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du lyrisme subjectif. : Et c'est justement dans l’âme du laboureur que M. Chapman a le mieux réussi à transposer la sienne. Il a écrit sur la tâche du laboureur l’un de nos bons sonnets rnstiques. "!’ En voici les trois dernières strophes:
Au pied d'un coteau vert noyé dans les rayons, Les yeux toujours fixés sur la glèbe si chère, Grisé du lourd parfum qu'exhale la jachère, Avec calme et lenteur il trace son sillon.
Et, rêveur, quelquefois il ébauche un sourire: Son oreille déjà eroit entendre bruire Une mer d'épis d'or scus un soleil de feu.
Il s'imagine voir le blé gonfler sa grange:
Il songe que ses pas sont comptés par un ange. Et que le laboureur collabore avec Dieu.
Ces pièces de vers où le sentiment est vif, bien ramassé et délicatement exprimé, sont peu nombreuses dans le livre de M. Chapman. Le poète, quand il est en face de la nature, s'efforce plutôt de peindre et de décrire; à moins encore qu'il ne se serve des choses comme de prétextes à développer un lieu commun de rhétorique ou de philosophie.
Ainsi, M. Chapman a essayé de fixer dans ses strophes les mouvantes splendeurs de nos aurores boréales ?. 11 y a vraiment réussi, et c'est un rare et précieux mérite; et n'étaient huit ou dix vers qui sont un peu faibles, il aurait écrit sur ce thème bien canadien l’une de ses meilleures poésies.
) Le Laboureur, p. 271.
(2) L'Aurore boréale, pp. 225-228.
Après avoir tracé le large cadre, et solennei, des froides nuits d'hiver qui enveloppent la sérénade féérique des marionnettes, il fait monter dans le ciel tranquille l'aurore vive et changeante :
Tout à coup, vers le nord, du vaste horizon pur Une rose lueur émerge dans l’azur,
Et, fluide clavier dont les étranges touches Battent de l'aile ainsi que des oiseaux farouches, Éparpillant partout des diamants dans l'air, Elle envahit le vague océan de l'éther.
Aussitôt ce clavier, zébré d'or et d'agate,
Se change en un rideau dont la blancheur éclate, Dont les replis moelleux, aussi prompts que l'éclair, Ondulent tollement sur le firmament clair.
Quel est ce voile étrange, ou plutôt ce prodige ?
C'est le panorama que l'esprit du vertige Déroule à l'infini de la mer et des cieux.
Sous le souffle effréné d'un vent mystérieux, Dans un écroulement d'ombres et de lumière La voile se déchire, et de larges rivières De perles et d'onyx roulent dans le ciel bleu.
Le voile en un clin d'œil se reforme plus beau, Lové comme un serpent, flottant comme un drapeau. Plus rapide cent fois vun jet pyrotechnique,
Il fait en pétillant u at fantastique,
Et met en mouveme. . es milliers de soleils
À travers des brouillards transparents et vermeils Comme cristallisés dans la plaine éthérée.
Quelquetois on dirait une écharpe nacrée
Qu'un groupe de houris secoûrait en volant
Dans l'incommensurable espace étincelant ; Tantôt on le prendrait pour le réseau de toiles Que Prométhée étend pour saisir les étoiles,
Où pour le tablier sans bornes dans lequel
Les anges vanneraient les roses du ciel.
Il y a dans ces vers des combinaisons de mots et d'images, et souvent une harmonie qui s’ajustent à la mobile et splendide réalité. On voudrait qu'une vision aussi nette des choses, ei une pareille précision dans le mouvement et les couleurs se puissent retrouver dans la description de la cataracte de Niagara‘.
Certes, il n'est pas facile de reconstituer avec des mots et des phrases le puissant spectacle qui fait accourir les touristes des deux mondes. Mermet, le poète soldat du régiment de Watteville, qui avait campé près de la cataracte, essaya le premier, en 1814, de décrire
la scène sublime Où la grandeur de Dieu se peint dans un abime,
et il s’attacha surtout à dessiner par le menu toutes les lignes et tous les mouvements, et tous les tableaux variés que l’on peut apercevoi: dans le déploiement gigantesque des torrents, et il réussit souvent avec une rare souplesse et une grâce facil. et abondante. M. Chapman a mieux aimé tantôt se servir de comparaisons un peu banales, et tantôt disserler vaguement sur la course éternelle des eaux tuimultueuses. Cependant, ici encore, il a retrouvé sur sa palette quelques-unes des couleurs qui convenaïient au spectacle, et il a écrit ces beaux vers:
A la fois torrent, puits, trombe, avalanche et piège,
La chute a la blancheur du lait et de la neige.
Cependant le soleil, le grand soleil de Dieu, Quaud il y met l'éclat de son regard de feu,
{1) Le Niagara, pp. 208-212.
Souvent ... transfigure et la métamorphose, Quelquefois il la change en une toile rose, Quelquefois il en fait une écharpe d'émail Qu'il étoile d'argent, de saphir, de corail,
Et sa flamme, en perçant cette fluide écharpe, Brille comme à travers les cordes d'une harpe,
La nature porte les âmes à Dieu. Elle éveille le sentiment de l'infini, et elle suggère à l'esprit les religieuses pensées. C'est sans doute ce rapport inévitable qui a suggéré à M. Chapman quelques strophes où se mêlent la piété et la poésie, les fleurs du printemps et les parlums d’encensoirs. Nous ne pouvons que signaler en passant quelques-unes de ces piéces où se montre et s'épanouit l'âme chrétienne du poète, La grande Nuit, Le Missionnaire, Les deux Drapeaux, Sur un Tableau de Lauenstein : cette dernière consacrée à la Vierge qui tourne le fuseau près de son enfant endormi, est toute pleine de grâce et de fraicheur. Et puisque M. Chapman a si bien traité ce thème évangélique, pourquoi a-t-il mis en vers la légende, assez grotesque, de Jésus qui change en oursons deux petits enfants, victimes de l'impiété de leur mère ? L'Évangile est si fécond en sujets admirables et variés où peut s'exercer l’inspira ion du poète! Et il y a dans la vie de Jésus tant de pardons et de pitié qu'on ne voit pas bien pourquoi la légende lui voudrait prêter ses vengeances.
