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pour l'antique, risquera d'être Froid, sans vie , sans aucune de ces vérités cachées et secrettes qu'on n'apperçoit que dans la nature même. Il me semble qu'il faudroifc étudier l'antique pour apprendre à voir la nature.
Les artistes modernes se sont révoltes contre l'étude de l'antique , parce qu'elle leur a été préchée par des amateurs; et les littérateurs modernes ont été les défenseurs de l'étude de l'antique , parce qu'elle a été attaquée par des philosophes.
Il me semble, mon ami, que les statuaires tiennent plus à Tan tique que les peintres. Seroit-ce parce que les anciens nous ont laissé quelques belles statues, et que leurs tableaux, au contraire, ne nous sont connus que par les descriptions et le témoignage des écrivains ? Il y a une grande différence entre la plus belle ligne de Pline et le gladiateur àH^tgasias.
Il me semble encore qu'il est plus difficile de juger de la sculpture que de la peinture, et cette mienne opinion, si elle est vraie, doit me rendre plus circonspect. Il n'y a presque qu'un homme de l'art qui puisse discerner en sculpture une très-belle
( 344 ) chose d'une chose commune. Sans douté l'athlète expirant vous touchera , vous attendrira , peut-être même vous frappera si violemment que vous ne pourrez ni en séparer, niy attacher vos regards; si toutefois vous aviez à choisir entre cette statue et le Gladiateur, dont l'action, belle et vraie certainement, n'est pourtant pas faite pour s'adresser à votre arae, vous feriez rire Pigal et FaJconet , en 'préférant la première à celle-ci. Une grande figure seule et toute blanche , cela est si simple ! Il y a là si peu de ces données qui pourraient faciliter la comparaison de ï'ouvrasfe de l'art avec celui de la nature! La peinture me rappelle par cent côtés ce que je vois , ce que j'ai vu ; il n'en est pas ainsi de la sculpture. J'oserai acheter un tableau sur mon goût , sur mon jugement ; s'il s'agit d'une statue , je prendrai l'avis de l'artiste.
Vous croyez donc , me direz-vous , la sculpture plus difficile que la peinture ? Je ne dis pas cela ; juger et faire sont deux choses. Voilà le bloc de marbre ; la figure y est , il faut l'en tirer. Voilà la toile ; elle est plane ; c'est là-dessus qu'il faut créer. ïl faut que l'image sorte , s'avance , prenne
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( 345 )1 ïe relief, que je tourne autour : moi , si ell» est modelée ; mon œil , si elle est peinte. Mais si elle est modelée , il faut qu'elle vive sans aucune de ces ressources qui sont sur
la palette , et qui donnent la vie Mais
ces ressources mêmes, direz-vous, est-il si aisé d'en faire usage? Le sculpteur a tout , lorsqu'il a le dessin, l'expression et la facilité du ciseau ; avec ces moyens il peut tenter avec succès une figure nue. La peinture exige d'autres choses encore. Quant aux difficultés à vaincre , dans les sujets plus composés, il me semble qu'elles s'accroissent en plus grand nombre pour le peintre que pour le sculpteur. L'art de grouper est le même, l'art de draper est le même; mais le clairobscur , mais l'ordonnance , mais le lieu de la scène , mais les ciels , mais les arbres , mais les eaux, mais les accessoires, mais les fonds, mais la couleur et tous ses accidens ? Sed nostrum non est tarifas componere lltes. La sculpture est faite pour les aveugles et pour ceux qui voyent , la peinture ne s'adresse qu'aux yeux. En revanche , la première a certainement moins d'objets que la seconde : on peint tout ce qu'on veut; la sévère , grave et chaste sculpture choisit.
Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d"un vase, même dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques. On voit en bas-relief des enfaris qui folâtrent sur un bassin qui va recevoir le sang humain; mais c'est encore avec une sorte de dignité qu'elle joue : elle est sérieuse, même quand el'e badine. Elle exagère sans doute; peut-être même l'exagération lui convient-elle mieux qu'à la peinture. Le peintre et le sculpteur sont deux poètes , mais celui-ci ne charge jamais. La sculpture ne souffre ni le bouffon, ni le burlesque , ni le plaisant , rarement même le comique : le marbre ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les sylvains; elle a très-bonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture, ou à soutenir les pas chancelans de son disciple. Elle est voluptueuse , mais jamais ordurière ; elle garde encore , dans h volupté, je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difficile, et que, s"il est permis de prendre le pinceau pour attacher à îa toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n'en est pas ainsi du ciseau qui*
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déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle et d une éternelle durée., doit avoir Fait im cl oix réfléchi, ori.iinal et peu commun. Le drayon est plus libertin que le pinceau , et le pinceau plus libertin que !e ciseau. La sculpture suppose un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond ; plus de cette verve forte et tranquille en apparence; plus de ce feu couvert et secret qui bout au- dedans : c'est une muse violente , mais silencieuse et cachée.
