SECTE DE BOUDDHA
aag
les assiettes (les substrata des six organes : chad-âyaiana) ou les sièges des sens, consistant dans le sentiment, les éléments ( la terre, etc.), le nom et la forme (ou le corps) en relation avec le sentiment dont ils sont les organes (i). De la coïncidence et de l’union des organes avec le nom et la forme (c’est-à-dire avec le corps), résulte l’impression (sparsa), ou l’expérience, de la chaleur et du froid, etc., sentie, éprouvée par l’embryon ou l’être incorporé. De là la sensation ( vêdanâ) de peine, de plaisir, etc. Suit la soif (trichnâ ) , ou l’aspiration à un renouvellement de sensations agréables, et le désir d’éviter ce qui est douloureux. Ensuite vient l’effort {^oupàdcina) ou l’exercice du corps et de la parole. De celui-ci naît la condition , l’état ( bhava ) du mérite [dharma') ou du démérite (ad/tarma). De là vient la naissance [djdti) ou l’agrégation des cinq branches (skaadhas) (a). La maturité de ces cinq branches ou modes d’être, est la vieillesse (^djarâ), la décadence; leur dissolution est la mort (marana)^ le regret que cause une personne mourante est la douleur [s'ôfca)-, les gémissements (sur sa mort) sont la lamentation (paridévanâ')- l’expérience de ce qui est désagréable est [douh'kha) la peine ou la souffrance corporelle; mais la peine mentale est ( daurmanasyd) la décomposition ou le trouble de l ame. Après la mort vient le départ pour un autre monde, lequel départ est suivi par le retour à ce monde-ci. Et le cours de l’erreur, avec tout son cortège de conséquences, recommence (3).
Outre ces matières, qui ont une existence réelle, mais une durée momentanée, les Bauddhas distinguent sous la catégorie et le nom de (niroiipa) non réel, faux, ou non
(i) Voyc* les j4dditions k cet Essai , note F. (G. P. )
()) Un commernatre snr le yedânta {V Abharana) explique bhava comme étant la naissance corporelle (*); et djati, le genre, l'espèce. D’antres diffé* rences, parmi les écrivains V^dânùns , sur divers points moins importants de la doctriue bouddhique, sont négligées pour éviter d’étre fastidienx.
( 3 ) ÿank, yâtch.f etc., sur les Br. Soâtr, a. a. (S. 19.)
(*) Otte opinion c«t trèf'jnste rt très-importante. Ce mot nt tradait en chinois par y'eou . esitumtt matérUlUi vrai sens dn mot, comme j*al en l’occasion de le faire tolr ailleura. (C. P.)
s3o VHiLosopRiB DES niimoDs ,
existant , trois sujets ou topiques : i® la destniction volontaire et observable {pratisankhja-nirôdha) d’une chose existante : comme la brisure ou fracture d’un vase par un coup de maillet; 2 ° la nullité inobservée ou l’annihilation ( apratisankhjra-nirôdha ) ; et 3° le vide ou l’espace ( dkâsa ) sans enveloppes et limites circulaires, ou l’élément éthéré imaginaire.
L’ensemble complet de cette doctrine est réfuté formellement par les f^édântins. L’entier agrégat, rapporté à deux sources , l’une externe et l’autre interne , ne peut exister; ni la série des dénominations qui en dépendent : car les membres de cet agrégat sont insensibles, et son existence véritable est faite pour dépendre de l’éclair de la pensée: cependant aucun autre être permanent, doué de la pensée, n’est reconnu (en dehors de cet agrégat), rassemblant cet agrégat, le dirigeant, ou en jouissant; il n’y a pas là non plus un motif d'activité sans dessein, et purement momentanée.
L’enchaînement des événements que l’on allègue n’esi pas admissible : car il n’y a point de raison pour que cet enchaînement ait lieu. L’existence des événements dépend de celle de l'agrégat dont un grand nombre de causes sont alléguées. Les objections contre la notion des atomes éternels , associés avec des êtres qui les animent eten jouissent (des âmes), sont encore plus fortes contre des atomes momentanés [ou contingents] sans un être qui les anime et qui en jouisse. Les diverses matières énumérées comme causes successives, ne renferment pas la somme des objets sensibles. N’étant que momentanés [ou contingents], ils ne peuvent pas être les causes d’effets : car le moment de la durée de l’un d’eux a cessé , avant que le moment de l’existence de l'autre ait commencé. Etant alors une non-entité, ils ne peuvent être une cause; l’un ne peut pas agir avant que l’autre ait commencé d’être; car alors il faudrait qu’ils fussent contemporains.
