‹ Essais sur la philosophie des HindousChapitre 26 sur 28 · COMMENTAIRE DE LIU-KIE-FOU · texte numérisé non relu

COMMENTAIRE DE LIU-KIE-FOU

Quel que soit dans le monde le Tao, ou la 'voie qui puisse être fré-

quentée , elle n'est toutefois rien qu’une 'voie ; mais il arrive un temps fatal où celte voie s’efface ; alors elle n’est pas V éternel , 1 * immuable Tao (

Tchang Tao).

Quel que soit dans le monde le nom [ ming ] qui puisse être nommé , il u’est

toutefois rien qu’un nom ; mais il arrive un temps fatal où ce nom disparaît,

s’évanouit : alors il n’est pas le nom éternel , immuable

"ÿ & Tchan «

ming ).

Tous les êtres individuellement et en masse retournent à leur racine , à leur

principe (i), mais ils l’ignorent : c'est ce que l’on nomme

thseng , s’i-

dentifier au repos éternel y immuable. ~ S’identifier au repos éternel , immuable «» signifie : rendre son mandat t ou rapporter ce qui avait été confié ; « rendre son mandat y ou rapporter ce qui avait été confié » signifie : « devenir éternel , immuable ( 2 ). *»

Si l'on pratique le Tao et que l’on parvienne à l’état d 'éternité immuable , alors l'ame se dépouille de sa forme douteuse ; toutes les choses matérielles sont oubliées par nous.

Qui comprend ces expressions , fréquenter la voie qui peut être fréquentée et nommer le nom qui peut être nommé? [tout le monde]. Alors [ on comprend pareillement que ] le Tao éternel , immuable ne peut certainement pas être fréquenté. \

C’est pourquoi il est dit : le Tao , c’est ce qui est

permanent

Kieou ] :

11’ayant pas de corps, il n’est pas sujet au dépérissement.

Lè nom éternel , immuable , ne peut certainement pas être nommé.

C’est pourquoi il est dit : « Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours

( 1 ) Rentrent dans l’état de nirvritti de la philosophie indienne; état de la nature en concrétion , en puissance , tous les développements corporels extérieurs , prav ritt , étant rentrés dans le non-être.

(2) Cette doctrine du Koueî-Ken , en sanskrit nirvritti , retour a la racine ou au principe, est empruntée par le commentateur au 16 r chapitre du Tao-te- JCing de Lao-tseu ; l’écrivain chinois explique le livre de Lao-tseu par ce livre même : c’est la méthode la plus sûre et la moins problématique.

« son nom n’a point disparu , ne s’est point évanoui. * Ne point disparaître , ne point s’évanouir, c’est l’attribut que l'on donne à {'éternel , à V immuable Tac L’ étemel, l’immuable n’a pas de nom ; alors ce qui u’a pas de nom, c’est le Tao.

Le ciel et la terre ont en lui leur principe. C’est pourquoi il est dit: « Sans « nom ; c’est le principe du ciel et de la terre ; >» c’est le grand , le suprême Ancêtre de Tout [ Taï-tsou ] : c’est [tout à la fois] Y Être, le Non- Être ; le Non-Être , P Être ; sans nom , c’est [ donc tout ensemble ] Y Être et le Non-Être. Le Non- Être , c’est alors la grande Unité , le grand Un , qui n’a pas encore obtenu son développement matériel , qui n’est pas encore arrivé à l’état d’être corporel.

Sans nom, c’est donc I’Uwité, d’où est sorti l’Être corporel. C’était ITJnité , mais encore sans formes corporelles. Par conséquent elle est nommée Unité. Alors , quoiqu’elle n’eût pas encore de formes corporelles , elle avait un nom [ celui d’UwiTÉ? ] Le nom fait un et l’objet nommé fait deux ; deux et un font trois (i). Tous les Êtres sont nés en masse de ces trois. Cest pourquoi il est dit: Avec un nom, c'est la Mère de tous les Êtres corporels.