Si la sculpture ne souffre point une idée commune, elle ne -souffre pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin , qu'on daigneroit à peine appercevoir dans un tableau, est impardonnable dans une statue. Michel-Ange le savoit bien ; où il a désespéré d être parfait et correct, il a mieux aimé laisser le marbre brut. . . Mais, direz- vous, cela- meure prouve que, la sculpture ayant moins à faire que la peinture, on en exige plus strictement ce qu'on est en droit d en attendre. ... Je l'ai pensé comme vous.
De quelques questions qne je me suis faites sur la sculpture, 'a première, c'est, pourquoi la chaste scuipture est pourtant
moins scrupuleuse que la peinture , ei montra* plus souvent et plus franchement la nudité des sexes?
C'est, je crois, qu'après tout, elle ressemble moins que la peinture. C'est que la matière qu'elle emploie est si froide , si réfractaire , si impénétrable ! Mais sur-tout parce que la principale difficulté de son imitation consiste dans le secret d'amollir cette matière dure et froide, d'en faire de la chair douce et molle, d'exprimer les contours des membres du corps humain , de rendre chaudement et avec vérité ses veines, ses muscles 7 ses articulations, ses reliefs , ses méplats, ses inflexions, ses sinuosités, et qu'un bout de draperie lui épargne des moi$ entiers de travail et d'étude. C'est que peutêtre ses mœurs, pins sauvages et plus innocentes, sont meilleures que celles de la peinture , et qu'elle pense moins au moment présent qu'aux temps à venir. Les hommes n'ont pas toujours été vêtus ~, qui sait s'ils 1® seront toujours?
La seconde , c'est , pourquoi la sculpture, tant ancienne que moderne , a dépouillé les femmes de ce voile que la pudeur de la naiture et l'âge de puberté jettent sur les par,*
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lies sexuelles, tandis qu'elle l'a laissé aux nommes?
Je vais tâcher d'entasser mes réponses , afin qu'elles se dérobent les unes par les autres. Jjfi propreté , l'indisposition périodique, la chaleur du ejimat, la commodité du plaisir, la curiosité libertine , l'usage établi parmi les courtisannes qui servoient de modèle dans Athènes et dans Rome : voilà les raisons qui se présenteront les premières atout homme de sens, et je les crois bonnes. Il est simple de ne pas rendre ce qu'on ne trouve pas dans son modèle ; mais l'art a peut-être des motifs plus recherchés. Il vous fera remarquer la beauté de ce contour , le charme de ce serpentement , de cette longue , douce et légère sinuosité qui part de l'extrémité d'une des aines et qui s'en va s'abaissant et se relevant alternativement jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'extrémité de l'autre aine. Il vous fera sentir que le chemin de cette ligne , infiniment agréable , seroit rompu dans son cours par une touffe interposée. . . ; que cette touffe isolée ne se Jie à rien et fait tâche dans la femme , au lieu que clans l'homme cette espèce de vêtement naturel , d'ombre assez épaisse aux mamelles Ta s'éclaircissaut à h
vérité sur les flancs et sur les cotés du ventre, mais y subsiste cependant , quoique rare, et va, sans s interrompre , se rechercher elle-même, plus serrée, plus élevée, plus fournie, autour des parties naturelles. Il vous montrera ces parties naturelles de l'homme, dépouillées, comme un intestin grêle, un ver d une forme déplaisante.
La troisième : pourquoi les anciens n'ont jamais drapé leurs figures qu'avec des linges mouillés ?
C'est que , quelque peine que Ton se donne pour caractériser en marbre une étoffe , on n'y réussit jamais qu'imparfaitement ; qu'une étoffe épaisse et grossière dérobe le nud, que la sculpture est plus jalouse encore de prononcer que la peinture, et que, quelle que soit la vérité de ses p.is, elle conservera je ne sais quoi de lourd qui , se joignant à la nature de la pierre , fera prendre au tout un faux air- de rocher.
La quatrième : pourquoi le Laocoon a la jambe racourcié plus longue que 1 autre?