L’élément éthéré [âkàs'a') n’est pas une non-entité; car son existence peut être induite par le son.
Le soi-même ou Vâme n’est pas momentanée [ou contin-
SECTE DE BOCDDRa.
gente], la mémoire et le souvenir le prouvent; et clans elle il n’y a ni cloute ni erreur, car l’iiicliviclu a la conscience qu'il est le même qui aujourd’hui se ressouvient de ce qu'il a TU la veille.
• \j' entité ne peut pas être un effet de la non-entité: si l’un pouvait procéder de l’autre, alors un effet pourrait être produit pour un étranger sans effort de sa part; un labou* reur pourrait récolter du blé sans labourer et ensemencer; un fabricant d’ustensiles aurait un vase sans mouler de la glaise; un tisserand aurait une étoffe sans ourdir et tisser ses fils ; personne ne ferait d’efforts pour le bonheur céleste ou l’éternelle délivrance (i).
Pour réfuter une autre branche de la secte de Bouddha , les èdântins prétendent que « la fausseté ou la non-existence des objets externes est une assertion insoutenable ; car ces objets sont perçus ou appréhendés par les organes des sens : ainsi, par exemple, un mur, un vase, une étoffe, et tout ce qui est réellement perçu, n’est pas non-existant. L’existence des objets ne cesse pas lorsque la perception cesse. Tout cela ne ressemble pas à un rêve, à une jonglerie, à une illusion ; car la condition de rêve et de veille est absolunoent différente. Lorsqu’elle est réveillée, une personne a la conscience de la nature illusoire du songe qui est encore présent à sa mémoire.
• Les pensées ou les rêves n’ont pas une existence indépendante; car les unes et les autres sont fondés sur les objets externes et sensibles, lesquels, s’ils ne sont pas perçus, impliquent qu’il doit en être ainsi à plus forte raison des pensées [qu’ils font naître]. Ces pensées ou ces rêves sont momentanés : et les mêmes objections s’appliquent à un monde consistant en pensées momentanées, comme à un monde d’objets instantanés.
■ Toute la doctrine [des Bouddhistes] , lorsqu'on la met à l’épreuve, qu’on la crible, se dissipe et disparaît, comme
(i) rt aatrM mir tir. S^dir. i. f» 4 (^* — ^9)*
:i3a PHILOSOPHIE DES HINDOUS,
une source sc perd dans le sable. la^s opinions avancées dans cette doctrine sont contradictoires et incompatibles; elles sont pour la plupart insoutenables et incohérentes. En les enseignant à ses disciples, Bouddha a manifesté, soit sa propre absurdité et l’incohérence de ses idées , soit sa profonde inimitié contre le genre humain, qu’il a cherché à abuser (i). »
' Quelques observations sur l’analogie entre la doctrine cidessus expliquée et la philosophie grecque ne seront peutêtre pas ici hors de place.
On a déjà remarqué, dans les premiers Essais, que les BauiUlhas, comme les Faisêchikas , n’admettaient que deux sources de connaissances (page 5t, a* Essai). Telle paraît avoir été aussi l’opinion des plus anciens philosophes gi'ecs, spécialement des Pythagoriciens. Ainsi Okellus, au commencement de son Traité sur V Univers , déclare « qu’il a écrit de telles choses, concernant la nature de l’Univers, comme il les avait apprises de la nature elle-même par des signes manifestes, et comme il les avait conjecturées probables par /e raisonnement et le rapport des indiquant
par là , comme le remarque l’annotateur, que les sources ou moyens de connaissance sont au nombre de deux ( 2 ). »
Quant à la doctrine des atomes, soutenue non-seulement par les Faisêchikas , ou sectateurs déKANA'nA, surnommé
Comm. «ur lu Br. Soûtr. », », § 5 (S. »8— 3»). ^
, .(») Opu»c. mytholog., pliys. et eth., p. îo5. Voici le passage :
*' Tôt auviypoul/ev 6 Xiuxivo; , mpi tü; to 3 nxvTti; ipùinu« , va pÀv
t»X(iiiptoK «nfi'aiitxp* owrë; TW fûoiut txisaSùy TOt^i pità ts
lùcb; inh rfn voxotuç otoxhÇoiuvoç.