Il y a donc dans l'œuvre dernière de M. Chapman des beautés réelles et harmonieuses, et comme un plus large essor de son talent d'artiste. Et ce
sont ces élans de l'âme et ces trouvailles de l’imagination poétique qui oi valu aux Aspirations de si précieuses louanges.
Fallait-il pour cela s'abstenir de voir et de signaler dans cette œuvre les imperfections inévitables qui s’attachent à toute œuvre humaine ? Évidemment nul ne le croit, et M. Chapman tout le premier, lui qui un jour a si vigoureusement et un peu cruellement manié le scalpel de la critique, ne le saurait penser. N'a-t-il pas écrit que «la critique est nécessaire au développement des lettres comme le soleil l'est à la croissance des végétaux?»
Qu'il y ait des imperfections, et même des défauts dans le recueil de M. Chapman, nul ne s'en peut étonner ; et il ne pourrait être qu'utile d'essayer d'en préciser davantage la nature.
Et d’abord, l'on remarque dans la poésie de M. Chapman ce manque de continnité dans l'inspiration, qui est un mal commun, d'ailleurs, à la plupart des poëtes, et qui chez eux souvent ne diffère que par sa gravité ou son intensilé. L'inspiration n'est pas continue, chez M. Chapman: et par là nous voulons faire entendre que ses poésies, et que souvent ses meilleures poésies sont très inégales, laissent apercevoir des vides dans la pensée ellemême, ou dans l'expression poétique de la pensée. C'est, quelquefois, lorsque dans un vol de large envergure le poète nous a emporté au sommet de l'art qu'une sorte de fatigue ou d'épuisement le fait tout
() Le Lauréat, Introduction, VII.
à coup s’abattre vers la plaine, où l'aigle vient trainer son aile encore toute frémissante. Et nos yeux éblouis de lumière se résignent mal à ne plus apercevoir que le terre à terre des Prosaïq es réalités,
D'où vient chez le poète cette inconstance de l'inspiration? Et serait-ce mal en définir la cause que de l'attribuer d’abord à une sensibilité qui n'est pas assez profonde? Il faut au poète le don singulier et surabondant d'être ému. Certes, M. Chapman est pourvu d'une âme sensible et délicate : et ce que nous avons cité de ses vers suffit à le démontrer. Mäis cette sensibilité ne descend peutêtre pas assez dans les profondeurs de sa conscience ; et ne peut-on pas observer qu'elle tend plutôt sans cesse à monter au cerveau? L'émotion, chez M. Chapman, est raisonnable : elle est très raisonnable, et souvent elle l'est trop, puisqu'elle paraît être alors une tension d'esprit plutôt qu'une vibration de la sensibilité, Et il se fait donc qu'il y a dans certaines strophes du poète je ne sais quoi de factice qui vous laisse froids ou indifférents.
C'est vers l'imagination surtout que se réfugie souvent, chez M. Chapman, non plus le don mais l'art d'être ému. L'imagination est une grande puissance chez ceux qu'a touchés l'aile de la poésie. Elle continue parfois, chez les poètes devenus vieux, cette jeunesse et cette fraicheur d'impression que d'ordinaire procurent seuls les premiers contacts de la vie. Et si M. Chapman confie à son imagiaation le soin d'entretenir et de nourrir en lui de fortes émotions, c'est qu'en eflet cette faculté lui est
une force précieuse et secourable. Et si elle ne lui suffit pas toujours à alimenter les délicates et subtiles sensations, elle fournit du moins au poète les comparaisons, les images les plus grandioses où les plus gracieuses. N'est-ce pas elle qui a trouvé que les grands lacs d'Amérique, que
Les lacs qui sommeillaient dans les déserts sans bornes, Semblaient dans leur grandeur et leur rayonnement D'énormes pans d'azur tombés du firmament, ‘!?
et n'est-ce pas elle qui fait dire, par le poète, à une femme pour qui la littérature n'est qu'un apostolat :
Tu portes, Madeleine, un vase de grand prix, Et, souriant avec arhour à ton pays, 3 Tu baignes son front nu du parfum de l'idée ; De ton grand cœur penché tu fais couler sans fin A nos foyers ravis le flot de l’art divin‘?.
Mais cette imagination elle-même se trouble parfois, et elle fait passer sous le regard du poète, et dans ses vers, des formes, des dessins, des comparaisons que le bon goût ne saurait toujours approuver. Par quels étranges procédés, parexemple,
Franklin et Fulton ont pris de la sueur
Au front des parias, l'ont changée en vapeur,
En ont fait un géant, dont les mains, toujours pleines,
Sur les flots, dans les champs, sur les monts, dans les [plaines:
Dans les hameaux étroits, dans les cités sans fin,
Laissent constamment choir du travail et du pain (?.
(1) La Liberté éclairant le monde, p. 10. = (2) À Madeleine, p. 342.
(3) La Liberté éclairant le monde, p. 10.
Et de quelle espèce est donc cet Esprit des bois ! que fait disparaitre du Canada découvert la civilisation nouvelle. Il a sans doute la forme d'un oiseau puisqu'il a des plur. ; et des ailes; mais alors pourquoi habite-t-il les antres, et pourquoi celte écume à la bouche, et comment étend-il ses bras crispés vers la croix ?