Connaître Y éternel, Y immuable , signifie : « être éclairé; » être éclairé, c’est alors ne pas être privé de la vue des choses. Donc c’est seulement en étant éternel, immuable que l’on peut contempler son mode d’èlre sans affections ; alors s’éclaircit le voile épais qui couvre la vue (a), et l’on n’est point incommodé par ces affections pour contempler sa nature insaisissable ou subtile . C’est pourquoi il est dit : « Étant toujours sans affections , on peut être nommé dans le petit , le

subtil (3) [ 4J** siao ]. »

Dans le mode d’être d'avoir des affections , alors tous les êtres agissent , opèrent mélangés et confus ; et dans la multitude de leurs apparitions en dehors du Tao, on contemple sa nature corporelle phénoménale. C’est pourquoi il est dit : « Tous les êtres apparaissent et retournent [à leur racine] et ils ne connaissent

pas le maître qui peut être nommé dans le

grand^)[

ta , la grande mani-

festation corporelle].

Il n’y a que \e petit [ siao ] ou le subtil qui soit apte à voir sa nature insaisissable ou subtile; il n’y a que le grand [ ta] qui soit apte à voir sa nature

corporelle phénoménale.

Ces deux [ modes d’être ou natures] procèdent du même principe: alors ils

(i) Ceci parait être une véritable subtilité. Pour trouver le nombre trois dan» le Tao, il faut le considérer dans trois modes différents , x° dans Y unité primordiale avant toute manifestation , tout développement quelconque ; a" dans son mode de manifestation corporelle phénoménale , ou d'être : 3° dans son mode relatif et simultané de non-manifestation ou de non-être.

(a) Voir le chapitre io.

(3) Expression de Lao-tseu daus le 34 e chapitre.

(4) Voy. le 34* chapitre-

sont identiques (i). Leurs noms sont différents , et voilà tout. Leurs noms sont différents, mais leurs effets, leurs produits ne sont pas trouvés différents ; leurs effets ou produits n'étant pas trouvés différents , alors, avec des affections et sans affections on cherche d’où ils procèdent , t t l’origine de l'un et de l’autre ne peut être connue : ils procèdent donc d’une origine , d’un principe qui ne peut être connu (a).

C.’est pourquoi : ensemble , réunis , on les appelle bleus [ou , incompréhensibles] . Le bleu ^ hiouan , est une couleur formée de noir et de rouge mêlés ensemble pour faire une seule couleur. La couleur du ciel est bleue : c’est le pir yn el le P§ yang [ ou le principe obscur et le principe brillant , le principe passif et le principe actif, le principe femelle et le principe male] réunis en un seul. C’est de là que rient le nom de hiouan y bleu ou bleu -foncé.

Être avec des affections et sans affections , c’est être identique avec l’UicrrÉ. Être identique avec PUnrré, c’est assurément le mode dela/»af«re insaisissable ou subtile. Ainsi donc la nature insaisissable , dans I’Uwité, n’est pas la nature insaisissable ou subtile dans la pluralité; la nature insaisissable ou subtile dans nous, n’est pas la nature insaisissable ou subtile dans l’universalité des êtres.

Bleu et encore bleu c’est alors un tout identique et que l’on ne peut parvenir à comprendre ou à saisir. Ce qui est identique , ensemble , réuni , et que l’on ne peut parvenir à compreftdre , c’est alors I’Ukitb , qui avec la Pluralité , le Moi avec le Now-moi (3) , ou l’universalité des Êtres, sont toutes des choses qui ne sont pas peu insaisissables ou subtiles.

Tous les êtres corporels sont les produits de la nature insaisissable émanée du Tao, et voilà tout.

C’est pourquoi il est dit : le bleu et encore bleu est la porte de toutes les natures insaisissables ou subtiles.

(i) Il paraîtrait à travers l'obscurité et l’embarras de ce commentateur, qni recourt aux phrases de différents chapitres de Tao-te-King pour exprimer sa pensée ou celle de Lao-tseu , que son point de vue fondamental est PUhité absolue , comme il l’a dit plus haut, mais sans autre distinction entre les deux modes ou natures du Tao que le plus ou le moins de masse corporelle apparente ou de subtilité de l’être , sans admettre une nature purement spirituelle ou immatérielle s il se rapprocherait ainsi beaucoup plus de SpntozA, et d'autres philosophes.

(a) L’enchaînement logique de tous ces raisonnements est très remarquable.

(3) Voici les termes chinois que l’on prendrait pour une traductiou du Ich ,

Ificar-lcH : le moi et le hox-moi de Fickte :

^ Jf£ fa ( tseu ) i tchi iu to ; cum pluribus ; ego cum entibus aliis , etc.

