‹ Essais sur la littérature canadienne [microforme]Chapitre 3 sur 22 · CRE · texte numérisé non relu

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L'on peut done affirmer qu'ici la critique littéraire existe; d'autant, —et cela peut rassurer les sceptiques ou les pessimistes— que l'affirmer n'est pas nécessairement faire l'éloge de cette critique ; comme aussi dire qu'elle existe, n'est pas déclarer

qu'elle est pleine d’une vie qui circule à flot et déborde. L'existence de notre critique littéraire a été plutôt jusqu'ici assez précaire, haletante et très variable. Quand on essaie d'en constater les manifestations et la continuité, on s'aperçoit qu'elle se dérobe plus d’une fois à l'observation, qu'elle est souvent imperceptible,. qu'elle se fait intermittente, qu'elle sommeille longuement pour se réveiller parfois en des sursauts qui accusent tout ensemble son mauvais état de santé, et son inexpérience.

L'équilibre des forces et des jugements lui a souvent fait défaut; et comme toutes les activités qui ne sont pas pondérées et maîtresses “d’ellesmêmes, elle s'est alors et volontiers mise au service de passions dominantes : elle est devenue, à l'occasion, l'instrument de sympathies personnelles ou d'antipathies qui n’ont rien de commun avec le goût artistique. Elle a été tour’ à tour l’encensoir qui exhale les parfums indiscrets, ou la massue qui s’abat avec violence et frappe pour tuer. De temps . en temps, l'on entendit bien des voix qui protestaient, qui reprochaient à la critique ses intempérances, ses louanges vulgaires à force d'être excessives, ses réprimandes stériles à force d’être brutales, et qui la rappelaient à son devoir. Mais ces voix furent peu écoutées, et il n'est pas sûr que ceux-là mêmes qui les firent entendre aient toujours donné l'exemple de ce qu'ils avaient seulement le courage d'enseigner.

Indisciplinée, capricieuse et mesquine, voilà donc ce que fut trop souvent parmi nous la critique

littéraire. A côté des quelques pages très sensées et justes qu’elle nous a données, il y a le fatras des réclames impudentes et des discussions envenimées, où se sont excitées toutes les ambitions et toutes les jalousies littéraires.

D'autre part, l'on peut remarquer encore que notre critique s’est souvent agitée dans un vide trop considérable d'idées et de doctrines: et c'est pour cela, sans doute, qu’elle a dégénéré si souvent et si vite en dithyrambes enthousiastes, ou en diatribes provocantes. Elle n'a trop vu que la surface des choses, et s’est attachée trop volontiers et trop exclusivement à des questions de forme et de style. Sans doute, il eût été difficile parfois de descendre bien avant dans des œuvres qui sont sans profondeur; mais encore, lui eùt-il été possible d'accorder plus d'attention à la pénétration et à la discussion des faits et des’ idées. C'est par où la cr'tique peut s'agrandir, s'élever, élargir son horizon, et suggérer aux auteurs des études ou des orientations utiles.

Seulement, il faut pour accomplir une pareille tâche, et pour ainsi féconder ses observations, une connaissance de l’histoire des lettres humaines, et de l'histoire de l'esprit humain lui-même, qu'il n'est pas toujours facile de suffisamment acquérir. Il est nécessaire que l'on sache à quelles lois souples et flexibles peuvent être soumis les genres de littérature, et comment, et de quelles façons, et selon quels procédés peuvent étre abordés et traités les sujets où s’aventure l'esprit des aûteurs.

Et, en ces matières de jugement et de critique, beaucoup de science et d'étude n'ést pas moins utile que beaucoup de réflexions personnelles,

Or, l'érudition littéraire, ou pour paraître moins exigeant, l'expérience des choses de la littérature à souvent manqué à nos Boileaux canadiens, et outre que cela les exposait à n'apercevoir dans les œuvres que les côtés les plus étroits, et à s'y acharner, cela les conduisait aussi à n'écrire souvent que des pages où la banalité des observations le dispute à celle de la pensée.

Et c'est tout cela qui a fait dire et écrire dans nos journaux ou dans nos revues que la critique littéraire n'existe pas au Canada. On le répétait assez bruyamment et spirituellement, il y a quelques mois encore, dans la Revue canadienne. ® Et l'on ajoute parfois, avec quelque pointe de sarcasme, que, d’ailleurs, la littérature canadienne elle-même n'existe pas plus sous notre ciel que la critique. Et, vraiment, s’il était notoire et assuré que la littérature canadienne n'existe pas, il faudrait bien, et de bonne grâce, excuser cette pauvre critique de n'être pas encore née.

