B. PREMIÈRE SÉRIE D’EXPÉRIENCES SCR L’HOMME VIVANT
Mes premières expériences sur l’homme consistèrent dans la section sous-cutanée des muscles sterno et cleïdo-mastoïdiens. En même temps qu’elles me préparèrent la voie pour arriver aux muscles de la colonne, elles me servirent à réaliser la méthode de traitement du torticolis ancien que j’ai fait connaître il y a dix-huit mois. Je lis donc, dans l’intervalle d’une année, vingt-cinq fois la section sous-cutanée des muscles sterno ou cleïdo-mastoïdiens, isolément, alternativement ou simultanément, et, dans tous les cas, j’ai obtenuune guérison des plaies sans apparence d’inflammation locale, et toujours avec la série de phénomènes que j’avais observés après la section des muscles dorsaux chez le chien; c’est-à-dire épanchement d’une certaine quantité de sang dans la plaie, accumulation d’un lluide qui se résorbait en vingt-quatre ou trente-six heures, pour ne laisser à sa place qu’une substance molle passant graduellement à l’organisation fibro-celluleuse. On remarquera qu’il ne s’agissait déjà plus de la section sous-cutanée des tendons des muscles rétractés, et qu’on ne pouvait plus regarder le calme des phénomènes comme dépendant de la division de parties qui , comme le tendon d’Achille, ne sont ni vasculaires, ni nerveuses; mais qu’il s’agissait d’une plaie véritable, occupant une étendue quelquefois de 8 à 10 centimètres, intéressant des vaisseaux et des nerfs, provoquant de la douleur et un épanchement assez considérable de sang. Plusieurs fois, en effet, j’avais été obligé de diviser tout à la fois le tendon du sterno-mastoïdien primitivement rétracté, et le corps charnu du muscle cleïdo-mastoïdien, parce que son raccourcissement secondaire, bien que passif, était trop considérable pour me permettre d’espérer un allongement suffisant par les machines : je coupais donc les deux muscles, je coupais, en outre, leurs aponévroses, le peaucier; je coupais des filets nerveux, des artérioles et des veinules, en quantité assez considérable pour avoir une forte accumulation desangdans la plaie. Malgré la tuméfaction qui en résultait, et quoiqueune foule d’accidens parussent à craindre, comme le décollement de la peau, l’inflammation et l’étranglement des parties profondes, la
fusée du fluide épanché, et, secondairement, du pus dans les intervalles celluleux des muscles, rien de tout cela ne m’est arrivé, je le répète, dans vingt-cinq opérations de ce genre, que j’ai pratiquées; toujours, au contraire, un travail d’organisation régulière s’est manifesté là où on pouvait appréhender une réaction inflammatoire. On remarquera bien qu’il n’y avait pas ce que les auteurs ont constaté etdécrit jusqu’ici, sous la dénomination de réunion immédiate ou d’adhésion entre les parties divisées : il y avait, au contraire, séparation de ces parties, et, dans leur intervalle, un épanchement fluide d’abord, gélatiniforme ensuite, et un travail successif destiné à consolider celte matière et à lui donner la consistance et la force des parties environnantes.
Cette seconde série de résultats m’avait amené à réfléchir sur la cause essentielle de leur constance, de leur uniformité et de leur dissemblance avec les effets ordinaires des plaies. Trois ou quatre résultats opposés, c’est-à-dire le développement de l’inflammation et de la suppuration à la suite d’opérations analogues et moins importantes encore, à la suite de sections du tendon d’Achille et du tendon du biceps, faites également sous la peau par deux chirurgiens de nos hôpitaux, me mirent immédiatement sur la voie. Ces chirurgiens, quoique très habiles, avaient fait, comme Delpech dans son premier essai de section du tendon d’Achille d’assez larges ouvertures à la peau, et comme lui ils avaient vu survenir une inflammation suppurative. Je crus trouver dès lors, dans l’étendue de l’ouverture des plaies, un obstacle à l’adhésion immédiate de leurs bords, une voie nécessairement ouverte à l’air extérieur, et une communication permanente entre ce fluide et le fond des parties divisées. Cette opinion, confirmée dans mon esprit par une foule de considérations dont j’émettrai plus bas les plus décisives, le fut surtout par l’expérience (le ce que j’avais fait. Dans chacune de mes vingt-cinq opérations de torticolis, comme dans plus de deux cents cas de pieds-bots que j’avais opérés, mes opérations n’avaient eu besoin que de simples piqûres à la peau, très étroites, de U à 5 millimètres au plus, qui s’étaient complètement fermées, et dont j’avais immédiatement favorisé l’occlusion à l’aide d’un peu de diacbylon gommé.
Je me croyais donc eu possession de la condition essentielle qui avait empêché mes plaies sous-cutanées de s’enflammer, qui les avait fait devenir le siège d’un travail d’organisation immédiate, et cette condition me paraissait être l’absence du contact de l’air extérieur, l’occlusion immédiate des ouvertures et l’occupation de l’étendue de la plaie par du sang épanché. Mais jusqu’à quel point pouvais-je compter sur cette immunité d accidens dans les plaies sous-cutanées soustraites au contact de l’air ? Quelles limites pouvais-je assigner à celte immunité relativement à l’étendue des plaies, à leur profondeur, à la nature et au nombre des tissus qu’elles pouvaient comprendre? Des plaies larges, profondes, siégeant dans toutes les parties du corps, occupant des muscles, du tissu cellulaire, des aponévroses, des ligamens, des nerfs, des vaisseaux, pouvaientelles bénéficier de la même condition, et donner lieu sous la peau à un travail d’organisation tout à fait exempt de réaction inflammatoire, ou d’apparence morbide quelconque ? Pour résoudre cette question dans sa généralité, je fis les expériences suivantes :