‹ Essais sur la peintureChapitre 17 sur 44 · ME9H · texte numérisé non relu

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jirélafs. ïl étoit sous un baldaquin. L'ombre de ce baldaquin le couvroit , et il se détachoit en demi feinte sur cette architecture grisâtre. Il n'y avoit dans la position de tous Ces personnages, d'autre contraste que celui de l'action. Regardez cette scène» et diresmoi S'il y a une seule circonstance qui décèle la fausseté. Ce caractère des têtes est pris de la vie ordinaire et commune. Je les ai vues cent fois dans nos églises ; cela fait foule sans confusion. Ces expressions de visages et de dos sont tout-à-fait vraies. Voilà la tête qui convient au père commun des crojans. Et ce gros assistant , si bien nourri , si bien vêtu , qu'on voit sur le devant audessous du trône , qu'en dites-vous ? Ne vous rappelle-t-il pas notre vieux , beau et bon cardinal de Polignac ? Aucunement : celui-ci eût. été une trouvaille pour un buste, ou pour un portrait de nos jours; mais pour des temps rustres et gothiques, il y falloir plus de simplicité et moins de noblesse connue dans l'assistant de Vanloo. Voulez-vous que \% Vous dise une idée vraie? C'est que ces visages réguliers, nobles et grands, font aussi mal dans une composition historique , qu'un bel et grand arbre , bien droit , bien

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arrondi, dont le tronc s'élève sans fléchir

dont l'écorce n'offre ni rides , ni crevasses ,

ni gerçures , et dont les branches s'étendant également en tout sens , forment une vaste cime régulière , feroit mal dans un paysage, Cela est trop monotone , trop symmétrique. Tournez auteur de cet arbre, il ne vous présentera rien de nouveau ; on fa tout vu sous un aspect; c'est de tout côté l'image .du bonheur et de la prospérité. Il n'y a point d'humeur , ni dans cette belle tête, ni dans ce bel arbre. Comme ce cardinal de l'Esquisse est attentif ! Comme il regarde bien ! Le beau corps ! la belle attitude! Quelle est naturelle et simple. Ce n'est pas à l'académie qu'on l'a prise; et puis, un intérêt un, une action une : tous les points de la toile disent la même chose , chacun à sa façon. Belle chose, mon ami! belle chose !

On prétend que le gouvernement a voulu les avoir ces Esquisses , et qu'il en a fait

offrir cent louis D'une? Non, mon

ami , de toutes; oui, de toutes : c'est-àdire le prix de chacune, et à-peu-près la moitié de ce qu'il en a coiité à l'artiste en études. Les héritiers les ont retirées à la

renie pour six ou sept mille livre. Cela s'en ira quelque jour trouver la Famille de Ljcomède et le Mercure de Pigal.

Vous me demanderez comment , avee toutes les précautions qu'on prend quelquefois pour étouffer les sciences , les arts et la philosophie, on n'y réussit pas ? Cela confirmerait dans l'opinion qu'on verseroit des sacs d'or aux pieds du génie, qu'on n'en obt.îendroit rien , parce que l'or n'est pas sa véritable récompense ; c'est sa vanité , et non son avarice qu'il faut satisfaire. Réduisez- le à dormir dans un grenier sur un graba! ; ne lui laissez (pie de l'eau à boire et des croûtes à ronger , vous l'irriterez; mais vous ne Péteindrez pas, Or, il n'y a point ; de lieu au monde où il obtienne plus prompte m eiit, plus pleinement qu'ici le tribut de la considération. Le pouvoir écrase quelquefois ; mais la nation porte aux nues , et le génie continue à travailler en enrageant et mourant de faim.

Dans la cinquième Esquisse , St.-Grcgoire célèbre la messe. Le trône pontifical est à droite dans la précédente ; l'autre est à gauche

( *&3 ) dans celle-ci. On voit entre les mains du Saint

îe pain eucharistique rayonnant et lumineux. La femme hérétique , a genoux sur les marches de l'autel, regarde la merveille avec surprise. Au-dessous de celte femme , le peintre a placé le clergé et des assistants* Belle chose , mon ami! composition riche sans confusion!