Oii'l^urrAU à U rîgiieor contester rauiorité citée par M. Colebrookc» parce que la critique biatoriqâe et philosupfaiqoe n’admet pas O&ellus comme le représentant légitime des aoctens Pythagoriciens. Nêanmoias cette doctrine est assex^ythegoriqoe et ionfemie' pour -en «otoriser le rapproebement. On poomit euMÎ réduire à deux les trois morms de Kapile car il ne parait guete faire nsag€ du troisirme, ^ ' ‘‘•■(O.P'.)
' SECTE dV BOUDDHA.' a33
Ka'syapa' ( i), jiicTλ par la secte de Bouddha, et egalement par plusieurs autres, aussi bien orthodoxes qu’hétérodoxes, il n’est personne qui ait besoin d’étre averti qu’une doctrine semblable fut soutenue par beaucoup 'd’anciens philosophes grecs ; et en particulfer par Leukippe ( si elle ne le fut pas antérieurement par Moschus), et après lui par Démokrite; et aussi par Empédokles , qui était de l’écolê pythagoricienne. De même que les philosophes indiens, ces philosophes ne s’accordent pas sur le nombre des éléments ou sur les différents genres datoraes. Empédokles en admit cinq,' développés dans l’ordre suivant : X éther, le /êa, la terre, l’ertK et Yair. Ici nous avons les cinq éléments (hhoûta) des Hindous, y compris Ya/càsa : éther. La plupart des philosophes grecs , cependant, réduisirent le nombre des éléments à quatre (2); et en cela ces philosophes s'accordent avec les Djainas , les Bauddhas , les Tchârvâkas, et quelques autres sectaires, qui rejettent le cinquième élément reconnu existant par les Hindous en général ( 3 ), et spécialement par les orthodoxes. [Voy. p. 67 et 68.] ’ ‘
Dans des Mémoires publiés sur les opinions ''religieuses
c:; i i.‘ -t > 1 'i.Kto mi: ji.i “uij- i
(<) On peut faire ici une remarque qui a élé omi«e en son Heu propre ( 2 * Essai) : c'est que les sectateurs de la secte atomistique sont quelquefois désignés d*anc manière méprisante par leurs adversaires orthodoxes, se Ser* vaut d'épithèlés telles que celles de Kanabhoudj (*] ou Kânabhakcha ktaion an nom du fondateur. Kâna Mguifie une corneUle^ èt le seus de Kunabhoiidj t aynon’yme de Kânâd , veut dire mangeur de corneilter ( Küna -\-ad). Le nom original de KakVoa. est dérivable de Kana, pen (avec ad , maoger, ou ada^ recevoir ; qui mange ou reçoit^ peu) , impliquant Télat d'ahsième ou de désiutéresseroeut de la personne qui en porté le nom. Confor* élément à la première douces dérivations, Kajt'ada lui-itiétue est quelquefois uppetM Kattabhakcha o^ Kenabhoudj* > ^ ^
(a) Empédokles lui-iuéme,, selon Stauvb, de Klementis EmpedocUs , ne reconnaissait que quatre éléments, qui sont la Terre ^ VEaUf XAir et le Peu. Voip! les vers , d'après pBYROir : ‘ *
^ ^ ^ ^ J ni; uiî'aTCç, ’Yatr.cr*, xa't aiOépoç, i^,sXtouTs ' '
Kipvau.ivcüv , ttd‘y) Tt 'yivoiàto, X. x.X, > ‘ ’>
(3) Voyez les additions ù cet Essai, noteOV * ‘ ‘ ‘
. I l'ïi I- ,11 M» I -..I I i-’ • *:iu; J
S.iuk . sur 1rs Br. Soûtr, 7. 3- $ la (S« iS),
l34 PHILOSOPHIZ MXS HIND^BS,
des Bauddhat et des DjainaSy composés prineipalement cTih près des informations orales, des doutes ont été exprimés relativement au sens attaché par eux aux termes qu’ils emploient pour signifier l’état de félicité auquel arrivent les saints accomplis. On a demandé si ï annihilation, ou quelque autre condition que ce soit d'une extinction absolue pareille , est entendue comme étant l’état qui doit être décrit.
