SE EE
la mort de ces respectables personnages! 11 estime qu'ils ne sont guère qu'inutiles et nuisibles, et c'est bien assez pour qu'ils paient de leur tête un rôle si insignifiant ou si néfaste. Ce sont des pharisiens qui trônent à l'église au-dessus des publicains, et leur banc, qui y est placé tout de travers, symbolise, sans doute, pour M. Roy l'état d'esprit de ceux qui l'occupent.
Mais, vraiment, les marguilliers sont-ils dignes de tant de colère et de tant de mépris, et méritent-ils qu'on les supprime si proprement? Et le rôle qu'ils doivent jouer dans l'organisation paroissiale n'est-il pas -plus étendu, et partant plus nécessaire que celui que leur assigne M. Roy? Et les fidèles n'ont-ils vraiment rien à voir dans l'administration des biens qu'ils fournissent à l'église? Toutes ces questions pourraient nous entraîner bien loin: nous ne les posons que pour consoler, en passant, les marguilliers des coups redoutables que leur porte leur plus grand ennemi, l'historien de la Seigneurie de Lauzon.
11 nous plairait infiniment de donner une analyse plus complète du livre de M. Roy, et de pouvoir pénétrer dans les détails si copieux et si instructifs
‘qui se rattachent au développement et à la vie de
chacune des paroisses de la Seigneurie de Lauzon. Il y a là, pour l’histoire ües mœurs canadiennes, les pages les plus précieuses; elles s'ajoutent, sans les compléter encore sans doute, aux chapitres si documentés que M. Roy écrivait sur ce sujet dans
le volume quatrième de son ouvrage. L'histoire de la traverse de Lévis à Québec, la vie des canotiers, les coutumes et traditions lévisiennes sont autant de sujets féconds où s'exercent l'érudition et la verve intarissables de l'auteur. Et ce qui est particulièrement remarquable dans ces parties du travail de M. Roy, comme d'ailleurs à toutes les pages de ce nouveau volume, c'est l'abondance et la sûreté de l'intormation. L'auteur y étale un véritable luxe de minuties. 1] n'y a pas de détails, si petits qu'ils soient, qui effraient l'application studieuse de ce chercheur. M. Roy descend, avec les statistiques les plus précises, vers les choses les plus vulgaires ; il se complait dans les énumérations les plus réalistes, pourvu qu'elles soient exactes : et ce lui est une grande jouissance d'étonner par tant de minuscules vérités son lecteur. C'est grâce à ce zèle scrupuleux, qui ne souffre aucune limite, c'est grâce à cette curiosité, à cette soif intempérante, à cette passion du détail que nous savons à n’en pouvoir douter que, en 1824, on comptait à Valcartier 312 âmes, 1670 arpents en culture, 118 vaches et 27 veaux. Il n'aura vraiment tenu qu'à ces derniers d'occuper une place plus considérable dans l’histoire.
De l'excès d’une qualité naissent toujours quelques défauts. M. Roy, très informé, avait à éviter le danger des longues et inutiles digressions. Il ne l'a pas voulu, et il s'en explique, et il s’en félicite. Nous nous en réjouissons un peu avec lui lorsque ces digressions nous révèlent quelques faits ignorés
de notre histoire et de nos mœurs: nous serions mal venu de lui reprocher au nom de l’art d'être si utile à ses lecteurs; mais nous le regrettons quand ces digressions ne font qu’allonger, retarder et embarrasser le récit: témoin, cette longue revue, à propos de la défalcation de Caldwell, de tous les classiques détournements d'argent dont est chargée l'histoire de la conscience humaine.
Au surplus, il était difficile de bien ordonner tant et tant de matériaux qui remplissent et gonflent un livre de 525 pages. Aussi pourrait-on souhaiter parfois dans la distribution de la matière plus d'ordre et plus de suite. Peut-être même M. Roy ne ramasse-t-il pas, et ne groupe-t-il pas assez autour d’une idée générale tant de documents variés. On ne songe pas trop à s’en plaindre pendant qu'il nous intéresse et nous captive, mais on se demande parfois ensuite pourquoi commence tel chapitre, pourquoi il finit, et quelle synthèse l'on pourrait faire pour en mieux dégager l'unité. Nous ne croyons pas, d’ailleurs, que ce soit pour marquer ce défaut d'unité dans certaines parties de son œuvre que M. Roy s’est appliqué à donner aux différents volumes de l'Histoire de la Seigneurie de Lauzon des couvertures aux couleurs disparates. Peut-être a-t-il voulu seulement imiter ceux qui ont publié la collection des Mandements des évêques de Québec.
Le style de M. Roy s'accommode à toutes les choses qu'il traduit. Il est donc d’une grande variété, et d'une grande souplesse. Il y a bien ici
et là quelques négligences que l'on pourrait relever, et qu'accentue parfois la puérilité des détails où la phrase s'engage, mais nous aimons mieux louer la clarté limpide de ce style, et la justesse habituelle de l'expression. La phrase de M. Roy devient tour à tour très simple, éloquente, chaude et lyrique, selon que c’est l’érudition, la science, la conviction ardente, le sentiment ou la passion qui par elle s'affirme ou s'exalte. Si les développements n'ont pas toujours toute la fermeté et la concision brève et forte et substantielle que l’on pourrait souhaiter, c'est que la pensée même de l'auteur n'est pas toujours soumise à une discipline assez rigoureuse. Mais Mopsieur Roy est certainement, parmi nos écrivains canadiens, l’un de ceux qui connaissent le mieux les ressources de la langue française. Et c'est pourquoi son livre est d'une lecture si rapide et si attachante.
L'histoire de la Seigneurie de Lauzon est, d’ailleurs, l’un des ouvrages les plus utiles qui aient été publiés en ce pays; elle est indispensable dans la bibliothèque de ceux qui veulent s'occuper d'histoire, de politique, de mœurs et de lettres canadiennes.
Septembre 1905.