‹ Essais sur la littérature canadienne [microforme]Chapitre 12 sur 22 · LE IS · texte numérisé non relu

LE IS

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ne peut donc ne pas mêler en sa conscience ces deux choses très belles qui sont la piété familiale et la foi patriotique. Elle qui a le cœur si large pour tant aimer, y gravera près du souvenir de ses frères et de ses fils l’image de son pays. Le sentiment qui est le fond mouvant, et malgré cela très solide, de son existence, ne peut pas, certains jours, ne pas se transformer en l'amour du drapeau, en l'hommage de la vie à la grandeur et à la gloire de la nation. Les fêtes patriotiques émeuvent donc l’âme de Madeleine, et celle-ci s’en ouvre au lecteur. Il y a bien quelques tirades un peu déclamatoires et vides dans l'expression de sa foi canadienne, mais le peut-on bien reprocher à une femme quand les hommes, parmi nous, chaque vingt-quatre juin, tombent si périodiquement et si lourdement dans ce défaut? Et puis, n'est-ce pas qu'il est vaillant le patriotisme de cette femme confiante dans «les espérances d’un avenir que nous bâtirons nousmêmes, y mettant toute la fierté des traditions ancestrales. » ?

Et c’est parce que Madeleine a tout l’orgueil de ces traditions, qu’elle veut clouer au pilori du ridicule les jeunes filles canadiennes-françaises, celles qui appartiennent non pas à notre élite intellectuelle, mais à notre élite sociale, et qui s’imaginent qu'il est du dernier chic, du chic suprême, de renier leur langue et de parler l'anglais dans les salons ou sur la rue. :

(1) La Fête nationale, p. 7.

«Ont-elles du cœur, de la fierté, de l'honneur patriotique, ces donzelles qui sacrifient, avec un sourire niais, les intérêts de leur nationalité? Est-ce qu'elles soupçonnent la lâcheté de leur trahison, est-ce qu'elles comprennent qu'en reniant leur langue, elles dédaignent le plus bel apanage de leur race ? ® »

Et Madeleine déplore, avec mille fois raison, que ce soit dans la meilleure société canadiennefrançaise que le microbe anglicisateur fasse ses ravages; elle s'afflige que «des jeunes filles, (et, nous ajouterons, que des jeunes gens), qui ont appris dans nos maisons d'éducation au prix de quels héroïsmes fut fondée cette colonie, soient emportées le lendemain dans un courant néfaste, et oublient ce qu'une fille (ou un fils) doit de respect à sa mère, ce qu'une Canadienne (ou un Canadien) doit d'amour à la France. »

Pour ces courageuses admonestations Madeleine mérite beaucoup de la Société du Parler français, et elle nous permettra de lui en exprimer ici toute notre gratitude. Aussi bien, le bon exemple et les conseils qu’elle donne ont-ils une autorité d'autant plus grande que par le sang elle ne nous appartient pas tout entière, et que la moitié des fibres de son cœur la rattache à l'Irlande.

D'ailleurs, si Madeleine a énousé toutes nos saintes causes, elle n'a pas oublié, —de quoi nous lui demandons de la féliciter encore, —ce qu'elle doit elle-même à son autre patrie. L'âme de l'Irlande

(2) Les Dangereuses, p. 42.

vit en son large cœur. Elle aime cette «terre de poésie, » la terre verte «où sourit l'éternelle espérance!» Elle se demande avec admiration «comment sous {ant de sang versé le trèfle irlandais n'a pas perdu sa teinte splendide?» C'est que «l'espoir, en ce pays, monte de chaque brin d'herbe, et qu'il vient de chaque écho.» Au surplus:

L'âme de ce peuple a passé dans les y-ux des femmes de là-bas ; ces yeux-là, beaux entre tous, ces yeux-là, eux aussi, sont verts! Voilà pourquoi l'espérance ne mourra jamais au cœur irlandais, "puisqu'il la retrouve sans cesse dans ce qu'il

aime...

Et pourtant l'Irlande est triste. Même au jour de la fête nationale,

dans sa joie manque la gaieté... Les airs irlandais sont une plainte... On les écoute et il semble entendre une mélopéelointaine qui, le soir, s'élève des eaux, et qu'au rivage nous recueillons—désespérance confiée à l'infini, et qui tombe dans nos âmes.

Et vous revoyez dans ce rêve musical une verte forêt, où, couronnée de trèfle, la fille de l'Irlande tient sa harpe, pendant qu'à ses pieds sanglote la patrie, humiliée, vaincue, mais fière toujours! L’Erin est toute une poésie, poésie, où chaque vers est un pleur, poésie touchante qui est écrite sur des pages vertes, avec la pluie du martyre; poésie que j'aime, et dont je baise chaque strophe, parce que de là, peut-être, est tombée une goutte du sang que j'ai au cœur. (!

Décidément l’on ne saurait mieux dire, ni mieux exprimer son culte pour la patrie. Et Madeleine ne pouvait en même temps nous mieux aider à comprendre et à expliquer son œuvre. Il n’est pas

() Cf. Erin go bragh! p. 141-142.

indifférent, en effet, pour la pien juger, que l'on sache qu'elle est, par une large part d'elle-même, fille d’Irlande, et qu'en elle doit donc revivre le tempérament ou l'esprit des habitants d'Erin. C'est Villemain, croyons-nous, qui a rapproché un jour l'imagination celtique de l'imagination des grecs asiatiques, et qui les a montrées toutes deux vivement allumces et enflammées par l'enthousiasme, et attirées aussi vers les brillantes couleurs et vers la poésie de la nature. Que Madeleine ait hérité de ces dons et de ces tendances, et qu’elle les ait -ingénieusement mêlés aux vertus de l'esprit français, son livre le révèle bien assez. Cette femme aime les idées, elle les cherche, elle en veut trouver. Or, ceci même est chez elle déterminé par tout ce qu’elle a de français au cerveau. Bien ou mal il faut que nous, Français, nou .1isonnions, que nous discutions, que nous contestions, que nous nous donnions le spectacle de quelqu'un qui paraît réfléchir. D'autre part, il suffit de se rappeler quelques-unes des citations que nous avons faites déjà pour se convaincre qu'une très ardente flamme d’enthou-

1e, et je ne sais quoi d'oratoire, et d'éloquent, v par conséquent d'irlandais, s’agite et s’excite en l'âme de Madeleine. Qu'il y ait, en plus, chez elle, le goût de la poésie et l’adoration de la nature, c’est ce que prouvent surabondamment les chapitres que dans son livre elle a consacrés à décrire la Malbaie, Tadoussac, le Saguenay, la Pointe de la Rivièredu-Loup, Cacouna, et bien d’autres paysages du nord et du sud.

Au reste, Madeleine est née à Rimouski; et tout enfant elle emplissait déjà son regard de la vision gracieuse et grandiose qu'offre tout ensemble à ses enfants cette coquette petite ville située au bord de ce si large fleuve. Et Madeleine a rapporté de ce contact avec le rivage natal un amour sincère et très délicat des spectacles de la nature. Comme la mouette qui n'est jamais si heureuse que lorsqu'elle se sent bercée par la grande vague, Madeleine revient toujours, fidèle touriste, à la mer qui a enchanté ses premières années, à tous nos Biarritz canadiens, à ces pays d'en bas qu'elle ne peut oublier.

Elle escalade la Pointe-à-Pic, «succession de jolies villas, nichées au bord du chemin, dans un cadre verdoyant, ou enfouies dans des nids d'arbres, belles qui jouent à cache-cache,et nous découvrent soudain le sourire de leur toit rouge ou de leurs volets verts (!. »

Et puis c'est «le Cap-à-l’Aigle qui regarde la Pointe-à-Pic, en face, avec un air d'assurance et de défi, comme pour dire à la coquette plage: «tu es plus mignonne, plus aimée, peut-être plus jolie; je suis beau de ma grâce rustique et fière, et dans une lutte, je te vaincrais». Il l'écraserait même si l’Aigle furieux lançait les rochers de son cap énorme sur sa fine et gracieuse vis-à-vis. © ».

Certes, nous ne pouvons suivre Madeleine promenant sa palette le long du Saint-Laurent, et trempant parfois son pinceau dans les eaux trop grises

@) Un Eden, p. 14.

(2) Un Eden, p. 16.

du fleuve. Mais, on le voit déjà, c'est un tour ingénieux et délicat que cette aiuste veut donner à ses descriptions: de quoi nous ne pourrions que la louer, s’il ne lui arrivait pas de se porter souvent jusqu'aux excès de cette dangereuse Jualité. Elle raffine quelquefois avec les mots et avéc les impressions qu'elle éprouve ; et elle en arrive à cette extrémité qui est de décrire sans ne plus rien laisser voir. Commedirait M. Etienne Lamy, qui a beaucoup parlé des femmes, elle remplit alors par un flux de paroles le vide de ses pensées.

«Tout ce que le pittoresque invente (comme si le pittoresque pouvait inventer quelque chose!) de merveilleux a été jeté là (à la Malbaie), dans une prodigalité folle, et l'on avance, ravi de ces joliesses qui se laissent admirer avec une grâce non dépourvue de cette coquetterie qui ajoute aux charmes, ün charme nouveau ‘. »

Et il y a souvent, trop souvent, hélas! dans le Premier Péché, de ces phrases vraiment agaçantes, qui ne disent rien à l'esprit, qui veulent amuser l'imagination, et qui ne réussissent qu'à impatienter le lecteur.

Souvent aussi Madeleine se perd, et avec elle nous égare, dans le dédale des infiniment petits détails ; elle a l'œil bon et perçant, elle voit minutieusement, elle veut raconter tout ce qu'elle voit, mais il nous paraît qu’elle ne sait pas toujours suffisamment ramasser en un tableau bien net et en des

@) Un Eden, p. 14.

compositions bien groupées, les traits et les couleurs, les impressions et les choses, et l’on va après elle, sans trop savoir où elle nous peut conduire. Et il y a donc en quelques-unes de ces pages quelque chose d’abondant et aussi d'incohérent et d'inconsistant qui lasse beaucoup plutôt qu'il ne retient l'attention.