Ces deux sectes , ainsi que la plupart de celles qui ont une origine indienne, proposent comme le grand objet auquel l'homme doit aspirer, l’obtention d’un état de bonheur final, d’où le retour [aux misères du monde] est impossible.
Toutes s’accordent pour assigner à l’obtention de cette félicité parfaite, le même terme, moukti ou môkcha, avec quelques faibles différences dans l'interprétation du mot : comme émancipation , délivrance du mal, libération ou ajfranchissement des liens terrestres , exemption de transmigrations subséquentes , etc.
Beaucoup d’autres termes sont en usage, comme étant synonymes du premier; et ils sont ainsi employés parla to^ talité ou presque totalité de ces sectes, pour exprimer un état d’affrancbissement final du monde : tels sont les mots ’ amrita, immortalité; apavarga, conclusion, complétion [de la destinée?] ou abandon; s'réjras, excellence; niHsréj'asa, excellence assurée, perfection; kaivalya, solitude ou isolement; nihsarana, sortie, départ. Mais le terme que les Bauddhas ainsi que les Djainas affectent plus particulièrement, et qui est cependant aussi employé par les autres, est le mot nirwana, calme profond. Dans son acception ordinaire , ou d’adjectif , il signifie éteint, comme un feu qui est parti; effacé, comme un astre ou une lumière sidérale qui est tombée; défunt, comme un saint qui a disparu : son étymologie vient de vâ, souder comme le •vent; avec la préposition nir, employée dans un sens négatif, il signifie calme et tranquille. La notion qui est attachée au mot dans l’acception dont il s’agit est celle A’apathie parfaite. C’est une condition de bonheur tranquille et sans mélange ,
tSUTM DS SOVDÜRA.
ou •xtas» {ânandd). D’autres termes ( comme Souklta, môha •te. ) distinguent différents degrés de plaisir, de joie et de délices. Mais un état heureux à' imperturbable apathie est le suprême bonheur ( ânanda ) auquel l'Indien aspire : en cela le Djaina , aussi bien que le Bouddha , s'accorde aTec l'orthodoxe Vêdântin (i).
A peine peut>on dire qu'une apathie non interrompue et perpétuelle diffère du sommeil étemel. Sa notion , comme celle d’une condition heureuse, semble être dérivée des épreuves d’extases ou de celles d’un profond sommeil , dont une personne se réveille toute rafraîchie ou soulagée. Le sentiment agréable est rapporté à la période du repos actuel. En effet, comme j'aurai occasion de le montrer dans un autre Essai, le Vêdânta considère l’ame individuelle comme étant passagèrement, durant la période d’un profond sommeil, dans une condition semblable de réunion avec \Ame Suprême, k laquelle elle se joint d’une manière permanente à l'époque de son émancipation finale des liens du corps.
Cette doctrine n'est pas celle des Djaùias ni des Bouddhas. Mais ni les uns ni les autres ne considèrent le repos éternel accordé à leurs saints parfaits comme obtenu par une discontinuation de l' individualité. Ce n'est pas une annihilation, mais une apathie incessante, qu’ils comprennent comme étant \' extinction {^nirvâna) de leurs saints, et qu'ils regardent comme la suprême félicité, digne d’être recherchée par la pratique de la mortification , aussi bien que par facquisitioB de la science.
(i) Teyt* 1m ÀJdûwns k mi Euai, noU H.
PHIT,OSOPlIl£ PES HINDOUS,
"les TCHAllVAKAS ET. LES LOIUYATIKAS.
Dans mon premier Essai sur la philosophie des Hin» dous (i), il a été établi, d’après l'autorité d’un schoiiaste du Sdnkhjra, que Tcharvaka, dont le nom est très-connu comme désignant une secte hérétique à laquelle il a été appliqué après la mort du fondateur, avait publié la doctrine des Djainas. Dans une note marginale sur un schobaste des Brahma-Soùtras , l’une des quatre branches de la secte de Bouddha .(les Mâdkyamikas') est identifiée avec les Tchârvâkas. Je regarde cette dernière assertion comme évidemment erronée; et par la comparaison des doctrines des Djainas et des Tchârvâkas ^ telles qu’elles sont rapporr tées par les commentateurs du Vêdânta dans le cours de leur controverse, la première assertion paraît être égalemenjt inexacte. ■ ^ I • .