'go tchi iu we ; tune ; unum hoc

COMMENTAIRE DE Ll-SI-TCHAI.

Le mot Tchang signifie ce qui n’est point sujet aux changements. Les

Êtres corporels ont des changements , subissent des transformations ; mais le Tao ne change point , ne subit point de transformations. Les Êtres corporels changent jusqu’à ce que , incessamment , iis aillent , rejetés , dans le lieu de la soumission et de l’espérance (i) sans avoir goûté ou éprouvé le moindre repos.

Le vide iÆ»

Koung (a) , c’est ce que l’on nomme Tao ; alors c’est ce qui

- TT — i

est sans commencement et sans fin. Le Ciel et la Terre ont une fin, sont péris • sables ; mais ce Tao n'a point de fin , n’est point périssable. C’est pour cela qu’il est nommé éternel , immuable; ^éternel, l’immuable, c'est le Tao.

On ne peut , au moyen de la marche , arriver à lui ; on ne peut , au moyeu d’un nom , en prononçant un nom , obtenir de le comprendre, de l’exprimer. S’il arrivait qu’il pût être fréquente , il ne serait pas par conséquent Y éternel , Y immuable Tao; s’il arrivait qu’il pût être nommé , son nom ne serait pas par conséquent le Nom éternel, immuable.

De ce qui n avait pas eu de commencement, de principe, vinrent le Ciel et la Terre ; mais la raison , la cause de la véritable éternité , immuabilité , existait déjà; mais elle existait sans nom. C’est pourquoi, sans nom [le Tao] est le principe du Ciel et de la Terre.

Quant au Ciel et à la Terre , après avoir été séparés l’un de l’autre , et après avoir été nommés haut et bas , ils produisirent tous les Êtres corporels vivants. C’est par eux que ces êtres sont nourris, alimentés. C’est pourquoi , ce qui a pu être nommé [ ce qui a pu recevoir un nom par scs attributs corporels comme le Ciel et la Terre , premières productions ou émanations du Tao], c’est la Mère de tous les Êtres.

Le saint homme s'identifie véritablement et constamment au Tao, pour arriver du sein de YÊtre corporel dans le sein du Non-Être. C’est pourquoi Miao [ ce qui est d’une nature insaisissable , subtile ] , c’est le grand Tao [ Ta-lao] ,

c’est le Non- Être [ won ] : ce qui est Kiao [d’une nature corporelle plié-

noménale ] , c’est le petit Tao [ siao tao ] ; c’est Y Être.

(0 Le texte signifie littéralement : ( Kan sie fou jrang tchi bien ) ; s’en aller, rejeté , dans le baisser la tête en regardant en bas , et le relever la télé en regardant en haut.

(a) C est le terme qu’emploient les Bouddhistes de la Chine pour exprimer leur être absolu dégagé de tous les attributs changeants et périssables des êtres contin-

gents.

C est pourquoi le commentateur le donne comme synouyme de Tao

Je désire contempler sa nature insaisissable ou subtile ; alors je m'identifie avec cette nature insaisissable , subtile , dans laquelle j’entre et je retourne me confondre dans le Non-Être. — Je désire contempler sa nature corporelle phénoménale ; alors je m’identifie avec cette nature corporelle phénoménale ; je sors , et j’erre, je me confonds dans Y Être.

Nature insaisissable ou subtile ; par conséquent, nature corporelle phénoménale: nature corporelle phénoménale , par conséquent, nature insaisissable ou subtile. Être ou matérialité ; par conséquent vide ou immatérialité : vide ou immatérialité , par conséquent Être ou matérialité (i). Leur racine , ou leur cause est une , identique; leurs branches , ou leurs effets sont divers. C’est pourquoi , ensemble , réunis , on les nomme bleus, non distingués, non seuls.

Quant à l’expression bleu et encore bleu , c’est le réceptacle de toutes les natures corporelles phénoménales aussi bien que de toutes les natures insaisissables ou subtiles ; c’est ce qui est appelé : la porte de toutes les natures insaisissables ou subtiles , en voulant dire que c’est le réceptacle des natures corporelles phénoménales des natures insaisissables ou subtiles ; de Y Être et du Non- Être.

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