Au surplus, la phrase descritive ou rarrative de Madeleine y gagnerait parfois à être déchargée d'épithètes qui l'embarrassent et l’encombrent, de certains adjectifs qui reviennent sans cesse et montent inévitablement la garde autour des substantifs. Madeleine aime le joli, et.elle rencontre beaucoup de choses qui sont jolies, et elle n’a trop souvent que le mot joli pour nous en avertir. (Cacouna, par exemple, est une «jolie radieuse en joie d’être belle»; «ses bosquets sont des nids où chantent les jolis habitants du ciel»; et Madeleine qui re voit qu'en passant ce joli village trouve que «tout y est délicieusement joli ’». Heureux sommesnous quand nous ne rencontrons pas alors, en quelque phrase subtile, le mièvre et détestable et infâme joliesse, néologisme ou barbarisme, mais vocable dont elle use à propos de tout, dont elle abuse encore en ses toutes récentes chroniques, et qu’elle réussit à nous faire exécrer.

Et peut-être est-ce bien le temps de dire aussi à Madeleine, de lui soumettre respectueusement que sa langue française n'a pas toujours toute la pureté, et toute la simplicité robuste et saine qu’on

(i) Àu Pays natal, p. 28.

lui pourrait souhaiter. Oh! elle le connaît bien notre doux parler de France, elle l'écrit parfois avec une précision et une force teutes classiques ; mais il nous semble que ce «mâle outil», elle le manie souvent d’une main trop féminine, nous voulons dire trop délicate, trop molle, et trop parfumée. Et pour reprendre un mot que tout à l'heure nous avons employé, il y a de la mièvrerie dans ce style.

Elle attendait, la blonde Valérie, idéalisée par le rêve doux qui mélancolisait le brun pâle de sa prunelle, et attendrissait le fin rosé de ses joues... Prise du besoin d'exaler un peu de l'allégresse imprécise qui chantonnait en son âme, elle joua des'mélodies écloses d'un rêve, romances fines, dont chaque note rendait une étincelle douce, et toute la flamme rayonna dans des accords timides, suppliants, passionnés. Elle frisonnait maintenant... (1).

Et nous, nous nous impatientons de ne rien voir en cette vaine phraséologie. N'est-ce pas qu'un pareil style n’a pas la bonne santé française? Sans doute, il y a en France des écrivains, des chroniqueuses, dont peut se réclamer Madeleine, et dont ‘peut-être elle exagère les défauts; mais est-ce bien ces maniérés, ces attendris et ces vaporeux qu'il faut imiter? Ce serait dommage que Madeleine n'empruntât pas aux auteurs d'outre-mer que leurs qualités, et elle nous permettra sans doute de lui rappeler comment ici il faut nous préserver de toute dangereuse influence exotique, et travailler à développer en un sens qui soit original, c'est-à-dire tout ensemble traditionnel et spontané, notre langue et nos lettres canadiennes.

(1) Folie, p. 94.

Si donc il nous est permis de contribuer nousmêmes à l'évolution et à l'enrichissement de notre langue, s'il nous est permis de créer des néologismes, d'inventer des tours nouveaux, encore faut-il le faire avec réserve et grande prudence, et ne rien commettre qui puisse gâter la langue au lieu de la perfectionner. Et, en vérité, Madeleine s'en est-elle toujours suffisamment souvenue? Des yeux qui s’enbuent de la pluie fine de l'âme; des étoiles qui piquent dans la sombreur leurs joyaux scintillants ; des yeux enazurés qui regardent le ciel *; un petit corps qui frisonne des sanglots “; des vagues qui gémissent leur plainte ® : une chute qui bouillonne ses blanches cascades ® ; une fée qui sourit un regard de jeunesse T:; des villas qui se charment de nos surprises ravies ®: fermer les yeux pour recueillir son âme de toute la joie qui est en soi’; vibrer de sublimes frissons **; une causeuse qui est un nid douilleté de coussins *!; une chute qui est surgie d'on ne sait où“: mon souffle qui se fait doux pour ne rien laisser échapper de ce très plein du cœur; etc., etc:, ne sont-ce pas là des phrases, et combien d’autres nous pourrions citer, qui heurtent à la fois et très sûrement la syntaxe et le bon goût? et doit-on souhaiter qu’à la suite de Madeleine nos écrivains et nos journalistes s'enfoncent en ce genre alambiqué et hasardeux? Évitons plutôt d'habituer le lecteur

à ces façons de s'exprimer, et bannissons aussi avec zèle cett: préciosité d'un autre âge à laquelle n'échappe pas Madeleine quand elle fait les feuilles légères de la forêt vous caresser de leur joues humides; on quand, faisant allusion à l'universelle sympathie qui s'établit entre les choses, elle déclare que l'amour vrai se fait toujours entendre au cœur des eaux?

Il serait sans doute fastidieux d'insister davantage sur ces menus défauts de composition, de style et de grammaire; nous mettrons donc fin à ces observations de détails en signalant à l'auteur du Premier Péché, les nombreuses et presque innombrables irrégularités de ponctuation qui, à chaque page, déconcertent et déroutent le lecteur, et nous nous permettrons encore de lui déclarer sincèrement qu'il nous semble que la plupart de ses défauts lui viennent le plus souvent d'une certaine pénurie et indigence de la pensée, que plus elle se préoccupera : d'acquérir et d'exprimer des idées, que plus elle cherchera à établir chez elle l'équilibre entre l'esprit qui conçoit et la sensibilité qui s'émeut, et plus sûrement aussi elle écrira des pages qui seront substantielles, et pleines, et correctes.

Il nous eût été agréable d'accorder une longue et bienvrillante attention à l'Adieu du Poëte, pièce en un acte, qui tcrmine le recueil. C'est l’hommage de Madeleine à Crémazie, et dont on a fait

partout beaucoup d'éloges. Quoique le Crémazie amoureux que nous présente Madeleine ne soit guère celui de l'histoire, et donc celui que nous connaissions, il y aurait lieu de féliciter ici l'auteur de ses louables intentions et de sa petite excursion dans le domaine du drame; nous le ferons bientôt ailleurs, ne pouvant allonger davantage le fil de cette causerie.

Madeleine ne nous a pas donné un livre qui soit de tous points parfait, et personne ne s'en étonnera. Soyons-lhi du moins reconnaissants pour les pages agréables qu'elle a ajoutées à notre littérature féminine, et avant de finir saluons avec respect cette vaillante de l'armée des travailleuses. Les femmes qui étudient et qui s'instruisent et qui veulent sous leur abondante chevelure faire germer des idées sont trop rares dans la société oisive de nos villes canadiennes, pour que nous n'invitions pas à imiter Madeleine toutes celles qui, à Québec ou à Montréal, ont beaucoup de temps pour penser et qui n'en trouvent guère que pour parler ou s'amuser. S'il n’est pas opportun que la femme, que la jeune fille quitte trop facilement l'aiguille pour la plume, le tourne broche pour le coupepapier, et passe inconsidérément de la cuisine à la bibliothèque, il est très désirable que toutes celles qui s'apprêtent à devenir les compagnes de nos hommes instruits apportent au foyer où elles rêvent de régner un jour, beaucoup de savoir-faire, sans doute, et aussi beaucoup de cœur, mais encore, el

par surcroît, un réelle culture d'esprit. Madeleine aura ce rare mérite d'avoir, par son travail courageux ct persévérant, donné à ses compatriotes, avec les plus utiles conseils, la leçon très persuasive d'un bel exemple,

Février 1905,

PAR

M. PAMPHILE LEeMAY

Ce n'est pas l'aurore qui a déposé ces gouttelettes sur tant de feuilles et de fleurs dont le poète vient de se couronner. Monsieur Pamphile LeMay est un ancien déjà, et c’est donc le crépuscule, mais le plus doux et le plus lumineux, qui enveloppe à la fois d'ombres et de discrètes et pénétrantes clartés sa tête toute blanche. Et ces gouttelettes qu'au soir de sa vie il laisse tomber de sa plume comme des perles jolies sont pour cela brillantes encore de couleurs et de reflets. Le livre qui les enferme est donc un véritable écrin, dont l’auteur vient d'enrichir le trésor des lettres canadiennes.

Les dernières poésies de M. LeMay sont, au surplus, une page nouvelle, et l'une des plus précieuses, ajoutée à l’histoire du .sonnet. Certes, depuis que la Renaissance lyonnaisse essaya d’acclimater en France ce genre qu'elle empruntait à l'Italie, depuis que DuBellay recommanda aux poètes français de «sonner ces beaux Sonnets, non moins docte que plaisante invention, » et que luimême s'en servit à Rome pour exprimer ses Regrets,

(1) Les Gouttelettes, sonnets par Pamphile LeMay, chez Beauchemin, Montréal, 1904.

sa nostalgie, et la douceur de son petit Liré, depuis surtout que les Parnassiens ont remis en honneur cette forme de poésie qu'avaient dédaignée le dixseptième et le dix-huitième siècles, bien des recueils ont paru qui sont remplis de ces petits poèmes d'une architecture invariable, où il faut dans quatorze vers, deux quatrains suivis de deux tercets, enfermer et condenser et faire saillir toute la poésie d'un sujet. Nous n’aurons pas l’indiscrétion de penser et d'affirmer que les Gouttelettes sont à l'égal des plus parfaits recueils de ce genre, et que M. LeMay s'élève toujours jusque là où sont allés chanter Lecomte de Lisle, de Heredia, Sully Prudhomme; mais nous croyons bien que beaucoup des sonnets du poète canadien ne dépareraient pas les meilleures anthologies, qu'ils sont tous fort agréables, et que quelques-uns sont tout simplement des petits chets-d'œuvre. M. LeMay aura désormais cet honneur et cette gloire d’avoir composé au Canada français le premier recueil de sonnets, et d’avoir tout de suite, parmi nous, porté ce genre de poésie à un très haut degré de perfection.

Aussi bien, M. LeMay est-il un poète bien authentique, dont la première jeunesse fut bercée par la muse. Lui-même, il nous confie qu'il courtisa de très bonne heure cette dame, au «front ceint de feuillage », qu’il rencontrait toujours sur sa route, et dont le regard caressanit, la grâce harmonieuse enchantaient son printemps.