Dans l’impossibilité de consulter un traité original sur cette branche de philosophie, ou quelque sommaire exact, fourni même par un adversaire des opinions professées par les Tchârvâkas^ on ne peut pas encore donner de leur doctrine particulière une notion suffisante, si ce n’est celle d’un matérialisme non déguisé. Cependant, un petit nombre de leurs opinions jyincipales peuvent être recueillies d’après les aperçus accidentels qu’en ont donnés leurs adversaires.
Un dogiQe très-connu de leur secte, dogme qui restreint à la perception! seulement les moyens de preuve et les sources de' connaissance, a été déjà plus d’une fois l’objet d’une attention particulière dans ces Essais ( 2 ). Des recherches subséquentes me mettent à même d’élargir le catalogue des moyens de connaissance admis par d’autres, avec l’addition de la probabilité (sâmbkavi) et de la tradition (^ailihya^, reconnues séparément par les mythologues [Paurân'ikas) au nombre de ces moyens (3). La dernière est cependant comprise sous le chef de la communication orale {^sabda').
(i) Voyez page 8. (a) Voyez page i5. Padartha Dipikâ,
T.£S TCHA RVA'kAS ET LES LOKA YATIEAS. l'i'J
Par rapport à la probabilité ou possibilité (car le terme peut être pris ilans cette dernière acceplion), comme fondement ou source des notions instructives, on doit avouer que, dans le texte des mythologues (leurs Pourânas'), il y est fait un usage très-ample de cette latitude donnée aux inoyeiis de connaissance; et tout ce qui, par supposition, peut avoir été et peut être, est mis à la place de ce qtii a été et de çe qui doit être. • ii,l r
Les Tçhdrvdkas reconnaissent quatre éléments ( et non cinq), savoir: la terre, l’eau, le feu et le vent (ou , l’air); et ils n’admèttent pas d’autres principes [tatwa) ,j,
Le dogme le plus important et le plus caractéristique de cette secte est relatif à l’Ame, qu’ils nient être différente du corps (a). Cette doctrine est citée, pour la réfuter , dans les Soûtras de Vya'sa, comme l’opinion de quelques-uns ; et les scholiastes de ces Soûtras, Bhavaoéva Mis'ra et Rangaxat'ha, comprennent qu’il faut l’entendre des Tchârvâkas. Sankara, Braskara, et d'autres commenlateurs, nomment les Lôkâyatikas ; et ceux-ci paraissent être une branche de la secte Tchârvâka. Sada'nanda, dans le Védânta-Sâra (3), évoque, pour les réfuter, non moins de quatre sectateurs de Tcharvaka, qui soutiennent cette doctrine sous diverses tnodifications; l’un affirmant que la forme corporelle grossière est identique avec l'Ame; l’autre, que les organes corporels constituent .l'Ame ; le troisième, ce sont les fonctions vitales, et le quatrième prétendant que le sens intime, manas, et \'Ame sont le même être. Dans le second de ces exemples, le scholiaste de Sada'nanoa, Rama-Tuîrta , nomme les Lôkâyatikas , une branche de Tchârvâka , comme étant ceux auxquels il est fait allusion. Il n’est pas douteux qu’ils
(i) F’ârkaspatjraSoâtra , cité» par Rhaskara. ^
( 9 ) Sankara aor lea Brahma-Soûtra. 2 . a. a. et 3. 3. 53.
( 3 ) Page i5du texte, et 9 $ du eonuDenteirfrde l'éditton de Caicatte,
Voici le passage : ^
« Anyaato Tchârvâkab' aoy 6 ’ ntaratiuâ maadmaya ilyâdia'rniéhiiianaai sopl^ pranàd^r abbâvât aham sanLalpavâD abam vilulpavin ityady aDabhaTatcÿ tçba rnana âtmaiti vadali. N , (G. P.) .. ^
338 PRII.OSOPHIB DES HINDOUS,
ne soient les mêmes que les Lôkâjratikat de S'ankara et des autres.
