D. SECONDE SÉRIE D’EXPÉRIENCES CHEZ E’HOMME
Je ne m’arrêterai pas à détailler chacune des opérations qui m’ont conduit chez l’homme à des résultats analogues à ceux que je viens de rapporter. Je me bornerai à donner un résumé de ces opérations, en faisant connaître les particularités les plus remarquables qu’elles m’ont offertes au point de vue du sujet de ce mémoire.
J'ai fait chez l’homme seize fois (1), sous la peau, la section totale ou partielle des muscles du dos et de la colonne, du trapèze, du rhomboïde, de l’angulaire de l’omoplate, du sacro-lombaire, du long dorsal et des transversaires épineux. Dans chacune de ces opérations, j’ai été obligé de faire des plaies de 8 à 10 centimètres d’étendue, quelquefois de k à 5 centimètres de profondeur, comme dans les cas de section complète des masses communes du sacro-lombaire et du long dorsal; dans quelques
(1) Depuis la rédaction de ce mémoire, j’ai répété trois cents fois environ les mêmes opérations, et toujours avec les mêmes avantages.
cas, dans la section totale du trapèze et du rhomboïde, par exemple, l’instrument tranchant a parcouru 10 à 12 centimètres sous la peau.
Dans toutes ces opérations, j’ai divisé des faisceaux musculaires, des aponévroses, des gaines tendineuses, des vaisseaux et des nerfs ; dans quelques circonstances, il s’est fait immédiatement sous la peau et entre les lèvres de la plaie sous-cutanée un épanchement assez considérable. Cependant je me suis borné pour tout pansement à fermer la petite ouverture de la plaie extérieure avec un morceau de diachylon gommé, et à exercer une compression médiocre sur la saillie extérieure quand il y avait un épanchement un peu considérable. Dans les seize opérations que j’ai pratiquées, moins une, que j’analyserai plus bas, les plaies n’ont provoqué aucun phénomène inflammatoire ni de fièvre; dès le lendemain, elles n’offraient plus d’autre trace extérieure qu’un léger empâtement, presque insensible à la pression. Tous les sujets qui ont été ainsi opérés ont pu, dès le troisième jour, se lever, marcher avec des supports, être soumis à des appareils mécaniques destinés à corriger les déviations de la colonne dégagées dès lors des agens primitifs de leurs directions vicieuses.
La seule opération qui n’ait pas suivi la marche que je viens d’indiquer a offert des circonstances exceptionnelles qui m’ont paru expliquer clairement la différence des résultats obtenus. C’était la seconde fois que je faisais la section de la totalité des muscles de la gouttière vertébrale ; j’avais fait deux ouvertures à la peau, beaucoup plus grandes que de coutume ; une assez grande quantité d’air s’était introduite dans la plaie par ces ouvertures, et s’était infiltrée entre les gaînes celluleuses des muscles. Ce n’est que le lendemain de l’opération que je me suis aperçu de la présence de celte niasse d’air qui avait soulevé la peau dans une assez grande étendue, et qu’on pouvait apprécier à la crépitation provoquée par la pression des doigts. Depuis cet accident, j’ai eu soin de faire de très petites ouvertures à la peau, de n’en faire qu’une, autant que possible, pour chaque opération, d’expulser l’air qui s’y introduisait, etsurtout de ne pas en faire sortir tout le sang épanché pour ne pas laisser d’espace libre entre les lèvres de la plaie et les bouts des muscles divisés. Moyen-
nant ces précautions, il ne m’est pas arrivé le plus petit accident, et j ai cru voir dans le cas exceptionnel que je viens de rapporter une contreépreuve décisive de mes expériences, pour établir le fait général de 1 01ganisation immédiate des plaies sous-cutanées.
