, pour mener de front deux besognes si différentes, et pour régler sans injustice les intérêts des deux affamés qui réclament en lui. C'est un dualisme réel, c'est une vie en deux compartiments qu'il faut vivre pendant la demi heure réglementaire : après quoi, l'âme et le corps se rejoignent l'un l'autre, plus sympathiques l'un à l'autre et plus ardents à se dépenser dans un effort commun pour une vie restaurée, refaite, et agrandie.

De telles situations physiques et morales deviennent tendues, et se compliquent de nombreux incidents, quand on nous sert à la tribune du lecteur un plat bien substantiel, très nourrisant, et solide, et, sans

chercher plus longtemps des expressions équivalentes, quand on y lit à voix suffisamment haute et distincte : Les Ecclésiastiques et les Royalistes français réfugiés au Canada à l 'époque de la Révolution par M. le docteur Dionne (1). Or, c'est précisément cette lecture que l'on vient de terminer chez nous, et le moment est donc propice pour définir quelques-unes des impris ions que l'on peut avoir en dînant.

M. le docteur Dionne est parmi nous l'un de ceux qui travaillent le plus assidûment à faire sortir de l'ombre les obscurités de notre histoire. Il a la passion des livres, passion qu'il nourrit, qu'il entretient, qu'il aiguise et qu'il excite sans cesse en cette Bibliothèque du Parlement qu'il conserve pour le plus grand bien de nos députés, et partant du pays. Il a déjà apporté une contribution considérable à l'étude des questions historiques les plus arides souvent, les plus petites et les plus ingrates quelquefois, les plus utiles toujours. Et cette fois, il vient de nous donner un livre dont nous avions b soin, qui manquait à ceux-là surtout qui s'intéressent à l'histoire de l'Église canadienne, et aux malheurs qui accabLnt périodiquement le cl rgé français.

On sait la violente persécution religieuse qui sévit en France, à l'époque de la grande Révolution. Dans le bouleversement de toutes choses qui fut l'œuvre des révolutionnaires, on voulut transformer l'Église de France, la détacher en réalité de son centre naturel qui est Rome, et en faire une institution purement nationale. On invita le cl rgé à prêter serment à la « constitution civile » qui n'était qu'une forme de l'apostasie, et le cLrgé français, toujours admirable à l'époque des douloureuses persécutions, refusa de s'associer à l'œuvre de ses ennemis, et de prêter le serment exigé. Or, l'on sait comment les révolutionnaires qui travaillent toujours au nom de la liberté, entendent la pratiquer. Il fallait obéir ou s'expatrier, ou mourir. Le cLrgé français, se réservant pour h s luttes fécondes de l'avenir, aima mieux s'expatrier. Et l'on vit alors sur 1 s routes de l'exil ces évêques et ces prêtres, vieux ou jeunes, qui s'en allaient mendier à l'étranger, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, une hospitalité qu'ils ne trouvaient plus dans leur propre patrie.

L'Angleterre fut particulièrement accueillante pour les proscrits. M. le docteur Dionne consacre quatre chapitres de son livre à nous raconter comment on hébergea à Londres, en pl ine terre protestante, les prêtres catholiques. Ce fut un spectacle étonnant, merveilleux, et qui nous laisse entrevoir tout un côté, et non le moins intéressant, de l'âme anglaise : âme bonne, compatissante, généreuse jusqu'au dévouement, capable de s'apitoyer sur le sort des vaincus, et capable surtout de se montrer plus grande que ses préjugés, et bien élevée au-dessus de ses haines traditionnelles.

Les maisons privées aussi bien que les palais de l'État furent ouverts aux fugitifs, et le royaliste laïc aussi bien que l'ecclésiastique y furent traités avec une extrême charité. Burke mit au service des émigrés, et consacra à la cause de la tolérance toute l'énergie de sa parole, et toute la fécondité de son talent. L'Université d'Oxford s'honora elle-même,

(1) Publié à Québec, 1905.

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