< Ne voyant pas d’Ame, mais seulement le corps, ils soutiennent la non-existence de l’Ame en tant que différente du corps; et, prétendant que l'intelligence, ou la sensibilité, quoique non aperçue dans la terre , l’eau , le feu et l’air (soit que ces éléments soient simples ou agrégés), peut héunmoins subsister dans les mêmes éléments modifiés en une forme corporelle, ils affirment qu’un corps organique (kâjra), revêtu des qualités de la sensibilité et de la pensée, bien que formé de ces éléments, est la personne humaine {pouroucha){^i)^
«La faculté de penser résulte d’une modification des éléments agrégés , de la même manière que le sucre mêlé avec un ferment et d'autres ingrédients devient une liqueur enivrante; et aussi, comme le bétel, l’arèque, la chaux, et de l’extrait de cachou, mâchés ensemble, acquièrent une pro-* priété qui excite des sentiments agréables que l’on ne trouve pas dans plusieurs de ces substances réunies ensemble, e| dans aucune d’elles séparément.
« De même il y a aussi une grande différence entre le corps animé et la substance inanimée. La pensée, la connaissance, le souvenir, etc., perceptibles seulement là où existe un corps organique, sont les propriétés d’une forme ou d'un être organisé , n’appartenant pas aux substances extérieures , qui sont la terre et les autres éléments simples ou agrégés , à moins que ces éléments , ou substances extérieu.^ res , ne soient formés en un pareil être organisé.
« Aussi long-temps qu’il y a un corps, la pensée existe, ainsi que le sentiment du plaisir et de la peine. Ceux-ci n’existent plus dès l’instant qu'il n’y a plus de corps ; et de là, aussi bien que de la conscience de soi-même, il es^ conclu que soi-même (a) et le corps sont identiques. »
(i) Sankara, etc.
(») Il fiut ae nppâer ici qne toi-mAiu et Vame •'«priment par 1* niSnit. mot ianskrit itmüh , ou doua, comme on l'a d^ja remarqiié. Ainti , d^a (tant fjo'il CM aoolenu <joe $oi-méme ou la eenieirne* qut Fon a dt ton
LES TCHa'rVa'eAS ET LES LÔEa'yATIEAS. a39
BHA'sKARA-A'TCHAaYA (i) cile Ics Varhaspatyn-Soûlrcu (aphorismes de Vrihaspati), apparemment comme le texte ou l'autorité principale de cette école ou secte; et la citation exprime que < les Eléments sont la terre, l’eau, le feu et l'air; et que de leur agrégation dans les organes corporels, résultent la sensibilité et la pensée, comme la propriété enivrante résulte du ferment et des autres ingrédients. •
Aux arguments précédents des Lôkâjratikas et des Tcliârvâkas , la réponse des f édântins est « que la pensée , la sensation et les autres propriétés de \'ame ou de la conscience du moi, cessent au moment de la mort , tandis que le corps subsiste encore ; et par conséquent elles ne peuvent pas être les propriétés de la forme corporelle, car elles ont cessé d’être avant la dissolution de cette forme corporelle. Les qualités du corps , comme la couleur , etc., sont encore perçues par les autres corps vivants. Il n’en est pas ainsi des propriétés de l’amc, savoir : la pensée, la mémoire, etc. Leur existence, aussi long-temps que le corps dure, est affirmée , est reconnue avec certitude, et non leur cessation, lorsque le corp cesse d'être. Elles peuvent ( ces propriétés) passer à d’autres corps. Les Éléments, ou les objets sensibles, ne sont pas sensitifs, ou capables de sentiments par eux-mêmes ; le feu, quoique chaud, ne se brûle pas lui-même; un marin, quoique agile , ne monte pas sur ses propres épaules. L’q^prélunsion , ou la perception d’un objet , doit être distincte de l’objet perçu. Au moyen d’une lampe allumée ou de toute autre lumière, les objets sont visibles ; si la lampe est présente, la chose est vue; elle ne l’est pas, s'il n’y a pas de lumière quelconque. Cependant la perception n’est pas la propriété de la lampe; ce n’est pas non plus une propriété du corps , quoique celui-ci soit observé seulement là où existe
l’est que Yinstrument de la
d'être , ce raisonuemeot implique que Vame, qui eet celle conscience du moi, ce acntimeDt de son indieiduaUtéj^ il également cesaé d’étre (G* P*)
(«) Sar lea fir, Sodtr, 3. 3. 53.