La sixième est, à mon avis , la plus belle de toutes. Il n'y a cependant que deux liguies , le Saint qui dicte ses homélies , et son secrétaire qui îes écrit. Le Saint est assis, le cor.de appuyé sur la table ; i! est en surplis et eu roche t , la tête couverte de ia barette. La belle tête ! On ne sait si on arrêtera les veux sur elle, ou sur l'attitude si simple, si naturelle et si vraie du .secrétaire ; on va de Fun à l'autre de ces personnages, et toujours avec îc même plaisir. La nature, la vérité , la solitude , le silence de ce cabinet ; la lumière douce et tendre qui l'éclairé de la manière la plus analogue à la scène , à l'action, aux personnages : voila, mon ami, ce qui rend celle composition sublime , et ce que Boucher n'a jamais conçu. Cette Esquisse e3!;

( i54) surprenante. Mais, dîtes-moi où cete befœ de Vanloo a trouvé cela ? car , cehit une bête ; il ne savoit ni écrire , ni lire , îi parler , ni penser. Méfiez-vous de ce. gens qui ont leurs poches pleines d'esprit, et qui le sèment à tout propos ; ils n'ont pas le démon. lis ne sont pas tristes , sonbres , mélancoliques et muets ; ils ne s&ntjamais ni gauches , ni bêtes. Le pinçon , l'alluiettè , la linotte, le serin, jasent et babiileit tant que le jour dure ; le soleil coucié , ils fburent leurs têtes sous l'aile, et le; voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et rallume, et que Foiseai solitaire , sauvage , inapprivoisabîe , bain et triste de plumage , ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit»

La septième et dernière Esquisse est un projet de plafond. On voit le Saint le? mains jqintes et les jeux tournes vers le ebl , où il est porté par une multitude d'ang?s. Il y en a sept ou huit au moins , groupés de la manière la plus variée et la plus hardie. Une gloire éclatante peice le dàne et

montre les demeures éternelles; et les ange* et le Saint ne forment qu'une masse, mais une masse où tout se sépare et se distingue par la variété et l'effet des acciclens de la lumière et delà couleur. On voit le Saint et son cortège aller et s'élever verticalement. Cette Esquisse n'est pas la moindre. Les autres sont un peu grisâtres , comme il convient à des Esquisses : celle-ci est coloriée.

Le temps que Vanloo avoit passé dans î'attelier dn statuaire Le gros n'avoit pas été perdu pour le peintre, sur-tout lorsqu'il s'agissoit d'exécuter ces morceaux aériens , où l'on saisit difficilement la vérité par la seule force de l'imagination, et où le pinceau se refuse ensuite à l'image idéale la plus nette et la mieux conçue. Carie modeloit sa machine , et il en étudioit les lumières, les raccourcis, les effets, dans le vague même de l'air. S'il y découvroit un point de vue plus favorable qu'un autre, il s'y arrêtoit, et retournoit toute sa composition d'une manière plus piquante , plus hardie et plus pittoresque.

( i56) Ah ! monsieur Doyen (i) , quelle tâche ces Esquisses vous imposent! Je vous attends au Salon prochain. Malgré tout ce que vous avez fait depuis votre Diomède , vos Bacchantes et votre Virginie , pour m'ôter îa bonne opinion que j'avois de votre talent ; quoique je sache que vous vous piquez de bel-esprit, la pire de toutes les qualités dans un grand artiste ; que vous fréquentez la bonne compagnie et les agréables, et que vous soyez une espèce d'agréable vous-même , je vous estime encore : mais je n'en suis pas .moins d'avis que vous devriez un remerciement à celui qui briileroit les Esquisses de Vaiiloo ; remerciment que vous ne feriez pas , parce que vous êtes présomptueux et vain : autre fâcheux symptôme.

( i ) C'est. Doyen qui a obtenu du duc de Choiseul l'agrément de faire les tableaux de la chapelle de Saint Grégoire aux Invalides , à la place de feu Vanloo* C'étoit le véritage génie de Carie que ces tableaux d'église 5 il y étoit presque toujours simple , grand 5 admirable. Pierre s'étoit offert d'exécuter les tableaux de la chapelle dos Invalides , d'après les Esquises de Vanloo; cette" oifie n'a pas été acceptée.