Quand vers les bois épais je m'en 2!lais, rêveur, Le front ceint de feuillage, elle était à l'orée,

Pour verser un dictame à mon âme éplorée Et me dire des mots d’une étrange saveur.

Son œil tombait sur moi comme un reflet de perle, Le flot bleu qui se berce et mollement déferle tait comme l'écho de son pas gracieux. (

Et la poésie fut fidèle à ce rêveur, et jusqu'en ces années où la vieillesse, d'ordinaire, apaise les sens et ferme l'oreille aux chants capricieux de l'inspiration, elle l'enflamme encore, et elle lui murmure les accents les plus beaux et les plus variés.

Le sonnet, que M. LeMay a choisi pour épancher son âme, se prête d'ailleurs aux effusions lyriques de toutes sortes. Subjectif et sentimental comme une ode, réaliste comme une peinture, il est susceptible de contenir les fortes conceptions de la pensée, l'émotion des sens, et de recevoir aussi et de garder l'empreinte des choses. Et c'est pourquoi les Gouttelettes enferment, d'après un plan et sous des titres qui ne sont pas toujours bien distribués, les thèmes les plus nombreux et les plus disparates. L'histoire, la nature, les choses du pays natal, le foyer, et taus les mouvements les plus divers de la conscience humaine s'expriment tour à tour dans ces pages où vibre sans cesse la plus inquiète sensibilité.

M. LeMay laisse d'abord son imagination l'emporter vers le passé lointain, et remonter jusques aux premiers jours de l'humanité. Son esprit se pose sur quelques sommets de l’histoire, et il essaie

(1) Fidèle, p. 197.

de rendre en strophes bien nettes la vision qui emplit son regard. Chose curieuse, ce poète qui est si tendre et si expansif, et qui est peut-être, de tous nos poètes canadiens, le moins capable de s'ignorer lui-même, de s'abstraire tout à fait et sans se mêler, se confondre, s'identifier avec les choses,

‘essaie d’abord d'être impersonnel, et de raconter seulement quelques-unes des scènes que l’on voitdans la longue suite des siècles écoulés. Depuis Ëve, qui connaît la rotation de la ere, jusqu ’à M. Laurier, notre premier ministre, il promène son regard et sa pensée, et il s'arrête‘ avec une satisfaction bien visible sur les hommes et les choses des temps bibliques et évangéliques. Évidemment, son inspiration s’accommode aux récits de l'antiquité beaucoup mieux qu’elle ne se complaît dans le rappel des souvenirs contemporains. Le recul des années favorise de tous ses mirages brillants la vision poétique, et c’est donc, sans doute, pourquoi M. LeMay construit la petite épopée qui sert de portique à son recueil, avec les matériaux que lui fournissent nos livres sacrés. La piété du poète trouve, d’ailleurs, un charme particulier à revoir et raconter les principales étapes de la vie de l'homme s'acheminant sur les voies du ciel.

Mais les rapports de l’homme avec Dieu furent, on le sait, bien vite tendus et brisés. Les temps bibliques sont surtout remplis des fautes de l’hommeet des colères de Dieu, et c’est donc plutôt cela que M. LeMay a vu et qu'il replace dans nos souvenirs.

Au premier sonnet, c'est Êve coupable qui se sent en proie déjà à toutes les révoltes de la nature, et qui lance vers Dieu son premier cri d'orgueil :

Un désir inconnu, mystérieux levain,

Soulève et fait gémir mon âme émerveillée.

Des songes enivrants, quand je suis éveillée, Passent devant mes yeux dans un orbe sans fin.

Obèéis, vaste terre, à la loi rigoureuse Qui te fait, chaque jour, rouler sur ton essieu ; Moi, je n'obéis pas, car je ressemble à Dieu ! (!

Et le sonnet suivant, qui s'oppose en un vif contraste à celui qui précède, nous apporte les paroles résignées dont Adam cherche à pallier sa faute, et le mot d'amour qui, malgré tout, monte de ses lèvres vers le Maître.

Cependant le mal de l'homme se répand sur la | terre, et les malédictions tombent du ciel. Le poète a voulu, parmi celles-ci, décrire cette grande désolation qui a suivi le châtiment des villes de Sodomeet de Gomorrhe, la mer Morte qui couvre comme un linceul de plomb tant de ruines maudites. Ce paysage qu'il dessine est vraiment rempli de la tristesse morne q1 i plane là-bas près des monts de Moab et de Judée. C’est, d'ailleurs, la tâche du poète de rendre aussi intense que possible l'impression qui se dégage des choses.

Près des monts de Judée, arides, sans fraîcheurs, Et des monts de Moab aux sèves fécondantes, L’Asphaltite maudit berce ses eaux dormantes, Où jamais ne tomba le filet des pêcheurs.

(i) Eve, p. 11.

Les rocs nus sont rayés de sinistres blancheurs. Serait-ce un reste froid de vos cendres ardentes, Impudiques cités? Les vagues abondantes Ont-elles pu laver le front de vos pécheurs ?

La vie at-elle là placé l'ultime borne?

Nul chant n'y réjouit la solitude morne ; A ne fleurir jamais ces bords sont condamnés.

Dors en ton gouftre amer, sur ton lit de bitume ; Ta coupe est décevante et pleine d'amertume... N'es-tu pas faite, à mer! des pleurs de tes damnés ? (!

Les sonnets évangéliques ont permis au poète de dresser, au-dessus de ces crimes de l’homme et de ces vengeances de Dieu, la croix bienfaisante et divine. Les Juifs, sans doute, ont défié le Christ mourant, et ils l'ont sommé de descendre de cette croix pour prouver sa mission rédemptrice; mais Jésus n’a pas voulu quitter son lit de souffrance, et c'est tant mieux pour notre foi qui avait besoin d'un pareil spectacle.

Or, sur le Golgotha, le doux crucifié, Dans un nimbe éclatant, depuis lors se profile.

Et parce qu'il n’est pas descendu de la croix, Depuis lors devant lui l'humanité défile, Fléchissant les genoux et s’écriant : Je crois! (?

Toutes les grandes scènes que M. LeMay a choisies et reconstituées sont bien, à elles seules, le plus étonnant nierveilleux dont puisse se décorer une épopée. Mais parce qu'il faut autrement encore

(1) La Mer Morte, p. 15 (2) Sur la Croix, p. 37.

enchanter l'esprit du lecteur, et faire briller au regard des merveilles qui déconcertent et ravissent à la fois l'imagination, M. LeMay raconte quelques prodiges dont la légende pieuse a naïvement semé la vie de Jésus. Avec quelle grâce aimable il rappelle comment a été fait ce fil de la Vierge dont l'origine se rattache à la confection miraculeuse de la robe sans couture, fil brillant et ténu qu'un miracle et un sourire de Jésus firent inutile, et qui depuis lors continua de se balancer dans l'air et de voltiger ‘.

—Le Sanhédrin ourdit un complot satannique, Et je ne sais comment vous vous garantirez.

Ne pensez pas, mon fils, que vous convertiez Nos docteurs si jaloux de leur loi tyrannique.

Ainsi parlait la Vierge à son doux fils unique. —S’'il le faut, reprit-elle, hélas! vous partirez. J'ai le tissu nouveau que vous revêtirez.

Et moi-même, Jésus, coudrai votre tunique.

Mais j'y songe, comment? je n'ai fil ni denier. Alors, un fil d'argent qu'un souffle printanier Berçait, vint effleurer la sainte créature.

Elle allait le saisir. Jésus sourit. Déjà La tunique était faite. Elle était sans couture. Dans l'air le fil brillant depuis lors voltigea.

Puis M. LeMay quitte à regret ces pages de l'histoire sainte qu'il a traduitesen vers excellents ; il ne fait que saluer en passant l'antiquité païenne,

(®) Le Fil de la Vierge, p. 35.

la romaine surtout, et il se hâte vers notre histoire où il veut à son tour célébrer quelques héros, et dont il essaie de déduire quelques leçons.

Ce lien par lequel nous rattachons aux sonnets bibliques et évangéliques ceux que le poète a composés sur Rome et sur l’histoire canadienne n'est pas, en réalité, celui que l’auteur a établi luimême; mais il y a, semble-t-il, quelque confusion dans l'ordre où apparaissent les premiers chants du recueil, et nous pensons qu'il eût mieux valu grouper ensemble tous les sonnets dont l'objet immédiat est pris à l’histoire, sacrée ou profane.

Quoi qu'il en soit, M. LeMay a voulu faire de la poésie patriotique, et mettre dans la lumière intense du sonnet quelques événements de l’histoire du pays. Or, il est difficile d'aborder les sujets rieillis ou usés, et l'on risque de s'échauffer à froid quand on veut célébrer les gloires nationales. Notre poésie aussi bien que notre éloquence patriotiques traînent en leurs amples mouvements bien des oripeaux démodés. M. LeMay, grâce à la forme concise qu'il a choisie pour mouler sa pensée, a su éviter le verbiage banal. Sans doute, l'originalité de ces impressions de patriote eût pu être davantage profonde et caractéristique; mais au moins l'on n'a pas, en lisant les sonnets où il chante Carier, Champlain, Wolfe et Montcalm, nos braves soldats et nos vieux remparts, cette impression du déjà vu que l’on rapporte trop souvent de semblables lectures.

. Est-ce d’ailleurs un pur hasard? est-ce plutôt effet d'un dessein bien arrêté? mais la pensée qui

circule à travers les strophes du sonnet qui est consacré au découvreur du Canada, est assez pareille à l'idée qui a inspiré les fameux Conquérants de José-Maria de Heredia. Et certes, limitation, si imitation il y a, est très heureuse, et on ne peut plus personnelle. La petite flottille vient de s'aventurer sur les flots, de prendre: le large, et tout comme les conquérants de la mer des Tropiques qui interrogent, «penchés à l'avant des blanches caravelles», l'horizon où montent de nouvelles étoiles, Cartier regarde anxieux les flots infinis sur lesquels le dernier vers du poète, très simple et très suggestif, prolonge le regard, et où il semble qu'émerge là-bas, en une vision qui termine et élargit le sonnet, une France nouvelle. Mais voyez aussi la course longue, interminable des trois vais- seaux.