En résumant la partie expérimentale de ce mémoire, on voit que chez l’homme aussi bien que chez les animaux, que pour les muscles, les aponévroses, le tissu cellulaire, les nerfs et les vaisseaux d’un petit calibre, aussi bien que pour les tendons, les plaies qui divisent tous ces tissus sous la peau hors du contact de l’air extérieur, sont affranchies du travail inflammatoire et jouissent à coup sûr de la propriété de s’organiser immédiatement. Voyons maintenant à quoi tient ce phénomène, et cherchons à déterminer comment l’air agit pour empêcher par sa présence l’organisation immédiate des plaies, et comment, au contraire, par son absence, cette organisation s’effectue toujours immédiatement.
§ II. — THÉORIE DE l’oHG ANISATION IMMÉDIATE DES PLAIES SOUS-
Le premier point à établir serait sans doute que c’est au défaut de communication des plaies sous-cutanées avec l’air extérieur qu’il faut attribuer leur propriété de s’organiser immédiatement; mais ce fait est si général, si évident, il s’est montré avec une constance si uniforme, qu’il suffit, pour le rendre incontestable, de rappeler les nombreuses circonstances où il existait déjà dans la science, mais où il avait passé inaperçu. Depuis longtemps on savait que la section sous-cutanée du tendon d’Achille était suivie de la formation immédiate d’une substance intermédiaire sans inflammation appréciable : on n’avait pas élevé ce fait à sa signification générale : on avait cru que l’absence de l’inflammation dans ce cas tenait à la texture même du tissu tendineux, dont le défaut de vascularité et de sensibilité le garantissait de toute réaction inflammatoire propre aux autres tissus. On n’avait pas remarqué que Delpech et d’autres après lui ayant fait de grandes ouvertures à la peau avaient pro-
ifoqué des inflammations et des suppurations là où l’on supposait l’organisation spéciale du tendon la cause de l’absence habituelle de ces accidens. Cependant depuis que cette opération est faite au moyen d’une petite piqûre à la peau et par les personnes qui en ont l’habitude, on n’apprend plus qu’il survienne d’inflammation consécutive. Pour mon compte, j’ai fait plus de 500 sections de tendons ou de muscles, et je suis encore à observer le plus petit accident inflammatoire.
Mais la science était en possession d’autres faits également concluans et également méconnus. On sait qu’à la suite des luxations traumatiques il y a souvent des déchirures considérables des capsules articulaires, des arrachemensde fibres musculaires, comme dans les luxations de la cuisse, de l’épaule et du coude. Eh bien ! à part quelques douleurs produites par la distension ou la rupture de filets nerveux, combien peu d’accidens inflammatoires sont provoqués par ces déchirures faites sous la peau, c’està-dire hors du contact de l’air! Ici, cependant, ce ne sont plus des plaies par instrumens tranchans, ce sont des distensions violentes, des arrachemens de parties reconnues pour être faciles à s’enflammer, et dont l’inflammation est ordinairement des plus graves. Je pourrais citer encore les fractures des os des membres sans ouverture à la peau, et beaucoup d’autres exemples dont la signification essentielle n’avait pas été saisie, mais qui deviennent autant d’expériences irrécusables pour établir que c’estbien à l’absence du contact immédiat de l’air extérieur qu’est due lafaculté qu’ont ces plaies de s’organiser immédiatement. Ajoutons que depuis Hunier les personnesqui sesont occupées desphénomènesde lacicatrisationdesplaies avaient remarqué la différence qu’ils présentent suivant qu’ils se passent à l’air extérieur ou qu’ils ont lieu hors de son contact. La courte discussion à laquelle je vais me livrer sur le mode d’action de l’air à l’égard des plaies achèvera d’ailleurs de mettre hors de doute la réalité de son influence essentielle et primitive sur la production du phénomène qui nous occupe.
L’influence de l’air à l’égard des plaies sous-cutanées peut être examinée sous le point de vue physique, sous le point de vue chimique et sous le point de vue vital. Chacun de ces modes d’action peut lui-même être con-
sidéré par rapport aux élémcns principaux qui constituent les plaies souscutanées : le sang, les vaisseaux, les nerfs et les tissus divisés proprement dits. L’énoncé seul du problème montre combien il est complexe, combien les termes qui le composent sont nombreux et difficiles à déterminer ; c’est à ce titre que j’ose réclamer toute l’indulgence et l’attention de l’Académie.