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Une Vestale.

Tableau de deux pieds de large } sur deux et demi de haut j appartenant à madams Geqffrin,

Mais pourquoi est-ce que ces figures de Vestales nous plaise ntpresque toujours ? C'est qu'elles supposent de la jeunesse, des grâces , de la modestie, de l'innocence et de la dignité ; c'est qu'à ces qualités données d'après les modèles antiques , il s© joint des idées accessoires de temple , d'autel, de recueillement, de retraite et de sacré; c'est que leur vêtement blanc, large, à grands plis , qui ne laisse appercevoir que les mains et la tête, est d'un goût excellent; c'est que cette draperie , ou ce voile , qui retombe sur le visage et qui en dérobe une partie , est original et pittoresque ; c'est qu'une Vestale est un être à-îa-fois historique, poétique etmcfc.

Celle-ci est eoïfée de sou voile; elle porte une corbeille de fleurs. On la voit de face; elîe a tous les cliarmes de son état. Il s'échappe à. droite et à gauche, de dessous

( i58 ) son voLle, deux boucles de cheveux noirs. Ces boucles parallèles font mal ; elles lui rendent le col trop petit , sur-tout quand on la regarde à une certaine distance (i).

Etude d'une tête d'Ange,

Pour lep lafondde la Chapelle des Invalides, de proportion colossale.

Elle est vigoureusement peinte , celte tête ; elle regarde le ciel. Mais on est tenté de lui trouver trop peu de hauteur de front pour son volume et pour l'énorme étendue du bas du visage. De près, tranchons le mot, elle paroît maussade et sans grâce ; reste à savoir si , destinée pour une coupole de cent, deux cents pieds d'élévation, elle peut être bien jugée à quatre pas de distance.

( i ) Je n'aime point le caractèfe de tête de cette "Vestale epi tient un peu de la beauté flamande. C'est | à Vien qu'il faut faire faire des Vestales.

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Voilà tout ce que Carie Vanloo nous a laissé. Il naquit, le io février 1705 , à Nice en Provence. L'année suivante, le maréchal de Benvick assiégea cette ville. On descendit l'enfant dans la cave. Une bombe tomba sur la maison , traversa les plafonds et consuma le berceau ; mais Peufan t n J étoit plus , il avoit été transporté ailleurs par son jeune frère.

Benedetto Lulti , donna les premiers principes de l'art à Jean-Baptiste et à Carie Vanloo. Celui ci fît connoissance avec le statuaire Legros , et prit du goût pour la sculpture. Legros meurt en 1719, et Carie laisse l'ébauchoir pour le pinecau. Son goût, dans les premiers temps , se ressentoit de la fougue de son caractère. Jean-Baptiste , son frère, plus tranquille, lui prêchoit sans cesse la sagesse et la sévérité. Ils travaillèrent ensemble; mais Carie quitta Jean- Baptiste, pour sefaire décorateur d'opéra. S'il se dégoûta de ce mauvais genre ,ce fut pour se livrer à de petits portraits dessinés, genre plus misérable encore : c'étaient les écarts d'un jeune-homme qui ainioit éperdûment le plaisir , et pour qui les moyens les phi?) prompts d'avoir de l'argent étoient

( tSû ) les meilleurs. En 1727, il fait le voyage de Rome avec Louis et François Vanioo ses neveux.

A Rome, il remporte le prix du dessin. Ii est admis â la pension. On reconnoît son talent L'étranger recherche ses ouvrages ; et il peint , pour l'Angleterre, une femme orientale à sa toilette avec un bracelet à la cuisse , singularité qui a rendu ce morceau célèbre. De Rome, il passe à Turin. Il décore les églises, il embellit les palais; et les compositions des premiers maîtres ne déparent pas les siennes.