L'imagination de M. Chapman ne crée donc pas toujours avec une égale et féconde Puissance, et c'est une autre raison qui explique chez le poète la non continuité de l'inspiration.
Faut-il ajouter qu'il y à de ce défaut ure troisième cause? M. Chapman est non seulement un poète, mais il est aussi un orateur ; ou si vous le voulez, il a le tempérament oratoire, ou si vous préférez encore, il aime à fréquenter les lieux communs de la rhétorique. La poésie de M. Chapman est éloquente, et souvent elle s'envole dans un large et beau mouvement où claironnent des voix de tribuns, où se dessinent des gestes de harangues. On sait d'ailleurs le voisinage de la poésie et de la rhétorique, et que les plus grands poètes ont été éloquents, Eschyle, Euripide, Corneille, Vicior Hugo, et que les plus grands orateurs ont été lyriques, Eschine, Cicéron, Bossuet, Burke, O'Connell et Lacordaire,
Il est donc permis aux poètes de composer des discours en vers, comme :! est permis aux orateurs de construire des odes en prose. Et il est aussi
() Luce sub ipsa, p. 35.
loisible aux uns et aux autres de fréquenter les lieux communs de la pensée, «depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent». Mais la rhétorique est un art dangereux ; et quand l'esprit n'est pas pourvu de très fertiles ressources, et ne sait pas suffisamment renouveler les vieux thèmes inévitables, il se laisse si facilement emporter au courant d'une phraséologie creuse et sonore! Et les oripeaux de l'éloquence couvrent si souvent le vide des déclamations!
M. Chapman échappe quelquefois à ces écueils, et son discours nous entraîne alors en un courant rapide et sûr. Mais, ici encore, il ne pouvait éviter le défaut de sa qualité, et il arrive donc que son goût pour la rhétorique le fait s'épuiser en des efforts artificiels, et en des développements diffus où s’allonge, s'affaiblit, se perd et se noie la pensée. C'est le propre de la pensée poétique d’être bien ramassée, condensée, forte et jaillissante. M. Chapman l'oublie trop souvent surtout quand il s'applique à des sujets que sa méditation ne peut que laborieusement féconder, De là, dans un grand nombre de ses poésies des longueurs et des strophes languissantes, où la prose se fourvoie dans les vers et les remplit de son verbiage facile. Et de là aussi peut-être ces constructions un peu lourdes, ces périodes qui se déploient en une série de propositions subordennées où les participes présents les qui, et les dont réussissent mal à alléger le vers, et
à lui donner de l'élan. 1] Y a, à ce propes, chez M. Chapman, un type trop uniforme de strophes où s'essouffle la voix du lecteur!
Si, enfin, nous ajoutons à ces observations que le vocabulaire de M. Chapman, généralement précis, juste, et bien classique, ne nous offre pas toujours la variété d'expressions que l'on souhaiterait voir, et nous laisse entendre trop scuvent certaines formul2s poétiques qui chantent sans cesse à l'oreille du poète, nous aurons défini, avec une suffisante précision, croyons-nous, les plus graves imperfections dont peut-être chargée la conscience de l'auteur des Aspirations.
Et l'on voit done que si M. Chapr an s'appliquait davantage à mettre sa sensibil en plein contact avec les choses, et à rafraichir et rajeunir ses impressiohs; s'il ouvrait plus largement encore son imagination c! sa conscience aux grands souffles qui passent dans son âme d'artiste; et s'il s'abstenait de violenter la muse quand elle Jui refuse ses caresses, et s’il osail enfin tailler, couper et retrancher dans les longues pièces où s'étale souvent une rhétorique trop ingénue, il nous donnerait assurément les meilleurs recueils du monde. Si, pour parler autrement, M. Chapman avait condensé ses Aspirations dans un in-12 de deux cents pages, il aurait fait un livre plus maniable, à coup sûr, et plus portatif que le trop gros volume
(1) Voir, par exemple: À M. Andrew Carnegie, tre strophe, P. 169; A4 M. le sénateur Poirier, 1re strophe, p. 95.
qui pèse certainement aux mains de ses lectrices, et il aurait aussi donné à la littérature canadienne une œuvre dont aucune partie n'eût pu être entamée par le temps et par la critique.
Quoi qu’il en soit, M. Chapman nous pardonnera la sincérité de nos jugements. Nous l'avons assez copieusement cité pour que le lecteur ait
abord en lui reconnu les qualités, les vertus intellectuelles des bons poètes. Ces vertus grandissent chaque jour; chaque jour elles se dégagent des impertecüons qui en furent les inévitables compagnes, et nous ne pouvons qu'attendre avec impatience le prochain recueil que nous promet M. Chapman. Quant à! nos très libres observations, elles constituent l'hommage franc et loyal de notre admiration pour le talent de l’un des artistes qui honorent le plus les lettres canadiennes.
Mai 1906.
LES «POÉSIES » p'ALrren GARNEAU
Il y a quelques semaines paraissait à Montréal un recueil de poésies d'Alfred Garneau®. Le poète est mort depuis deux ans déjà, et c'est la piété du fils qui a recueilli et mis au jour ces feuilles volantes que la modestie de l’auteur avait repliées et enfermées dans les tiroirs.