L'aube donne à la voile un reflet vermillon, Les voix meurent. Le bruit de la mer les domine. ‘L'humble flotte, qu'un pèu de soleil illumine, : Ouvre dans le flot sombre un glorieux sillon.

Le jour après le jour apparaît et s’efface.

mer semble agrandir sa houleuse surface, ‘Et rouler au hasard vers des bords incertains.

Les vents poussent toujours la frêle caravelle, Cartier cherche, anxieux, les horizons lointains Où doit enfin surgir une France nouvelle. 4

La France nouvelle est conquise à la France ancienne. Et on livre les durs combats qui la

(1) Jacques Cartier, p. 95.

protègent et l'affermissent. Mais l'Anglais vient ravir à sa rivale séculaire cet empire colonial; la dernière victoire est impuissante autant que glorieuse, et le poète salue avec une vive et sainte émotion le drapeau qui descend de la citadelle et repasse les mers. L'image dont il se sert pour rendre cette douleureuse vision est aussi belle que significative.

Et l'on eût dit qu'un astre, en ce jour décevant, Pour s'en aller s'éteindre en la mer du levant, Lentement descendait de notre promontoire

C'était le drapeau blanc qui retournait là-bas, Emportant dans ses plis la poudre des combats Et ta gloire immortelle, à dernière victoire ! ‘!

Au reste, la conquête a changé non seulement le drapeau, mais aussi les cœurs. Nous avons parfois le spectacle de coupables faiblesses qui ressemblent à des trahisons. L'ambition aveugle plus d’une âme canadienne qui sacrifie à la fortune politique la meilleure part de notre héritage et de nos droits ; et c'est aussi de bien autres scènes que celles de la lutte vaillante, que sont maintenant témoins, pendant les soirs d'été, nos vieux remparts et nos vieux canons. Le poète s’en afflige.

Plus d’un siècle a passé sur les faits accomplis.

Le sceptre d’Albion jalousement nous garde.

Les nôtres maintenant promènent la cocarde

Sur les hauts parapets... Les dos sont assouplis. (?

{1} La dernière Victoire, p.102.

(2) Nos Remparts, p. 104.

C'est, d'ailleurs, à la paix douce et frateznelle que le poète invite nos compatriotes anglais. Leur sang n'est pas le nôtre; nas tempéraments,. aussi bien que notre langue e’ notre foi, nous divisent ; mais unissons en un :aisceau indissoluble nos communs efforts.

Vous ne nous aimez pas ; cela nous le savons.

Nous avons nos défauts et vous avez les vôtres. Vous êtes des marchands, nous sommes des apôtres ; Vous achetez la terre, et nous, nous la sauvons.

Notre langue est très belle et nous la conservons. Nous sommes tous égaux et vos droits sont les : tres. Amassez des louis ; disons des patenôtres,

Et servons librement le Dieu que nous servons.

Ainsi le poète patriote fait œuvre saine et bonne en prêchant avec une franche liberté l'œuvre des rapprochements utiles et des sympathies qu'il faut créer.

De tous les thèmes.lyriques, l'histoire n'est peutêtre pas le plus facile, ni non plus le plus fécond. Le fait brutal constitue une ligne rigide sur laquelle ne peut broder qu'avec grande circonspection la fantaisie du poèle., Plus souples et plus atirayants sont les sujets que la grande nature étale sous nos regards, et qu'elle propose à l'inspiration. Les impressions que nous procure le spectacle des paysages

() À mes Compatriotes anglais, p. 162.

et des mondes mystérieux qui nous entourent sont moins rigoureusés, et en quelque sorte plus soumises aux caprices de le sensibilité personnelle, et le poète lyrique peut done sur elles, avec plus de liberté, exercer son art. Et ceci nous paraît incontestable, surtout quand une âme aussi vibrante que celle de M. LeMay se trouve mise en contact, non plus avec les événements de l'histoire, mais avec la beauté des choses extérieures et les réalités enchanteresses de la nature. N'est-ce pas lui qui, pendant la prière què chaque dimanche d'été l'on allait faire sur le coteau, près du calvaire qui y était dressé, laissait aux oiseaux le soin de répuudre, et devant la primevère oubliait l'amen?

M. LeMay aime donc la nature; il oublie toute autre chose quand il contemple une fleur, et c'est pourquoi il voit si bien’et de façon si nette les objets, et c'est pourquoi il décrit avec une précision qui l'empêche d'être banal.

Si parfois, au lieu de décrire, il veut seulement créer en nous l’état d'âme où nous jetterait la vision du spectacle lui-même, ou s'il veut éveiller une sensation plutôt que peindre un tableau, il trouve encore les mots justes et expressifs. Il lui suffit de deux vers pour nous situer en plein ciel oriental, et nous faire éprouver les brûlantes ardeurs du midi.

Ft c'était l'heure chaude où la brise charrie, Sur son aile de feu, le parfum des dattiers. (?

(t) Le Calvaire, p. 57.

(2) Le Garizim, p. 32.

Grâce à cette puissance évocatrice qui permet au poète de faire sortir des choses les impressions dont elles nous peuvent pénétrer, grâce aussi à cette sensibilité qui fait le poète communier si intimement avec ce que la nature enferme de plus discret et de plus exquis, M. LeMay renouvelle parfois de la façon la plus heureuse les thèmes qui semblent les plus rebattus. Voyez, par exemple, cette description du printemps qu'il faut citer tout entière :

Laissons l'âtre mourir; courons à l'aventure. Le brouillard qui s'élève est largement troué ; La fontaine reprend son murmure enjoué ; La clématite grimpe à chaque devanture.

Le ciel fait ondoyer les plis de «a tenture ;

Une tiède vapeur monte du sol houé ;

L'air doux est plein de bruits; les bois ont renoué, Dans les effluves chauds, leur discrète ceinture,

L'aile gaiment s'envole à l'arbre où pend le nid; L'enfant rit; le vieillard n'a plus de tons acerbes ; Les insectes émus s'appellent sous les hcrbes.

O le joyeux réveil ! tout chante, aime, bénit ! Un élan pousse à Dieu le nature féconde, "Et le rire du ciel s'égrène sur le monde. 1)

Ainsi M. LeMay sait décrire, non pas avec la brutalité du photographe qui copie les objets, mais avec l'âme de l'artiste qui sait tout ensemble donner aux choses des contours exacts et leur prêter le mouvement de la vie. Tout s’anime dans

à (2) Le Réveil, P- 125.

les spectacles qu'il reproduit, et nul n'a moins que M. LeMay décrit pour décrire. Il est le moins possible le disciple de l'abbé Delille. *

Aussi bien, la nature n'apparaît pas aux regards de M. LeMay comme une réalité purement objective et froide, comme un ensemble de choses qui sont là placées devant nous comme les pièces d’un curieux musée. La nature garde et retient en ses formes une âme qui est en perpétuel mouvement, et qui peut-être circule à travers lé monde comme le principe vivant des ‘incessantes métamorphoses. Théophile Gauthier a écrit les Affinités secrètes où il raconte comment les êtres vont se transformant sans cesse en une évolution qui ne finit jamais, emportés par une âme qui sous des formes nouvelles et diverses se montrent toujours la même. M. LeMay a voulu composer lui aussi une sorte de « madrigal panthéiste», non pas certes pour y exprimer sa pensée philosophique, mais pour traduire plutôt l’impression qui l'obsède et lui fait apercevoir partout dans la nature les manifestations de la vie.

Qui sait de notre Dieu le merveilleux dessein ? D'où vient, beau papillon, la pourpre de ton aile? Givre de mon carreau, feuille de ma tonnelle, D'où vient, le savez-vous, votre savant dessin ?

Quand la mort te flétrit de son baiser malsain,

Homme, où s'envole donc l'éclair de ta prunelle ?

Où s'en vont les beautés de ta forme charnelle,

Et les vives ardeurs qui dévoraient ton sein?

(1) Lire encore, à ce propos, la Danse des feuilles, p. 149.

On y voit à merveille comment le poète sait mettre de la vie dans les choses.

Ta poussière est féconde. Elle devient la feuille, L'insecte qui murmure ou la fleur que l'on cueille, L'herhe de la prairie ou le grain de froment.

Et toute âme qui naît prend de brillants atomes Aux feuilles comme aux fleurs, aux fruits comme [aux aromes, Afin de s’en couvrir comme d'un vêtement. (t Non seulement la nature est Partout vivante, et condamnée à un échange perpétuel d'énergies et de formes, mais cette vie n'est en quelque façon qu'un dédoublement de la vie humaine, et elle présente sans cesse à notre regard attentif des vicissitudes qui sont semblables aux nôtres. La vie universelle, celle qui fait palpiter tout ce qui existe en notre monde, se partage donc en deux courants qui vont parallèles, et reflètent des spectacles analogues. La vie de l'homme ressemble à la vie des choses: et celle-ci n'est que l'image ou le symbole de l'autre. Et, dès lors, tout ce qui est extérieur à l'homme devient pour l'homme un enseignement précieux, et se prête aux rapprochements les plus instructifs. M. LeMay excelle à voir dans les choses la leçon qui convient, et la morale qui s’en dégage, Non pas certes qu’il attribue aux choses une vie consciente et une prédication: voulue, mais par d'heureuses fictions, il établit entre la vie de l'homme et le destin des autres êtres créés les rapports les plus ingénieux, et les relations les plus vraisemblables. Un vaste symbolisme enveloppe et harmonise tout, et il est rare que M. LeMay

@) Évolution, p- 110.,

chante Ja nature sans que le dernier tercet de son poème soit tout rempli des pensées qu'éveillent en son esprit les ressemblances mystérieuses. Et ceci lui est souvent une occasion de manifester, en même temps que l’acuilé de sa vision, la sensibilité ardente, complexe et délicate de son âme d'artiste.

Lisez, pour le constater vous-mêmes, les petites pièces intitulées Vieux Arbres et vieux Hommes ‘”, Vieux Nid®, Ames et Feuilles‘, Cœurs el Nids", et celle-ci, Source et Cœur; glanée parmi les Grains de philosophie ®:

Sous les saules qu'on voit là-bas, plantés en talle,

Une source jaillit comme un rayonnement.

