CHARDIN
ous venez à temps , Chardin , pour récréer mes yeux que plusieurs de vos confrères avoient mortellement affligés. Vous revoilà donc , grand magicien , avec vos compositions muettes ! Qu'elles parlent éloquemment à l'artiste ! Tout ce qu'elles lui disent sur l'imitation de la nature , la science de la couleur et l'harmonie ! Comme l'air circule autour de ces objets î la lumière du soleil ne sauve pas mieux les disparates des êtres qu'elle éclaire. C'est vous qui ne connoissez ni couleurs amies , ni couleurs ennemies.
S'il est vrai , comme le disent les philosophes , qu'il n'y a de réel que nos sensations; que ni le vide de l'espace , ni la solidité des corps n'est peut-être rien de ce que nous éprouvons qu'ils m'apprennent ces philosophes , quelle différence il y a pour eux , à quatre pas de distance , de tes tableaux entre le créateur et toi.
Chardin est si vrai , si vrai , si harmonieux \ que , quoiqu'on ne voie sur sa toile qu ■ la nature inanimée , des vases, des jattes f des bouteilles , du vin , de l'eau , des raisins , des fruits, des pâtés, il se soutient et peutêtre vous arrête à côté de deux des plus beaux Vernels auprès de qui il n'a pas balancé de se mettre. C'est , mon ami , comme dans l'univers, où la présence d'un homme , d'un cheval , d'un être animé ne détruit, point reflet d'un bout de roche, d'un arbre, d'un ruisseau. Le ruisseau, l'arbre, le bout de roche intéressent moins sans doute crue l'homme , la femme, le cheval; mais ils sont également vrais.
Il me semble que cette peinture qu'on appelle de genre , devroit être celle des vieillards ou de ceux qui sent nés vieux; elle ne demande que de l'étude et de la patience. Nulle verve, peu de génie, guère de poésie , beaucoup de technique et de vérité ; et puis, c'est tout. Or , vous savez que le temps où nous nous mettons à ce qu'on appelle , d'après l'usage plutôt que d'après l'expérience, la .recherche de la vérité, la philosophie est précisément celui où nos tempes grisonnent et où nous aurions mauvaise
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valses grâce à écrire une leHre galante, Piéfîéehissez à cette ressemblai; ce de.^ philosophes avec les peintres de genre. Mais k propos de cheveux gris , j'en ai vu c« matin ma tête toute argentée', et je me sais écrié comme Sophocle , lorsque Socrate lui deinandoit comment aîloieut les amours i à domino agresti etfurioso pro/ugi: ce J'échappe au maître sauvage et furieux j».
Je m'amuse à causer ici avec vous d'autant plus volontiers, que je ne vous dirai de .Chardin qu'un seul mot , et le voici ^Choisissez son site; disposez sur ce site las objets comme je vais vous les indiquer, et soyez sûr d'avoir vu ses tableaux.
Il a peint les attributs des sciences , les attributs des arts, ceux de la musique; de-s rafraîchissemens , des fruits , des animaux. Il n'y a presque point à choisir ; tous ces tableaux sont de la même perfection. Je vais vous les esquisser le plus rapidement que je pourrai.
Les Attributs des Sciences.
On voit sur une table couverte d'un tapis rougeâlre , en allant , je crois , de la droite à la gauche , des livres posés sur la tranche , un microscope , une clochette , un globe à demi -caché d'un rideau de* taffetas verd , un thermomètre , un miroir concave sur son pied, une lorgnette avec son étui, des cartes roulées , un bout de télescope.
C'est 'la nature même pour la vérité des formes et de la couleur. Les objets se séparent les uns des autres , avancent , reculent comme s'ils étoient réels. Rien de plus harmonieux } et nulle confusion, malgré leur nombre et le petit espace.
Les Attributs des Arts.
Ici ce sont des livres à plat , un vase antique , des dessins , des marteaux , des ciseaux , des règles , des compas, une statue en marbre , des pinceaux , des palettes et autres objets analogues. Ils sont posés sur
( *79 ) une espèce de balustrade. La statue est celî* de la fontaine de Grenelle, le chef-d'œuvre de Bouchardon.
Même vérité ! Même couleur ! Même
îarmome :
Les Attributs de la Musique.
Le peintre a répandu sur une table, couverte d'un tapis rougeâtre, une foule d'objets divers, distribués de la manière la plus naturelle et la plus pittoresque. C'est un pupitre dressé ; c'est devant ce pupitre un flambeau à deux branches; c'est par-derrière une trompette et un cor de chasse dont on voit le concave de la trompe par-dessus le pupitre ; ce sont des hautbois , une mandore , des papiers de musique étalés , le manche d'un violon avec son archet , et des livres posés sur la tranche. Si un être animé, malfaisant, un serpent étoit peint aussi vrai, il efFraycroit.
Ces trois tableaux ont chacun trois pieds dix pouces de large sur trois pieds dix pouces de haut.
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Mafraîchùsemens ^fruits ci animaux.