De cette publication posthume il faudra savoir gré à M. Hector Garneau. Ces poésies qui nous viennent, en quelque sorte, du champ de la mort, et qui paraissent avoir poussé sur un tertre comme des fleurs d'outre-tombe, valaient la peine qu'on en fit cette gerbe dont nous pouvons aujourd’hui goûter le parfum. Non pas que toutes ces pièces qui remplissent le livre soient des chefs-d'œuvre; il y en a même qui sont plutôt faibles, et il est rare qu'on en trouve qui soient d'un bout à l’autre d'une perfection suffisamment soutenue. Mais toutes ces pièces nous révèlent une âme que nous ne connaissions pas, qui ne se souciait pas d’être connue, et qui se protégeait contre la renommée comme d’autres s’acharnent à solliciter la gloire.
(1) Poésies, Alfréti Garneau, chez Beauchemin, Montréal,
Et pourtant cette âme fut l'une des plus sensibles et des plus délicates qui se puissent rencontrer, et l'une des plus capables de rayonner d'un bon et durable éclat sur les lettres canadiennes. Fils de notre historien national, François-Xavier Garneau, né à la Canardière‘, près de Québec, dans ce paysage grandiose et pittoresque où les pentes laurentiennes viennent doucement s'étendre et se contondre avec les grèves du fleuve, Alfred Garneau reçut à la fois toutes les influences de l'éducation et de la nature qui pouvaient affiner son âme, l'emplir de; belles visions, lui inspirer le goût des œuvres de l’art, et l'ouvrir elle-même aux plus Jouables ambitions littéraires. Aussi n'est-il pas étonnant qu'on l'ait surpris, à dix ans, griffonnant des vers sur ses cahiers de classe, et si, à quatorze ans, le poète enfant a publié dans un journal de Québec, le Courrier du Canada, sur la recommandation et les instances de Crémazie, sa première pièce.
. C'est à Québec même qu’Alfred Garneau vécut les premières années de sa jeunesse, et qu'il développa si hâtivement les germes de cette vocation artistique que la nature avait en lui déposés. Élève du Petit Séminaire, il y prit sans doute le premier contact avec ces classiques, dont il a gardé, à son insu, je ne sais quelle sobriété, mesure et atticisme. Collaborateur au Canadien, où il travaille sous l'œil de cet Etienne Parent, que l'on a appelé le
(1) Né en 1836; mort à Montréal en 1904.
Victor Cousin du Canada, sous-rédacteur au Courrier du Canada, puis étudiant en droit, et avocat au barreau, après des examens où son esprit délié et réfléchi lui conquit, avec la note maxima et une mention spéciale, l'admiration de ses juges, Alfred Garneau ne traversa toutes ces occupations de jeunesse que pour y porter en passant l'activité de son esprit laborieux. 11 ne réussit pas à s'y éprendre de la vie publique, et à y briser cette incurable timidité qui sans cesse l'éloignait du monde, et de toute bruyante carrière.
Au lieu donc de se fixer au barreau où déjà l'on se disputait son concours, il accepta un emploi dans le service public, et s'en alla tout doucement s'asseoir dans un de ces fauteuils où les loisirs du fonctionnaire sont parfois mélés à de si utiles travaux.
Alfred Garneau ne se retirait, d’ailleurs, de la vie extérieure et troublante que pour faire plus intense et plus recueillie sa vie d'étude. Tout entier, d’abord, à ses devoirs de traducteur officiel au Sénat, il s'absorbait ensuite dans la lecture des auteurs préférés. Quand il avait vécu quelques heures dans le commerce des prosateurs du dix-septième siècle, qu'il fréquenta toujours, il revenait à la poésie, et à cet Alfred de Musset qu'il ne se lassait pas de relire. Aussi bien, la muse, celle qui avait visité son berceau de la Canardière, revenait-elle souvent effleurer de son aile le front du studieux solitaire. Et il arrivait alors à Alfred Garneau de s’abandonner au rêve et à l'inspiration qui le sollicitaient.
Alfred Garneau était donc né, et il restait poète. Et poète, il l'était surtout, comme il convient, avec son imagination et avec son Cœur. Il y en a qui font des vers avec leur esprit chercheur. travailleur et raisonneur ; Alfred Garneau faisait les siens avec sa sensibilité si vive, et toujours en émoi. Et c'est pourquoi l’on aime à pénétrer dans ses strophes et à les méditer, et à essayer d'accorder son âme avec celle du poète; et il faut pour exprimer de cette poésie .oute sa saveur, se bien recueillir et essayer de revivre l'émotion de l'artiste. * Cette façon de faire des vers est, en vérité, la bonne ; et comme elle vaut mieux qu’une autre dont on voit des traces dans nos recueils canadiens, et qui est plutôt l'effort de la tête, le triomphe tapageur de la rhétorique. Nous aimons par-dessus tout ces âmes ardentes d'où la poésie s'échappe comme le flot de sa source, et comme le’rayon du foyer. ;
Chose curieuse, tout de même: Garneau qui avait dans une si grande mesure le tempérament du poète, ne fit que très peu de vers. Le recueil que nous étudions, et qui doit contenir à peu près toute l'œuvre poétique qu'il a laissée dans ses cartons, n’enferme que quarante-cinq pièces qui correspondent, dans la vie de l’auteur, à une période de cinquante ans. Les préoccupations de la vie familiale, les travaux arides du service public, suffisentils à expliquer cette extrême sobriété et pénurie ? Garneau n'aurait-il pas eu le temps d’exciter et d'alimenter en lui la flamme divine? Ou bien, ce
poète, comme il est arrivé à tant d’autres, aurait-il
ète.
vec qui eur vec ’est s et vec ette ayer | de elle ans t de Nous ù la >, et
qui ment cueil près tons, ponle de famisenturie ?
er et n, ce rait-il
désespéré de pouvoir suffisamment exprimer, extérioriser son rêve? Et devant la difficulté de la tâche aurait-il renoncé à dire plus souvent le chant qui montait à ses lèvres ?