L'oiseau vient du ciel y puiser pleinement,

La fleur mouille à ce bain son gracieux pétale.

Le cœur est une source où maint nouveau Tantale, Pour apaiser sa soif se penche vainement.

Le rêve autour de lui voltige ingénûment ;

Il se trouble au toucher d’une haleine brutale.

La source va chantant par la friche et les blés, Et les cœurs que le ciel a largement comblés, Les cœurs tout pleins d'amour semblent intarissables.

N'allez pas, source ou cœur, loin des souples roseaux, Égarer vos chemins sur les arides sables, Car les sables boiront, cœur ou source, VOS eaux.

Si le poète décrit dans ses sonnets les travaux rustiques, il rapproche encore, par d’aimables comparaisons, la nature et les hommes. Il nous parle de fenaison, et il nous fait respirer l'air qu'embaume

le parfum des foins coupés; mais il songe aussi que l'âme résignée des malheureux, lorsque l'épreuve fauche ses espérances, répand autour d'elle de plus suaves odeurs Ce langage et ce style sont très doux; ils fleurent on comme les chaumes, les buissons et les prés. Ils rappellent souvent, par les images et les pensées dont ils débordent, le tour d'esprit et la grâce de François de Sales.

Mais cette poésie devient plus abondante encore et coule en un flot plus pur, lorsque M. LeMay

Concentre sur ce coin de nature qui est le sol natal .

sa très studieuse et vigilante attention. Le sol natal est bien, d’ailleurs, ce qu'il aime le plus dans la nature, et c'est pourquoi il le chante d'un rythme si attendri et si suave dans ses Sonnets rustiques. Ceux-ci sont, croÿons-nous, les pius beaux du livre, “et ceux où l'âme du poète se révèle avec le plus d'originalité.

C'est au sol que doit s'attacher le peuple canadien, et c’est lui, le sol vierge, qu'il faut aller conduérir sous le ciel de feuilles vertes dont le couvre la forêt. Nos vrais pionniers ce sont les colons,

puisque ce sont eux qui ont fait et qui chaque jour .

agrandissent la patrie. M. LeMay consacre à ces infatigables travailleurs un sonnet où se mêlent l'admiration du patriote et la sensibilité du poète. Chaque strophe est, à elle seule, un poème à part, et toutes se suivent dans la plus harmonieuse gradation. Les trois premières feraient le plus joli

triptyque, et la dernière résume avec force et dans une fière pensée toute l'œuvre du défricheur. Ce sonnet est, par excellence, le poème du colon. |

Entendez-vous chanter les bois où nous allons ? Sur les pins droits et hauts comme des colonnades, Les oiseaux amoureux donnent des sérénades,

Que troubleront, demain, les vigoureux colons.

Entendez-vous gémir les bois ? Dans ces vallons Qui nous offraient, hier, leurs calmes promenades, Les coups de hache, durs comme des canonnades, Renversent hjgn des nids avec les arbres longs.

Mais dans les défrichés sù tombe la lumière, L'été. fera mûrir, autour d'une chaumière, Le blé de la famille et le foin du troupeau.

L'âme de la forêt fait place à l'âme humaine, Et l'humble défricheur taille ici son domaine, Comme dans une étoffe on taille un fier drapeau. (t

Sur ce sol canadien qu'il arrose de ses sueurs, le colon verse l: semence féconde, il répand comme une bénédiction le grain qui se multipliera au centuple, et M. LeMay a voulu dessiner lui aussi ce geste auguste et saint du semeur.

Il puise le grain d'ambre au sac de toile fauve, Et d'ur geste rythmé, le répand au sillon, Comme un prêtre l'eau sainte avec le goupillon.

Au reste, M. LeMay se plaît à décrire Aout le travail des champs, et les industries de nos braves

(t) Les Colors, p. 122.

(2) Le Semeur, p. 131.

cultivateurs. Parcourez la liste des sonnets rustiques: la Sucrerie, le Levage, le Labourage, Fenaison, l'Engerbage, le Broyage, le Fossoyage, le Batteur de grain, la Fileuse, sont, parmi vingt autres, les sujets préférés de cette muse si canadienne. Et M. LeMay se rattache donc bien, par tous ces efforts et par tant d'excellentes petites pièces, à cette école de poètes qui, en France, depuis quelques années, ont essayé de secouer le joug du lyrisme trop souvent convenu et factice des poètes de ville pour chanter la bonne terre de province. Il mérite que son nom soit placé à côté des noms plus connus et déjà illustres de François Fabié, de Paul Harel, d'Achille Millien, de Louis Mercier, d'Arsène Vermenouze. Il chante ici ce qu'ils célèbrent là-bas, et sa poésie est toute pleine, comme la leur, de ce parfum du sol, de ces agrestes et fraîches odeurs du terroir, de ces souffles tièdes et embaumés qu'on ne se lasse jamais de respirer et de goûter.

Et cette poésie est saine non seulement parce qu'elle s'élève du sol, mais aussi parce qu’elle révèle au rude travailleur des champs sa dignité, parce qu'elle s'applique à faire voir tout ce qui peut rayonner de bonne humeur et de joies sur ces robustes et obscures besognes.

Il pleut de 1. gaîté sur ces rustiques travaux : L'un siffle une romance en creusant sa mortaise, L'autre ajuste un tenon et formule une thèse, Et comme des refrains s’élancent les bravos. 4

(2) Le Levage, p. 126.

er

Cette gaîté, le poète la voudrait répandre sur toutes les œuvres rustiques. :le l'a-t-il pas rencontrée lui-même dans ces champs de Lotbinière où son enfance s'est développée en pleine verdure et en plein soleil? Il n'a donc qu'à se suuvenir pour la chanter. Aussi M. LeMay, qui vieillit, regrette souvent que toute la mécanique moderne, en subs-

. tituant aux bras la machine, en bouleversant et

détruisant nos vieilles et joyeuses traditions, déflore je travail des champs, ' lui enlève sa poésie, et avec elle une bonne part des naïfs et des faciles plaisirs du temps passé.

4 S'il fallait engerber les grains laissés épars,

Aux jours déjà lointains de mes jeunes années,

Nous portions au lieur les javelles tanées, Et les gerbes criaient sous l'étreinte des harts.

Vous avez. aujourd'hui, l'industrie et les arts;

Tout se fait vite. Et puis, vos machines damnées Travaillent mieux que l’homme avec ses mains tannées. Les choses du vieux temps font sourire les gars.

Mais le soleil joyeux qui mûrissuit les orges, Bronzait nos tronts sereins et les vaillantes gorges Des filles qui chantaient en revenant du clos.

Et dans nos cœurs aimants, paysans, paysannes,

Nous sentions s'infiltrer des rayons diaphanes

Qui formaient comme un nimbe au dernier rêve éclos (*?.

Il est pourtant une joie que le machinisme ne peut enlever aux paysans, et qui, d'ailleurs, plus que tout autre, console et honore leur vie: c’est la

(1) L'Engerbage, p. 143.

joie bonne et sainte qu'ils geûtent en leurs foyers. Cette joie, M. LeMay l'a bien mise et concentrée aux cœurs de ces jeunes époux qu'il a si doucement célébrés. Ils ont travaillé tout le jour, et, le soir, pendant qne la femme, assise près de son homme qui fume, ravaude des bas, ils causent ensemble du jardin, des agneaux, des laines qu'elle tisse, puis ensemble ils vont au berceau voir le marmot qui sommeille, « l'ange qui dort sous un voile de lin.»

Cette petite scène de vie intérieure ferait le plus joli tahleau; et si un artiste canadien le voulait peindre, il faudrait, assurément, le suspendre au mur de toutes nos chaumières. Il n'aurait d'égal, pour la beauté et la noblesse de l'inspiration, que cette toile de Charles Huot que M. LeMay a impri-

mée en des vers qui rendent à merveille la simplicité éloquente du sujet. C’est l'heure de la messe ; dans une modeste maison de campagne, une jeune fillé garde, et vaque aux soins du ménage.

Une croix noire pend à la blanche cloison.

Dans son corsage neuf l'enfant est bien gentille.

L'eau bout, la vapeur monte. Un chat luisant se grille Au poële d'où s'échappe un reflet de tison.

Mais voici que l'airain tinte dans le ciel rose. Sanctus! Sanctus! Sanctus!... La jeune fille pose Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet.

Sanctus! Sanctus!... Avant que la cloche se taise, Elle tombe à genoux, et, les bras sur sa chaise, Elle ineline la tête et dit son chapelet.

(1) Jeunes Époux, p. 130.

(2) Le Sanctus à la maison, p. 157.

Ce dernier vers, d'un mouvement calme et doux, fixe dans sa piété religieuse la jeune gardienne; il ramasse bien tout le sens de la pièce, et il en prolonge indéfiniment l'harmonie.

Aussi bien, M. LeMay est-il le poète du foyer comme il l'est de nos champs et de notre sol canadiens. Doué d'une nature plutôt recueillie et silencieuse, il aime ces joies calmes et douces que seul procure l'intimité de la vie domestique.

Heureux qui naît et meurt au rustique foyer

Où l'aïeul a laissé son souvenir! Quel charme

Dans les murs blancs de chaux où pend une vieille arme! Dans l’âtre où l’on verra les bûches flamboyer ! (t?

Un jour il a voulu revoir le toit paternel dont la vie l'a depuis si longtemps éloigné, et il raconte les émotions de ce dévot pèlerinage.

Depuis que mes cheveux sont blancs, que je suis vieux, Une fois j'ai revu notre maison rustique,

Et le peuplier long comme un clocher gothique, |

Et le petit jardin tout entouré de pieux.

Une part de mon âme est restée en ces lieux Où ma calme jeunesse a chanté son cantique.

J'ai remué la cendre au fond de l’âtre antique, Et des souvenirs morts ont jailli radieux. (?

M. LeMay n'a donc pas vieilli sous le toit des ancêtres, et il n’y peut entendre souvent la voix des souvenirs, l'écho de l’amusant vacarme qui vient encore ondoyer sous le plafond noirci , mais

{t) Le Foyer, p. 81.

(2) Un Souvenir, p. 91.

