BOUCHER
o e ne sais que dire de cet homme-ci. La dégradation du goût, de la couleur, de la composition , des caractères , de l'expression , du dessin , a suivi pas-à-pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur sa toile ? Ce qu'il a dans l'imagination. Et que peut avoir dans l'imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage ? La grâce de ses bergères est la grâce de la Favart dans \Annette et Lubin ; celle de ses déesses est empruntée de la Deschamps (i). Je vous défie de trouver dans toute une campagne un seul brin d'herbe de ses paysages; et puis , une confusion d'objets entassés les uns sur les autres , si déplacés , si disparates, que c'est moins le tableau d'un homme
(i) Célèbre courtisanne, morte l'année précédente dans la plus austère pénitence.
sensé que le rêve d'un fou. C'est de lui qtnï a été écrit :
Velut œgrl somnia , vanœ Fingentur species , ut nec pes nec captif,
J'ose dire que cet homme ignore vraiment ce que c'est que la grâce. J'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité,, J'ose dire que les idées de délicatesse, d'honnêteté, d'innocence, de simplicité, lui sont devenues presqu'étrangères. J'ose dire qu'il n'a pas vu un instant la nature , du moins celle qui est faite pour intéresser mon ame, la vôtre ? celle d'un enfant bien né , celle d'une femme qui sent. J'ose dire qu'il est sans goût» Entre une infinité de preuves que j'en donnerois , une seule suffira ; c'est que dans la multitude d'hommes et de femmes qu'il a peints, je défie qu'on en trouve quatre d'un caractère propre au bas-relief , encore moins à la statue. Il y a trop de mines, de petites mines , de manière , d'afféterie , pour un art sévère. Il a beau me les montrer nues , je leur vois toujours du rouge , des mouches , des pompons , et toutes les fan- Soles de la toilette. Croyez-vous qu'il aie
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jamais eu dans sa tête quelque chose d# ce lie image honnête et charmante du Pétrarque :
E'I riso , e'î canto , e^l parlar doïce umano?
Ces analogies fores et déliées qui appellent sur la toile les objets les uns à cC'v des autres , et qui les y lient par des fils secrets et imperceptibles, sur mon dieu! il ne sait ce que c'est. Toutes ses compositions font aux jeux un tapage insupportable ; c'est le plus mortel ennemi du silence que je connoi^se. Il en est venu à faire les plus jolies marionnettes du inonde, et je vous prédis qu'il finira par des enluminures. Eh bien , mon ami ! c'est au moment où Boucher cesse d'être un artiste , qu'il est nommé premier peintre du roi. Vous me direz qu'il est en son genre ce (pic CrèbiUon îe fils est dans le sien , et vous aurez raison. Ce sont à-peu-près les mêmes mœurs ; mais pe::!-étre trouverez-vous plus de talent à l'homme de lettres qu'au peintre. Le seul avantage de celui-ci sur l'autre , c'est une fécondité qui ne s'épuise point , une facilité incroyable, sur-tout dans les accessoires ds
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ses pastorales. Il groupe bien les enfans ; mais qu'ils ne cessent pas de folâtrer sardes nnaçes : dans tonte cette innombrable famille , vous n'en trouverez pas un que vous puissiez employer à quelqu'àction réelle de la vie, comme à étudier sa leçon, à lire, à écrire , à teiîler du chanvre. Ce sont des" natures romanesques* et idéales ; de petits bâtards de Bacchus ou de Silène. Par exemple , ces enfâns-là , la sculpture s'en aecommoderoit assez autour d'un vase antique. Ils sont gras, joufflus, potelés; ils donneroient à l'artiste l'occasion de montrer qu'ai sait pétrir le marbre.... En un mot , prenez tous les tableaux de Boucher , et à peine y en aura-t-il un a qui vous ne puissiez dire, comme Fontenelle à la sonate: Sonate , que me veux-tu? Tableau , que vie veux-tu ? Il fut un temps où il étoit pris de la fureur de faire des vierges. Eh bien ! ces vierges ?... étoieiit de jolies petites catins. Et des anges ? de petits satyres' libertins. Dans ses pajsages , il est d'un gris de couleur et dune uniformité de ton qui vous feroiénl prendre sa toile , à deux pieds de distance , pour v,n morceau de gazon , ou d'une couche de persil, coupé en quarré :
( 17° ) avec tout cela , ce n'est pas un sot pourtant ; c'est un faux bon peintre , comme on est un faux bel-esprit, II n'a pas la pensée de l'art , il n'en a que les concetti.