Dans la première pièce de son recueil, croyons trouver la révélation de ce sentime pudeur exagérée, de cra
plus d’une fois l'effort du poète.
l'inv
nous nt de inte excessive qui a paralysé
À ses amis ‘” qui itent à ne pas suspendre sa lyre, il répond :
Non, non, qu'elle reste muette !
Je briserais ce luth sacré.
Si j'ai dit que j'étais poëte, Muse, tu m'avais enivré !
Et il regrette de s'être pas v
raiment le poète qu'il voudrait être.
Ah! chanter, chanter. Dieu, que n'ai-je L'ivresse du Cygne un moment ;
Il chante, et tout son corps de neige Résonne sur l'eau doucement,
Ou que n'ai-je, don plus céleste, L'aile et la voix du rossignol ;
Je suivrais au vallon agreste
Vos pas en chantant dans mon vol.
Oui, — barde ailé de la nature — La nuit, dans le calme des bois Tout pénétrés de lune pure,
Je voudrais élever la voix.
(1) À mes amis, P. 4.
Tantôt molle, enchantant l'oreille Comme une flûte de métal,
Ou tantôt bruyante et pareille
A des flots roulants de cristal.
Elle flotterait sur la plaine Et les ondes et les coteaux, Mélée à la nocturne haleine Des feuilles vertes et des eaux.
Tantôt le poète se désole de ce que résistent à ses doigts les cordes de l'instrument, et de ce que son âme, comme la mer harmonieuse, ne peut que se plaindre.
Ah! pourquoi dans mes doigts la lyre Est-elle sans vibration?
Et ma lèvre, où le souffle expire, Pourquoi ne rend-elle aucun son ?
Pourquoi sur sa rive infinie
La mer, qui pourtant sent frémir En elle une étrange harmonie, Ne sait-elle encor que gémir ?
Tantôt pourtant il avoue que c'est en vain qu'il veut retenir l'élan de son rêve; au moindre souffle, et malgré le pète, le rêve monte et s’épanouit dans la lumière.
En vain je brise à ma pensée Les ailes ; sitôt que le vent Soupire, la pauvre blessée Volète et crie en s'élevant.
Elle fuit alors loin de terre, Triste, de soleils en soleils, Et baigne sa blessure amère À tous ces océ ns vermeils.
Il se compare enfin à l'hirondelle qui sait bien courir dans les rayons de lumière, mais qui ne peut pas chanter,
Amis, je suis cette hirondelle Qui s'est attachée à vos toits :
Voyez, je voltige, j'ai l'aile, Mais, hélas! je n'ai pas la voix.
Pourtant, Alfred Garneau savait chanter; ces strophes le prouvent. 1] avait la voix: non pas, il est vrai, une voix forte et puissante, ni une voix qui pouvait longtemps se faire entendre. Sa voix est plutôt courte, et le souffle bref expire bien vite. Et aussi, pendant qu'elle chante, cette voix ne se tient pas toujours au diapason du sujet; elle est inégalé, monte et descend suivant une ligne qui ne représente pas toujours la notation artistique, Dans cette pièce même d'où nous avons extrait des strophes si gracieuses, il yen a d’autres qui sont ternes, et où se trahit la fatigue du cygne, de l’hirondelle ou du rossignol, la lassitude du poète.
Mais l'on n'a qu'à Parcourir attentivement !e livre de Garneau Pour trouver presque à chaque page des fragments qui nous retiennent, nous émeuvent et nous donnent l'impression de la beauté. Le poëte, d'ailleurs, ne chante guère que ces choses infiniment délicates qui forment le cadre de notre vie, ou qui tiennent à notre humanité par toutes les fibres de l'âme. Il est le poète de la vie. La vie dans la nature qui étale autour de nous ses
spectacles, la vie dans l’homme où sous les formes de jeunesse et d'amitié elle enchante nos existences : tel est le thème habituel de ses méditations et de son lyrisme.
C’est à la nature, d'abord, que vont les chants d'Alfred Garneau, à ses forêts et à ses lacs.
Toi, d’abord, à mer de feuillages, Mer glauque aux fraîches profondeurs, Forêt, forêt que les orages
Jettent dans de blanches fureurs.
Comme il fait beau sous tes grands arbres Quand l'été brûle, les halliers ;
‘l'es bouleaux, aux longs fûts de marbre,
A l'aube ont l’odeur des rosiers.
Puis le lac, que rasent folâtres Mille oiseaux, légers tourbillons ;
Le lac, vaste urne aux bords bleuâtres Tout semés d’incrustations ;
Le lac peint de mirages calmes Que l’on va voir le long des eaux, Le soir en écartant les palmes
Des fougères, —ou les roseaux ‘!).
Ce que l'on peut voir et admirer dans ces strophes c’est la précision du vers, la vision nette et harmonieuse, ét je ne sais quelle simplicité attique et quelle souplesse de forme qui rappellent quelques-uns des plus beaux vers de la poésie parnassienne.
(1) À mes Amis, pp. 7-8.
Garneau a dessiné ailleurs quelques petits tableaux, des morceaux de paysage qui sont des chefs-d'œuvre de grâce et de simplicité, C'est dans un sonnet qu'il a ramassé et parfait l'un de ées croquis. Et si l’une des qualités de cette sorte de poème très court est de suggestionner le lecteur, de condenser le sujet pour laisser entendre et supposer plus qu'il ne dit, de finir par un vers qui fixe le regard sur une vision qui repose, se prolongé et s'agrandit, ne retrouve-t-on pas ici cette vertu précieuse? Le poète court aux champs, cherchant quelque fleur rare, lor:qu'il rencontre un petit ruisseau qui coule en cascade murmurante.