L’action physique de l’air sur les plaies sous-cutanées et sur chacun de ses élémens est évidente, mais toute négative. J’ai fait remarquer qu’il fallait, pour que l’organisation immédiate de la plaie s’effectuât à coup sûr, que les ouvertures de la peau fussent très petites, que la plaie fût évacuée de l’air qui avait pu s’y introduire pendant l’opération, et qu’une quantité de sang suffisante pour en occuper l’espace se fût épanchée sous la peau. Au moyen de ces conditions, les lèvres des petites piqûres cutanées se ferment hermétiquement par leur adhésion immédiate, et cette occlusion est encore favorisée par l’application d’un emplâtre collant.
Orque résulte-t-il de cet ensemble de conditions? Premièrement: Que l’air ne continuant plus à s’introduire dans la plaie ne se présente pas à l’orifice des vaisseaux divisés, et n’empêche pas le sang de continuer à être versé par les bouts des vaisseaux afférens, à mesure que la quantité épanchée est pompée et absorbée par les orifices des vaisseaux afférens. Secondement : Que les bouts de ces derniers, ouverts dans l’intérieur de la plaie se vidant au fur et à mesure de la continuation de la circulation et en vertu de sa continuité, exercent hors du contact de l’air une succion sur le sang épanché, succion qui n’aurait pas lieu si l’air venait incessamment remplir les espaces laissés vides par la quantité de sang absorbé, et s’interposer entre le sang fourni par les vaisseaux efférens et les bouts de ceux qui doivent le résorber. En vertu de son absence de l’intérieur de la plaie, l’air favorise donc le rétablissement de la circulation entre les bouts des vaisseaux divisés et entretient la continuité de cette circulation, sauf les autres conditions que je vais énumérer. Je ne dis rien de l’action de la température de l’air, parce que la science n’est encore arrivée à cet égard à rien de précis, bien que cet élément me paraisse exercer une influence réelle.
L’action chimique de l’air sur le sang des plaies est une des plus importantes. Sans prétendre expliquer la nature du phénomène de la coagulation du sang, phénomène dont personne jusqu’ici n’est parvenu à donner une solution même provisoire, on peut la regarder néanmoins comme une première phase de l’altération de ce lluide qui conduit à sa dissolution et à sa putréfaction. L’air est en effet le principal agent de celte putréfaction. Or quand le sang versé par les vaisseaux divisés est protégé par la peau contre l’air extérieur, il peut bien éprouver un certain degré de coagulation; mais à part des cas exceptionnels, il n’arrive jamais à se décomposer entièrement et encore moins à se putréfier. Ce n’est là à coup sûr qu’une indication vague de l’action chimique de l’air sur le sang des plaies; mais dans sa généralité, cette explication est assez plausible pour qu’on regarde le défaut d’action de l’air extérieur sur le sang des plaies comme une condition qui rend compte du maintien de ses propriétés chimiques les plus importantes. Il serait à désirer que la science pût substituer à celte assertion générale la notion précise des élémens matériels qu’elle formule.
L’influence vitale qu’éprouvent le sang et les autres élémens des plaies sous-cutanées de l’absence du contact de l’air extérieur s’approprie provisoirement, comme dans toutes les questions de physiologie, les faits qui ne trouvent pas encore à être expliqués par l’intervention des lois générales de la physique et de la chimie. Sous ce point de vue, la plus grande partie des phénomènes des plaies sous-cutanées ressortent d’une action vitale du sang, des vaisseaux, des nerfs et des tissus divisés proprement dits.