une foçme corporelle. Le corps i pewep^n^»
lence n'cxbte plut lorxjDe le corps a cessé
a4o PHILOSOPHIE DES HINDOUS,
Parmi les Grecs, Dicæarque de Messine professa la méiiie doctrine qui a été ici attribuée aux Lôkâyaiikas , et aux autres sectateurs de Tcharvaka, savoir : qu’iV n'y a aucune çhoie comme V Ame dans l'homme ; que le principe par lequel il perçoit et agit est répandu à travers le corps, est inséparalde de lui , et se termine avec lui (i).
MAHÈS'WARAS ET PA'S'OUPATAS.
■' Les dévots adorateurs de Siva ou Mahêswara prennent leur dénomination de ce titre, le dernier mentionné de la Divinité qu’ils adorent, et dont ils professent de suivre la révélation. Ils sont appelés Mâhêswaras , et (comme il le paraît ) Siva-bhâgavatas.
•' lies ascétiques de cette secte portent leurs cheveux tressés, et roulés autour de la tête comme un turban; de là ils sont surnommés (et leur secte après eux) Djâiâdhâri , portant une tresse.
Les Màhéswaras sont considérés comme ayant emprunté beaucoup de leurs doctrines à la philosophie Snnkhyn : suivant Kapila, sur beaucoup de points; et le système! théistique de Patandjali, sur un plus grand nombre.
Ils se sont partagés entre quatre branches ou divisions ; l'une, à laquelle l'appellation de Saivas, ou adorateurs de Sivn, appartient spécialement; une seconde, à laquelle la dénomination de Pâsoupatas est attachée, comme sectateurs de Pasoupati [maître ou seigneur des animaux] , autre
(i) Voici ce qu^eo dil Cicéron :
« Dicæarcba^ — nibil esse oninino anîmam el boc esse nornen totum inane^ Trustraqae aniiualia , et animantes appellarl; neque in homiue inesse animnin , Tel aniniam; nec in bestia ; vinrqne omnem eani , qna vel aganins quid. Tel sentiansas , in omnibns corporibus TÎvis æqnabîHter eise fasam nec sépara* bilem a corpore esse, qnippe qtis^ nulla sit , nec sit quidquam nisi corpus nnmn, et simplex, lia (iguratom ut tcmperatione natnræ vîgeat et sentiat. • (Cicero. Tnscnl. quæsi. I. lu.Ed. Lemaire.) ( G.P . )
MAHÈS'WARAS ET FaVoUEATAS. ' a4 1
titre «le Mahêiwara [le grand duminateiir]; la troisième porte le nom de Kârounika-Siddhântins; mais Rama- NOUDJA (i) assigne à cette troisième branche l'appellation de Kâlâmoukhas ; la quatrième est par tous nommée Kâpàlas, ou Kâpâlikas.
\ ils en appellent, pour le texte de leur doctrine, à un livre, qu’ils estiment sacré, en le considérât comme ayant été révélé par Ma/iêswara, Siva, ou Pasoupnti; tous noms de la même divinité. L'ouvrage, portant plus communément le dernier titre Pasoupati-Sàstra {^Mahèswara~Siddhânta, ou Sivâgama), est divisé en cinq Lectures {àdhjâya), traitant d'autant de catégories [paddrthas). Leur énumération nous fournira l'occasion de donner une notion des dogmes principaux et distinctifs de cette secte.
> I. Kârana ou Cause. Les Pâsoupatas prétendent que Istvara, l’Étre suprême, est la cause efficiente du monde, son Créateur (^Kartâ), et sa Providence sur-intendante (ad/iicht'hdtd) ou régulatrice; et non sa cause matérielle. Cependant ils identifient le Dieu suprême avec S'iua ou Pasoupnti, et ils lui donnent le titre de Mahêswara.