O fraîche cascatelle! En légers écheveaux Son onde s’effilait, blanche, à la roche nue, Puis, sous un rayon d'or un moment retenue, Elle riait au ciel entre ses bruns roseaux !
Et comme j'inclinais quelques tiges mutines, Sans bruit, l'oreille ouverte aux rumeurs argentines Pareilles aux soupirs d’un luth mystérieux,
Soudain, glissant vers moi sur son aile inquiète À travers les rameaux, doux et penchant sa tête, Un rosignol vint boire au flot harmonieux, (1
De telles esquisses sont d'un artiste, et révèlent une âme capable de surprendre autour de soi les plus discrètes et les plus délicates manifestations | du beau. On dirait, d’ailleurs, que Garneau se plaît à exercer son œil sur les détails, sur les nuances où tout ensemble se dissimule et apparaît la beauté,
(4) Deux Croquis, p. 35.
Aussi bien, est-ce le propre des artistes de la rechercher jusque dans ces replis discrets, et de la fixer ensuite avec une grâce pareille dans leurs œuvres,
C'est ce goût très sûr, et ce sentiment très vif des harmonies de la nature qui fait encore écrire à Alfred Garneau quelques-unes des strophes de la pièce intitulé: Allons sur l'onde‘.
Voici l'heure où sur toute chose, —Onde, herbe pâle ou rameau noir, — La lumière tombe plus rose
De l'urne vermeille du soir.
Vois, vois les mésanges lassées Frôler l'eau de l'aile en courant, Et dans les branches balancées Suspendre leur vol murmurant.
Allons, avant que l'ombre emplisse Le lac, tout rougissant encor, Allons errer sur l'onde lisse
Et cueillir des nénuphars d'or.
S'il s'agit de décrire un spectacle plus large, comme, par exemple, les bords du Rideau, à Wright's Grove, près d'Ottawa, le poète mêle encore au dessin général du tableau, des détails pittoresques et finement observés.
C'est une forte berge, au large flanc de glaise, Abruptement taillée ainsi qu'une falaise !
‘Le Rideau passe au bas, riant sous son flot noir. D'ici le long des eaux je puis apercevoir
Les roseaux alignés comme une palissade,
(1) Page 81.
Où crie, à pointe d'aube, un grand héron maussade. Étroite, la rivière a du moins son attrait
D'onde Mouvante, avec, entrant sous lu forêt,
Tous ces enfoncements, pareils à des alcôves, Qu'achévent de fleurir, au bord, les glaïeuls mouves tt,
saison d'été, cheur de ce paysage :
La maison touche au bois, je respire à ma porte
Un air ayant gardé le goût de feuille morte.
Or, telle est sa fraicheur, que j'ai senti souvent, Quand là-haut le ciel flambe en un long jour sans vent Et que quelque nuée au loin lourdement tonne, Voltiger sur ma chair comme un frisson d'automne.
Or, savez-vous ce que devient cette petite forêt quand le soir, à travers les fûts et les branches, se glisse comme à travers un grillage dense, la lumière vive du soleil couchant? Le poète la voit alors
e façade gothique où se fondent et s'harmonisent les vives couleurs des rosaces rütilantes. Lisez plutôt:
Bois d'ombre le midi, plein de flammes le soir.
À peine est-il d’abord devenu presque noir Qu'entre ses fûts, grillant l’astre à son crépuscule, L'on voit étinceler des ors de renoncule.
Au-dessus, jusqu'en haut de l'énorme couvent,
Les transparences rient dans tous les tons du vent. O fête des yeux! Tel, à l'heure vespérale,
Un vitrail flamboyant d'antique cathédrale.
@) À Wright's Grove. La Rivière,
Puis bientôt, c'est la brise du soir qui de la plaine et des champs de blé vient souffler à travers cette forèt, l'emplit de murmures et de jolies tempêtes !
Quel lumineux matin vaut ces soleils couchants ! Toujours, lorsque ces feux sont éteints dans les champs, Là-bas, parmi les blés, les herbes odorantes,
Qui doivent avant peu faire au maître des rentes,
Un vent se lève ; il vient, ainsi que sur les eaux Accourent les frissons soufflés par les roseaux.
Il vient, il se soulève, il pousse les ramures.
Et teuillée à l'instant de s'emplir de murmures,
Et vent de s'irriter, et branches de crier...
Air mielleux de la plaine, à suave ouvrier
De tempêtes pour rire, accours, tourmente, affole Lü-haut, d'un délectable émoi, la foule molle
Des feuilles !... Que l'on boive un souffle plus amer! Et qu'on pense écouter les vagues dans la mer!...
Ou nous nous trompons, ou il y a là, dans ces poèmes de Wrighl's Grove, de très beaux vers, et quelques-uns des plus parfaits qu'ait écrits Garneau. Et ce qui en eux nous ravit et nous satisfait, c'est, et nous ne nous lassons pas de le redire, la finesse si nuancée des observations, l'exquise sensibilité qui dédaigne les grosses émotions pour ne s’attendrir que sous la vision et l’impression très pénétrante des plus délicates réalités.
Nous pourrions rattacher encore à ces poésies où le sentiment de la nature s'exprime en couplets si gracieux, le poème de la Jeune Baigneuse. Toutes ces strophes composent un tableau, plein de lumière, de couleurs et d'onde ruisselante, où se
retrouvent les qualités de l'artiste, C'est au pied dü cap Percé qu'est située la scène, et c'est le matin, au soleil levant, que la jeune baigneuse vient se plonger dans l'eau lilas. Mais auparavant le poète décrit d'un trait de plume la mer et le rocher.
L'aube sur la baie éclatante Se joue encor,
Et sème au loin l'eau palpitante D'écailles d'or.
