SERVANDONI
Vj e Servandoni est un homme que tout l'or du Pérou n'enrichiroit pas. C'est le Panurge de Rabelais, qui avoit quinze mille moyens d'amasser , et trente mille de dépenser. Grand machiniste , grand architecte , bon peiutre , sublime décorateur , il n'y a aucun de ces talens qui ne lui ait valu des sommes immenses. Cependant, il n'a rien et n'aura jamais rien. Le roi , la nation , le public ont renoncé au projet de le sauver de la misère. On lui aime autant les dettes qu'il a que c&ftes qu'il feroit
Deux Dessus de portes.
Tableaux de quatre pieds huit pouces 3 sut deux pieds quatre pouces de haut.
L'un représente des ruines et un trophée d'armes. JL'cffet de la lumière en est beau ,
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il est bien colorié ; mais je lui préféreroîs celui ow I on voit un tombeau avec des rochers, et une chute d'eau , quoiqu'on puisse écrire au-dessous de tous les deux ces mots qui renferment un des mystères de l'art : Tarvus ideri , senllrl rnagnus. On sent grands des objets qu'il a peints petits.
Si l'Hercule Farnèse n'est qu'une figure colossale où toutes les parties de détail , la tête, le col, les bras, le dos, la poitrine, le corps , les cuisses , les jambes , les pieds , les articulations , les muscles , les veines ont suivi proportionnellement l'exagération de la grandeur, dites-moi pourquoi cette figure , réduite à la hauteur ordinaire , reste toujours un Hercule ? Pourquoi , réduite à quinze pouces de hauteur , c'est encore un Hercule ? Cela ne s'explique point , à moins qu'il n'y ait à ces productions énormes quelques formes affectées qui gardent leur excès, tandis que les autres le perdent. Mais à quelles parties de ces figures appartient cette exagération permanente qui subsiste au milieu de la réduction proportionnelle des autres? Je vais tacher de vous le dire. Permettez que je rompe, par quelqu'écart qui nous délasse 9
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- ( i38 ) îa monotonie de ces descriptions , et l'ennui de ces mots parasites: heurté > empâté , vrai , naturel > bien colorié } bien éclairé, chaudement fait ? froid 3 dur , sec , moelleux , que tous avez tant entendus 5 sans ce que vous ïe.s entendrez encore.
Qu'est-ce que l'Hercule de la fable? C'est un homme fort et vigoureux, qu'elle arme d'une massue et qu'elle occupe sur les grands chemins, dans les forêts, sur les montagnes, à combattre des brigands et à écraser des monstres. Voilà l'état donné. Sur quelles parties d'un homme de cet état , l'exagération permanente doit-elle principalement tomber? Sur la tête ? Non : on ne combat pas de la tête, on n'écrase pas de la tête. La tète gardera donc à la rigueur sa proportion naturelle , conformément à la hauteur de la figure. Sur les pieds? Non: il suffit que les pieds portent bien îa ligure ; et ils le feront, s'ils sont aussi à-peu-près proportionnés à la hauteur. Sur le col ? Oui , sans doute ; c'est l'origine des muscles et des nerfs , et le coi sera exagéré de grosseur un peu au-delà de îa proportion donnée. J'en dis autant des épaules, de la poitrine, de tous les muscles de ces parties , mais sur- tout des muscle*.
( '89) Ce sont les bras qui portent la massue , et qui frappent. C'est là que doit être vigoureux un tueur d'hommes , un écraseur de bêtes. Il doit avoir dans les cuisses quelqu'excès constant, et de l'état, puisqu'il est destiné à grimper des rochers , à s'enfoncer dans les forêts , à roder sur les grands chemins. Tel est en effet l'Hercule de Ghcon. Regardez-le bien, et vous y reconnoîtrez un système exagéré dans certaines parties désignées par la condition de l'homme : exagération qui , s'affoiblissant insensiblement, s'en va, avec un art, un goût, un tout sublime , rechercher les proportions de la nature commune à ses deux extrémités , et à toutes les parties que la condition de l'homme laisse sans fonction. Supposez à présent que d'un Hercule de huit à. neuf pieds de haut , vous en fassiez , sur une échelle plus petite , un Hercule de cinq pieds et -demi. Ce sera encore un Hercule, parce qu'au milieu de la réduction de toutes les parties d'une nature ordinaire et commune, il y en a d'autres qui, quoiqu'aussi réduites proportionnellement, garderont cependant leur excès. Vous le verrez petit , vous le sentirez grand. Plus la partie mou
( 19° ) exagérée d'une nature ordinaire et commune sera voisine de la partie qui garde son excès, plus vous la trouverez arïbiblie; plus an contraire la distance entre la partie exagérée et la partie non exagérée sera grande, moins Tous en appercevrez la disproportion. Tel est encore le caractère de l'Hercule de Gifcon. C'est de la tête au col , et non des cuisses aux pieds, qu'on sent fortement le passage d'une nature à Vautre.