C'est que, sans cette incorrection hardie de dessin, la figure eût été déplaisante à l'oeil ; c'est qu'il y a des effets de nature
qu'il faut ou pallier ou négliger. ''J'en apporte un exemple bien commun et bien simple, dans lequel je défie le plus grand artiste de ne pas pêcher contre la vérité ou contre la grâce. Je suppose une femme nue, assise sur un banc de pierre : quelle quesoit la fermeté de ses chairs , certainement le poids de son corps appliquant fortement ses fesses contre la pierre sur laquelle elle est assise , elles boursoufleront désagréablement par les cotés et formeront par-derrière îe plus impertinent bourlet qu'on puisse imaginer. Et l'arrête du banc ne tracera-telle pas a ses caisses , en-dessous , une trèsprofonde et très-vilaine coupure ? Que faire donc alors ? Il n'j a pas à balancer : il faut, ou fermer les yeux à ces effets et supposer qu'une femme a les fesses aussi dures que la pierre, et que l'élasticité de ses chairs ne peut être vaincue par le poids de son corps, ce qui n'est pas vrai, ou jetter tout autour de sa figure quelque draperie qui me dérobe en même temps, et l'effet désagréable , et les parties de son corps les plus belles. La cinquième , c'est : quel scroit l'effet du coloris le plus beau et le plus vrai delà peinture sur une statue?
( 352 ) Mauvais, je pense. Premièrement, il n^ auroit autour de la statue qu'un seul point où ce coloris seroit vrai ; en second lieu , il n'y a rien de si déplaisant que le contraste du vrai mis à côté du faux , et jamais la vérité de la couleur ne répondra à la vérité de la chose (i). La chose, c'est la statue seule , isolée , solide, prête à se mouvoir. C'est comme le beau point de Hongrie de Hoslùi sur des mains de bois ; son beau satin si vrai, sur des figures de mannequin.
Creusez l'orbite des jeux à une 6tatue, et remplissez-la d'un œil d'émail ou d'une pierre
(i) Dans tous les arts , l'unité de l'imitation est aussi essentielle que l'unilé de l'action 5 et confondre ou associer ensemble deux manières d'imiter la nature est une chose barbare et d'un goût détestable. Voilà un principe que les anciens ont respecté par instinct, mais que je n'ai jamais lu dans aucune poétique , quoi que ce soit un principe essentiel et fondamental. Si vous vous proposez d'imiter la nature en relief et. en ronde bosse par 1» marbre , il lie faut pas l'imiter par la couleur 5 si vous l'imitez par la couleur , vous ne lui donnerez point de relief. Si vos personnages chantent, ils ne faut pas qu'ils dansent 5 s'ils dansent , ils ne faut pas qu'ils chantent. Il est barbare aussi de les faire parler et chanter alternativement* Mon cher pluhsophe, une autrefois je ferai gussi mes réponses à VOS cinq questions.
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(.333') colorée, et vous n'en supporterez plus Taspecr; c'est ce que les anciens h'ignoroient pas. On voit même , par la plupart de leurs bustes, qu'ils ai moi ent mieux laisser le globe de l'œil uni et solide que d'y tracer l'iris et d'y marquer la prunelle, et qu'ils préféroient de laisser imaginer un aveugle à Pinçon vémenfe de montrer un c?il crevé. Et, n'en déplaise s nos moderne? , les anciens me paroissent, en ce point, d'un goût plus sévère qu'ils ne Vont.
La peinture se divise en technique et idéale, et l'une et Pautre se subdivisent en peinture en portrait, peinture de genre efc peinture historique. La sculpture comporte à-peu près les niéuies divisions, et de même qu'il y a des femmes qui peignent la tête , je ne trouverais point étrange qu'on en vît paroître incessamment une qui fit Je busle. Le marbre, comme on sait, n'est que la copie de la terre cuite : quelques-uns ont pensé que les anciens travaillaient d'abord le marbre , mais je crois que ces gens-là n'y ont pas assez réfléchi.
lin jour que F al cône t me montre it les morceaux des jeunes élèves en sculpture qui avaient concouru pour le prix, et qu'il
rue voyoit étonné de la vigueur d'expression et de caractères , de la grandeur et de la noblesse de ces ouvrages sortis de dessous les mains d'écrans de dix-neuf à vingt ans, attendez-les dans dix ans dlei, me dit-il, et je vous promets qu'ils ne sauront plus rien de cela. C'est que les sculpteurs ont besoin plus long-temps encore du modèle que les peintres, et que, soit paresse, soit avarice ou pauvreté, les uns et les autres ne l'appellent pins passé quarante-cinq ans. C'est que la sculpture exige une simplicité, une naïveté, une rusticité de verve qu'on ne conserve guère au-deîâ d'un certain âge. Et voilà la raison pour laquelle les sculpteurs dégénèrent plus vite que les peintres „ à moins que cette rusticité ne leur soit naturelle et de caractère. Pigal est bourru , JJalconel l'est encore davantage ; ils feront bien jusqu'à la fin de leur vie. Si vous rencontrez un sculpteur poli, doux, maniéré, honnête , dites qu'il est et qu'il restera médiocre.
Le plagiat est aussi possible en sculpture ; mais il est rare qu'il soit ignoré. Il n'est ni aussi facile à pratiquer , ni aussi facile à déguiser qu'en peinture. Et pins, allons à nos artistes.
H BHB