Imaginez une fabrique quarrée de pierre grisâtre; une espèce de fenêtre, avec sa saisie et sa corniche. Jetiez sur ce! te fabrique , avec "je plus de noblesse et d'élégance que tous pourrez,, une guirlande de gros verjus qui s'étëwdé le long de la corniche , et qui retombe sur les deux côtés. Placez dans l'inférieur de la fenêtre une verre plein de vin, une bouteille , un pain entamé , d'autres carafes qui rafraîchissent dans un scande favenee , un cruchon de terre, des radis, des œufs frais , une salière , deux tasses à café servies et fumantes, et vous verrez le tableau de Chardin. Cette fabrique de pierre large et unie , avec cette guirlande de verjus qui la décore , est de la plus grande beauté. C'est un modèle pour la façade d'un temple de Bacchus.
Vendant du -précédent tableau.
La même fabrique de pierre. Autour, une guirlande de gros raisins muscats blancs.
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( 181) En dedans, des pêches, des primes, des carafes de limonade dans un seau de ferblanc peint en verd, un citron pelé et coupé par le milieu , une corneille pleine d'échaudés , un mouchoir masulipatan pendant en-dehors , une carrafe d'orgeat avec un verre qui en est à moitié plein. Combien d'objets! Quelle diversité de formes et de couleurs , et cependant quelle harmonie ! quel repos!. Le mouchoir est d'une molesse à étonner.
Troisième tableau de rafraîchisse-
mens , à placer entre les deux premiers.
S'il est vrai qu'un connoisseur ne puisse se dispenser d'avoir au moins un Chardin, qu'il s'empare de celui- ci. I/artiste commence à vieillir; il a fait quelquefois aussi bien, jamais mieux. Suspendez par la patte un oiseau de rivière. Sur un buffet au-dessous, supposez des biscuits entiers eï; rompus ,, un bocal bouché de liège et rempli d'olives, une jatte de la Chine peinte et couverte, un
Jém-
cifron , une serviette dépliée et jetîée négligemment , un pâté sur un rondin de bois , avec un verre à moitié plein de vin ; c'est ici qu'on voit qu'il n'y a guères d'objets ingrats dans la nature, et qu'il ne s'agit que de les savoir rendre. Les biscuits sont jaunes, le bocal est verd, la serviette blanche , le vin rouge ; et ce jaune , ce verd , ceblanc , ce rouge , mis en opposition , récréent l'œil par l'accord le plus parfait. Et ne croyez pas que cette harmonie soit le résultat d'une manière foible , douce et léchée. Point du tout ; c'est par-tout la touche la plus vigoureuse, il est vrai que ces objets ne changent point sous les jeux de l'artiste ; tels il les a vus un jour , tels il les retrouve le lendemain. Il n'en est pas ainsi de la nature animée : la constance n'est l'attribut que de la pierre.
Une Corbeille de raisin*.
C'est tout le tableau. Dispersez seulement autour de la corbeille quelques grains de raisins séparés, un macaron , une poire et
Mik.
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deux ou trois pommes d'api; on conviendra que des grains de raisin séparés , un macaron, des pommes d'api isolées se sont favorables ni de forme ni de couleur ; cependant, qu'on voie le tableau de Chardin,
Placez sur un banc de pierre un panier d'osier plein de prunes , auquel une méchante ficelle serve d'anse , et jetiez autour des noix, deux ou trois cerises et quelques grapillons de raisin.
Cet homme est le premier coloriste du sallon,et peut-être un des premiers coloristes de la peinture. Je ne pardonne point à cet impertinent TVebb d'avoir écrit un traité de l'art , sans citer un seul Français. Je ne pardonne pas davantage à Hogarth d'avoir dit que l'Ecole française n'avoit pas même un coloriste médiocre. Vous en avez menti, monsieur Hogarth! C'est, de votre part, platitude ou ignorance. Je sais bien que votre nation a le tic de dédaigner un auteur impartial qui ose parler de nous avec éloge ; mais faut-il que vous fassiez bassement la cour à vos concitoyens aux dépens de la
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( lS4T vérité ? Peignez , peignez-mieux , si vous pouvez. Apprenez à dessiner, et n'écrivez point. Nous avons , les Anglais et nous , deux manières bien diverses. -La nôtre est de surfaire les productions anglaises ; la leur est de déprimer les nôtres. Hogarlh vivoit encore il y a deux ans ;ilavoitété en France, et il y a trente ans que Chardin est un grand coloriste.
Le faire de Chardin est particulier. Il a de commun avec la manière heurtée, que de près on ne sait ce que c'est , et qu'à mesure qu'on s'éloigne , l'objet se crée et finit par être celui de la nature même. Quelquefois aussi , Chardin vous plaît également de près et de loin. Cet homme est au-dessus de Greuze , de toute la distance de la terre au ciel , mais en ce point seulement. Il n'a point de manière; je me trompe, il a la sienne. Mais puisqu'il a une manière sienne, il devroit être faux dans quelques circonstances , et il ne Test jamais. Tachez, mon ami , de vous expliquer cela. Connoissez-vous en littérature un style propre à tout? Le genre de peinture de Chardin est à- la vérité le plus facile , mais aucun,
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peïnfre vivant , pas même Vernet , n'est aussi parfait dans le sien.
Je me rappelle deux paysages de Feu Deshays , dont je ne vous ai rien dif. C'est que ce n'est rien; c'est qu'ils sont tous les deux d'un dur , aussi dur..., que ces derniers mots.
IBS