(3) Le Foyer, p. 81.

il s’est fait*à lui-même un foyer qu'égaie maintenant le babil des petits enfants. M. LeMay est devenu grand-père; il n'a pas eu besoin de lire Victor Hugo pour apprendre son art, et vers les têtes blondes de Jean-Marcel et d'Irène il incline avec tendresse ses longs cheveux blancs. Il accompaghe de ses refrains la cadence de leurs berceaux.

Volez, douces chansons, autour de son berceau. Plein de molles lueurs, son œil vient de se clore. Que nul souffle mauvais n'agite ou ne déflore La vertu de l'enfant, la fleur de l’arbrisseau ‘!,

Le grand-papa sait aussi se faire tout petit; il s'amuse avec Jeanne-Marcelle, et il nous répète en vers rapides ce qu'il lui dit tout bonnement quand

elle joue avec sa barbe.

Que ta main rose joue avec ma barbe blanche, Je te tiens sur mon cœur, tu n'échapperas pas. Et puis, ferais-tu bien toute seule deux pas?

Reste comme une fleur sur une vieille branche.

Menace si tu veux, mets le poing sur la hanche; On ne peut eftrayer un grand-père. En tout cas Je puis lutter encore, et je ::e suis point las

De voir luire en tes yeux ta petite âme franche (?.

Et comme tous les grands-papas, M. LeMay se fait moraliste. Il sermonne son petit monde, et il lui distribue force conseils. Il aime tant ces petits êtres, et il les voudrait toujours si purs et si

(1) À Jean-Marcel LeMay, p. 85.

(2) À Jeanne-Marcelle St-Jorre, p. 86.

heureux! Irène vient de communier pour la première fois; elle ressemble aux anges, et elle est belle comme un printemps dans sa toilette blanche, et sous sa couronne de fleurs.

Dans ton voile de neige, oh! comme tu te drapes! Par ce rose matin d'où viens-tu, rose aussi ?

Ta joue a des rayons. Le printemps que voici A:t-il donc secoué sur ta tête ses grappes ?

Mais cette beauté peut se flétrir, et l'enfant peut s'éloigner du Dieu qui est venu jusqu’à elle; et le vieillard s’attriste à cette pensée, et il termine par cette pieuse leçon:

Pour le voir, lui si beau, dans son ciel azuré, Sur ton épaule, enfant, garde ta blanche robe, Et garde dans ton cœur le tendre amour juré, (1

M. LeMay a, d'ailleurs, résumé dans un sonnet adressé à ses enfants tous ses avis et toutes ses sollicitudes: et ces paroles sont bien quelques-unes des plus austères que lui aient suggérées son dévouement et ses craintes paternels.

Vivre, enfants, c'est aimer et souffrir un instant.

Vous cherchez le plaisir et le plaisir vous lasse ; ‘ De ses mailles de fer la douleur vous enlace ;

L'esprit est curieux et le cœur, inconstant.

Le spectacle du monde est souvent attristant.

Mainte fois le cœur chaud se heurte au cœur de glace. L'intrigänt mainte fois s’assied à votre place;

L'un se gave au banquet, l’autre n’a qu'un restant.

(1) À ma petite Irène, p. 89.

Mais le travail est bon. Penchez votre front blème Sur la glèbe maudite ou l’aride problème ; Le travail est un bien et non un déshonneur.

Le succès vient toujours lorsque l'on persévére. Eniants, n'ayez point peur de monter au calvaire, L'épreuve fortifie... Ayez peur du bonheur, (*

Et souvent à l'esprit et sur les lèvres de ce poète revient cette pensée que la vie ne peut être bonne que si elle est mêlée d'épreuves. La douleur et la mort sont nécessaires et fécondes. Les fleurs et les insectes meurent sous le sillon fumant, et c'est le prix des moissons que va mürir l'été, Nous ne pouvons échapper à cette loi dure: l'homme doit s'y résigner, et l'enfant s’y préparer.

Au surplus, il ya en M. LeMay, non plus seulement grand-père, mais homme et philosophe, un moraliste qui croit à la souffrance et aux déceptions beaucoup plus qu'au bonheur et aux rêves réalisés.

Le veillard incliné sur la glèbe flétrie Regarde, épars et morts en son âme meur.rie, Les rêves arrangés avec un si grand soin.

Et le jeune homme en vain, l'éclair dans la paupiére, Debout sur les sommets des collines de pierre, Recule l'horizon. Le bonheur est plus loin(?.

La vie est donc. une course vers la joie et les illusions décèevantes, et M. LeMay l'a comparée, avec assez de raison, à ceite marche de la caravane

(1) À mes Enfants, p. 84.

(© Le Labourage, p. 129.

3) Plus loin, p. 111.

que fascine, à travers le désert, le mirage trompeur. Longtemps on a fatigué sous un ciel de feu, et l'on n'a rencontré que des sources sans eaux. Mais voici que, soudain, des frissons d'espoir raniment et exaltent tous les courages.

Devant elie, là-bas, dans les sables houleux, Elle a vu tout à coup resplendir des flots bleus. Sa soif brûlante enfin sera donc assouvie.

Haletante, elle court secouant sa torpeur, Vers l'horizon de flamme où luit ce lac trompeur... Et c'est ainsi, mon Dieu! qu'on traverse la vie‘!/!

Vivre, pour ce poète, c'est aimer, sans doute, puisqu'il l'a dit, mais c'est donc aussi, et surtout, souffir. Et nous croyons bien que cette conception de la vie tient à la fois ::: tempérament du

poète, et à des souvenirs personnels. Non pas que M. LeMay se plaise à prolonger jusqu'en ses vers tous les mouvements de sa propre vie: son lyrisme est très discret; mais la poésie de M. LeMay jaillit trop des sources les plus profondes de l'âme pour qu'elle n'emporte pas souvent en son flot quelques confidences qui expliquent le chagrin et le pessimisme de l’homme.

Or, le destin et la vieillesse ont fait M. LeMay mélancolique. Nous sommes trop jeune pour savoir s’il fût jamais très gai et très bruyant, mais plus de soixante années lui ont donné l'expérience des choses, et ces années ont tracé sur son front et dans sa vie des sillons douloureux.

(1) Le Mirage, p. 211.

Quand les hommes sont vieux, ils vont, les yeux mouillés. 1?

et le regard du poète vieillard est donc toujours voilé d'une douce et langoureuse tristesse. Luimême, il se compare à un vieil arbre dont les feuilles abondantes abritaient jadis l'amour des oiseaux.

Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine, Et, pour tromper l'ennsi dont ma pauvre âme est pleine, ” J'aime à me souvenir des nids que j'ai bercés. (?

Mais les rappels du passé ne consolent pas toujours cette âme meurtrie. Et si parfois ils trompent son ennui, parfois aussi ils le font plus cruel. Seulement, ce poète n'a pas de rancunes amères, et il n'entr'ouvre qu'avec une pudeur tout alarmée

quelques-unes des fenêtres jar où l'on peut apercevoir sa trop dure existence.

Frappe donc, 6 douleur ! frappe donc sans merci ! Je suis comme un métal soumis au martelage.

J'ai traîné mes regrets loin de mon cher village, Et j'ai vu chez les grands plus d'un cœur endurci.

Peut-être qu'on va rire en entendant ceci, Et croire que je fais de mes maux étalage.

En se communiquant la peine se soulage ; Dites-moi, cœurs broyés, s'il n'en est pas ainsi ?

L'illusion s'envole et nul mal ne m'étonne, De cheveux blancs déjà ma tète se festonne, Les nœuds les plus étroits doivent se délier.

(1) Vieux Arbres et vieux Hommes, p. 109.

(2) Au vieil Arbre, p, 144.

Je ne jetterai plus ni plaintes ni sarcasmes. Je veux sourire encore. La terre à des miasmes, Mais elle a des parfums qui les font oublier (!.

Et ce dernier tercet laisse donc passer à travers la mélancolie et la tristesse du poète un rayon qui l'illumine et la transforme.

La joie est possible, et le bonheur existe. C'est la bonté qui les peut répandre dans le monde, et aussi la divine charité. M. LeMay voudrait qu'une loi d’universelle et indestructible sympathie régnât sur les hommes et les,fit s'aimer et se prêter un mutuel appui. Aux puissants, il demande de faire fleurir la paix ®, et d'écarter la guerre qui tue la liberté ®; il supplie les laboureurs, les Booz des temps nouveaux, de laisser, dans les champs plantureux qu'ils moissonnent, les indigents glaner

quelques épis Ÿ; il voudrait que les astres aussi, que toute la nature fût bonne et clémente, et il dit à la lune:

Donne au toit sans lumière un rayon de pitié, Au rêve du poète une aile audacieuse, Et sur les nids d'amour plane, silencieuse (.

Il s'inquiète enfin du sort de l'oiseau, de celui de la barque, de la vierge qui regarde vers le ciel, et il fait à Dieu cette prière:

Garde au ciel bleu, Seigneur, l'oiseau qui te bénit ;

Garde la barque au vent qui souffle dans ses toiles ; Garde à l'amour l'enfant qui sourit aux étoiles (°.

1) Épanchement, p. 87. (4) Booz, p. 18.

(2) Aux Puissants, p. 161. (5) : la Lune. p. 188. (3) Après la guerre, p. 163. (6) Où? p. 200.

C'e:: donc à D'eu que le poète, en définitive, demani!e la sécurité, la joie, et cette conclusion se déduit score de cs sentiments de piété tendre et religieuse qui parivut, dans ces chants, se traduisent et s'expriment. L'âme de M. LeMay est profondément chrétienne; elle déborde de foi, elle est donc aussi toute pleine d'espérance et de saint amour. Et cette foi est pratique, ces espérances et cette charité sont sincères. Si, par exemple, M. LeMay a bien chanté la lampe du sanctuaire’, et la paix délicieuse qu'elle fait descendre en nos âmes quand elle brille sous la voûte endormie, c’est que lui-même il se plait à prier, le soir, devant «ce rayon de l'hostie », en quelque chapelle obscure où il apporte à Dieu son âme croyante et résignée.

La morale et la philosophie du poète des Gout-

teleites n’ont pas, sans doute, la profondeur qui étonne, ni toujours l'ampleur qui satisfait, mais ‘du moins elles ont ce caractère de pitié sensible, de philanthropie généreuse, et par-dessus tout cette délica'esse exquise qui est la fleur de la charité chrétienne.