IL Kârya, ou XEf/et, qui est la Nature {prakriti) , ou la matière plastique {pradkdna), comme les Pâsoupatas nomment le principe matériel universel , conformément à la terminologie des Sânkhjras; et ils le nomment aussi mahat, le grand , ou X Intelligence , avec le développement successif de la Nature, savoir : le Sens intime {manas), la Conscience, les Eléments, etc. ^
III. Yoga, X Abstraction: comme la persévérance dans la méditation de la syllabe ôm, nom mystique de la Divinité; la profonde contemplation de l’Excellence divine, etc.
IV. Vidhi, les Rites prescrits; consistant en actes, par l'ac-complissement «lesquels le mérite est obtenu : comme les bains, les ablutions, ou l’usage des cendres au lieu des premiers; et divers actes d’enthousiasme : comme celui
(i) Com. sur les /ir. Soàtr. s. a. $7.
a4a FaiLosoruiB des hindous,
d'une personne charmée et hors d’elle-mêine and beside himself).
V. Douhkhânla, Terminaison du mal ou de la peine ^ ou délivrance finale ( môkcha ).
Le but dans lequel les catégories sont enseignées et expliquées est l’accomplissement de la délivrance des liens i^bandha) ou chaînes (^pâs'a), savoir ; l'illusion (mdj'd ) , etc., dans laquelle l’ame vivante {djiva ou âtnid), que cette secte nomme pasou, est enchaînée et confinée. Car elle soutient que les âmes vivantes [pas'ous) sont des êtres sensitifs individuels , capables d'être délivrés du mal par le moyen de la connaissance de Dieu, et par la pratique des Rites prescrits, avec persévérance dans une profonde abstraction.
Les Pâsoupalas prétendent qu’un potier est la causa efficiente, non la cause matérielle, du vase fait par lui ; ainsi l’être sensitif, qui préside au monde, est sa cause efficiente, non sa cause matérielle; car le surintendant, et ce qui est par lui présidé, ne peuvent pas être une seule et même chose.
Dans une exposition plus complète de leurs opinions (i), ils sont décrits comme énumérant sous les chefs dî effets et de causes , ceux et celles qui sont secondaires; et comme subdivisant pareillement les chefs des Rites prescriu «t de la terminaison du mal.
I. Ils distinguent dix Effets {kdrya) : nommément cinq principes {tatwa)^ qui sont les cinq Eléments : la terre, l’eau , le feu , l’air et l’éther ; et cinq qualités ( goutia ) : la couleur , etc.
II. Ils comptent treize Causes ou Instruments (^karana), savoir : cinq Organes de la sensation, autant d’Organes
^ d'action ; et trois Organes internes : l’Intelligence , le Sens intime [marias) et la Conscience. Ces treize Causes ou moyens sont les mêmes que les treize instrumente de con-
(i) f'iehyàkharmH» tar 1m Br. Saàu. i. 1. Ï 7 .
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naissance énumérés par Kapila et ses sectateurs , les Sânkkjrai (i).
III. Yoga , l’Abstraction ; elle ne paraît pas admettre une subdivision.
IV. Les Rites prescrits sont distribués sous deux chefs ^ I® vrata, a® dwâra.
Au premier chef {vrata ou vœu) appartient l’usage des cendres au lieu de l’eau pour bains ou ablutions : c'està-dire, premièrement, au lieu de se baigner trois fois le jour , le matin , à midi et le soir ; secondement , au lieu d’ablutions pour des causes spéciales, comme la purification de souillures après l’évacuation de l’urine, des excréments, etc.
Au même chef appartient aussi le sommeil sur les cendres, pour l'usage particulier duquel ils demandent des cendres aiu chefs de famille , de la* même manière qu’ils demandent de la nourriture et les autres subsistances.
Ce chef comprend aussi l'exaltation {oupakâra), qui embrasse le rire , la danse , le chant , l'action de mugir ou beugler comme un taureau , celle de faire des salutations , de réciter des prières , etc.
Le second chef {dwârn) consiste : i* à faire semblant dedorniir quoiqu'on soit réellement éveillé; a® à trembler, ou à avoir des mouvements convulsifs dans les membres, comme si l’on était affiigé d’une affection rhumatismale ou paralytique ; 3° à clocher comme si l’on était boiteux ; 4® à* se livrer à la joie, comme un amant à la vue de sa maîtresse chérie; 5® à affecter la folie, quoique l'on suit complètement sain d’esprit ; 6® à tenir des discours incohérents.