Déjà le cap Percé rayonne :
Sur ses pieds bleus Le flux rejaillissant résonne Harmonieux
À la fin de la pièce, le soleil qui se lève, et lance par l'arceau de roche ses flèches de lumière, fait sortir du bain la jeune fille,
A peine, sur la marge étroite De galets bruns,
Effleure-t-elle le jonc moite, Plein de parfums.
Pendant ce temps:
Au loin, d'une aile soleilleuse, Un goéland,
Rase au bord la grève écailleuse En s'envolant.
On l'a remarqué sans doute, Alfred Garneau ne peut, ni ne veut concevoir la nature comme chose morte et inerte. Il ne travaille pas sur elle Paysages, forêts, ruisseaux, fleuves ou mers— comme un naturaliste sur un cadavre, pour n'en donner
que la description ‘exacte, simplement objective. Il prête une âme, il communique la vie à tous les êtres qui intéressent et fascinent son regard. La vie circule partout, elle anime tout. Vents, souffles, couleurs, harmonies, parfums, tout cela a un sens, tout cela a une voix pour le dire, et tout cela le chante à l'oreille du poète. Un oiseau, aigle, rossignol, ou goéland, qui de son vol, puissant, léger, ou tranquille, traverse le ciel ou rase la terre, anime lui aussi le paysage et y décrit en lignes et en courbes gracieuses le sillon et le mouvement de la vie. ;
Cette vie, c'est l'âme elle-même du poète qui s'attache aux choses, les pénètre, s’unit à elles dans les rencontres et les étreintes du rêve, se prolonge en elles, les habite et les éveille. C'est sa propre vie que l'artiste répand donc dans la nature, et dont il recueille ensuite, en ses strophes, les frémissements de joie ou de tristesse.
Mais ce poète de la vie devait aussi, et volontiers, se replier sur lui-même, sur l’humaine nature, pour entendre, surtout en son cœur, battre et palpiter le rythme de la vie. Nulle part ici-bas, en effet, la vie n'est plus belle, plus riche, plus féconde qu’en l’homme. Source jaillissante qui tour à tour s'épanche en flots chanteurs ou plaintifs! Et à nul moment de notre existence, la vie n’est plus attachante ni plus parfumée qu'aux heures d’exubérante jeunesse. C'est cet instant unique et fugitif que se plait à évoquer Alfred Garneau. Il enguirlande ce
printemps de toutes les fleurs du souvenir. Il y remonte par la pensée, il veut s’y fixer encore, et il raconte les naïves ou suaves émotions qu'y éprouva son âme toute tendre. Il dit son hymne à la jeunesse:
O prime jeunesse, on admire Sur tes lèvres, fleurs de beauté, Les ailes du rire enchanté (?,
Ou bien encore :
O soleils d'or! jeunesse pure !
Comme alors les sentiers sont verts!
Les heures que cet âge azure Ont le chant léger des flots clairs.
Mais rire et joie sont choses qui passent. Ils ne
Peuvent qu'effleurer notre existegce, ceux-là surtout, si gais et si Purs, qui ont séduit notre Premier âge. Les années s'en vont, et nous empcrtent dans leur Cours qu'on ne peut remonter.
Ah ! cruelles toujours seront nos destinées ! Si fort qu'on ait noué ses doigts
Aux belles grappes d'or de ses jeunes années, Les lèvres n'y vont qu'une fois. LA
Heureusement que la jeunesse n'entraine pas dans sa fuite rapide tous nos bonheurs, La vie a des vertus et des présents durables. Si la jeunesse passe vite, l'amitié reste. C'est une fleur qui ne se
() Premières Pages de la Vie, p. 41.
(2) Où voltige mieux tous les ans..., p. 109, (3) Aimer, p. 65, ê (@) P. 185.
peut détacher de l'arbre de vie. Elle nous est laissée pour mettre quelque parfum sur nos plaies, et pour ranimer nos courages. L'amitié, c’est à la fois l'efflorescence et le charme de nos humaines existences. Et Garneau, précisément parce qu'il était doué d’une exquise sensibilité, appréciait comme il convient le don de l'amitié.
C'est l'amitié qui remplit de sa grâce et de son sourire quelques-unes de ses meilleures strophes. Îl en dit à la fois l'agrément et le besoin que nous en avons.
Toute chose en ce monde a besoin d’un appui :
Le pétrel bleu s'attache à l’algue qui surnage ;
La vigne qui fléchit se suspend au treillage.
Et la nuée en feu, noir groupe de démons,
Va s’abattre en tournant sur la pointe des monts.
Je voudrais reposer aussi mon front qui penche ; Oui, j'ai besoin d’une âme où la mienne s’épanche‘!.
Cette amitié bonne, il la trouve au foyer familial, il la rencontre dans le cercle de ceux qui vivent près de lui. Et comme il fut jeune aussi, et qu'il eut l’âme ardente, il alla plus outre et poussa jusqu’à l'amour. De la passion il exprime donc parfois des accents qui sont profonds, sincères, et qui, d’ailleurs, ne troublent pas. Il célèbre volontiers la loi d'amour qui enveloppe la vie universelle. Chaque chose n'’a-t-elle pas son objet aimé?
() Premières Pages de la Vie, p. 42.
ilial, ivent qu'il squ'à s des d'aila loi aque
La montagne a le chant des pâtres, L'océan vert, les goélands,
La grève, les galets bleuâtres,
Et cette vie a son printemps (1)!
Et encore :
Le papillon à l'asphodèle
Sais-tu ce qu'il dit ?—Aimons-nous !..
Et la blanche fleur, sur son aile, Répand son parfum le plus doux ?.