Avec quel art M. LeMay a su rendre toutes ces choses, ces idées et ces sentiments, comment il peut Construire un sonnet, de quelles facultés poétiques il est doué, nous avons assez longuement cité le poète lui-même pour qu'on le sache déjà. Si un sonnet sans défaut vaut un long poème, c’est qu'il

() La Lampe du sancluaire, p. 49,

n’est pas toujours facile d’ordonner sa pensée, de la conduire à traves quatre petites strophes, et de la bien ajuster à ce cadre étroit.

Or, M. LeMay distribue, d'ordinaire, avec une très sage proportion, la matière du sonnet. Le premier quatrain pose le sujet ou situe les choses, chaque strophe enferme une pensée nouvelle, et la pièce va s’élargissant jusqu’au vers final qui, en vésumant l'idée générale du poème, ouvre notre regard sur des perspectives indéfinies. Le dernier vers du Fil de la Vierge est, à ce point de vue, absolument typique.

D'autre part, M. LeMay possède un vocabulaire suffisamment varié, et il excelle parfois à grouper ensemble les mots qui peuvent le mieux produire une impression voulue. Sans avoir recours aux procédés bizarres des poètes décadents, il réussit à couvrir d’une teinte bien grise, poussiéreuse, et bien désolée le paysage qu'il décrit dans le sonnet intitulé Sécheresse ®. C'est une symphonie en gris majeur, comme dirait Gautier.

Mais M. LeMay se sert surtout de l'image pour décrire et faire voir aux yeux du lecteur les choses qu’il veut colorer. Parfois ces images sont d'une grande hardiesse, et de la plus haute poésie, comme dans le Déluge® et Pompéi‘”; et parfois elles sont aussi gracieuses que justes, lorsque, par exemple, il décrit nos chemins d'hiver durcis et glacés, que la

lune «montre en des éclairs de glaive®», ou lorsqu’«avec un bruit de Source », au fond d’une chaudière, il fait tomber des lourdes mamelles un flot de lait®,

C'est que M. LeMay, et pour un Canadien c'est un irès grand mérite, a le sens de ia propriété des termes. Il dispose aussi, d’ailleurs, de cet instinct de vision nette ou ardente qui est le don précieux du vrai poète. En lui le rêve crée ou suggère des formes précises : qu'on relise, à ce Propos, l'Avenir, Fidèle‘, l'Infidèle®,

Nous ne cacherons PaS pourtant qu’il arrive

images sont un peu risquées ou banales, ou encore placées dans une insuffisante lumière.

Quant à la versification du poète, elle est de bonne facture. I] faut que le sonnet se développe en des vers de douze pieds, mais les alexandrins de M. LeMay sont d'un rythme varié. La césure se déplace avec une docilité parfaite et une sage liberté; le mouvement du vers est brisé selon que l'exigent les lois de l'harmonie, ou l'effet que veut produire le poète, Le quatrain où l'on raconte le départ de Cartier est tout plein des manœuvres brusques et rapides de la flottile.

Et M. LeMay cherche ses rimes avec une très scrupuleuse diligence. Ii est rare qu'une cheville ou une

(1) La Sucrerie, p. 193.

(2) La Laitière, P. 135.

228 ESS::; SUn LA LITTÉRATURE CANADIENNE

épithète oiseuse viennent finir la ligne. C'est sur des

.mots de valeur que s'appuie, d'ordinaire, le dernier hémistiche, un verbe, un substantif, une épithète caractéristique. Rarement aussi M. LeMay se contente de la rime suffisante; les voyelles identiques accentuées qui terminent le vers sont presque toujours précédées de la cousonne d'appui. Et tout ceci donne aux strophes une plénitude de sens et d'harmonie qui satislait à la fois l'oreille et l'esprit. Comme versificateur, M. LeMay est un parnassien, et il a écrit quelques-unes des strophes les plus parfaites que l’on puisse lire.

Le vers de M. LeMay- brille donc du meilleur éclat. Ilest par-dessus tout solide, et dense, et d'une grande simplicité. Ces sonnets ne sont pas des hiéroglyphes que ne peuvent comprendre que les érudits; ils ne contiennent pas de ces mots savants et rébarbatifs dont sont trop souvent remplis les sonnets des Trophées, et qui sont la marque de cette poésie aristocratique que certains parnassiens ont voulu pratiquer. Non, la poésie de M. LeMay est belle seulement des grâces naturelles dont elle se pare, et cela vient sans doute de ce que chez ce poète l'inspiration est jaillissante et spontanée. Ajoutons ceper.dant, sans y insister, et pour être moins incomulet, que parfois chez M. LeMay cette grande sirAplicité est un peu prosaïque, et que l'on rencontre en ses sonnets beaucoup de vers à qui il manque des ailes

Mais, en dépit des quelques défauts de pensée et de.forme que l'on peut, ici et là, relever dans le

livre des Gouttelettes, ce livre reste l’un des meilleurs, sinon le meilleur, que nous aient jusqu'ici donné nos poètes canadiens. Et M. LeMay, en le publiant, s’est donc montré très différent du poète aimable mais un peu trop négligé qu'il fut autrefois ; il s’est révélé artiste délicat, patient et subtil.

Nous aimons à lire ces vers, parce qu'ils sont bien faits; nous nous plaisons à les relire, parce qu'ils sont canadiens, et d'inspiration personnelle et patriolique. C'est une excellente veine que M. LeMay a frappée quand il a composé ces sonnets: puisse-t-il l'exploiter encore. Ces Gouttelettes peuvent, d’ailleurs, longtemps tomber avant que la Source soit tarie. Le propre du poète, a-t-on dit. c'est d'être toujours jeune. Or, M. LeMay est un vrai poète, et il ne vieillit pas, en dépit des cheveux blancs qui couronnent sa tête. Il garde au cœur la passion ardente, l'inspiration vive et féconde de sa jeunesse, Que la vie, longtemps encore, lui arrive donc abondante, fraiche, colorée de gracieuses images, et qu'il la fasse se répandre et s'imprimer toujours en gouttelettes brillantes sur les pages où s'écrit l’histoire de la rnésie canadienne,

Août, 1905.

RÉFUGIÉS AU CANADA À L'ÉPOQUE DE LA RÉvoLuTION PAR M. Le Docreur N.-E. DIONNE EN DINANT

Il existe au Séminaire de Québec une vieille coutume qui est la marque d’une grande volupté. Pour goûter, à un moment donné du jour, la plus grande somme de jouissances possible, et pour associer en un commun festin les facultés sensibles et les intellectuelles, on fait diner ensemble le corps et l'esprit. Pendant que l’un reçoit sa pitance et satisfait ses vulgaires appétits, l’autre s'ouvre à la parole du lecteur qui Y verse à jet continu des idées, des sentiments, de l’éloquence, de la poésie, et en général toutes les émotions multiples et variables que l'on peut recevoir d'un livre, et que nous peut procurer la prose.

C'est un plaisir renouvelé des diners du petit Gargantua, lequel ne mangeait jamais sans que l’on s’inquiétât de lui apprer dre quelque chose, Chaque partie de nous-même Court alors à son aliment propre; et il faut au convive un grand

ascendant sur soi pour diriger ces deux activités, pour mener de front deux besognes si différentes, et pour régler sans injustice les intérêts des deux affamés qui réclament enlui. C'est un dualisme réel, c'est une vie en deux compartiments qu'il faut vivre pendant la demi heure réglementaire: après quoi, l'âme et le corps se rejoignent l’un l’autre, plus sympathiques l'un à l'autre et plus ardents à se dépenser dans un effort commun pour une vie restaurée, refaite, et agrandie.

De telles situatiohs physiques et morales deviennent tendues, et se compliquent de nombreux incidents, quand on nous sert à la tribune du lecteur un plat bien substantiel, très nourrissant, et solide, et, sans chercher plus longtemps des expressions équivalentes, quand on y lit à voix suffisam: ment haute et distincte: Les Ecclésiastiques et les Royalistes français réfugiés au Canada à l'époque de la Révolution par M. le docteur Dionne.” Or, c'est précisément cette lecture que l'on vient de terminer chez nous, et le moment est donc propice pour définir quelques-unes des impressions que l’on peut avoir en dinant.

M. le docteur Dionne est parmi nous l’un de ceux qui travaillent le plus assidûment à faire sortir de l'ombre les obscurités de notre histoire. Ila la passion des livres, passion qu'il nourrit, qu'ilentretient, qu'il aiguise et qu'il excite sans cesse en cette

(1) Publié à Québec, 1905.

Bibliothèg: 2 du Parlement qu'il conserve pour le plus grand bien de nos députés, et partant du pa,s. I a déjà apporté une contribution considérable à l'étude des questions historiques les plus arides souvent, les plus petites et les plus ingrates quelquefois, les plus utiles toujours. Et cette fois, il vient de nous donner un livre dont nous avions besoin, qui manquait à ceux-là surtout qui s'intéressent à l'histoire de l'Église canadienne, et aux malheurs qui accablent périodiquement le clergé français.

On sait la violente persécution religieuse qui sévit en France, à l'époque de la grande Révolution. Dans le bouleversement de toutes choses qui fut l'œuvre des révolutionnaires, on voulut transformer l'Eglise de France, la détacher en réalité de son centre naturel qui est Rome, et en faire une institution purement nationale. On invita le clergé à prêter serment à la «constitution civile » qui n'était qu'une forme de l'apostasie, et le clergé français, toujours admirable à l'époque des douloureuses persécutions, refusa de s'associer à l'œuvre de ses ennemis, et de prêter le serment exigé. Or, l'on sait comment les révolutionnaires qui travaillent toujours au nom de la liberté, entendent Ja pratiquer. Il fallait obéir ou s’expatrier, ou mourir, Le clergé français, se réservant pour les luttes fécondes de l'avenir, aima mieux s'expatrier. Etl’on vit alors sur les routes de l'exil ces évêques et ces prêtres, vieux ou jeunes, qui s’en allaient mendier

à l'étranger, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, une hospitalité qu'ils ne trouvaient plus dans leur propre patrie.