Jupiter en Diane, et Calisto.
Tableau ovale d'environ deux pieds de haut 3 sur un pied et demi de large.
On voit au centre le Jupiter métamorphosé. Il est de profil ; il se penche sur les genoux de Calisto. D'une main , il cherche à écarter doucement son linge ; cette main qui s'occupe à la dévoiler. Au-dessous de la nymphe , le peintre a répandu de la draperie , un carquois : des arbres occupent le fond. On voit à gauche un groupe d'enfans qui jouent dans les airs ; au-dessus de c© groupe , l'aigle de Jupiter.
Mais, est-ce que les personnages de îa mythologie ont d'autres pieds et d'autres mains que nous ? Ah , Lagrenée ! que vou-
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lez-Vous que je pense de cela , lorsque )& vous vois tout à côté , et que je suis frappé de votre couleur ferme , de la beauté de vos chairs, et des vérités de nature qui percent de tous les points de votre composition ? Des pieds , des mains , des bras , des épaules , une gorge , un col , s'il vous en faut comme vous en avez baisé quelquefois , Lagrenée vous en fournira ; pour Boucher , non. Passé cinquante ans , mon ami , il n'y a presque pas un peintre qui appelle le modèle ; ils ne font plus que de pratique , et Boucher en est-là. Ce sont ses anciennes figures tournées et retournées. Est-ce qu'il ne nous a pas déjà montré cent fois , et cette Calisto , et ce Jupiter , et cette peau de tigre dont il est couvert?
Angélique et Médor.
Tahleau de la forme et de la grandeur du précédent.
Les deux figures principales sont placées à droite de celui qui regarde. Angélique est
couchée nonchalamment à ferre , et vue par le dos, à l'exception d'une petite portion de son visage qu'on attrape et qui lai donne Pair delà mauvaise humeur. Du même côté, mais sur un plan plus enfoncé, Médor debout, vu de face, le corps penché , porte sa main vers le tronc d'un arbre sur lequel il écrit apparemment les deux, vers de Quinault ; ces deux vers que Lulli a si bien mis en musique, et qui donnent lien à toute la bonté d'âme de Holand de se montrer, et de me faire pleurer quand les autres rient:
Angélique engage son cœur; * Medor en est vainqueur.
Des amours sont occupés à entourer l'arbre de guirlandes. Médor est à moitié couvert d'une peau de tvgre, et s i main gauche tient un dard de chasseur. Au-dessous d'Angélique , imaginez de la draperie , un coussin (un coussin , mon ami ! ) qui va là comme le tapis du Nicai.se de la Fontaine , un carquois et des flèches. A terre , un gros amour étendu sur le dos , et dans les airs,
deux antres qui jouent aux environs de l'arbre confident du bonheur de Médor ; et puis à gauche, un paysage et des arbres.
Iî a phi au peintre d'appeler cela ^4ngélique et Médor ; mais 'ce sera , mon ami , tout ce qu'il me plaira. Je vous défie de me montrer quoi que ce soit qui caractérise la scène et qui désigne les personnages. Eh , mordieu ! il n'avoit qu'à se laisser mener par le poète. Comme le#ieu de la scène est plus beau, plus grand, plus pittoresque et mieux choisi! C'est un antre rustique ; c'est un lieu retiré ; c'est le séjour de l'ombre et du silence ; c'estlà que , loin de tout importun , on peut rendre un amant heureux , et nos pas en plein jour , en pleine campagne , sur un coussin : c'est sur la mousse du roc. . . . que Médor grave son nom et celui d'Angélique. Tenez , monsieur Bouclier y
cela n'a pas le sens commun. Petite composition de boudoir! Et puis , ni pieds , ni mains , ni vérité , ni couleur , et toujours du persil sur les arbres. Voyez, ou plutôt ne vojez pas le Médor , ses jambes surtout \ elles sont d'un petit garçon qui n'a
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ni goût, ni étude. L'Angélique est une petite tripière. O le vilain mot! D'accord, mais il peint. Dessin rond et mou, chairs flasques. Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tettons et des fesses : je suis bien aise d'en voir, mais je ne puis souffrir qu'on me les montre.