Mais Alfred Garneau ne dit jamais de la pas ion que ce que tout brave lecteur peut en penser: sa poésie n'a rien de lascif, et les petits poèmes Aimer, Allons sur l' onde, Promenade en Gondole‘*, qui
représentent Je mieux, dans l'œuvre de Garneau, les P
chants d'amour, n'ont rien qui Puisse mettre en émoi.
rneau se fonde sur l’émo-
ur la pensée ou sur les
Jamais donc il ne prêche, et la morale,
la bonne et saine morale, se dégage toute seule de la poésie saine et bonne. Une fois cependant, Garneau à laissé entrevoir dans ses strophes la
(1) Aimer, p. 65.
(2) Aimer, p. 64.
figure du Christ, et il a rappelé ses enseignements. C'est dans ce chant de résignation sublime qui est intitulé: Le bon Pauvre.
Ah je sais que la vie est üux hanquet suave, Une longue fête pour vous ;
Vos chants toutes les nuits m'éveillent dans ma cave: Frères je ne suis pas jaloux.
Dieu n'a-t-il pas placé sur les cimes sereines Le beau cèdre au riche manteau ;
Et le long des torrents, courbé sous leurs haleines, Le pâle et frissonnant roseau !
O Christ! devant toi front que les épines ceignent Je bénis mon sort et ta loi.
N'as-tu pas dit: « Heureux celui dont les pieds saignent Sur les ronces, derrière moi ?»
Mon pauvre cœur, semblable à l’épi qu'on flagelle, Reste vide après tant de coups...
Mais que j'aie une larme à mon heure mortelle, O Christ, à verser sur tes clous.
Toutes ces strophes que nous avons citées, et nous avons tenu à laisser l’auteur se faire connaître lui-même, attestent bien q'il y avait en Alfred Garneau les inspirations heureuses, les souffles légers et caressants qui composent l'âme du poète. Et l’on aura aussi remarqué le ton très doux et suaye qui est l'accent ordinaire de cet artiste. C'est une poésie calme, sereine, quelquefois intense, presque jamais ambitieuse, qui s'échappe comme à son insu d'un cœur qui en déborde.
Une fois seulement, croyons-nous, Alfred Garneau a voulu prouver qu'il était capable d’accents
plus énergiques, d’un ton violent, de spasmes enfiévrés et bizarres. La pièce a pour titre Folles Terreurs‘*; elle est dédiée à l'abbé Casgrain, et elle fut écrite dans le demi délire de la maladie. Le poèle souffre, et il exprime sa douleur avec des mots, des cris, des plaintes, des rires aflolés, qui éclatent comme une stupide démence à travers les gémissements.
D tt Some em a
Abbé, ce mal terrible Jour et nuit, sans repos, Me crible
De frissons jusqu'aux os.
Vainement je recueille Mes esprits aux abois.
La feuille Pz'pite moins au bois,
Quand la tempête ploie
Chaque arbre ainsi qu'un jone Et broie
Les branches sur son tronc.
Je ne vois que ténèbres Et je n'entends que cris Funèbres !
Ha! ha!... je ris, je ris.
Le vire étreint mes joues Et je sens de nouveau Des roues Tourner dans mon cerveau.
(1) Page 169.
Quels fantômes m'obsèdent ?
Arrière ! je vous vois.
Ils cèdent Aux éclats de ma voix.
Non, non, non, ils reviennent.
Sur mes yeux, deux yeux gris Se tiennent.
Ha! ha! je ris, je ris.
Cette araignée ardente A me couvrir de fils
Qui tente D'emméler tous mes cils.
Arrière, arrière, louve!
Comme son œil fatal Me couve!
Arrière, esprit du mal!
A la fin du poème, où le malade a raconté sa souflrance, et le ravage que fit sur d’autres son mal, il conclue dans un mouvement de colère :
O mal qui désespères
Tant d'êtres chers et doux, Sœurs, pères,
Épouses à genoux,
Ma lèvre violette
Où saigne ton sillon le jette
La malédiction !
Mais bien rares sont ces sursauts de douleur dans l'œuvre de Garneau, comme bien rares soné
aussi ces strophes malades dans la poésie canadienne. Émile Nelligan a plus d'une fois pratiqué ce genre, et l'on sait que trop souvent il a réussi à nous laire pénétrer dans ses tourments et dans son navrant désespoir,
C'est, d’ailleurs, le seul rapprochement que l’on puisse faire, et combien rapide, entre Alfred Garneau et l'infortuné poète de vingt ans. A moins que l'on puisse dire encore, et ceci est honorable à tous deux, que tous deux ils ont aimé la poésie pour elle-même, et que de leurs deux âmes la poésie personnelle, intime, la poésie de l'imagination et du sentiment, la meilleure et la vraie poésie, monlait d'un mouvement irrésistible et spontané, Et par là encore, ces deux poètes sont frères de notre Pamphile LeMay. D'autres ont aimé faire servir leur inspiration à l'histoire ; ou bien ils ont raconté sans fin, et ils ont péroré, et ils ont disserlé: et certes, parfois, et souvent leur poésie s'est élevée jusqu’à une belle éloquence. LeMay, Nelligan, Alfred Garneau ne se soucient guère de s'abandonner à ces développements, et de se livrer à une pareille rhétorique. Ils sont poètes tout court, noins Canadiens peut-être par les sujets qu’ils traitent, — si l'on excepte toutefois M. LeMay— que MM. Fréchette et Chapman, mais à coup sür très humains, largement et profondément humains. Et d'être humain suffit bien à la gloire d'un poète, s’il est vrai que la poésie véritable est celle-là même qui s'alimente aux sources vives et intimes de la conscience.
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