L'Angleterre fut particulièrement accueillante pour les proscrits. M. le docteur Dionne consacre quatre chapitres de son livre à nous raconter comment on hébergea à Londres, en pleine terre protestante, les prêtres catholiques. Ce fut un spectacle étonnant, merveilleux, et qui nous laisse entrevoir tout un côté, et non le moins intéressant, de l'âme anglaise: âme bonne, compatissante, gcntreuse jusqu’au dévouement, capable de s'apitoyer sur le sort des vaincus, et capable surtout de se montrer plus grande que ses préjugés, et bien élevée au-dessus de ses haines traditionnelles.

Les maisons privées aussi bien que les palais de l'Etat furent ouverts aux fugitifs, et le royaliste laïc aussi bien que l’ecclésiastique y furent traités avec une extrême charité. Burke mit au service des émigrés, et consacra à la cause de la tolérance toute l'énergie de sa parole, et toute la fécondité de son talent. L'Uuiversité d'Oxford s’honora ellemême, quand elle fit imprimer à ses frais et distribuer un Nouveau Testament conforme à la version romaine et destiné à l'usage du clergé catholique exilé pour la religion.

On pourrait croire que les cinquante pages que M. Dionne a consacrées à l'émigration du clergé français en Angleterre constituent un hors-d'œuvre, et qu'il nous retient bien longtemps éloignés de son

véritable sujet. Peut-être eût-il été préférable d'en faire la matière d'une introduction à son ouvrage sur les Ecclésiastiques et les Royalistes français réfugiés au Canada: ce qui est certain, c'est qu'il était indispensable de nous mettre au courant de la situation faite à ces ecclésiastiques et à ces royalistes pendant leur séjour en Angleterre, puisque c'est précisément de l'Angleterre que nous sont venus nos prètres français.

Longtemps le gouvernement anglais avait refusé aux évêques de Québec la permission de recruter en France leur clergé diocésain. On craignait que des prêtres venus de France, ravivant dans les âmes canadiennes. le.souvenir de: l'ancienne mèrepatrie, ne contribuassent à affaiblir, sinon à dissoudre, le lien colonial qui nous rattachait à la métropole. Mais quand l'Angleterre se vit envahie par les proscrits de la révolution, et quand surtout, le premier enthousiasme philanthropique passé, il se fit par le moyen des journaux une réaction, et comme une propagande inquiétante qui mettait en danger le sort des prêtres exilés, on résolut d’acquiescer aux demandes de Ms Hubert, évêque de Québec, et l’on songea à détourner vers le Canada le courant d'immigration qui affluait à Londres.

Or, ce fut comme une panique parmi les immigrés quand le Comité de secours, à peu près dénué de ressources, leur annonça que le Canada pourrait être à plusieurs d’entre eux un asile bienfaisant et hospitalier. Franchir l'océan, et s'éloigner, d’une

telle distance, de cette France où ils espéraient un jour rentrer! C'était en réalité un second exil, et plus lointain, qui allait commencer!

Cependant trois prêtres d'une rare distinction d'esprit et de caractère furent choisis par Mgr de la Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, qui dirigeait à Londres les affaires des proscrits, et furent envoyés à Québec pour préparer les voies à l'émigration nouvelle, MM. les abbés Desjardins, Raimbault et Gazel étaient accompagnés d'un laïc, canadien de naissance, M. de la Corne, lequel devait s'occuper de faire une place aux royalistes qui voudraient se réfugier ici. C'est dans l'hiver de 1793 que ces précurseurs arrivèrent au pays. Pendant l'été M. Desjardins correspondit avec Mgr de la Marche pour le renseigner sur l’état de l'Eglise canadienne, et l’engager à diriger vers Québec un nombre considérable d'ouvriers ecclésiastiques.

On attendit avec impatience les premiers vaisseaux qui vinrent de l'Angleterre au printemps de 1794, et l'on ne fut pas médiocrement déçu quand on n’en vit descendre que quatreabbés. Les prêtres français hésitaient à se risquer sur nos rivages; ils avaient toujours l'œil tendu et fixé sur les côtes ” normandes ou bretonnes.

Cependant, d'autres vaisseaux apportèrent au pays pendant cette année 1794, treize autres ecclésiastiques, dont onze sulpiciens. En 1795, il ne nous en arriva que six; neuf vinrent en 179%6; aucun en 1797; cinq en 1798; encore deux en

1799 ; un en 1801 ; enfin, en 1802, un sulpicien vint clore la liste des prêtres et séminaristes qui ont émigré au Canada de 1793 à 1802.

En mème temps que ces ecclésiastiques, quelques royalistes appartenant à la noblesse française, vinrent ici chercher refuge et fortune. Ils s'établirent dans la province du Hant-Canada, et M. le docteur Dionne consacre les deux derniers chapitres de son premier livre à nous raconter cet établissement.

Nous disons les deux derniers chapitres de son «premier livre », car il y a deux livres dans le volume que vient de publier M. le docteur Dionne: deux livres distincts, et si différents que le second est précédé d'un Avis au lecteur: et l'on sait qu'un Avis au lecteur est une chose extraordinaire et qui ne manque jamais d'étonner un peu le lecteur quand on le rencontre à la 169° page d'un volume.

Donc, dans son deuxième ouvrage M. le docteur Dionne raconte par le menu la biographie des quarante-cinq prêtres français émigrés au Canada. On soupçonne déjà l'intérêt très variable de ces quarante-cinq biographies, La vie du prêtre occupé au ministère paroissial est d'ordinaire aussi modeste qu'utile, et si elle est remplie de bonnes œuvres elle est aussi parfois d'une régularité et d'une discrétion ‘qui déconcertent la curiosité de l'histoire. Aussi M. Dionne a-t-il pu souvent enfermer en deux pages tout ce que l’on peut savoir des excellents missionnaires ou curés que nous. avait envoyés la persécution religieuse. Quelques.

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noms cependant brillent d'un plus vif éclat à travers cette liste de proscrits: Messieurs Desjardins, Raimbault, Roque, Sigogne, de Calonne. Ces prêtres, et tous leurs collègues venus de France donnèrent toujours au clergé canadien l'exemple très salutaire d'un dévouement inépuisable; ils acceptèrent avec empressement les situations les plus pénibles, et on les vit porter en tous sens leur activité et leur zèle dans le diocèse alors si étendu des évêques de Québec.

Voilà, en substance, et trop rapidement esquissé, le livre, ou les deux livres de M. Dionne.

Inutile d'ajouter que l'auteur a apporté dans la préparation et la composition de cet ouvrage tout le soin et toute la scrupuleuse et minutieuse attention dont il est coutumier. M. Dionne appartient à la famille des chercheurs, des curieux de bibliothèques et c’archives; il se sent incliné vers le détail, vers le fait, le fait aperçu, trouvé, conquis, le fait tout nu et beau de sa seule vérité. C'est un Allemand qui a pris le Saint-Laurent pour le Rhin, et qui s'est tranquillement installé sur ses bords, et s'y est fait une belle et large place.

Mais comme ses frères de Berlin, il est plus soucieux du fond des choses que de leur forme, et il a pris au pied de la lettre le mot de Brunetière, à savoir que l’on écrit toujours assez bien quand on a quelque chose à dire.

On sait quelle fortune a eu longtemps Rohrbacker dans tous les réfectoires ecclésiastiques de France

et de Navarre. I] avait écrit son Histoire de l'Eglise

Pour qu'elle fût lue dans les grandes salles à manger,

et pour qu'elle fût écoutée en dinant : et il déclarait précisément qu'il en e.

Il ne se préoccupe que des faits, et il laisse les faits se frayer eux-mêmes leur chemin dans l'esprit et dans l'estime des gens. Il opine qu'il est dangereux de prendre pour devise la parole de Michelet : l'Histoire est une résurrection, attendu qu'il pourrait bien arriver à l'historien de croire qu'il ressuscite alors qu'il donne la vie à des choses qui n'ont jamais existé que dans son imagination.

Donc; peu ou pas d'imagination, peu ou pas de de grâce harmonieuse dans le livre de M. Dionne, et l'auteur se réjouit et se gaudit de n’en avoir pas voulu mettre. : Le lecteur quelquefois s’en attriste, et il souhaiterait qu'on lui colorât un peu les tableaux, et qu'on Jui évitât de se heurter aux angles des phrases, ou de risquer se perdre dans le dédale irrégulier de la période. Même au réfectoire, et surtout Jà peut-être, nous apportons des exigences qui s'accordent mal sans doute avec la mortification chrétienne, mais dont est bien difficile que l’humaine nature puisse s'abstraire tout à fait.

Au reste, M. Dionne est toujours sûr de nous intéresser, parce qu'il nous instruit toujours, Ses

développements s'avancent, gonflés et serrés, pleins et solides, et jamais on ne perd son temps à les suivre ou à les voir dérouler leur substance.

- Les mots qu'il emploie sont empruntés à la langue toute simple et naturelle des meilleurs écrivains. Son vocabulaire est bien français, encore qu'il soit un peu court et monotone parfois. Ce n'est pas M. Dionne qui voudrait gâter par d'imprudents néologismes notre langue canadienne. Nous permettra-t-il pourtant de lui reprocher d'écrire souvent ce mot chapelinat qui est bien l'un des plus ternes et des plus plats que nous ayons inventés. Pourquoi se trouve-t-il sur toutes les lèvres, quand le mot chapellenie existe de façon si authentique, est encore si couramment employé en France? D'ailleurs ce que M. le docteur Dionne appelle un chapelinat n'est le plus souvent qu'une auménerie, puisque le prêtre qui en est chargé doit exercer däns l'établissement qu'on lui a confié toutes les fonctions de son ministère; et c'est donc, par exemple, aumônerie de l'Hôpital-Général qu’il faudrait écrire au lieu de chapelinat, et c'est aum6nier qu'il faudrait dire ou lieu de chapelain. Depuis quelques années on emploie couramment à Québec les mots aumônier et aumônerie ; les chapelains ont été chassés du calendrier officiel; il reste à détruire les chapelinats.

M. Dionnane refusera pas sans doute de s’associer à cette croisade, et ce lui sera un nouveau titre à notre gratitude et à notre louange.

Mars 1905.

PAR

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