Au sortir des vaisseaux, le sang éprouve en s’épanchant dans les plaies sous-cutanées un commencement de coagulation. Si l’air extérieur n’iniervient pas, une partie de ce sang est résorbée, l’autre partie s’organise ; c’est un fait incontestable que mes observations immédiates ont mis hors de doute, et dont j’aurai occasion prochainement de soumettre toutes les phases et toutes les particularités à l’Académie. On peut dire de cet état du sang, que c’est une modification de sa constitution vitale, puisque aucune explication chimique ne lui est applicable, mais non une altéra-
tion profonde de celte constitution, puisque le sang ainsi modifié continue immédiatement, toutefois avec des caractères physiques et des résultats organiques diflérens, à fonctionner comme il le faisait auparavant, c’est-à-dire à nourrir les tissus et à rétablir leur continuité. Cependant si l’air extérieur continue à influencer le sang épanché, il s’altère de plus en plus, et à part les changemens dans sa composition chimique auxquels nous avons attribué sa dissolution et sa putréfaction, on peut dire que cette dissolution est la cessation de son étal de vie, c’est-à-dire la disparition des conditions spéciales qui l’harmonisaient avec le reste de l’organisme et le rendaient apte à continuer les fonctions de nutrition, de renouvellement et d’accroissement de cet organisme. Une fois modifié de la sorte, sous l’influence du contact de l’air, que cette modification soit purement chimique, ou chimique et vitale, le sang donne lieu à une autre série de résultats, dont l’existence ne peut être mise en doute, mais dont la nature et le mécanisme sont encore obligés de se réfugier sous le voile mystérieux de la vie. Le sang altéré, dépossédé des qualités qui font qu’il vit, n’est plus apte à être reçu par les vaisseaux absorbans ou efférens. Soit que ses globules cessent d’être en rapport avec l’orifice de ces derniers, soit que leur sensibilité réciproque cesse de se correspondre, soit que les vaisseaux se resserrent spasmodiquement au contact d’un sang mort, soit enfin que la portion de ce sang, qui parvient à s’insinuer dans quelques-uns de ces vaisseaux, y devienne des germes de destruction contre lesquels s’insurgent les tissus vivans, toujours est-il que le sang incessamment influencé par l’air n’est plus dans les conditions qui le rendent apte à circuler, à nourrir et à réparer les parties; c’est là ce qu’il m’importait d’établir, sauf à être obligé de confesser toute notre ignorance sur les causes matérielles, physiques, chimiques ou vitales de ces résultats. Ajouterai-je que ia présence de l’air dans les plaies stimule anormalement les filets nerveux qui y aboutissent, qu’il cause un resserrement spasmodique des vaisseaux, qu’il modifie la totalité des tissus avec lesquels il se trouve accidentellement en contact, leur imprime un état différent de l’état physiologique et les rend par conséquent peu aptes à participer au travail de restauration organique qui s’établit immédiate-
ment enire les bouts des tissus divisés : tout cela n’est que l’expression analytique du fait lui-même, mais non son explication.
Tout ce qu’il me paraît permis de conclure de ce qui précède, c’est que les plaies sous- cutanées s’organisent immédiatement à cause de l’absence du contact de l’air, et que ce lluide n’obstruant pas physiquement la circulation, ne modifiant pas chimiquement le sang, et n’altérant pas sa constitution vivante, finalement n’imprimant pas de modifications anormales aux nerfs, aux vaisseaux et aux tissus habituellement affranchis de son contact immédiat, permet à la vie de continuer l’exercice de ses fonctions, au sang de circuler, de nourrir, de réparer, de s’organiser, là où il aurait provoqué un travail inflammatoire si la peau ne l’eût complètement isolé du contact permanent de l’air extérieur.
Tels sont les phénomènes qui constituent ce que j’ai cru pouvoir appeler l’organisation immédiate des plaies sous-cutanées; quelle que soit la validité de la théorie incomplète que j’en ai donnée, ces phénomènes n’en ont pas moins une existence positive, certaine, soumise à des conditions déterminées, se renouvelant constamment sous l’influence de ces conditions et pouvant par conséquent être substitués avec de grands avantages pour l’art chirurgical aux inflammations suppuratives, là où il sera possible de substituer les opérations sous-cutanées et leurs conditions essentielles aux opérations avec ouverture de la peau et contact habituel de l’air avec les tissus divisés. Ceci me conduit à indiquer immédiatement les principales conséquences qu’on pourra tirer des faits qui précèdent pour les appliquer au domaine général de la chirurgie.