Il se montre à Paris avec la fille du musicien S omis y qu'il avait épousée, et qui y porta le premier le goût de la musique italienne. Il ambitionne l'entrée de l'académie; il y est reçu. Il devient rapidement adjoint à professeur, professeur, lecteur , chevalier de Tordre de Saint-Miche!, premier peintre du roi, directeur de l'éeoîe des élèves* voiîà comment on encourage le talent.

Parmi ses tableaux de cabinet , on vante une Résurrection , son allégorie des Partjues,S8L Conversation espagnole , qui est chez madame Geojfrin ; un Concert d*inst rumens. Son St\~CharIe$-ISorrQmée communiant

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( i6ï ) Tfruniant les pestiférés, sa Prédication de Sa:.J: Augustin , sont distingués parmi se» tableaux publics.

Carie dessinoit facilement, rapidement et grandement.il a peint large; sou. coloris est vigoureux et sage : beaucoup de technique, peu d'idéal. I! se coritentôit difficilement, et les morceaux qu'il détruisoit étaient souvent \e$ meilleurs; Il ne savoit ni lire ni écrire. Il était né peintre , connue on naît apôtre* Il ne dédaignoit pas le conseil de ses élèves , dont il payoit quelquefois la sincérité d'un soufflet , ou d'un coup de poing ; mais le moment après , et l'incartade du maître et le défaut de l'ouvrage étoient réparés.

Il mourut le i5 juillet 1760 , d'un coup de sang, à ce qu'on dit; et j'y consens, pourvu qu'on m'accorde que les Grâces maussadej qu'il avoit exposées au Salon nrécédent, ont accéléré sa fin (1). S'il leur eut

( I ) .Te ne crois pas que le mauvais succès des Gracei du salon précédent ait influé sur sa vie ; et si ses Grâce* et son Auguste de ce talon-ci lui avoient causé quelque chao-rm , ses esquisse» de Saint-Grégoire et sa Su- SvUine «uu'oient en de quoi le consoler. Vanïoo é"toi*

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échappé , les dernières qu'il a peintes n'auroient pas manqué leur coup. Sa mort esû

îiomme à prendre un violent déplaisir , à avoir un ter-» rible accès de désespoir , mais non pas à se laisser ronger par le chagrin. Il avoit tous les symptômes du génie. Il étoit naturellement d'une humeur enjouée, et puis , tout-à-coup 5 il tomboit dans un silence effrayant pour qui ne l'auroit pas connu.- Il i estoit muet quelquefois pendant des semaines entières , soupant tous les soirs avec sa femme 5 ses enfans et ses élèves T-sans proférer une parole , et tournant sur eux des yeuxétin— celans et terribles. Il traitoit les élèves du roi qu'il avoit chez lui , comme des enfans. Il les assembloit «quelquefois pour savoir leur jugement sur ce qu'il vcnoit de faire. S'il s'élevoit parmi eux une voix sincère , ils étoient obligés de se sauver tous , et à toutes jambes 5 pour n'être pas assommés. Un quart-d'heure après, il fais oit venir le censeur, et lui disoit : tu avois raison 5 voilà 20 sols pour aller ce soir à la comédie 5 et il n'auroit pas lait bon de refuser ses présens. Quelquefois il envoyoit un élève lui acheter de la couleur , et quand celui-ci lui rapportoit quatre ou cinq sols que le marchand lui avoit rendus , il lui disoit : c'est pour toi 3 c'est pour toi} et il falloit les prendre ou s'exposer à quelque scène. Il alloit tous les soirs au spectacle , et sur-tout à la comédie italienne ; mais il étoit aussi da grand matin dans son atelier, et quand il étoit pressé ou obsédé d'une idée , il passoit la nuit à se promener dans sa maison , comme un voleur qui cherche à s'échapper 5 et qui attend le retour de l'aurore avec impatience.

( rô3) une perte réelle pour Doyen e£ pour La* grenée.

Son confrère à l'académie DanJrê-Barâon , qui sait lire et écrire , mais qui ne sait pas faire de tableaux , a publié un précis de sa vie , où il n'y a rien de picjuant. C'est qu'il faut être peintre pour écrire la vie «Tun peintre. On trouve à la fin de cette brochure une liste des principaux ouvrages de Carie»

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