Mais toutes ces affirmations sont exagérées, Et notre littérature canadienne existe, et nous

(): Livraison du 1er août 1906. Article Comme préface, de M. Jules Fournier. Voir aussi la livraison de février 1907.

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croyons même qu'elle se porte beaucoup mieux que la critique. Notre littérature canadienne vit, et se soutient et se développe malgré le petit nombre de ceux qui parmi nous peuvent ou osent écrire, et malgré les froideurs et les indifférences du public. Bien plus, il y a des symptômes, des signes qui annoncent que la littérature devient ici plus active, et que d'autre part les lecteurs se montrent plus empressés. Certains succès de librairie, qui ont souligné le mérite de quelques-unes de nos dernières œuvres, sont propres à encourager les ouvriers et les artistes de la plume. Il semble que plus notre pays prend conscience de sa vie personnelle et autonome, et plus aussi il s'applique à créer tous les organes qui sont nécessaires à son complet développement. Et l'on comprend de mieux en mieux que si nous avons à fonder notre avenir national sur la richesse économique, sur la prospé : rité matérielle, et sur les vertus du citoyen, nous avons aussi le devoir de n'oublier pas que les arts doivent avoir leur place au foyer de la nation, que la culture artistique marque assez précisément le degré de développement intellectuel où s'est élevé un peuple aussi bien qu'un individu, et que rien ne peut mieux que la littérature assurer à une nation la survivance de sa fortune et de sa gloire. Et l'on se persuade donc de plus en plus que dédaigner les arts, fussent-ils seulement littéraires, ou en négliger obstinément l'étude, l'exercice et le progrès, c'est faire acte d'esprit court et étroit, c'est vouloir par de si petits moyens excuser ou Masquer son actuelle

médiocrité, c'esi, par avance, diminuer nos lendemains, et ne pas assez bien comprendre que l'avenir doit être, de toutes façons, plus grand et plus large que le présent.

Et il se fait, en vérité, que malgré le poids de nos traditionnelles inerties, et aussi malgré la littérature française qui nous inonde, nous absorbe et fait à nos œuvres canadiennes une si rude concurrence, le public canadien-français revient volontiers aux écrivains du pays, parait vouloir stimuler et récompenser tous ceux-là qui, parmi nous, savent tenir une plume, et en peuvent faire jaillir ou laisser couler quelques idées.

Sans doute, notre littérature ne peut prendre très rapidement un vif essor, puisqu'elle est encore, comme elle a toujours été jusqu'ici, l'œuvre d'écrivains amateurs. Écrire, faire des livres, besogner avec sa plume et son cerveau ne peut être ici un mctier qui fasse vivre. Et celui-là, parmi nos intellectuels, se condamnerait à un régime sévère et à des jeûnes rigoureux, qui prétendrait ne se sustenter qu'avec Ja rente et la moelle de ses œuvres littéraires. Il faut donc, dans ce pays, faire autre chose d'abord, et écrire ensuite. Et c'est toui :urs l'autre chose qui retient, captive, dessèche et épuise l'activité. Il y a bien la carrière du journaliste et celle du professeur qui, ici comme

en tous autres pays, semblent d'abord favorables È

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l'intelligence. Mais j'on sait que dans notre pays, et pour des causes qu'il serait trop long de déméler : ici, journalistes et professeurs ont été bien empêchés de donner leur complète mesure, qu'ils n'ont pu devenir que bien rarement des artistes de la pensée, et qu'ils ont donc trop peu contribué à accroître et à faire fructifier le champ des lettres. D'où il suit qu'en définitive, il n’y a guère en ce pays que des amateurs, je veux dire des gens qui ne s'occupent qu'en passant, par accident, et par goût personnel, des choses de la littérature, qui écrivent; et c'est justement, dans une grande mesure du moins, pour cette raison, que déjà signalait et déplorait Crémazie, que notre littérature se développe d'un mouvement si lent et si incertain.

Mais elle se développe, et l'on voit tous les ans s’allonger la liste des ouvrages que mettent au jour nos travailleurs. Et ces ouvrages sont d'une qualité de plus en plus recherchée. Le Jean Talon, de M. Chapais, l'Oublié de Laure Conan, les Gouttelettes de M. Pamphile LeMay, l'Histoire de la Seigneurie de Lauzon de M. Edmond Roy, les Aspirations de M. Chapman, pour ne parler que de quelques-unes de nos productions récentes, attestent que nos ressources intellectuelles vont s’accroissant toujours, et que les talents mürissent et se pertectionnent. Et cela suffit pour nous faire garder, avec l'espérance, quelque amour propre; et cela encore, et surtout, établit avec assez d'’évidence que la critique peut ici vivre et trouver sur quoi s'exercer.

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