Maintenant , à côté de cet Hercule , imaginez quelques-unes de ces natures légères, élégantes, s veltes, un Mercure, par exemple. Faites décroître l'une de ces figures en même proportion que vous ferez croître l'autre. Que le Mercure prenne successivement tout ce que l'Hereule perdra de son exagération permanente , et que l'Hercule prenne aussi successivement tout ce que le Mercure perdra de sa légèreté de condition et d'état. Suivez cette métamorphose idéale, jusqu'à ce que vous ayez deux figures réduites, qui se ressemblent parfaitement, et vous aurez; rencontré les proportions de l'Antinous.
Q'uest-ce donc que FAntinousFG'estunnomnie qui n'est d'aucun état; c'est un fainéant qui n'a jamais rien fait, et dont aucune desfonc-
fions de la vie n'a altéré les proportions. L'Hercule est l'extrême de l'homme laborieux ; l'Antinoiis est l'extrême de l'homme
oisif. Il est né grand comme il est. C'est un modèle primitif et commun ; c'est la figure que vous choisirez pour la plier à toutes sortes de conditions , soit par l'exagération de quelques parties pour les natures fortes , soit par raffoiblissement de ces parties pour les natures légères; et c'est la connoissance pliH ou moins profonde , plus ou moins exacte que vous aurez des conditions , qui déterminera les parties sur lesquelles l'excès oul'af- Ipiblissement doit tomber. Le difficile de la chose ne consiste pas dans ce choix; ce n'est pas là le sublime de Glycon. Ce que je vous demande , c'est que votre système aille insensiblement des parties que vous aurez affoiblies ou exagérées , se confondre dans la nature commune des autres parties , avec tant d'art et de science que , grand ou petit , je reconnoisse toujours votre soldat , si c'est à l'état militaire que vous ayez conduit l'Antinous ; votre porte-faix , si c'est un portefaix que vous en ayez fait.
Mais, si c'est, le dieu de la lumière ; si c'est le vainqueur du serpent Pithon ; si
l'état exige de la force , de îa grâce , de îa grandeur et de la vélocité? Alors, vous laisserez à l'Antinous toutes ses proportions dans les parties supérieures : je dis ses proportions et non son caractère , car ce sont deux choses diverses ; et en répandant l'altération seulement sur les jambes et les cuisses, d'où elle ira rechercher par gradation les parties supérieures de l'Antinous , vous aurez V Apollon du Belvédère > vigoureux d'en-haut , véîoce par en-bas.
C'est ainsi qu'un macpiignon expérimenté se forme l'idée d'un beau cheval de bataille. Le cheval de bataille est une nature moyenne entre le cheval de trait le plus vigoureux et le cheval de course le plus léger. Et soyez sûr que deux hommes consommés dans le maquignonage,ont, à de très-petites différences près j îa même image dans la tête , et avec tous les retours délicats de l'exagération ou de l'affoiblissement à la nature ordinaire et commune.
Voilà, mon ami, un échantillon de la métaphysique du dessin (i). Toute science, tout
(l) Toute celte théorie subtile peut servir à la soklti.Qitt du problème 3 com.nie#v j^ IXerouie d.e, trois pieds r
ait
art a la sienne , à laquelle le génie s'assujettit par instinct, sans le savoir. Parinstinct? Oh! la belle occasion de métaphysiquer encore ! Ce sera pour une autre fois ; vous n'y perdrez rien. Il y a sur le dessin des choses plus fines encore que vous ne perdrez pas davantage.
jplacé à côté d'un Mercure de proportion colossale , de neuf pieds par exemple , l'Hercule reste toujours un Hercule , c'est-à-dire un homme fort et nerveux , et le 3Vtercure toujours un dieu svelte et léger. Tout état , toute condition de la vie a ses habitudes de corps et de mouvejnent. Pour des yeux un peu fins , chaque homme porte l'enseigne de son métier avec lui. Un écrivain , un tailleur d'habits , un forgeron , un graveur 5 un boucher , un boulanger, n'ont entr'eux aucune partie du corps qui se ressemble , aucune direction de mouvement qui leur soit commune. C'est toujours faute d'yeux assez perçans , assez exercés , si nous ne remarquons pas entre les individus des dissemblances prodigieuses. Voilà pourquoi on a dit que pour dieu il n'y auroit point de chef-d'œuvre de l'art. Oh ! combien il nous montreroit de balourdises dans l'Hercule de Glycon , ou dans l'Apollon, du Belvédère !